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samedi 7 novembre 2015

"Podemos a réappris la démocratie aux Espagnols", entretien avec Christophe Barret






Christophe Barret est historien et spécialiste de l'Espagne. Il vient de publier Podemos, pour une autre Europe aux éditions du Cerf. Peu après la victoire des indépendantistes en Catalogne et à quelques jours des élections législatives espagnoles, il a bien voulu répondre à quelques questions sur ce mouvement politique peu ordinaire... 


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Dans votre livre, vous décrivez le noyau dirigeant de cette formation politique comme un groupe d'intellectuels - souvent universitaires - imprégnés de marxisme et de gramscisme. Parmi leurs principales sources, vous citez également Ernesto Laclau et Chantal Mouffe. Qui sont ces deux-là et comment influencent-ils les idées de Podemos ?

Leur rôle de ces deux philosophes du politique est fondamental. L'argentin Ernesto Laclau a été lié au péronisme, avant de s'en éloigner. Il a fondé puis animé avec Chantal Mouffe ce qu'il est convenu d'appeler « l'école d'Essex » - du nom de la ville où ce philosophe du politique a enseigné à partir de 1972. Au début des années 1980, il déclarait à El País : «À travers le péronisme, j'en suis venu à comprendre Gramsci». 

Dans un passionnant numéro de l'émission de Pablo Iglesias, La Tuerka, Chantal Mouffe a récemment rappelé à la nouvelle génération ce que fut la pensée de son compagnon, Laclau, mort en 2014, pensée qui reste toujours très influente en Amérique latine. Laclau ne conserve pas, en effet, la totalité de l'héritage post-marxiste de Gramsci. Ses grands textes nous rappellent qu'il ne croit plus au rôle primordial de la seule classe ouvrière dans la lutte pour « l'hégémonie culturelle ». Pour faire simple, il préconise de jouer avec le consensus institutionnel imposé par la bourgeoisie, tant en en Amérique du Nord que chez nous. Reste, et c'est la formule qu'utilise beaucoup Chantal Mouffe à « radicaliser la démocratie ». Laclau s'appuie, dans sa démonstration, sur les exemples de précédents historiques. Il s'agit de faire ce que Salvador Allende, au Chili, ou Lech Walesa, en Pologne, ont réussi : soulever un peuple et incarner sa volonté de changement au point de remporter démocratiquement le pouvoir. 

Les fondateurs de Podemos rêvent de ce « moment populiste ». Les terribles conséquences de la crise économique de 2007-2008 ont fait d'eux les porte-paroles de classes moyennes révoltées contre son élite politique. Pour l’anecdote, signalons que le choix du terme « Podemos », pour baptiser ce nouveau mouvement est moins une référence au « Yes we can d'Obama » – lui-même, du reste, hérité d'une vieille tradition syndicale états-unienne – qu'une reprise du nom plus récemment porté par de nombreuses agrupaciones – des rassemblements citoyens – présents en Amérique latine et dont Íñigo Errejón – le « meilleur idéologue de Podemos » selon Pablo Iglesias – a rapporté l'existence dans sa thèse.

Par certains des aspects du discours de Podemos (revendication assumée d'un certain populisme, choix d'opposer « la caste » et « le peuple » plutôt que « la bourgeoisie » et « le prolétariat »), on  a presque l'impression d'un mouvement qui prônerait le « ni droite, ni gauche ». Finalement, a-t-on affaire à un parti de gauche radicale ou à des militants du dépassement des « vieux clivages » ? Quelles sont les différences radicales avec le M5E italien ou le Front National français, par exemple, dont Podemos semble se défier vivement ? 

En fait, à une opposition « gauche-droite » trop apaisée, Podemos voudrait pouvoir substituer une confrontation « haut-bas ». Or le terme « populiste » est devenu une injure pour disqualifier toute force politique qui propose cette alternative. Dans un chapitre du livre intitulé « Tente ans de populisme », je tente de faire un sort au procédé. Chez nous, n'est-ce pas un certain Jean-Pierre Raffarin qui opposait naguère la France « d'en haut » à celle d'en bas » ? Plus sérieusement, comme vous le laissez entendre, il est vrai qu'existent d'autres challengers, le M5E et le FN, usant du même discours. Mais le premier se différencie fondamentalement de Podemos en ce qu'il fonctionne via des logiques de loyautés personnelles. A l'inverse, Podemos promeut une « démocratie participative » qui le préserve des dérives les plus autoritaires.

La position du FN intrigue tout autant les Espagnols que nous mêmes.  Chantal Mouffe voit dans les dirigeants frontistes – pour reprendre d'autres paroles utilisée dans l'émission dont je viens de vous parler – « des gramsciens de droite ». De manière magistrale, elle pointe les raisons pour lesquelles l'extrême-droite française a pris un tel avantage. Celui-ci lui viendrait de sa longue habitude de jouer avec les affects des masses d'une part, et d'un conservatisme ankylosant caractéristique des formations de la gauche de la gauche d'autre part. Du coup, j'avoue m’interroger sur ce que Pablo Iglesias peut trouver d'intéressant à Jean-Luc Mélenchon. D'une certaine manière, ce dernier incarne tout ce que l'Espagnol déteste… 

La référence à « la patrie » est récurrente dans les discours de Pablo Iglesias. Pourtant, vous ne manquez pas de souligner que « la manière dont Podemos traite ces deux symboles majeurs que sont le drapeau national et la monarchie trahit un certain embarras, à l'heure de penser l’État ». Peut-on considérer Podemos comme un parti souverainiste ? 

Ce recours au mot « patrie » peut surprendre a priori. Mais « la patrie », pour Pablo Iglesias et ses camarades, ce sont « les gens ». Il faut le croire quand il dit qu'il est être marxiste – même s'il peut passer pour un hérétique au yeux des orthodoxes… Parler de « patrie » et de « souveraineté » vise à aider le peuple à s'émanciper. Mais l'idéal n'est pas étatique. Il est celui d'une société auto-régulée. Nos souverainistes gaullistes ou chevènementistes ne doivent donc pas prendre leurs désirs pour des réalités....

Conséquent avec lui-même, Podemos ne se reconnaît dans aucun drapeau. Dans les réunions publiques qu'il organise, on cherchera en vain sur la scène un drapeau rouge ou aux couleurs de la IIe République espagnole (rouge, jaune et violet). Toutefois, l’Histoire avance parfois plus vite que ne le voudrait un révolutionnaire gramscien. Et c'est de manière un peu inopinée que Pablo Iglesias s'est retrouvé à devoir faire pour la première fois de sa vie une conférence au pied du drapeau national espagnol : celui de la monarchie constitutionnelle ! C'était il y a une semaine au palais de La Moncloa. Mariano Rajoy l'y avait invité avec tous les autres grands responsables politiques, pour évoquer la brûlante crise catalane. 

Parlons-en justement ! Quelles sont les positions de Podemos sur cette question catalane ? 

La situation de la Catalogne est très compliquée. Pour me la faire comprendre, une amie catalane m'avait dit un jour: « tu sais, la Catalogne aurait pu vivre la même histoire que Portugal ! ». Les historiens savent que l'Espagne ne s'est pas construite comme la France. La Constitution espagnole de 1978 a permis à la Catalogne de renouer complètement avec sa culture, notamment avec sa langue et avec l'enseignement de son histoire. L'Union Européenne a réduit l'influence de Madrid et la crise achevé de renforcer le repli sur soi catalan. Aujourd'hui, l'option indépendantiste est majoritaire au Parlement régional mais – encore –  minoritaire, dans la société.  

Du coup, Podemos pense pouvoir renvoyer dos-à-dos les « indépendantistes » et les « immobilistes » qui n’envisagent que la voie répressive. Officiellement, le parti est défavorable à l'indépendance et prône un « droit à décider »…  que la Constitution actuelle en prévoit pas ! Mais cette position très ambiguë se révèle intenable à long terme. Aux élections régionales, le parti a été dépassé sur sa gauche par un mouvement indépendantiste, la Candidature d'unité populaire (CUP), dont la stratégie de lutte pour l'hégémonie culturelle avait inspiré Pablo Iglesias au moment de la création de son parti. Mais Podemos a aussi contre lui le fait que son premier cercle dirigeant soit essentiellement madrilène... 

Vous évoquez l'Union européenne, autre sujet d'actualité. Quelles sont, justement, les positions des leaders de Podemos sur l'Europe ? Et sur l'euro ?

Ce sont des pragmatiques ! Quand Pablo Iglesias traite Mariano Rajoy de « traître à la patrie », il s'élève en même temps (et durement) contre le vide démocratique propre aux institutions européennes. C'est d'ailleurs la radicalité de cette critique qui a permis au parti de percer à l'occasion des élections européennes de 2014. Íñigo Errejón est même allé jusqu'à déclarer que lorsqu'une institution européenne était moins démocratique qu'une institution nationale, il était logique de revenir à l'échelon national. C'est bien pourquoi je conseille aux souverainistes français de considérer Podemos avec bienveillance. Lors de sa première réunion publique tenue à Paris, en septembre dernier, Pablo Iglesias n'a pas exclu le fait de devoir  un jour quitter la zone euro si un pays au poids économique plus important que celui de l'Espagne le faisait le premier. 

Mais il est vrai que sur la monnaie unique, le débat n'est pas tranché. Un bon gramscien ne s'opposera jamais frontalement au « sens commun ». Ce serait mettre en péril son combat pour « l'hégémonie culturelle ». Or, que cela nous plaise ou non, le peule espagnol est très européiste. Et c'est la ligne d'un Piketty, qui l'emporte pour l'instant. L'économiste français a été récemment nommé à un comité international chargé de conseiller Podemos. Profitons-en pour constater que la démocratie participative, dans le Podemos de Pablo Iglesias comme dans le PS qu'appelait de ses vœux Ségolène Royal court encore le risque de finir dans les mains d'un comité d'experts…  

Dans votre livre, vous émettez l'idée originale selon laquelle Podemos serait un mouvement typiquement « post-chrétien », doté d'une sorte de « stratégie messianique ». Pouvez-vous l'expliquer en quelques mots ? 

En France, c'est le politiste Gaël Brustier qui a attiré mon attention sur les nombreuses connexions existant entre la lutte pour « l'hégémonie culturelle » et les priorités définies par le souverain pontife. Le pape François et Ernesto Laclau sont tous deux Argentins ! 

De mon côté, je suis toujours interpellé, lorsque je vais en Espagne, par les nombreuses références – conscientes ou non – à schémas de pensées catholiques. Dans les discours de Pablo Iglesias, des journalistes ou des écrivains ont  relevé des schémas à la paraboles et aux discours moralisant – je ne dis pas moralisateurs – de l'Église. Et les caricaturistes traitent souvent Iglesias sous les traits du Christ, ne sont pas non plus en reste. Or on sait, depuis la Révolution française, qu'il en faut pas négliger leurs analyses… L'expression « post-christianisme » est utilisée par le journaliste John Carlin. Ce rapprochement promus par certains entre christianisme et révolution n'est pas sans rappeler au la quête d'un Pierre Pascal. Il y a presque un siècle, cet intellectuel catholique s’engagea aux côtés de la révolution bolchevique. Une magnifique biographie – Pierre Pascal, entre christianisme et communisme, par Sophie Coeuré aux éditions Noir sur Blanc – lui a d'ailleurs été récemment consacrée. Il existe, à Podemos, un « cercle des spiritualités progressistes » où l'on peut librement parler de tous cela !

Un récent sondage indique que Podemos a encore perdu du terrain dans les intentions de votes aux élections législatives qui s'approchent. Il ne serait plus qu'à 10,8 %. Quelle peut en être l'explication ? Faut-il y voir un effet de l'exemple décourageant donné par l'échec de Syriza en Grèce ? 

Les sondages sont les sondages… Mais on en peut en effet pas sous-estimer l'effet dévastateur des capitulations de celui que l'historien et romancier Olivier Delorme appelle « Tsipandréou » ! Le doute s'est installé parmi les militants de Podemos. « Monsieur Tsipras pourrait-il vivre avec une pension de 350 euros ? Quelle douleur de voir que cet argument que nous utilisions contre la caste, nous pouvons désormais l'utiliser contre l'un des nôtres » écrivait il y a peu le chanteur de rap Nega, proche du parti. Pablo Bustinduy Amador, secrétaire aux relations internationales de Podemos écrivait, dans une tribune publiée le 1er septembre sur le site Público.es : « il n'y a pas davantage de souveraineté dans la pénurie, ni dans l'isolement, sans un plan fiable de financement d'une économie cassée et asphyxiée". Il s'agissait, pour lui, de justifier le retournement de stratégie opéré par dirigeants de Syriza. 

Il est évident aujourd'hui qu'une contre-performance de Podemos nous apprendrait que, plus que les choix théoriques d'une lutte pour l'hégémonie culturelle, comptent les programmes élaborés en matière de politique économique. Quoi qu'il arrive, cependant, Podemos a déjà remporté un magnifique succès. Il a réappris la démocratie aux Espagnols !


mardi 28 avril 2015

Espagne : comprendre Podemos





- Billet invité - 
Davy Rodriguez de Oliveira


Davy Rodriguez de Oliveira est étudiant à Sciences Po. Il fait partie des membres fondateurs de "Critique de la raison européenne" (CRE), une association trans-partisane dédiée à la réflexion sur l'Union européenne. Il suit de près la politique intérieure espagnole et a accepté de livrer à L'arène nue ce texte de présentation du mouvement Podemos. 

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Depuis longtemps, les partis de la gauche radicale française sont en panne d’inspiration. Incapables de concevoir un système en rupture avec le néolibéralisme sans en revenir aux vieilles solutions communistes du siècle dernier, certains militants et dirigeants de ces politiques imaginent aujourd’hui sortir de l’impasse en regardant du côté de la Méditerranée. La victoire de Syriza en Grèce, dans un premier temps, puis la fulgurante émergence de Podemos dans les sondages espagnols, ont donné des idées de recomposition et de renouvellement à la gauche de la gauche. Après l’admiration pour les mouvements d’émancipation nationale d’Amérique Latine, Podemos semble être la nouvelle lubie de la gauche radicale française.
Dans le contexte de l’Espagne postfranquiste, Podemos est un ovni politique, tant par son programme ou sa communication que par son organisation interne. Loin de vouloir imiter les deux faces du bipartisme, composé du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE) et du Parti Populaire (PP), Podemos est en progression quasi constante depuis plusieurs mois.
Fondé en janvier 2014 par Pablo Iglesias, devenu depuis son secrétaire général, Podemos s’est imposé comme le quatrième parti du pays en obtenant cinq sièges au Parlement européen en mai dernier. Véritable surprise du scrutin en Europe du Sud, Podemos intrigue. Sur quoi repose réellement son ascension ?

L'idéologie mise en sourdine
Dès son irruption sur la scène politique espagnole, les médias nationaux ont cherché à cerner Podemos et à comprendre quel était son corpus idéologique. A défaut d’en comprendre les contours généraux, les journalistes ont préféré diaboliser ou caricaturer les positions prises par son leader Pablo Iglesias. Tantôt comparé au fondateur de la Phalange, José Antonio Primo Rivera, tantôt assimilé au chavisme quand ce n'est pas à la Corée du Nord, Pablo Iglesias a pourtant remporté un franc succès en « désidéologisant » le discours classique de la gauche radicale.
Bénéficiant d’une large audience grâce à son rôle de fast thinkeri dans diverses émissions politiques auxquelles il participait depuis de nombreux mois, Pablo Iglesias n’a pas succombé à la tentation de s’ériger en un Karl Marx des temps modernes. Refusant de se déclarer « communiste » malgré son passé comme militant des jeunesses du Parti Communiste Espagnol (PCE), Iglesias est devenu le représentant de ceux qui refusent le système bipartisan, corrompu et austéritaire imposé par ceux qu’il nomme « la casta ».
Dans une célèbre vidéo abondamment partagée sur Internet (voir ci-dessous), Iglesias répond à un individu qui l’interroge sur le manque de radicalité marxiste du programme de Podemos. De manière très calme et posée, rappelant par cette méthode le comportement de Julio Anguita, ancien secrétaire général du Parti Communiste Espagnol, Pablo Iglesias aborde le problème via une anecdote. Il évoque le souvenir d’une manifestation des indignés où il fit la rencontre d’un jeune homme qui s’en prenait à des salariés sur la Plaza del Sol. L’étudiant, animé par un profond mépris, traitait d’idiots les travailleurs incapables de se rendre compte de leur « appartenance de classe ». Iglesias tire de cet épisode une morale qui explique le succès immédiat de Podemos : la politique n’est pas le règne du monde des idées, mais celui de la force. Cette dernière n’étant mobilisable que par l’union des citoyens derrière un projet basé sur le « bon sens commun ». Pablo Iglesias, contrairement à la gauche française, ne dénigre pas « le bon sens populaire » que certains considèrent comme un reflux d’instincts non-civilisés.


Pablo Iglesias a œuvré et manœuvré pour que sa stratégie, son projet et sa communication soient entièrement mobilisés pour la victoire. En donnant une image de démocratie directe à son organisation, Iglesias n’a fait que répondre à la forte demande des espagnols mobilisés dans le mouvement des Indignados (aussi dit mouvement du 15M). En ayant des listes électorales composées de personnes provenant de la société civile, de la vie ordinaire de tous les citoyens, Iglesias tente de répondre au besoin des électeurs d’être mieux représentés. En donnant une large place à des professeurs et à des experts de matières diverses et variées, Iglesias n’a fait que répondre à la volonté des Espagnols lassés d’avoir une caste d’élus incompétents et incultes.
En somme, Pablo Iglesias agit en ayant compris que la démocratie libérale est un marché où chacun vote en fonction de ses besoins politiques, qui peuvent être matériels ou moraux. Les uns souhaitant plus de démocratie directe, d’autres une sphère politique non-entachée d’un tel niveau de corruption, Podemos tente de répondre à l’ensemble de ces besoins politiques sans nier la réalité sociale, économique et politique du pays. Iglesias se positionne ostensiblement sur le plan de l’échange marchand où l’acheteur fait son marché politique pour satisfaire ses besoins propres : il propose ainsi ce produit novateur qu’est Podemos.

Un projet économique de type « social-démocrate »
En novembre dernier, lors de la présentation du programme économique de Podemos, Pablo Iglesias n’a pas pu résister à l’envie de se démarquer plus encore de l’image de bolchevik que certains lui attribuent. Fruit de la collaboration de deux économistes renommés, le projet économique de Podemos a été qualifié de « social-démocrate » par son secrétaire général, regrettant sans doute d’avoir à présenter un programme si modéré.
Le résultat est étonnant lorsque l’on sait qui sont les deux économistes qui ont travaillé sur ce projet. Juan Torres comme Vincenç Navarro sont deux experts très engagés ayant déjà publié un livre écrit conjointement nommé Hay Alternativas (« Il y a des alternatives ») avec un troisième économiste devenu député, Alberto Garzon. Ce dernier est aujourd’hui pressenti pour représenter l’équivalent espagnol du Front de Gauche (Izquierda Unida) aux prochaines élections générales.
Loin d’être inconnus du grand public espagnol, ces deux économistes sont de fervents défenseurs de la rupture avec l’eurolibéralisme. Juan Torres en mars 2013 était l’auteur d’un article d’El Pais ayant fait scandale dans toute l’Europe où il comparait Angela Merkel à Hitler, l’accusant de vouloir faire de l’Europe « un espace vital économique » de l’Allemagne. Quant à Vincenç Navarro, il est l’un des premiers à avoir mis en perspective les dangers de la monnaie unique pour l’industrie et le chômage en Espagne.
Pourtant, aussi radicaux que soient ces deux économistes, le programme économique de Podemos est une copie conforme de la pensée européiste de gauche. Réforme du statut de la Banque centrale européenne (BCE) pour empêcher l’hypocrisie de son indépendance, création d’une Agence de Notation européenne, création d’une « Charte démocratique européenne » pour favoriser la transparence entre États-membres, échange d’informations fiscales entre les États… Autant de mesures qui sonnent comme de doux rêves aux oreilles de ceux qui ont cessé de croire au refrain mensonger de « l’Europe sociale » répété en boucle par nos représentants politiques.
Chez Podemos, la contradiction idéologique est totale et criante. En fin connaisseur des institutions européennes, Pablo Iglesias sait que pour que certaines réformes soient faites, il est nécessaire de modifier les Traités européens, ce qui n’est possible que s’il existe une unanimité des gouvernements des États-membres. Hors, l’Allemagne et ses alliés ne céderont jamais sur l’ordo-libéralisme qu’ils nous ont imposé. L’indépendance de la Banque centrale est et restera gravée dans le marbre. Par ailleurs, nombre de dispositions contenues dans le TFUE (Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne) empêcheront Podemos de « récupérer le contrôle public des secteurs stratégiques de l’économieii» contenu dans son programme. L’Union européenne fait pression sur les pays pour qu’ils privatisent des pans entiers de leurs économies, non pour qu’ils nationalisent des secteurs, aussi stratégiques soient-ils. Quelle marge de manœuvre pour une Espagne éventuellement gouvernée par Podemos quand l’on sait que l’UE a obtenu que la Gauche plurielle privatise plus que tout autre gouvernement de la Vème République ?
Cette contradiction apparente et assumée a pour objectif, comme toujours, de s’adapter au contexte politique espagnol. Si dans de nombreux pays européens, l’idée de quitter la zone euro ou l’Union européenne se retrouve parfois dans le débat politique, cela est inenvisageable en Espagne. En effet, tous les mouvements politiques espagnols soutiennent le projet européen même si certains, notamment Izquierda Unida, souhaitent modifier à la marge son cadre politique. Loin de vouloir paraître trop radicaux, les fins politiques qui animent Podemos semblent jouer la même carte que Syriza en Grèce. La stratégie de rupture est le cœur des programmes économique et politique du mouvement : en proposant sincèrement des réformes résultant d’un certain bon sens, Iglesias souhaite démontrer la rigidité extrême des dirigeants allemands et de l’Union. Cette stratégie fonctionne en partie en Grèce, Syriza continuant à bénéficier d'un large soutien de la population hellène en dépit de l'impasse où se trouve Athènes dans ses négociations avec l'UE.

De nombreux défis à relever 
Les responsables politiques de Podemos devront, dans les mois à venir, passer l’épreuve de la pérennisation de leur dynamique. Bien que la stratégie médiatique soit le ressort essentiel de toute organisation politique, il sera nécessaire pour Podemos d’aborder certains sujets sensibles en Espagne tout en ne mettant pas en péril sa progression. Par ailleurs, Podemos fait déjà face depuis quelques mois à ses premiers problèmes organisationnels.
En effet, Pablo Iglesias est accusé par une partie de son organisation de saper la démocratie interne de Podemos, notamment via une hyper personnalisation du mouvement. Cette personnalisation repose sur le fait qu’Iglesias maîtrise parfaitement sa communication, et cela depuis des années. Il a notamment créé des émissions de télévision retransmises sur Télé K et Hispan TV qui ont eu un fort écho sur les réseaux sociaux et YouTube. La Tuerka, Fort Apache, Otra Vuelta de Tuerka sont des programmes qui abordent des sujets politiques complexes avec une grande diversité de points de vue. Toujours d’actualité, ces programmes sont souvent animés par Pablo Iglesias qui intervient mais surtout interroge les invités qui peuvent être de droite, de gauche ou des acteurs de la vie sociale (responsables d’association, politologues…). De plus, Iglesias était déjà très présent sur les émissions de débat politique avant la fondation de Podemos, ce qui lui a valu une grande popularité qu’il a utilisé dans la fondation de son parti. Cette grande présence médiatique et son aptitude à maîtriser les outils de communication moderne ont conduit à une personnalisation du mouvement. Pourtant de nombreux visages sont aussi apparus, tels ceux d’Inigo Errejon ou de Pablo Echenique. Cela n’a pourtant pas suffit à certains militants, notamment aux anciens d’Izquierda Anticapitalista qui participent très activement au mouvement depuis son lancement.
Juan Carlos Monedero, Pablo Iglesias, Inigo Errejon
Cette contestation a pris plus d’ampleur encore lorsque certains médias ont créé une rumeur d’un système de fraude fiscale mis en place par l’un des membres de l’entourage d’Iglesias, Juan Carlos Monedero. Ce dernier travaillait comme expert auprès de gouvernements latino-américains afin d’étudier la possibilité de mise en place d’une union monétaire entre différents pays du continent. Sans doute plus expert en sciences politiques qu’en droit fiscal, Monedero avait déclaré la rémunération reçue en tant que dirigeant d’une entreprise au lieu de le mettre sur le compte de sa personne physique. Après avoir reçu un rappel du Trésor Public, Monedero a reconnu et régularisé sa situation fiscaleiii. Cette affaire, qui n’en était finalement pas une, a été particulièrement exploitée par les adversaires politiques de Podemos, se retrouvant tant dans les autres partis que dans les médias.
Cette adversité pousse les représentants politiques de Podemos à faire très attention à la manière dont ils parlent de certains thèmes. Presque quatre-vingts ans après la Guerre civile qui a secoué le pays, le spectre des « Deux Espagnes » plane encore sur le débat politique national. Anciens franquistes et et anciens républicains se font toujours face, et il reste difficile d’aborder sans passion ni violence des sujets tels que les nationalismes périphériques, le traitement des prisonniers membres d’ETA ou encore la suppression éventuelle de la Monarchie. Podemos, pour continuer à progresser, devra réussir à briser cette division séculaire qui existe entre les espagnols et clarifier ses positions politiques sur ces sujets.
Par ailleurs, le destin de Podemos est intimement lié à celui de Syriza en Grèce. Les programmes de ces deux formations étant relativement similaires, les électeurs jugeront de la possibilité de mener cette politique en s’intéressant au futur du gouvernement Tsipras. Cela risque de mettre Podemos dans une situation compliquée, à moins que Syriza ne réussisse un coup de Trafalgar en troquant son programme de démocratisation de l’Union Européenne pour une orientation sincèrement souverainiste, et ce dans le but d’aller vers une fin de l’austérité budgétaire.
Pour l’instant, malgré l’originalité et la dynamique de Podemos, les perspectives du mouvement de Pablo Iglesias sont relativement floues. La progression dans les sondages du parti Ciudadanos, considéré comme euro-libéral et « centraliste » - c'est-à-dire fermement opposé à l’autodétermination des peuples d’Espagne - ainsi que la possible réémergence d’Izquierda Unida orchestrée par Alberto Garzon, sont autant de critères qui détermineront le futur politique de Podemos. Bien qu’un sondage d’avril 2015 donne ce parti vainqueur des élections générales si celles-ci avaient lieu aujourd’hui avec 22,1% des voix, les derniers résultats aux élections d’Andalousie n’ont pas été aussi brillants qu'escomptés, Podemos obtenant toutefois 15% dessuffrages exprimés.

i    Notion péjorative développée par Pierre Bourdieu dans Sur la télévision (1966) pour décrire les intervenants télévisés qui ont un avis semblant complet, simple et systémique sur tous les sujets. Pierre Bourdieu explique que les fast thinkers fonctionnent souvent à deux, du moins en France : l’illustration moderne parfaite serait l’émission Ca se dispute sur I-Télé qui oppose Eric Zemmour et Nicolas Domenach.
ii  Il s'agit précisément de la mesure 1.6 du programme de Podemos que l'on peut consulter ici : http://podemos.info/wordpress/wp-content/uploads/2014/05/Programa-Podemos.pdf
iii     http://www.elmundo.es/espana/2015/02/06/54d3dee1ca4741a0698b4575.html


mardi 31 mars 2015

Podemos peut-il conquérir l'Espagne ?





Ce texte est la traduction d'un article de Omar G. Encarnación, professeur de sciences politiques, paru dans la revue Foreign Affairs au début du mois de février. Il n'est donc pas immédiatement à jour. Il ne tient notamment pas compte des élections ayant eu lieu en Andalousie dimanche 21 mars.  Il demeure un bon texte pour appréhender le phénomène Podemos. 

Après les élections grecques du 25 janvier qui ont porté au pouvoir Syriza, un parti de gauche radicale anti-establishment et anti-austérité, les projecteurs sont désormais braqués sur le parti espagnol Podemos, une organisation sœur de Syriza située dans un pays européen de bien plus grande importance, qui connaîtra bientôt ses propres élections législatives. Les liens entre Syriza et Podemos ont été clairement affichés le 30 Janvier 2015 lors d'un rassemblement massif sur la Plaza del sol à Madrid, où certains, dans la foule, n'ont pas hésité à brandir des drapeaux grecs. Cette manifestation, appelée « marche du changement » par ses organisateurs, a été présentée par les médias espagnols comme le coup d'envoi de l'année électorale 2015, qui risque de ne ressembler à rien de ce qu'a connu le pays depuis la fin de la dictature de Franco en 1977. Cette année-là, l'Espagne avait organisé ses premières élections libres depuis la fin de la guerre civile en 1939, au milieu d'une vague de terrorisme imputable aux séparatistes basques et de mutineries de militaires mécontents.

Ayant rassemblé quelque 100 000 personnes selon la police (Podemos a annoncé quant à lui 300 000 participants), cette démonstration atteste du charisme du chef de file du parti, Pablo Iglesias Turrión le sémillant professeur de 36 ans enseignant à l'université Complutense de Madrid. Iglesias, dont le nom rappelle celui de Pablo Iglesias Posse, fondateur du parti socialiste espagnol (PSOE), est actuellement le politicien le plus populaire d'Espagne, et son parti a le vent en poupe. Un sondage réalisé par le Centre d'études sociologiques en novembre dernier a produit une véritable onde de choc dans la classe politique ibérique, en révélant que Podemos pourrait arriver devant le Parti populaire (PP) conservateur et devant le PSOE social-démocrate aux prochaines élections. Les médias internationaux en ont pris bonne note. Après avoir vu ce qui s'était produit en Grèce, nombre d'observateurs ont prévenu que Podemos pourrait représenter une menace plus grande encore pour la zone euro, compte tenu de la taille de l'économie espagnole (elle est six fois plus importante que celle de la Grèce, et il s'agit de la quatrième plus grosse économie de l'Union européenne).

Mais si la similitude entre Podemos et Syriza semble a priori évidente, Podemos est loin d'être une copie conforme de Syriza et, plus important encore, l'Espagne n'est pas la Grèce. La couverture internationale du phénomène Podemos ignore la tendance croissante à la modération du programme du parti. Et les comparaisons du cas espagnol et du cas grec font l'impasse sur les spécificités du système électoral hellène, qui, fait peu commun, attribue un bonus de 50 députés supplémentaires au parti arrivé en tête du scrutin législatif. En outre, les situations économiques de l'Espagne et de la Grèce sont fondamentalement différentes. L'Espagne émerge de la crise économique en bien meilleure forme que la Grèce, et les partis traditionnels espagnols, contrairement à leurs homologues grecs, sont sévèrement affaiblis sans être détruits. Ce qui ne veut pas dire qu'il faille sous-estimer Podemos. Celui-ci a bouleversé la vie politique espagnole comme rien ne l'avait fait depuis les années 1970, et il s'apprête à faire des prochaines élections générales les plus imprévisibles depuis des décennies.


Un phénomène maison

Podemos (une reprise en espagnol du slogan Obamesque, « We can ») a été lancé en janvier 2014, à l'occasion des élections européennes. Le programme du parti (appelé Manifeste pour les européennes), prévoyait alors la nationalisation des secteurs économiques clés, un revenu de subsistance garanti par l’État, une semaine de travail de 35 heures, l'âge de la retraite obligatoire à 60 ans, une loi empêchant les entreprises rentables de licencier leurs salariés et un audit citoyen de la dette publique.

En plus de son programme progressiste, Podemos est également connu pour ses diatribes contre la mondialisation et contre la tyrannie des marchés. « Certains disent que l'Espagne est une marque, qui peut être emballée et vendue. Que ceux qui souhaitent transformer notre culture en marchandise aillent au Diable : nous sommes un pays de citoyens, nous somme des rêveurs comme Don Quichotte, mais nous prenons nos rêves très au sérieux », avait harangué Iglesias à Madrid. Ces saillies qui jouent sur la fibre émotionnelle sont au cœur de la stratégie de communication du parti. « A quand remonte la dernière fois où vous avez voté avec espoir ? », tel était le slogan de Podemos à l'occasion des élections européennes.

En raison de son positionnement politique et de son goût pour une rhétorique de gauche exaltée, Podemos a non seulement été comparé au Syriza grec, mais aussi aux mouvements populistes de gauche radicale qui ont fleuri en l'Amérique latine, en particulier à la « Révolution bolivarienne » de l'ancien président vénézuélien Hugo Chávez. Une comparaison qui n'est pas sans fondement. Juan Carlos Monedero, le numéro deux de Podemos, a été conseiller de Chávez entre 2005 et 2010. Les méthodes de communication et les techniques de mobilisation de la formation empruntent à la stratégie de Chávez, notamment l'usage intensif des nouveaux médias. Comme Chávez avait l'émission « Aló Presidente », Iglesias a sa propre émission de web-téléLa Tuerka (pour signifier qu'il faut serrer la vis), qu'il utilise pour attaquer « la casta « (la caste), autrement dit le bipartisme qui domine la politique espagnole depuis la transition post-Franco. Les affidés de Podemos forment une sorte de maillage de groupes militants appelés « les cercles Podemos » qui évoquent les cercles bolivariens de Chávez.

En dépit de ces influences, Podemos reste cependant un phénomène spécifique. Son émergence est généralement attribuée au mouvement des Indignés, qui a secoué l'Espagne pendant l'été 2011 en réaction à une crise économique accompagnée d'une montée en flèche du chômage (près de 25% de la population active) et sur fond d'importants scandales de corruption ayant impliqué les principaux partis politiques, les plus grandes banques et même la famille royale espagnole. Exigeant que la classe politique et les milieux d'affaires, rendent des comptes, le mouvement des Indignés avait fait les gros titres de la presse nationale et internationale, non seulement en raison de ses modes opératoires tels que l'occupation des places publiques à Madrid et à Barcelone, mais aussi en raison de son contexte d’apparition, au cœur vague mondiale des mouvements « Occupy ».

C'est cette filiation qui distinguent Podemos tout à la fois Syriza et des mouvements bolivariens. Contrairement à ces derniers, Podemos affiche un attachement sans faille aux principes démocratiques. Quant à Syriza, cela signifie « Coalition de la gauche radicale ». Il s'agit en fait d'une organisation qui chapeaute des formations de gauche préexistantes, notamment des sociaux-démocrates, des socialistes, des trotskystes et des eurocommunistes. Au contraire, Podemos se définit comme un mouvement « post-idéologique » ne se situant ni à gauche ni à droite mais du côté « du peuple ». Pour coller avec cette rhétorique, les modalités de prise de décision au sein parti privilégient l'horizontalité via des « conseils de citoyens ». Beaucoup de sympathisants sont des gens qui n'ont jamais appartenu à un parti politique, ou qui s'étaient détournés de la politique par frustration ou dégoût.

Comparaison n'est pas raison

L'actualité économique espagnole a été terrible ces derniers temps, ce qui devrait aider à Podemos dans le cadre des élections générales de Novembre 2015. Toutefois, aucun économiste sérieux ne saurait confondre la situation en Espagne et celle de la Grèce. Une reprise, quoique bien faible, est amorcée en Espagne. Ceci permet au gouvernement en place de prétendre que la situation s'améliore et qu'un changement de cap serait imprudent. Selon l'Institut national de la statistique, la croissance espagnole a été de 1,4% en 2014, ce qui met fin à un tunnel de cinq ans de croissance négative ou nulle. Le gouvernement voit les perspectives de croissance pour 2015 en rose, puisqu'il les estime à 3%.

D'autres indicateurs montrent que l'Espagne est en bien meilleure santé économique que la Grèce, ce qui explique pourquoi, contrairement à ce qui se passe pour cette dernière, il n'y a pas d'inquiétude réelle en Europe quant à la capacité de l'Espagne à rembourser ses créanciers. Le bilan de la crise économique est bien plus grave à Athènes qu'à Madrid. Le PIB hellène s'est contracté de 25% contre 7% pour l'Espagne. Par conséquent, le plan de sauvetage de la Grèce a été de bien plus grande ampleur. Il a coûté 240 milliards d'euros, contre 42 milliards pour sauver les banques ibériques en déroute. Contrairement à la Grèce, l'Espagne a subi un « ajustement structurel » important, en particulier de son marché du travail. La dette espagnole est nettement inférieure (environ 100% du PIB nominal contre 175% pour la Grèce). Et l'Espagne ne souffre pas des niveaux grecs de corruption et d'évasion fiscale. L'indice « de perception de la corruption » de Transparancy International (qui classe les pays du plus au moins corrompu), évalue l'Espagne à 40, cependant que la Grèce se trouve en sandwich entre la Chine et le Swaziland, à 80...

Le plus important peut-être est que l'establishment politique espagnol est affaibli mais pas détruit. C'est l'un des éléments clés qui séparent les deux pays. Dès lors, la principale difficulté qui se pose à Podemos est que tout nouvel arrivé dans la vie politique espagnole se heurte au monopole que le PSOE et du PP exercent sur la vie du pays depuis qu'il est devenu démocratique en 1977. En effet, ces deux formations dominent le paysage politique comme peu d'autres partis dans les démocraties de l'Europe occidentale d'après-guerre, se relayant aux commandes epuis 1982. Bien que la crise économique de 2011 ait accéléré la défaite du PSOE, le gouvernement espagnol n'a pas implosé et les partis traditionnels n'ont pas disparu comme c'est le cas en Grèce.

En raison de leur pérennité électorale, ces partis traditionnels peuvent, en théorie, empêcher Podemos de gouverner même en cas de victoire en décidant de former un gouvernement de « grande coalition » gauche-droite. Ce scénario est peu probable, mais pas totalement exclu. Tous deux s'affrontent souvent sur les questions sociétales comme les relations Église-Etat, l'avortement et les droits des homosexuels, mais sont pratiquement similaires sur les questions économiques, ce qui a d'ailleurs facilité une différenciation de Podemos sur ce point.

Pour l'heure, le PP et le PSOE ont déclaré la guerre à Podemos, espérant paralyser le mouvement avant qu'il ne puisse commencer à peser sérieusement. Le PP a consacré la conclusion de sa récente convention nationale à attaquer Podemos, un fait notable si on considère que ce dernier n'est pas représenté au sein du Parlement actuel. Dans le but de discréditer ses leaders, les députés du PP ont demandé une enquête sur les activités de conseil de Modenero en Amérique latine, en particulier sur les 450 000 € qu'il aurait touché des gouvernements du Bolivie, d'Équateur, du Nicaragua et du Venezuela. Mais les attaques les plus virulentes sont venues du PSOE, dont la quasi-hégémonie sur la gauche espagnole est directement menacée par Podemos. Le plus éminent des hommes politiques de l'ère post-franquiste, l'ancien Premier ministre PSOE Felipe González, qui est crédité d'avoir en son temps consolidé la démocratie espagnole et la modernisé l'économie, a qualifié les militants de Podemos « d'utopistes régressifs ». L'actuel patron du PSOE, Pedro Sánchez a fait valoir que Podemos « conduirait l'Espagne sur la voie d'un retour à la Grande dépression de 1929 ».

Les défis à relever

Podemos est confronté à de nombreux défis sur la route qui mène aux élections générales de Novembre, le principal étant la nécessité de s'implanter au-delà d'un électorat composé de jeunes, de personnes à bas salaires du secteur des services, de chômeurs et de l'intelligentsia. 

Gagner ce pari implique de conquérir le vote des ouvriers et de la classe moyenne, mais ici, l'offre politique est déjà plurielle. Une compétition existe entre les diverses organisations de gauche dont le PSOE, Izquierda Unida, une confédération de partis socialement progressistes qui comprend les verts et les communistes, et la Gauche républicaine de Catalogne, un parti régionaliste et anti-monarchique de gauche. Enfin, Podemos n'a pas le monopole du renouveau sur la scène politique. D'autres formations ont intégré le paysage comme Ciudadanos, un parti conservateur catalan entré dans le jeu national en 2015, qui espère capitaliser sur les scandales qui frappent le PP et redynamiser le centre-droit.

Un problème plus délicat pour Podemos est de surmonter un manque d'expérience certain. Son identité post-idéologique apparaît comme un signe de naïveté, et constitue un handicap potentiel dans un pays où les clivages idéologiques sont très marqués. Il est par ailleurs difficile d'appréhender la manière dont l'accent mis par le parti sur la démocratie interne - qu'il considère comme une vertu ne souffrant pas de compromis - pourrait se traduire lors d'une campagne nationale et plus encore au gouvernement. Podemos doit encore à se prononcer clairement sur toutes les problématiques nationales, en particulier sur les question non-économiques comme l'épineuse question du séparatisme régional. Il s'est prononcé en faveur de l'autodétermination de la Catalogne, une région qui a connu une poussée du sentiment nationaliste au cours des dernières années, mais n'a pas encore précisé comment il envisage de concilier l'autodétermination avec la Constitution espagnole (qui n'autorise pas la partition du territoire national), ni s'il serait prêt à ouvrir l'autodétermination à d'autres régions espagnoles, ce qui, en théorie, pourraient conduire à la dissolution de la nation.

Peut-être converti au réalisme, Podemos a commencé à s'exprimer et à agir davantage comme un parti et moins comme un mouvement. Ses dirigeants ont promis que s'il devenait une force parlementaire, ses élus participeraient avec les autres partis au travail législatif. Podemos a également commencé à montrer que la période du radicalisme était terminée et à envoyer le signal de l'émergence d'une organisation plus pragmatique. Selon Diego Muro, politiste à l'Institut de hautes études internationales de Barcelone, Podemos est au milieu d'un « processus de dé-radicalisation car il vise à devenir un parti attrape-tout ».

Pour essayer d'apparaître moins menaçant aux yeux de la classe moyenne, Podemos a quelque peu relooké son programme économique. Rédigé d'après les conseils de l'économiste Juan Torres López et du politologue Vicenç Navarro, le nouveau programme n'envisage plus la sortie de l'Espagne de la zone euro. A la place, il indique qu'il conviendra de rechercher plus de souplesse dans la négociation avec les créanciers du pays, autrement dit la même position ou presque que celle du PSOE. Disparus également les éléments les plus controversés du Manifeste électoral des élections européennes, tels que le revenu de base universel et l'audit citoyen de la dette publique, le premier étant jugé trop coûteux et le second impraticable. Au lieu de cela, le nouveau programme met l'accent sur une augmentation du salaire minimum et la garantie qu'il n'y aurait pas nouvelles coupes dans les dépenses sociales, ce qui est commun aux partis progressistes.

Pour Podemos, faire face aux défis contradictoires du progressisme et de l'éligibilité relève d'une délicate gymnastique. Le parti ne peut pas édulcorer son discours à l'excès sans détruire l'alchimie qui le rend si spécial. En cas d'autres glissements vers le centre, Podemos court le risque d'être perçu comme cela-même qu'il méprise le plus: un parti politique ordinaire.