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samedi 11 mars 2017

Union européenne : trois anniversaires et un enterrement.





Par David Cayla et Coralie Delaume

L’année 2017 promet d’être une année électorale décisive pour la France mais aussi pour les Pays-Bas et pour l’Allemagne, autrement dit pour la moitié des membres fondateurs de la vieille «Europe des six». Une année charnière pour le projet européen. Mais 2017 est aussi l’année de tous les anniversaires. 

On devrait les fêter dans la liesse. On n’a jamais été autant dans la nasse. On se tait, donc, ou l’on se fait discret. Sans doute commémorera-t-on au moins, le 25 mars, les 60 ans du traité de Rome. Mais on ne sait pas encore dans quel état d’esprit. Dix jours plus tôt, le parti de droite radicale eurosceptique PVV (Parti pour la liberté) aura peut-être alors remporté les législatives néerlandaises, sans obtenir toutefois les 76 sièges nécessaires pour gouverner seul. Avec qui s’alliera-t-il pour former une coalition ? A la clé, combien de semaines d’instabilité pour le pays et d’incertitude pour l’Europe ?

On n’a célébré qu’en pointillés, en tout cas, les 25 ans de la signature du traité de Maastricht. C’était le 7 février. La veille, la Grèce et ses créanciers s’étaient rencontrés autour d’un rapport du Fonds monétaire international (FM). Le FMI y éreintait ses partenaires européens de l’ex-Troïka. «La dette grecque est intenable. Même avec une application pleine et entière des réformes approuvées dans le cadre du programme d’aide, la dette publique et les besoins de financement vont devenir explosifs sur le long terme», affirmait-il. Il ne faisait que répéter ce qu’il avait déjà dit en 2013, 2015 et 2016 dans divers rapports. 

Car le Fonds plaide de très longue date pour que soit allégée la dette hellène. Dans les semaines à venir, il pourrait se retirer du plan «d’aide» à Athènes si ses préconisations n’étaient pas entendues, ce qui remettrait la crise grecque au premier plan de l’actualité européenne. Problème : l’Allemagne ne veut toujours pas entendre parler d’une restructuration de la dette grecque. A quelques mois du scrutin législatif de septembre 2017, il est peu probable qu’Angela Merkel ou son concurrent social-démocrate Martin Schulz souhaitent présenter aux contribuables allemands la perte financière qu’une telle restructuration imposerait. Dès lors, outre-Rhin, on parle à nouveau de «Grexit». Wolfgang Schäuble, le ministre allemand des Finances et inventeur, en 2015, des expressions «Grexit temporaire» (sortie temporaire de la Grèce de l’euro) et «Grexident» («sortie de la Grèce de l’euro par accident»), ne rêve en réalité que de «Grexpulsion» («expulsion de la Grèce»). Il a récemment été rejoint sur cette ligne par l’un de ses compatriotes, vice-président du Parlement européen. Alexander Graf Lambsdorff a ainsi affirmé dans une interview au journal Challenges : «Nous devons trouver rapidement un moyen de garder la Grèce dans l’UE et de continuer de la faire bénéficier de ses mécanismes de solidarité, mais tout en l’accompagnant hors de la zone euro. Nous devons ménager une transition, par étapes, vers le retour à une monnaie nationale.»

On le voit, il y avait de bonnes raisons de ne pas fêter, le 1er janvier l’anniversaire de l’euro. Cela a fait quinze ans que la monnaie unique est entrée dans nos portefeuilles, mais sans faire le bonheur de tous. C’est de sortie qu’il est désormais question, en tout cas, pour la Grèce. Peut-être même pour d’autres. 

Pourquoi pas pour l’Allemagne ? La proposition semble incongrue tant la situation actuelle paraît optimale pour le pays. Pour des raisons détaillées dans notre livre, la libre circulation des facteurs de production au sein du marché unique conduit le capital productif à s’y concentrer, au détriment des pays périphériques. La crise qui s’en est suivie en 2010 a poussé l’Europe à voler au secours de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal, de l’Espagne et de Chypre. Mais aucun pays créancier n’en a encore été de sa poche puisque «l’aide» européenne s’est faite sous forme de prêts. L’Allemagne, dont la dette est devenue une «valeur refuge», s’endette gratuitement sur les marchés. Elle bénéficie donc du capital financier européen en plus de bénéficier du capital productif. L’euro, trop faible au regard de la compétitivité du pays, lui garantit une compétitivité coût très supérieure à ce qu’elle serait si elle avait conservé le mark. Ainsi, l’économie germanique a dégagé en 2016 un excédent courant de 300 milliards de dollars, le plus élevé du monde. 

Comme cet extraordinaire excédent commercial est vilipendé par les Etats-Unis depuis l’arrivée de Donald Trump, Angela Merkel a dû l’admettre le 18 février : l’euro pose problème. Lors d’une conférence sur la sécurité à Munich, la chancelière a déclaré : «Nous avons en ce moment dans la zone euro bien sûr un problème avec la valeur de l’euro. […]. Si nous avions encore le deutschemark, il aurait certainement une valeur différente de celle de l’euro en ce moment.» Une façon de désarmer les critiques américaines en attribuant la responsabilité des dysfonctionnements de l’Union économique et monétaire à l’intangibilité des structures, à la monnaie unique, à la politique menée par la BCE. Mais une manière aussi, peut-être, de regretter ce deutschemark abandonné à contrecœur car lié à l’identité d’un pays dont il accompagna par deux fois l’unification dans l’histoire récente (1949 et 1990), et qui reste le symbole d’un souverainisme allemand dont on aurait tort de négliger l’importance.

L’Europe n’est donc pas à la fête. Ces trois anniversaires sont l’occasion de faire un sombre bilan des promesses non tenues du projet européen. Mais les élections qui viennent seront l’occasion d’écrire l’histoire au présent. Ne serait-il pas temps que la campagne présidentielle accorde à cette thématique l’importance qu’elle mérite ?


Tribune initialement parue dans Libération


mardi 7 mars 2017

Il va pleuvoir ! France3 réalise un documentaire honnête sur le référendum de 2005 !!







Quelle mouche a piqué France3 ? 
Tant d'honnêteté - qui suppose aussi une évidente lucidité - est troublante tant on n'a pas l'habitude.

Le 2 mars, la chaîne a en effet de diffusé ce reportage d'une cinquantaine de minutes sur le référendum de 2005 qui s'intitule : "2005 : quand les Français ont dit non à l'Europe". 

Dès le début, on est bluffé par le ton. "Il y a douze ans, le 29 mai 2005, les Français ont dit non au traité de Constitution européenne. Non à l'Europe de l'austérité et du libéralisme". Ah bon ? C'est pas la "France moisie" alors, qui a voté "non" ? C'est juste la France anti-austéritaire ? On croit rêver. 

Un peu plus loin, on hallucine : "nous allons voir comment Nicolas Sarkozy devenu président de la République va contourner le vote souverain des Français" Aïe, ça pique ! 

Surtout lorsque ceci suit : "cette fracture démocratique fait aujourd'hui le lit du Front national"? 
Naaaaan, sans rire ! C'est la confiscation démocratique qui fait le "jeu-de" ? 
Ce ne sont plus le "nationalisme", "l'europhobie", la préférence pour le "repli sur soi" et la xénophobie galopante ?

C'est la première fois, en ce qui me concerne, que je vois le sujet traité ainsi à la télévision. J'aurais signé chaque mot prononcé par la voix off. C'est la première fois également que j'entends ainsi faire le lien entre l'Europe et la loi El Khomri
Puis vraiment, tout le monde en prend pour son grade : le Parti socialiste, l'UMP, les éditorialistes, Sarkozy (oh la vache, Sarkozy), Hollande (oh la vache, Hollande). Et ça n'est pas volé. 


Une mention spéciale pour deux hommes politiques qui, si différents soient-ils, ont la particularité d'avoir tous deux compris la dimension dramatique, irrémédiable et porteuse d'une grande violence potentielle qu'a constitué la séquence : non / invalidation du non. 
Ainsi, François Bayrou à 32'44 : "Pour moi, c'était attentatoire au contrat civique. Imaginez que dans quelques mois, après le référendum sur le Brexit, ce soit la chambre des Communes qui disent que le référendum n'a plus aucune valeur. Vous auriez un climat... c'est le mot révolutionnaire qui me vient (...) ce serait un peuple qui se met en absolue rupture avec son pouvoir."
Et Jean-Luc Mélenchon, à 34'15 : "on peut se croire malin quand on monte des coups comme ça. Mais les blessures qui sont infligées à la conscience collective, les affects qui sont bousculés par ce type de méthodes laissent des traces indélébiles. Et le sentiment de dégoût qui va finir par être de la haine contre toute la superstructure politique a son terreau initial dans ces jours-là". 

Ça, c'est dit.

Le replay ne sera bientôt plus disponible. Alors, sous vos yeux ébahis et pour le bien de vos oreilles avides de s'entendre dire autre chose que "vous n'êtes tous que des fachos" ou "c'est la faute du populisme"....

LE VOICI : 







lundi 6 mars 2017

Jean-Claude Juncker : « Merde, que voulez-vous que nous fassions ? »






Merde », ou plutôt « Merte ». 

« Merte, que voulez-vous que nous fassions ? » a lâché Jean-Claude Juncker en plein débat au Parlement européen relatif au « Livre blanc sur le futur de l'Europe ». 

Ce « Livre blanc », rédigé par la Commission et supposé permettre une relance du projet européen après le Brexit, a été dévoilé le 1er mars. 

Il propose cinq scénarios potentiels pour sortir de l'impasse :
1) Le statu quo
2) S'en tenir au marché unique et rien de plus
3) L'Europe à plusieurs vitesses : les pays volontaires poursuivent l'intégration
4) Faire moins mais de manière plus efficace
5) « Plus d'Europe » : on approfondit l'intégration tous ensemble. Ce scénario est surnommé « scénario Verhofstadt », du nom de l'ancien premier ministre belge fédéraliste, qui n'a pourtant pas hésiter à tenter récemment une alliance avec les Italiens du Mouvement 5 étoiles dans le but de devenir président du Parlement européen (en vain), et qui vient d'apporter son soutien à Emmanuel Macron dans un texte hilarant consultable ici

Une description détaillée de ces propositions contenus dans le Livre blanc de la Commission est disponible sur le site de celle-ci. Un bon décryptage est consultable ici

En tout état de cause, alors qu'il présentait le travail de ses services à l'Assemblée de Strasbourg et rappelait que le Livre blanc avait déjà fait l'objet de critiques, l'homme s'est écrié : « on dit sur tous les tous les toits de l'Europe qu'il faut débattre, qu'il faut que nous retrouvions le chemin vers nos concitoyens (…) et lorsqu'on le fait, on nous critique. Mais merde, je dirais merde si on n'était pas au Parlement européen. Que voulez-vous que nous fassions ? »





Bref, ça commence à sentir très fort le désarroi au sommet de l'UE. Jean-Claude Juncker l'exprime mieux que quiconque, lui qui a récemment affirmé qu'il ne briguerait pas de second mandat à la tête de l'exécutif européen car il avait « de grands doutes ». 

Et on en a, nous aussi, de grands doutes, faut bien l'avouer. 
Parce que pour nous, les citoyens, pour nous « les gens », la période est assez angoissante. 
C'est vrai quoi, merte, que voulez-vous que nous fassions ?



L’Union européenne : "Une cocotte-minute qu'il vaut mieux enlever du feu que laisser exploser"






Le texte ci-dessous est un reproduction de l'entretien accordé par David Cayla à Angers mag, autour de La fin de l'Union européenne. 

***


Pourquoi, dès le titre de votre ouvrage, être aussi affirmatif et acter la fin de l'Union européenne ?

Nous nous sommes très vite accordés sur le titre, car il résume en fait très bien notre propos. La fin de l’Union européenne n’y est pas présentée comme projet politique, un désir ou un pronostic, mais comme un constat. En effet, si l’on considère l’Union européenne comme un processus qui vise à intégrer politiquement et économiquement le continent, notre livre montre que c’est exactement l’inverse qui se produit et qu’au lieu d’intégrer les pays dans un ensemble harmonieux, on assiste à une désintégration économique et démocratique du continent. Nous sommes donc en face d’un système qui produit exactement le contraire de ce qu’il promettait de créer. C’est en cela qu’il est obsolète.

Quand situez-vous "le point de non-retour" qui correspond finalement au divorce entre l'institution et les populations ?

Ce divorce s’est produit en deux principales étapes. La première, bien connue, est celui du projet de traité constitutionnel et des référendum perdus en 2005 en France et aux Pays-Bas. Dans son précédent livre (Europe les Etats désunis, Michalon 2014), Coralie Delaume écrivait que l’objectif réel de ces référendum était en fait de faire avaliser par les peuple un processus d’intégration supranational qui avait déjà beaucoup dérivé depuis le Traité de Rome de 1957. Manque de bol, les référendum ont été rejeté dans deux des pays fondateurs de l’Union. A partir de là, l’Europe est entrée en crise démocratique, contrainte de se développer en dépit du suffrage populaire, donc à côté des peuples, pour ne pas dire contre leur volonté explicite.

La deuxième étape de ce divorce est celle qui a eu lieu dix ans plus tard, lors de la crise grecque. On peine en France à prendre la mesure de ce qui s’est passé en Grèce entre janvier et juillet 2015, pendant les six premiers mois du gouvernement Tsipras. La population grecque a subi une sorte de putsch démocratique. La Grèce a ainsi été privée de sa propre monnaie par une banque centrale qui a décidé d’agir politiquement pour contraindre un gouvernement élu à renier ses promesses électorales. On a ainsi pu percevoir la concrétisation réelle du mot de Jean-Claude Juncker : « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ».

Plus largement, la manière dont la crise de l’euro a été gérée, par la prise de pouvoir des pays créanciers sur pays les débiteur relève davantage d’un esprit revanchard de type néocolonial que d’un principe de coopération et de solidarité qu’on était en droit d’attendre.

De Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen, nombreux sont désormais les leaders politiques à condamner fermement l'Union européenne telle qu'elle fonctionne. N'y a-t-il pas, aussi, un ressort populiste dans les critiques qu'elle subit ?

L’Union européenne est en effet souvent prie comme un bouc émissaire facile pour de nombreux maux de notre société. Faut-il le rappeler ? L’UE n’est pas responsable des bombardement sur Alep et de la crise des réfugiée de l’été 2015 ; elle n’est pas non plus responsable de notre politique éducative, des problèmes d’intégration, de la misère de nos quartiers populaires, de la corruption de certains de nos responsables politiques, de la manière dont l’Etat, souvent, dysfonctionne. Voilà pourquoi je ne pense pas que la critique de l’Union européenne puisse servir de projet politique.

Néanmoins, on ne peut pas non plus exonérer l’Union européenne de ses responsabilités réelles en matière de politiques économiques alors qu’elle en maîtrise les principaux outils. Dans notre livre, nous montrons notamment comment le marché unique et la concurrence généralisée ont entraîné une concentration des richesses dans les pays du cœur de l’Europe au détriment des régions périphériques. C’est pour combattre ce processus qu’un certain nombre de pays « trichent » en se réfugiant dans des stratégies non coopératives du type dumping fiscal ou social, quand ils ne vont pas jusqu’à encourager explicitement la fraude. Par ailleurs, il ne faut pas négliger la question des travailleurs détachés et les importants mouvements de population au sein de l’espace européen dont les effets sur l’emploi et les conditions de travail sont réels. Ainsi, la crainte de se faire prendre son travail par des travailleurs de l’est peut parfois légitimement se transformer en europhobie.

Cette idée d'Union européenne était-elle selon vous vouée à l'échec dès le début, ou est-ce ce que les dirigeants des pays qui la composent en ont fait qui vous amène aujourd'hui à ce constat d'échec ? Le cas échéant, où l'Union européenne a-t-elle péché ?

L’Union européenne était sans doute, dès l’origine, un projet assez ambigu qui aurait pu évoluer différemment. La méthode de Jean Monet dites « des petits pas » qui visait à organiser l’intégration européenne à partir d’institutions supranationales, et donc dans le dos des peuples, a contribué à la rupture entre le processus d’intégration européenne et les populations. Pendant longtemps la construction européenne a été essentiellement l’affaire d’une élite qui s’est peu soucié d’obtenir une quelconque légitimité démocratique.

Il existe aussi une autre Europe, celle des coopérations inter-gouvernementales pragmatiques. C’est cette Europe qui est à l’origine d’ambitieux projets industriels tels Airbus, créé à la fin des années 1960, ou l’ESA, (créé en 1975) qui a permis à l’Europe d’exister dans le domaine spatial. Cette Europe fut progressivement abandonnée au fur et à mesure que l’Europe de la première s’est renforcée.

La construction européenne a donc pêché d’une part d’un manque de pragmatisme dans ses réalisations et d’autre part d’une méthode qui visait à contourner les États nationaux, c’est-à-dire les institution où s’exerce encore aujourd’hui l’essentiel de la démocratie.

Les résultats des élections présidentielles en France et du duel annoncé entre Angela Merkel et Martin Schulz en Allemagne peuvent-elles ouvrir une fenêtre de tir pour une recomposition de l'Union européenne ?

En ce qui concerne l’Allemagne, je ne vois guère quel changement pourrait résulter d’une victoire de Martin Schulz ou d’Angela Merkel. Sur les questions européenne, il y a un assez large consensus gauche/droite en Allemagne. Le social-démocrate Martin Schultz présidait encore il y a peu un Parlement européen largement dominé par les conservateurs. Angela Merkel est la chancelière d’un gouvernement de grande coalition dont le vice-chancelier est un social-démocrate.

La seule opposition sérieuse à laquelle doit faire face Angela Merkel est celle de l’Afd, un parti populiste qui conteste à la fois la politique d’accueil des réfugiés en Allemagne et milite pour un renforcement de l’ordo-libéralisme européen. Mais malgré sa forte poussée électorale il est très peu probable que l’Afd remporte les élections en septembre prochain. Par contre le score de l’Afd et l’éclatement du paysage politique allemand pourra sans doute contraindre le vainqueur, quel qu’il soit, à reconduire la grande coalition. Il y a donc peu à attendre des élections allemande.

Pour ce qui est de la France, il est clair qu’une victoire de Marine Lepen ou de Jean-Luc Mélenchon entraînerait une crise européenne très profonde et sans doute accélèrerait la fin de l’Union européenne. Difficile de dire quelles seraient les conséquences d’une victoire de Benoît Hamon dont le projet européen me paraît peu crédible. Le plus vraisemblable est que les promesses de réforme du candidat se heurteront à une fin de non-recevoir de la part des autres pays européens (et pas uniquement de l’Allemagne). Enfin, une victoire d’Emmanuel Macron ou de François Fillon ne changerait pas grand-chose dans les rapports de force européen, les deux candidats s’étant montrés assez conservateurs.

Comment analysez-vous le Brexit anglais et ses conséquences pour l'Angleterre et l'Union européenne ?

La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne c’est d’abord un symbole extrêmement fort. Ce sera en effet la première rétractation de l’Union européenne, un signe que l’histoire ne va pas en sens unique et que l’UE est pas forcément l’avenir indépassable de tous les pays européen. Autre problème pour l’Union européenne : comment combler le manque à gagner budgétaire consécutif au départ britannique ? Enfin, le départ du Royaume-Uni modifie les rapports de force au sein de l’Union et de fait affaiblit la France dans ses rapports avec l’Allemagne, les britanniques ayant souvent été dans l’histoire une force d’équilibre.

Le Royaume-Uni, il est vrai, est l’un des pays les moins intégré de l’Union. Il a refusé d’entrer dans la zone euro et d’intégrer l’espace Schengen et bénéficie d’une multitude d’exceptions qui lui sont propres (dont un rabais sur sa contribution financière). Dans ces conditions, quitter l’Union européenne apparaît plus facile que pour un pays comme la France. Néanmoins, Theresa May va devoir engager son pays dans de laborieuses négociations qui risquent de durer au moins deux ans. Le gouvernement britannique va aussi devoir gérer les nombreuses contradictions qui existent entre les intérêts de son secteur financier, de son industrie, de son commerce… sans compter les dissensions politiques internes, comme par exemple le nationalisme écossais très pro européen.

Pour l’instant, Theresa May annonce un « hard » brexit, c’est-à-dire une rupture franche avec les institutions européennes. C’est sans doute une façon de se donner une marge de manœuvre. Il est logique de profiter du Brexit pour remettre tout à plat, quitte à renouer des accords au cas par cas avec l’Union européenne.

Une sortie de la France de l'Union européenne est-elle envisageable ? Souhaitable ?

En politique, tout est toujours envisageable. Néanmoins, pour la France, une sortie de l’Union européenne serait forcément plus complexe que pour le Royaume-Uni, principalement du fait de l’euro. Certains veulent prendre le modèle britannique en exemple et expliquent qu’il suffirait d’activer l’article 50 du TFUE pour enclencher un processus de sortie serein. Mais rien ne serait serein dans un tel cas. Comment la France pourrait-elle se financer sur les marchés pendant la période de transition où elle emprunte encore en euros mais où elle annonce en même temps une sortie future de la monnaie unique ?

Plus fondamentalement, on voit mal comment l’Union européenne pourrait subsister après un départ de la France. Si la France annonce qu’elle en part, l’Union européenne disparaît dans les semaines qui suivent. Il n’y aura donc plus rien à quitter.

Un tel scénario est-il souhaitable ? Franchement, rien ne serait pire qu’un éternel statu quo. Malgré la crise de l’euro, malgré l’impasse dans laquelle la Grèce est plongée, malgré le Brexit, on ne voit rien changer en Europe. La situation européenne me donne l’impression d’une cocotte-minute dans laquelle la pression ne cesse de monter. Si l’Union européenne est cette cocotte-minute, alors il vaut mieux l’enlever du feu et la vider plutôt que de la laisser exploser.

La fin de l'Union européenne signifie-t-elle de fait la fin de l'idée européenne ?

L’Europe existe culturellement, politiquement et géographiquement. Ses habitants ont des affinités indéniables les uns avec les autres. Les pays européens sont aussi liés par une histoire commune. Je suis certain que l’idée selon laquelle ces peuples, malgré leurs différences, peuvent collaborer et construire ensemble subsistera.

L’idée européenne est d’ailleurs très ancienne. Victor Hugo l’exaltait déjà au XIXème siècle. D’autres le feront sans doute au XXIème siècle, même si les institutions européennes elles-mêmes seront certainement balayées de l’histoire. Le siège de la Commission européenne à Bruxelles se transformera alors peut-être en musée de l’idée européenne et des voies étranges qu’elle a parfois emprunté. Et nous pourrons alors y célébrer l’Europe en toute quiétude.


samedi 4 mars 2017

[ Vers le Grexit ? 1/3 ] - Grèce : l'impasse économique





Olivier Delorme est écrivain et historien. Passionné par la Grèce, il est l'auteur de La Grèce et les Balkans: du Ve siècle à nos jours (en Folio Gallimard, 2013, trois tomes), qui fait aujourd'hui référence. Alors que la crise grecque semble sur le point de refaire surface en raison de la mésentente entre les différents créanciers du pays, et que l'idée d'un « Grexit » est récemment devenue, pour la toute première fois, majoritaire dans un sondage grec, Olivier Delorme a accepté de revenir pour L'arène nue sur la situation de la Grèce. 
Cette analyse est en trois partie et traitera successivement de l'impasse économique, de l'impasse géopolitique et de l'impasse politique dans lesquelles se trouve Athènes. Ci-dessous, le premier volet. 

***

Aujourd’hui, la Grèce se trouve dans une triple impasse. La première est économique : depuis 2009, elle a connu plus de dix plans de rigueur assortis de coupes budgétaires, de mesures de démantèlement du droit du travail, de centaines de réformes dites structurelles (notamment lors de l’imposition à ses gouvernements des trois mémorandums de 2010, 2012 et 2015), des baisses de salaires et de pensions ainsi que des dizaines de hausses ou créations d’impôts. Car depuis sept ans, la Grèce s’est vu imposer par l’UE et le FMI un véritable délire fiscal dont la dernière manifestation consiste à taxer les contribuables sur la différence entre la montant minimal que, eu égard à leurs revenus, ils « doivent » avoir réglé par carte bancaire et le montant dont ils peuvent justifier qu’ils l’ont dépensé, si le second est inférieur au premier – mesure destinée, en réalité, à réduire la circulation d’argent liquide et à faire passer toutes les transactions par les banques.
Cette politique déflationniste, d’une violence inconnue en Europe depuis les années 1930 (où elle a amené Hitler au pouvoir en Allemagne), a étouffé la consommation intérieure, provoqué des milliers de faillites et l’évaporation d’au moins le quart (sans doute autour du tiers, nonobstant les habillages statistiques) de la richesse nationale. Elle a fait plonger le tiers de la population sous le seuil de pauvreté et gravement précarisé un autre tiers désormais lui aussi menacé de basculer ; elle a en grande partie liquidé les classes moyennes – fondement sociologique de la démocratie – et creusé les inégalités dans un pays qui était déjà, avant 2009, l’un des plus inégalitaires d’Europe.
Cette politique a mis les salariés dans l’entière dépendance d’employeurs qui payent les salaires de plus en plus irrégulièrement – quand ils peuvent ou quand ils veulent. Elle a jeté plus du quart de la population active (sans doute autour du tiers, nonobstant les habillages statistiques), et plus de la moitié des jeunes, dans le chômage dont l’indemnisation est quasiment inexistante. Elle a liquidé l’État social qui, du fait des circonstances particulières à la Grèce après 1945 (guerre civile, régimes autoritaire puis dictatorial sous protection américaine), ne fut construit qu’après 1974 et était déjà l’un des moins généreux d’Europe.
Cette politique déflationniste, motivée par la résorption de la dette, a également provoqué l’explosion de celle-ci – de 120 % à 180 % du PIB. Pire, elle menace la vie de nombreux Grecs. La fermeture d’hôpitaux publics, de blocs opératoires, de lits met les établissements qui demeurent hors d’état de remplir leur mission, la réduction des dotations conduisant certains à ne plus pouvoir fournir les médicaments aux malades, à assurer l’hygiène élémentaire, la blanchisserie ou la restauration. Des patients cancéreux ont parfois été renvoyés chez eux sans avoir pu recevoir une chimiothérapie programmée à l’avance. Des laboratoires pharmaceutiques occidentaux ont suspendu leurs livraisons faute d’être assurés de la solvabilité de leurs clients grecs. 
Dans les îles, la hausse des tarifs des transports maritimes conduit de plus en plus les malades à différer le voyage jusqu’à un hôpital fonctionnant encore à peu près, si bien que nombre de pathologies sont prises en charge trop tard pour être efficacement soignées. Et un tiers des Grecs n’a plus, de toute façon, ni couverture sociale ni moyen de payer les soins. En 2014 déjà, le docteur Vichas, fondateur d’un des premiers dispensaires solidaires (celui d’Ellenikon dans la banlieue d’Athènes) qui se sont créés afin de pallier le défaut d’accès aux soins pour un nombre toujours croissant de Grecs, dénonçait par exemple les diabètes qui, en raison d’un défaut de traitement, entraînent de nouveau cécités ou amputations. L’état des hôpitaux psychiatriques est alarmant, les handicapés ont souvent été réduits à la précarité par la baisse de leurs allocations, les programmes de prévention ou d’accompagnement des toxicomanes ont été liquidés, ou peu s’en faut, le taux de contamination par le VIH a augmenté de manière inquiétante, en même temps que diminuait le taux de vaccination des enfants.
L’insécurité énergétique ne cesse de croître – en milieu urbain, la plupart des immeubles collectifs, quand ils sont encore chauffés en hiver, ne le sont plus – au mieux – que deux heures le matin et deux autres le soir, l’augmentation des prix de l’électricité rend pour beaucoup impossible l’utilisation d’un chauffage d’appoint, et les installations de fortune utilisant le bois ajoutent la pollution aux risques d’incendie. L’insécurité alimentaire progresse elle aussi, notamment chez les retraités mais, à maints endroits, des enseignants ont aussi dû mettre en place des systèmes de solidarité destinés à ceux de leurs élèves qui ne peuvent plus faire trois repas par jour…
Alors que, avant la crise, la Grèce figurait déjà parmi les pays européens où l’investissement public dans l’éducation était le plus faible, les coupes budgétaires imposées par les créanciers ont entraîné la fermeture ou la privatisation d’une importante partie de l’enseignement supérieur – grave hypothèque sur l’avenir. Mais elles altèrent aussi le fonctionnement des niveaux primaire et secondaire. « Entre 2009 et aujourd’hui, le budget a diminué de 70 %. Nous n’avons même pas de quoi acheter les craies. Nous avons dû organiser une collecte sur la place centrale de la ville pour nous procurer les fournitures scolaires », déclare au journal suisse Le Temps le directeur d’une école d’Éleusis, centre industriel à l’ouest d’Athènes dévasté par les politiques appliquées depuis 2010. De surcroît, le chômage de masse conduit à l’exode nombre des plus diplômés, dont le contribuable grec a payé la formation et dont la compétence va profiter aux États-Unis, au Canada, à l’Australie ou aux pays d’Europe occidentale vers lesquels s’exilent ces populations qui estiment ne plus avoir d’avenir en Grèce.
Parmi les conséquences multiples de ces politiques, il faut également citer les transferts de propriété. C’est le cas pour le patrimoine public et les infrastructures bradés à des prix sans rapport avec leur valeur réelle à des intérêts étrangers, allemands au premier chef, mais aussi français, italiens, chinois… C’est aussi le cas des propriétés privées, soit par le biais des lois imposées par les créanciers qui élargissent les conditions de saisie des biens immobiliers par les banques, soit que beaucoup de propriétaires ne pouvant plus faire face à l’accroissement indéfini de la charge fiscale, du fait de l’épuisement de leur épargne après sept ans de déflation, cherchent à se débarrasser de biens dont la valeur diminue à mesure que l’offre augmente. Dans tous les cas, ces transferts de propriété s’apparentent à un processus de spoliation des Grecs et de la nation dans son ensemble – une spoliation sur laquelle tout gouvernement soucieux de l’intérêt national devra revenir.
Enfin, de même que ces politiques justifiées par une dette excessive ont fait exploser celle-ci, le délire fiscal censé remédier à un rendement insuffisant de l’impôt n’a fait qu’encourager le développement de l’économie informelle. Lorsque les salaires ne suffisent plus pour vivre décemment, lorsque la survie des entreprises est menacée par un excès de taxes, lorsque l’État, déjà historiquement peu légitime en Grèce parce que, trop souvent, il s’est fait, comme aujourd’hui, le docile instrument d’un étranger dominant, est mis, par les politiques européennes, hors d’état de rendre les services qu’on attend de lui et pour lesquels on paye l’impôt, lorsque les politiques en question frappent les faibles et épargnent toujours les forts, il ne faut pas s’étonner que la société se défende avec les armes qui sont à sa disposition. 
Avec une consommation intérieure asphyxiée et un euro qui continue à étouffer la production, l’économie grecque n’a pas la moindre chance de rebondir. Constamment démenties depuis sept ans, les prévisions de reprise de l’UE, de l’OCDE ou du FMI pour 2017 sont évidemment insincères et motivées, comme les politiques imposées à la Grèce, par la seule idéologie qui les sous-tend. 
L’insignifiante « croissance » de 2016 (autour de 0,4 %) n’indique qu’une stabilisation provisoire sur un niveau très bas, due essentiellement à la baisse du taux de change de l’euro (qui reste néanmoins dramatiquement surévalué pour les structures de l’économie grecque), à celle des prix de l’énergie et à la situation géopolitique qui, de l’Égypte à la Turquie ou à la Tunisie, a permis au tourisme grec de tirer son épingle du jeu. Pour autant, hors phénomènes conjoncturels, dans un environnement de pays à monnaies faibles, ce tourisme reste lui aussi gravement handicapé par l’euro, tandis que le développement du « modèle » all inclusive irrigue de moins en moins l’économie locale, à la fois parce que les infrastructures appartiennent souvent à des sociétés non grecques qui ne réinvestissent pas sur place leurs bénéfices, et parce que les salaires, dans l’hôtellerie, ne permettent plus de vivre décemment – quand ils sont encore payés régulièrement. 

Et pour aller plus loin, on pourra également regarder



vendredi 24 février 2017

« La Russie n'a jamais cru à une Europe politique unifiée », entretien avec Jean-Robert Raviot





Jean Robert Raviot est professeur de civilisation russe contemporaine à l’université de Nanterre. Il a récemment dirigé l'ouvrage Russie : vers une nouvelle guerre froide ? (La Documentation française, 2016), et a bien voulu répondre aux questions de L'arène nue relatives aux relations entre la Russie et l'Europe. 

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La Russie est souvent décrite comme un pays eurasiatique à cheval sur deux continents, mais avec un fort tropisme européen. Est-ce encore vrai aujourd'hui, dans un contexte de développement rapide de l'Asie et alors que les relations entre l'Europe et Moscou semblent parfois difficiles ? En somme, les Russes se considèrent-ils comme des Européens ?

La Russie est un État-continent, plutôt qu’un État à cheval sur deux continents. Son destin est lié à chacun de ces continents, mais elle n’appartient en réalité vraiment à aucun des deux.

Les Russes, dans leur immense majorité, ne se sentent pas tout à fait européens, mais plutôt… russes. Ils ne s’en ressentent pas moins liés très intimement à l’Europe par leur langue, leur histoire, leur culture et leur religion, et il est évident que, dans leur immense majorité, ils se sentent plus européens qu’asiatiques ! Et s’ils ne se sentent pas européens dans le plein sens du terme, les Russes se sentent pleinement « en Europe ». D’autant que, fait nouveau de l’ère post-soviétique, beaucoup de Russes voyagent désormais beaucoup en Europe. Certains y résident, ou s’y sont installés. Beaucoup de liens professionnels et amicaux se sont noués. Et je ne parle même pas des nombreuses unions et familles franco-russes, germano-russes, italo-russes… Au point qu’on peut parler de l’existence d’une « diaspora » russe aujourd’hui ! Je renvoie aux excellents travaux de ma collègue Olga Bronnikova, sur les expatriés russes, leurs réseaux de sociabilité et leurs communautés à Paris, Londres, Berlin...

J’ajouterais que l’Europe n’est pas du tout perçue comme une menace par les Russes, alors que l’histoire la plus récente pourrait objectivement alimenter le sentiment d’une telle menace – deux invasions venues d’Europe en deux cent ans, de la France de Napoléon (1812) et de l’Allemagne de Hitler (1941)…

La question du rapport à l’Europe et à l’Occident structure la pensée russe et la réflexion sur l’identité de la Russie depuis au moins la fin du XVIIIe siècle. Je ne peux que recommander la lecture de l’ouvrage de référence, qui vient de paraître, de Michel Niqueux, L’Occident vu de Russie, une anthologie de textes traduits et commentés, aux éditions de l’Institut d’études slaves. L’Occident est à la fois attraction et répulsion, « pourri » et en même temps « civilisé »…

Enfin, et je tiens à insister sur ce point, beaucoup de Russes se sentent mal aimés par les Européens, et en particulier par les Français. Nombreux sont ceux qui disent que l’amour souvent passionné qu’ils portent à la France, à ses arts, ses lettres, son histoire, sa culture, n’est guère payé en retour d’un amour de la Russie. Bien des amis russes sont sidérés, et profondément déçus, de voir à quel point leur pays est réduit, dans l’esprit public européen, à des clichés sommaires, à des marronniers journalistiques grossiers, à des réflexes de pensée politisés, la figure de Poutine étant devenue vraiment envahissante quand on évoque la Russie. Dans les années 1990, c’était la mafia et les oligarques…

Je conseille généralement à mes étudiants, et donc je conseille à tous vos lecteurs de regarder le film magnifique d’Alexandre Sokourov, L’arche russe, qui est une œuvre magistrale, extraordinaire, tournée au Musée de l’Ermitage, et qui est une évocation poétique, élégiaque parfois, très lyrique, de la relation compliquée de la Russie à l’Europe occidentale à travers deux siècles d’histoire…




Vous dites que l’Europe n’est pas du tout perçue comme une menace par les Russes. A l'inverse, certains pays européens comme la Suède ou comme les pays Baltes se sentent menacés par la Russie. Sans doute la guerre en Ukraine et l'annexion de la Crimée ont-elles renforcé ce sentiment d'insécurité. Selon vous, courent-ils vraiment un risque ? La Russie commence-t-elle à réaffirmer des ambitions impériales ?

La perception d’une menace russe dans ces pays est bien réelle et historiquement fondée. En revanche, la réalité d’une menace russe relève, à mon sens, du fantasme. Mais la politique internationale n’est pas seulement gouvernée par les réalités, elle l’est tout autant par les perceptions et les représentations…

L’espace balte, depuis l’adhésion de la Pologne et des États baltes à l’OTAN, est redevenu une frontière stratégique majeure en Europe. La mer Noire l’est tout autant, mais c’est plus ancien : la mer Noire était déjà une frontière stratégique majeure de la guerre froide (opposition URSS-Turquie, membre de l’OTAN). Ainsi, tout l’espace situé entre Baltique et mer Noire – cet Intermarium (Miedzymorze, en polonais) où, après la première guerre mondiale, la Pologne de Pilsudski projetait de déployer son influence dans une Fédération des États d’Europe centrale et orientale, allant de la Finlande à l’Ukraine en passant par les États baltes, la Roumanie, la Slovaquie, la Pologne…) - est replacé au cœur des rivalités des grandes puissances européennes. Et précisément, les tensions s’avivent là où les zones d’influence ne sont pas strictement établies : Ukraine, Moldavie et, dans une moindre mesure, Biélorussie.

La Russie ne poursuit pas, à mon sens, une stratégie impériale, ou néo-impériale, mais une politique post-impériale consistant à conserver, là où elle le put, une influence et/ou une capacité de nuisance dans le contexte d’une expansion constante, au cours des vingt dernières années, du « bloc occidental » dirigé par Washington. Cela signifie trois choses : 1. Opposition formelle à toute nouvelle adhésion d’un nouvel État voisin de la Russie à l’OTAN, 2. Opposition au déploiement stratégique du « bloc occidental » aux frontières de la Russie (en premier lieu, le bouclier anti-missiles américain), 3. Utilisation de tous les leviers d’influence du registre du « micro » dans les États voisins (aide aux minorités et rebellions anti-Kiev, anti-Tbilissi, anti-Tallinn…, aide aux russophones et « communautés russes » de l’ « étranger proche », …)

Récemment (novembre 2016) des élections ont eu lieu en Bulgarie et en Moldavie. Ce sont des candidats dits prorusses qui l'ont emporté. Les pays d'Europe centrale et orientale - qu'ils soient ou non membres de l'Union européenne - ne risquent-ils pas d'opter de plus en plus pour un rapprochement avec Moscou, alors que l'Europe s'enlise dans des difficultés qui minent son attractivité ?

Je pense que la Russie a certes des ressources à offrir, notamment énergétiques et minière, mais que celles-ci sont très contingentes (la décision de construire des oléoducs et des gazoducs ne peut pas être prise en un an, ce sont des stratégies à très long terme) et assez limitées. L’UE demeure, malgré la crise politique et économique dans laquelle elle est engluée, très attractive. En revanche, ce qui se profile, c’est la désuétude progressive de cet état de fait, politique, consistant à devoir choisir : UE ou Russie. Cette confrontation, héritage mental et réflexe conditionné de la guerre froide, a largement contribué à précipiter la crise ukrainienne. La guerre froide « dans les têtes » doit absolument être surmontée, c’est l’un des défis majeurs communs à l’Europe et à la Russie, comme j’essaie de le montrer dans Russie : vers une nouvelle guerre froide ? L’Ukraine est aujourd’hui dans une impasse. Les autres pays comprennent bien que l’avenir est à la conciliation des deux influences et à un jeu de négociation – et disons-le, de marchandage – avec l’UE et la Russie.

Lorsqu’à Kiev en 2014, on brandissait des drapeaux européens dans les rues, ce n’était pas pour célébrer la construction européenne ou en appeler à une invasion libératrice des troupes de l’OTAN – pour reprendre un cliché de la propagande russe – mais parce que « l’Europe », idéalisée, imaginée, représentait l’espoir d’un progrès social, économique et politique que l’on attend toujours désespérément… A Moscou, on a très bien compris cela. A Bruxelles et Berlin, pas encore…

Le chercheur et spécialiste de l'Allemagne Hans Kundnani expliquait dans un article paru début 2015 dans Foreign Affairs que l'Allemagne oscillait entre son arrimage occidental et une tendance à s'identifier à la Russie pour des raisons historiques profondes. La presse allemande de son côté fait parfois paraîtredes éditoriaux sur la relation germano-russe tels que celui-ci qui s'intitule de manière assez claire « L'âme sœur ». Existe-t-il une relation spéciale entre les deux pays ?

La relation russo-allemande est ancienne, étroite, intime, complexe, passionnelle… Il y aurait beaucoup, beaucoup à dire. Trop pour l’espace imparti par le format d’une interview… Je ne crois pas que l’Allemagne oscille aujourd’hui entre plusieurs ancrages. Nous ne sommes plus à l’époque des débats sur le Sonderweg, la république de Weimar… L’Allemagne est au cœur de l’Europe et, qu’elle le veuille ou non, elle est arrimée à la Russie. Tout comme la Russie est arrimée à l’Allemagne, qu’elle le veuille ou non. Les relations économiques vont s’approfondir et se poursuivre. Les deux pays ont d’ailleurs tout pour faire de bonnes affaires ensemble ! Il est évident qu’un éventuel renforcement de la relation germano-russe pourrait remodeler l’architecture sécuritaire de notre continent, surtout si elle s’accompagnait d’une prise de distance d’avec l’allié tutélaire américain et d’un démariage au sein du couple franco-allemand…

Imaginons que l’euro s’effondre, que l’OTAN se distende sous impulsion américaine, que l’UE voie sa voilure très réduite… Alors l’Allemagne, sans doute, pourrait chercher avec Moscou un partenariat plus étroit, une alliance sécuritaire lui permettant d’asseoir son influence déjà très forte en Europe de l’Est. Mais de là à ce que l’Allemagne se tourne vers l’Est et rompe avec l’Ouest… Il y a un océan ! L’industrie allemande ne peut pas se satisfaire du marché russe, même étendu à l’Asie centrale, c’est un marché trop exigu et dont la solvabilité est trop conditionnée aux aléas des prix mondiaux des matières premières. L’Allemagne a besoin de clients solides, solvables et de vastes marchés, toujours en expansion: priorité, donc, au marché intérieur de l’Allemagne (c’est-à-dire l’Europe, en premier lieu la zone euro), et aux marchés nord-américain, chinois et, à l’avenir, au marché indien. Je ne crois donc pas à un tournant russe/eurasiatique de la politique allemande.

Pensez-vous, comme on l'entend parfois, que la Russie a intérêt à faire éclater l'Union européenne ?

A Moscou, on ne croit pas, et on n’a jamais cru à une Europe politique unifiée et on ne l’a jamais souhaitée, car l’UE (la construction européenne) est, depuis ses origines, vue comme un projet voulu et dicté par Washington pour légitimer durablement sa domination sur l’Europe et, aussi, pour faire de l’Allemagne une puissance-relais du bloc euro-atlantique. Ainsi, la vague souverainiste et populiste qui touche aujourd’hui toute l’Europe séduit plutôt en Russie. On y voit une sorte de sursaut des peuples européens contre le carcan d’une UE parfois comparée à l’ex-URSS… Les discours conservateurs ou populistes tchèques, polonais ou hongrois allant dans ce sens sont souvent cités dans la presse russe. Viktor Orban exprime à merveille cette vision d’une UE devenue une URSS « soft » : il a fait ce parallèle à de nombreuses reprises dans ses discours.

La Russie est néanmoins, et surtout, un acteur pragmatique et réaliste des relations internationales. Elle a intérêt à un marché européen unifié sur le plan des normes (beaucoup plus simple pour les relations économiques et commerciales) et, par conséquent, n’a guère intérêt à faire éclater l’UE en tant que marché unique et union douanière. D’ailleurs, les diplomates et fonctionnaires russes qui sont en charge de la mise en œuvre (difficultueuse) de l’Union eurasiatique se calquent bien souvent sur les modèles européens…





mercredi 22 février 2017

La polarisation industrielle exacerbe les déséquilibres européens







Dans la vidéo Xerfi ci-dessous, David Cayla revient sur l'une des thématiques développée dans La fin de l'Union européenne

Il explicite en dix minutes pourquoi et comment le Marché unique - qui a remplacé le Marché commun après la signature de l'Acte unique de 1986, faisant prendre à la construction européenne un tour nouveau et regrettable - favorise la polarisation économique, enrichit les pays du cœur de l'Europe, et appauvrit les périphériques.








Pour mémoire, au mois de janvier, nous présentions La fin de l'Union européenne de manière plus globale, toujours chez Xerfi.