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samedi 9 juillet 2016

Barroso, Draghi et bien d'autres chez Goldman Sachs : l'Europe c'est la Paie !






L'affaire a fait quelques vagues : José Manuel Barroso vient d'être recruté par la banque d'affaires Goldman Sachs pour lui servir de conseiller dans la gestion du Brexit. « José Manuel va apporter une analyse et une expérience immense à Goldman Sachs, et notamment une profonde compréhension de l'Europe », a indiqué la banque dans son communiqué.

Un joli petit carnet d'adresses également, aurait-elle dû préciser, car « José Manuel » ( on est cool-raoul chez GS : on se claque des bises et on s'appelle par le prénom ) « a servi comme président de la Commission européenne de 2004 à 2014, et en tant que premier ministre du Portugal de 2002 à 2004 ».

Et quel président de la Commission fut il ! Comme l'explique ici l'eurodéputé Emmanuel Maurel, c'est sous son règne, par exemple, qu'a été lancé le projet de Traité de libre-échange transatlantique : « le TAFTA est plutôt une idée européenne, en tout cas au départ. C'est la Commission Barroso qui a ouvert ce débat, en partant du constat d'une croissance faible et d'un niveau de chômage élevé, et parce que les économistes de la Commission sont incapables d'imaginer autre chose que de la dérégulation pour y remédier. Ils ont donc recherché quel était le grand marché qui pourrait tirer la croissance européenne, et dont le modèle serait proche du nôtre. La Commission s'est naturellement tournée vers les États-Unis, d'autant que José Manuel Barroso est lui-même un atlantiste éperdu ».

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Éperdu, on peut le dire. Et ça n'a pas peu joué dans certains des choix qu'il a faits en tant que Premier ministre lusitanien. Il y a quelques jours était publié en Grande-Bretagne le rapport Chilcot, qui rappelle à notre bon souvenir les conditions dans lesquelles s'effectua l'invasion de l'Irak en 2003. Le moment est donc idéal pour rappeler le rôle que « José Manuel », ami de Tony Blair, joua dans cette affaire.

Dans un portrait sans complaisance de José Manuel Barroso, Jean Quatremer explique par exemple ici : « alors Premier ministre du Portugal, [Barroso] accueille avec empressement, le 16 mars 2003 aux Açores, le fameux « sommet » réunissant George W. Bush, Tony Blair et José María Aznar, au cours duquel la guerre [en Irak] fut lancée ». Le journaliste de Libération précise ici : « [Barroso] a ensuite joué un rôle trouble dans le transfert des prisonniers vers Guantanamo, laissant les avions de la CIA emprunter les aéroports et l’espace aérien portugais. Jamais il n’a regretté son soutien indéfectible à George W. Bush ». Ainsi, de deux choses l'une : soit Jean Quatremer s'est brutalement mué en « europhobe complotiste » voyant la main diabolique des Zétazuniens et de la CIA à l’œuvre partout. Soit - et c'est le plus probable - « Jojo-Manu » a donné les gages nécessaires pour lui permettre d'être recruté à terme par une grande banque américaine. Ce qui est désormais chose faite.


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Ceci dit, il y a ceux qui vont se finir chez Goldman Sachs, et il y a ceux qui y commencent. Quel meilleur endroit, en effet, pour s'initier au beau métier d'Européen professionnel ?

Mario Draghi, notre Banquier central, a donc fait GS d'abord, et l'Europe ensuite. Plus précisément, il a œuvré au sein de la banque d'affaires de 2002 à 2005. Or en 2000, la filiale britannique de GS, Goldman Sachs International, avait vendu au gouvernement grec de Kóstas Simítis des « conseils » et autres « solutions » lui permettant de masquer une partie de sa dette, et de remplir les critères aptes à qualifier le pays pour l'euro. Certes, c'était deux ans avant l'arrivée de Draghi. Mais celui-ci peut-il vraiment, comme il l'a toujours affirmé, n'en avoir rien su ? Les produits dérivés à base d'obligations grecques utilisés pour l'entourloupe ont tout de même été conservés par GS jusqu'en 2005, date à laquelle ils ont été revendus à la National Bank of Greece. Pendant tout ce temps, Draghi occupait les fonctions précises de....« vice-président pour l'Europe-Goldman Sachs International, entreprises et dette souveraine »....


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En tout cas, l'Italien a eu tout le temps de regretter son « ignorance ». Car le moins que l'on puisse dire, c'est que l'appartenance grecque a l'euro lui a donné du boulot.

La Banque centrale européenne, en effet, a été aux avants-postes du travail de sape entrepris contre le gouvernement Syriza entre janvier et juillet 2015. C'est elle avant tous les autres - avant même le ministre allemand Wolfgang Schäuble - qui a obtenu la capitulation d'Alexis Tsipras et la signature par celui-ci du mémorandum de juillet 2015. Elle était la seule, en effet, à disposer des instruments techniques permettant d’affaiblir suffisamment le pays, et de l'obliger à rendre les armes.

Or Mario Draghi n'y est pas allé de main morte. Dès le début du mois de février 2015, à peine Tsipras arrivé aux responsabilités, la BCE coupait l'accès des banques commerciales grecques à la procédure de refinancement normal. Elle les réduisait à se financer via la liquidité d'urgence ( Emergency Liquidity Assistance, ELA ), les mettant ainsi à la merci d'une Banque centrale seule capable de réévaluer régulièrement le plafond de cet ELA. La BCE le fit d'ailleurs au compte gouttes, et toujours en fonction de la tournure prises par les négociations entre la Grèce et ses créanciers.

Enfin, sitôt connue la décision d'Alexis Tsipras d'organiser le référendum du 5 juillet 2015, le plafond de l'ELA fut bloqué, et les banques grecques contraintes de fermer. Le but était bien sûr de générer un sentiment de panique et de peser sur les résultats du scrutin. Ce fut en vain, et le « Oxi » l'emporta largement. Mais les banques hellènes étaient déjà fort mal en point, et le pays à bout de fatigue. On connaît la suite : le « non » fut converti en « oui », le référendum oublié, et le mémorandum signé.


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Il serait dommage, tant qu'on en est a se rappeler le temps du maquillage des comptes publics grecs, de ne pas évoquer l'un de ceux qui, en tant que gouverneur de la Banque centrale hellénique jusqu'en 2002, y participa. Lucas Papademos, par ailleurs ancien vice-président de la Banque centrale européenne (2002-2010) fut ensuite nommé premier ministre en Grèce pour y prendre la tête d'un gouvernement de technocrates (pardon, d'un gouvernement « d'union nationale ») chargé de résoudre.... la crise de la dette. Lucas Papademos est passé par Goldman Sachs.

Il serait dommage, tant qu'on en est à se rappeler le temps des gouvernements de technocrates (pardon, des gouvernements « d'union nationale ») dans les pays d'Europe du Sud, de ne pas évoquer celui de Mario Monti, ancien conseiller de la banque d’Italie, ancien commissaire européen, et devenu président du Conseil en Italie en 2011. Mario Monti est passé par Goldman Sachs.

Il serait dommage, tant qu'on en est à.... 
Bon, ça suffit maintenant. Il y en a d'autres. Pour savoir qui ils sont, on consultera par exemple cet article du site Rue89, ou celui-ci, paru dans Le Monde.

Après ça, si l'on n'en a pas encore marre, si l'on souhaite faire une thèse dessus voire si l'on ambitionne de devenir à terme un spécialiste mondialement reconnu du sujet, on pourra voir ce documentaire d'Arte daté de 2012, consacré à Goldman Sachs et dont voici la vidéo de présentation.
Nota : merci d'éloigner les enfants avant de cliquer sur la vidéo car rien ne permet d'affirmer avec certitude qu'il ne s'agit pas en réalité d'un film d'Hitchcock ]. 







mercredi 6 juillet 2016

Comment le néolibéralisme détruit la démocratie.









Plusieurs textes ont déjà été publiés ici pour tenter de réfléchir à la nature du néolibéralisme et aux dangers qu'il représente. On pourra notamment relire Le néolibaralisme a-t-il été surestimé ? un texte très modéré mais provenant du cœur même du réacteur puisque signé par des économistes du FMI. De même, on peut consulter cette traduction d'un éditorial paru dans le Guardian : Une idéologie à la source de nos problèmes, le néolibéralisme

Pour continuer cette série, voici un article de la politiste américaine Wendy Brown. C'est un texte ancien (2004) mais très actuel. Il permet de comprendre que le néolibéralisme n'est pas le libéralisme classique, mais qu'il est au contraire en train de tuer la démocratie libérale. Une version plus longue en français (avec des propositions spécifiquement destinées à la gauche) est disponible ici. La version intégrale de l'article en anglais est disponible ici. Pour faciliter la lecture de ce texte dense, certains passages ont été mis en exergue. 


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Par Wendy Brown 


En préalable à une réflexion sur la rationalité politique néo-libérale, il peut être utile de souligner la différence communément admise entre libéralisme politique et libéralisme économique - différence d’autant plus difficile à démêler en Amérique que « liberal » y désigne un point de vue politique progressiste qui défend en particulier l’État-providence et d’autres institutions du New Deal, et soutient le principe d’un degré relativement élevé d’intervention politique et législative en matière sociale.

Pour aller vite, la pensée économique distingue le libéralisme du mercantilisme d’une part, du keynésianisme ou du socialisme de l’autre. Dans sa version classique, le libéralisme économique consiste en une maximisation du libre-échange et de la concurrence grâce à une intervention minimum des institutions. Dans l’histoire de la pensée politique, le libéralisme, dont la liberté individuelle constitue la pierre de touche, désigne un système dans lequel la raison d’être de l’État est la garantie, sur des bases formellement égalitaires, de la liberté des individus. Un système politique libéral est donc également compatible avec une politique économique libérale ou keynésienne.

Insistons-y : ce qu’on appelle aujourd’hui « néo-libéralisme » renvoie à la variante économique du terme (la remise au goût du jour d’une série de postulats pré-keynésiens sur la production et la distribution des richesses) plutôt qu’à sa variante politique (un ensemble d’institutions ou de pratiques politiques). On va le voir, ce qu’il y a de « néo » dans « néo-libéralisme » consiste pourtant à établir les principes du libéralisme économique sur des bases d’analyse sensiblement différentes de celles que faisait valoir Adam Smith. Le néo-libéralisme n’est d’ailleurs pas uniquement un ensemble de mesures économiques. Il ne s’agit pas seulement de faciliter le libre-échange, de maximiser les profits des entreprises et de remettre en cause les aides publiques. En effet, de l’esprit du sujet-citoyen aux pratiques impériales en passant par l’Éducation, rien n’échappe à l’analyse néo-libérale, quand elle est traduite en gouvernementalité. Si la rationalité néo-libérale met le marché au premier plan, elle n’est pas seulement - et n’est même pas d’abord - centrée sur l’économie ; elle consiste plutôt dans l’extension et la dissémination des valeurs du marché à la politique sociale et à toutes les institutions, même si le marché conserve en tant que tel sa singularité. D’où l’objet de cet article : explorer les implications politiques de la rationalité néo-libérale sur la démocratie libérale - implications qui correspondent à ce qu’il est convenu d’appeler le « tournant néo-libéral », qui les légitime et qu’elles légitiment en retour.

Les principales caractéristiques de la rationalité néolibérale sont les suivantes : le politique, et avec lui toutes les autres dimensions de l’expérience contemporaine, est soumis à une rationalité économique. Pour le dire autrement, l’être humain est intégralement conçu comme homo oeconomicus, et toutes les dimensions de la vie sont modelées par la rationalité marchande. En conséquence, toute action et toute décision politique obéissent à des considérations de rentabilité, et - c’est tout aussi important - toute action humaine ou institutionnelle est conçue comme l’action rationnelle d’un entrepreneur, sur la base d’un calcul d’utilité, d’intérêt et de satisfaction, conformément à une grille micro-économique moralement neutre, dont les variables sont la rareté, l’offre et la demande. Non seulement le néo-libéralisme conçoit tout, dans la vie sociale, culturelle et politique, comme réductible à un tel calcul, mais il développe aussi les pratiques et les récompenses institutionnelles qui permettent de réaliser cette conception. En d’autres termes, le discours et la politique qui véhiculent ses critères permettent au néo-libéralisme de façonner des acteurs rationnels et des prises de décision dictées, dans tous les domaines, par la logique marchande. Il est donc important de le souligner : dans son exigence de propagation de la rationalité économique, le néo-libéralisme est plus normatif qu’ontologique ; et il préconise à cet effet un cadre institutionnel, une série de mesures politiques et un discours. Le néo-libéralisme est un projet constructiviste : pour lui, la stricte application de la rationalité économique à tous les domaines de la société n’est pas un donné ontologique ; il œuvre donc, comme on va le voir, au développement, à la diffusion et à l’institutionnalisation de cette rationalité.

À la différence du libéralisme économique classique, qui tire son célèbre « laisser faire » de la propension humaine « au troc et à l’échange », le néo-libéralisme ne considère pas le marché et le comportement économique rationnel comme purement naturels. L’un et l’autre sont construits - ils sont façonnés par la loi et les institutions et exigent une intervention et une orchestration politiques. Loin de prospérer quand elle est laissée à elle-même, l’économie doit être dirigée, soutenue et protégée par la loi et par le gouvernement, tout autant que par la diffusion de normes sociales élaborées pour faciliter la concurrence, le libre-échange et l’action économique rationnelle de tous les acteurs et de toutes les institutions sociales. « Dans la conception ordo-libérale, le marché n’est pas une réalité économique naturelle, dotée de lois propres, qu’un bon gouvernement devrait respecter sans jamais les oublier. Bien au contraire, il ne peut être constitué et pérennisé qu’à force d’interventions politiques [...]. La concurrence n’est pas davantage un fait naturel [...]. Ce mécanisme économique fondamental ne peut fonctionner que si toute une série de conditions sont assurées » affirme Thomas Lemke.

La conception néo-libérale de l’État - et tout particulièrement les lois et les décisions élaborées pour permettre au marché d’exister tout en garantissant son fonctionnement - n’implique pas que le marché soit contrôlé par l’État. Au contraire : le marché est le principe d’organisation et de régulation de l’État et de la société, et ceci selon des orientations différentes :

a) L’État doit obéir aux besoins du marché, que ce soit par des mesures politiques et fiscales, sa politique d’immigration, son traitement de la criminalité ou la structure du système éducatif. La rationalité néo-libérale étendue à l’État indexe le succès de celui-ci sur sa capacité à soutenir et à nourrir le marché, et attache sa légitimité à son succès en ce domaine. Il s’agit là d’une forme nouvelle de légitimation qui se distingue de la conception hégélienne ou de celle de la Révolution française - la conception de l’État constitutionnel comme le nouvel universel représentatif du peuple. Lemke décrit ainsi l’analyse foucaldienne de la pensée ordo-libérale : « La liberté économique produit la légitimité d’une forme de souveraineté dont l’unique objet est la garantie de l’activité économique [...]. Soit un État qui n’est plus défini en termes de mission historique, mais qui tire sa légitimité de la croissance économique ».

b) La rationalité marchande enveloppe et anime l’État lui-même - la rentabilité, mais aussi un calcul généralisé des coûts et des bénéfices, en viennent à servir de mesure à toutes les pratiques de l’État. Tout discours politique, quel qu’en soit l’objet, se formule dans les termes de l’entreprise. L’État ne doit pas seulement s’intéresser au marché, il doit penser et se conduire comme un acteur du marché, et ce dans toutes ses fonctions, y compris la fonction législative.

c) Des points (a) et (b), il s’ensuit que la santé et la croissance de l’économie fondent la légitimité de l’État : parce que l’État est directement responsable de la santé de l’économie ; et parce que les pratiques de l’État sont soumises à la rationalité économique. Dans ces conditions, « It’s the economy, stupid » est bien davantage qu’un slogan de campagne électorale : s’y formule en effet le principe de légitimité de l’État et la base de son action.

L’extension de la rationalité économique à des domaines ou à des institutions jusque-là considérés comme non-économiques concerne aussi les conduites individuelles. Pour être plus précis, elle prescrit les comportements des sujets-citoyens adéquats à un système néo-libéral. Là où le libéralisme classique maintenait une distinction, et parfois même une tension, entre les critères de la morale individuelle ou collective et les actions économiques (d’où les différences frappantes de ton, de types de questions et même de prescriptions entre la Richesse des nations d’Adam Smith et sa Théorie des sentiments moraux), le néo-libéralisme façonne normativement les individus comme des acteurs entrepreneurs, et s’adresse à eux comme tels, dans tous les domaines de la vie. Il représente les individus comme des créatures rationnelles et calculatrices, dont le degré d’autonomie morale dépend de leur capacité à « prendre soin » d’eux-mêmes - de leur aptitude à subvenir à leurs besoins et à servir leurs ambitions. En rendant les individus pleinement responsables d’eux-mêmes, le néo-libéralisme identifie la responsabilité morale à l’action rationnelle. Il résorbe le différend entre les comportements économiques et les conduites morales en réduisant le sens moral à une affaire de délibération rationnelle sur les coûts, les bénéfices et les conséquences. Ce faisant, il élargit considérablement le domaine de la responsabilité personnelle : l’individu qui calcule rationnellement assume l’entière responsabilité des conséquences de ses actes, quelles que soient les circonstances de ces actes. 

Ainsi, la référence, fréquemment entendue, à des « vies déréglées » permet aux pouvoirs sociaux et économiques de se décharger de leurs responsabilités politiques, tout en réduisant la citoyenneté politique à un degré sans précédent de passivité béate. Le citoyen néo-libéral type est celui qui choisit stratégiquement, pour lui-même, entre les différentes options sociales, politiques et économiques, non celui qui œuvre avec d’autres à modifier ou à rendre possibles ces options. Dans un contexte néo-libéral pleinement réalisé, les citoyens seraient tout sauf préoccupés du bien public. Ils formeraient à peine un peuple. Le corps politique n’est plus un corps, mais bien plutôt une collection d’entrepreneurs et de consommateurs individuels - et c’est bien entendu exactement à ce genre d’électeurs que s’adressent la plupart des discours électoraux américains.

L’État doit contribuer d’une manière volontariste à la fabrique du sujet néo-libéral (…). Parce que le néo-libéralisme tient l’action rationnelle pour une norme plutôt que pour une caractéristique ontologique, c’est par la politique sociale que l’État façonne des sujets guidés dans leurs actes par l’évaluation rationnelle des coûts et des bénéfices. Le citoyen néo-libéral calcule plus qu’il ne se conforme aux règles, c’est un benthamien plus qu’un hobbesien. L’État contribue, parmi de nombreux autres acteurs, à fournir un cadre aux calculs déterminant les conduites sociales qui garantissent le maintien de coûts faibles et d’une productivité élevée.

Ce mode de gouvernementalité (l’ensemble des techniques de gouvernement qui excèdent la stricte action étatique et orchestrent la façon dont les sujets se conduisent pour eux-mêmes) fait advenir un sujet « libre » qui délibère rationnellement sur l’ensemble des alternatives, fait des choix, et assume la responsabilité des conséquences de ses choix. De cette façon, affirme Lemke, « l’État conduit et contrôle les sujets sans en être responsable ». En tant qu’« entrepreneurs » individuels de toutes les dimensions de leur vie, les sujets deviennent pleinement responsables de leur bien-être, et accéderont d’autant plus à la citoyenneté qu’ils réussiront dans cette entreprise. C’est par leur liberté que les sujets néo-libéraux sont contrôlés. Ce qui signifie aussi que le retrait de l’État de certains domaines et la privatisation de certaines de ses fonctions ne sont pas un démantèlement, mais consistent plutôt en une technique de gouvernement. Ils sont même la signature technique de la gouvernance néo-libérale, où l’action économique rationnelle étendue à tous les domaines de la société remplace les règles et les obligations explicites de l’État. Le néo-libéralisme déplace « la compétence régulatrice de l’État sur des individus « responsables », « rationnels » dans le but de les encourager à donner à leur vie la forme spécifique d’une entreprise ».

Extension de la rationalité économique à tous les aspects de la pensée et de l’activité ; mise de l’État au service plein et entier de l’économie ; conception de l’État tout court comme une entreprise soumise à la rationalité du marché ; production du sujet moral comme sujet entrepreneur ; élaboration de la politique sociale selon ces critères : cette conjonction peut être interprétée moins comme une nouveauté radicale que comme une intensification de la saturation du social et du politique par le capital. En d’autres termes, on peut envisager la rationalité politique du néo-libéralisme comme la conséquence d’un stade du capitalisme, et y voir la simple confirmation de l’argument de Marx selon lequel le capital pénètre et transforme chaque aspect de la vie - remodelant tout à son image et réduisant chaque valeur et chaque activité à sa froide logique. La seule nouveauté serait ici la soumission flagrante et systématique à cette logique de l’État et de l’individu, de l’Église et de l’Université, de la morale, du sexe, du mariage et des loisirs (…). Une autre façon d’inscrire le néo-libéralisme dans la continuité du passé consisterait à le décrire en recourant, non à l’argument de Marx sur le capital, mais à la thèse de Weber sur la rationalisation. L’extension de la rationalité du marché à toutes les domaines - et particulièrement la réduction du jugement politique et moral à un calcul coûts/bénéfices - correspondrait précisément à cette éviction des valeurs positives par la rationalité instrumentale dont Weber a prédit qu’elle serait l’avenir d’un monde désenchanté.

Mais, si précieuses que soient la théorie marxiste du capital et la théorie webérienne de la rationalisation pour qui veut théoriser certains aspects du néo-libéralisme, ni l’une ni l’autre ne donne à voir la rupture historico-institutionnelle auquel il correspond, la substitution d’une forme de gouvernementalité par une autre, et donc les modalités de résistance qu’il rend caduques et celles qu’il faut inventer pour le combattre efficacement. Le néo-libéralisme n’est pas un avatar historique inévitable du capital ni de la rationalité instrumentale. Il n’est pas la suite logique des lois du capital ou de la rationalité instrumentale suggérée par une analyse marxiste ou webérienne. Il consiste plutôt en un agencement et un fonctionnement nouveaux et contingents des deux.

En outre, aucune de ces analyses ne rend compte du tournant auguré par le néo-libéralisme - qui fait passer les rationalités et les juridictions morales, économiques et politiques, de l’indépendance relative dont elles jouissaient dans les systèmes de démocratie libérale, à leur intégration discursive et pratique. La gouvernementalité néo-libérale mine l’autonomie relative de certaines institutions (la loi, les élections, la police, la sphère publique) les unes par rapport aux autres, et l’autonomie de chacune d’entre elles par rapport au marché. Or c’est grâce à cette indépendance qu’ont été jusqu’à présent préservés un intervalle et une tension entre l’économie politique capitaliste et le système politique démocrate libéral. Les conséquences de cette transformation sont considérables.

Marcuse s’inquiétait de la disparition de l’opposition dialectique à l’intérieur du système capitaliste, dès lors que ce système « distribue les biens » - c’est-à-dire à partir du moment où, vers le milieu du XXème siècle, une classe moyenne relativement satisfaite remplace les classes laborieuses pauvres dans lesquelles Marx voyait la contradiction destructrice de la richesse concentrée du capital. Le néo-libéralisme entraîne, quant à lui, l’érosion des oppositions politique, morale ou subjective qui s’expriment dans une démocratie libérale, mais qui ne relèvent pas de la rationalité capitaliste - l’érosion des institutions, des juridictions et des valeurs tributaires de l’existence de rationalités non marchandes dans les démocraties. Quand les principes démocratiques de gouvernance, les codes civils, voire la moralité religieuse, sont soumis au calcul économique, quand il n’est ni valeur ni bien qui lui échappe, alors disparaissent non seulement les foyers d’opposition à la rationalité capitaliste, mais aussi les foyers réformistes.

À ce titre, même si les analyses de gauche ont vu dans le système politique libéral un ordre permettant de légitimer, recouvrir et masquer les stratifications de la société opérées par le capitalisme, mais aussi par les hiérarchies entre les races, entre les sexes et entre les genres, il est également vrai que les principes de gouvernance de la démocratie libérale - le libéralisme comme doctrine politique - ont fonctionné comme une sorte de contre-feu à ces stratifications. Marx lui-même l’affirmait dans La question juive, les principes politiques formels d’égalité et de liberté (et les promesses d’autonomie et de dignité individuelles qu’ils font naître) représentent une conception alternative de l’humanité : des référents sociaux et moraux différents de ceux du système capitaliste dans le champ desquels ils sont affirmés. La démocratie libérale, vis à vis de l’économie capitaliste, est, du moins potentiellement, un Janus à deux visages : alors même qu’elle encode, reflète et légitime les relations sociales capitalistes, elle leur résiste, les contre et les tempère dans le même mouvement.

Plus simplement, la démocratie libérale a ouvert, au cours des deux siècles derniers, une modeste brèche éthique entre économie et politique. Même si la démocratie libérale fait siennes nombre de valeurs capitalistes (les droits de propriété, l’individualisme, les postulats hobbesiens qui sous-tendent tout contrat, etc.), la distinction formelle qu’elle établit entre les principes moraux et politiques d’une part et le système économique de l’autre a également servi de rempart contre l’horreur d’une vie intégralement régie par le marché et mesurée par ses valeurs. Cette brèche, la rationalité néo-libérale la referme en soumettant chaque aspect de la vie politique et sociale au calcul économique.

La démocratie libérale ne peut pas se soumettre à la gouvernementalité néo-libérale et y survivre. Il n’y a rien dans les institutions et les valeurs de base de la démocratie libérale - des élections libres, de la démocratie représentative ou des libertés individuelles équitablement distribuées jusqu’à un partage modéré du pouvoir ou même à une participation politique plus substantielle - qui réponde naturellement à l’exigence de contribution à la compétitivité économique, ou qui résiste à une analyse en termes de coûts/bénéfices. Or aujourd’hui, c’est la démocratie libérale qui sombre.

Le fait que « démocratie » soit le terme dont on affuble tant de mesures de politique intérieure ou d’entreprises impériales anti-démocratiques suggère que nous sommes dans un interrègne - ou, plus précisément, que le néo-libéralisme emprunte considérablement à l’ancien régime à des fins de légitimation, même s’il développe et promeut en même temps de nouveaux codes de légitimité. (…)




lundi 4 juillet 2016

Le Brexit : une opportunité pour la gauche.








Par Descartes



Descartes tient le blog de Descartes. Il y a publié ces quelques réflexions sur le Brexit, dont il a autorisé la reproduction sur L'arène nue. Merci à lui. 



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Pour celui qui aime à observer la société et le monde politique, le moment qui nous est donné de vivre est passionnant, à défaut d’être exaltant. Les sages chinois avaient l’habitude de se souhaiter les uns aux autres « puissiez vous vivre des temps intéressants ». De ce point de vue nous sommes gâtés. Comme une immense machine à rayons X, le Brexit nous révèle chaque jour les recoins les plus intimes du fonctionnement de notre système politique.


Ainsi, par exemple, il est fascinant de contempler le niveau d’impréparation de notre classe politique. Nous, pauvres anonymes, avons tendance à croire que les princes qui nous gouvernent sont pourvus de qualités exceptionnelles qui les mettent à part du commun des mortels. Des qualités de clairvoyance, de profondeur d’analyse, mais aussi de prévision et de préparation. Parce qu’ils passent leur temps à planifier à inventer des tactiques diaboliques pour se faire réélire – et pour mettre en échec les tactiques diaboliques de leurs adversaires – nous imaginons qu’ils sont capables de prévoir, de préparer et de mettre en œuvre une politique. Le vote britannique les met à leur juste place. On les découvre pris au dépourvu, désemparés, réduits à sortir les formules passe-partout qu’on entend depuis trente ans sur le besoin d’écouter – enfin – le message des électeurs et de « refonder l’Europe » sans que cette « refondation » se traduise par autre chose que la continuité dans la même voie.


Un leader historique de la CGT m’avait un jour raconté comment lors de chaque conflit il préparait toujours deux discours, l’un au cas où le mouvement était victorieux, un autre pour le cas ou le mouvement serait battu. Et il passait le même temps à polir l’un et l’autre Ainsi, il était sûr de ne pas être pris au dépourvu et de faire un excellent discours quelque fut l’issue du conflit. On aurait pu imaginer que cette sagesse fort basique serait connue de nos dirigeants. On constate qu’il n’en est rien : à l’annonce du vote, il était évident que personne ne s’y était préparé. Pourtant, on savait depuis plus d’un an que le référendum britannique allait avoir lieu. On savait aussi qu’il y avait une chance raisonnable que le « out » l’emporte. Et pourtant, rien n’a été préparé. Les leaders des « pays fondateurs » se sont réunis à Berlin – le symbole est piquant – puis les 27 à Bruxelles, et à chaque fois on aurait dit qu’ils commençaient seulement à s’intéresser à la question. Pour expliquer cette situation, on ne peut invoquer que trois hypothèses : l’amateurisme qui les empêche de voir que, comme disait Lénine, même l’improvisation doit être soigneusement préparée, l’auto-intoxication qui les a conduit à se persuader les derniers jours que le « in » avait partie gagnée, ou la superstition qui les fait croire que se préparer à un évènement contribue à le provoquer. Et aucun de ces trois prétextes n’est très rassurant.


C’est le sentiment de panique haineuse qui domine les réactions de notre caste politico-médiatique, elle-même un bon thermomètre des réactions des « classes moyennes ». La panique se manifeste d’abord par une exagération du caractère catastrophique de l’événement. Ces derniers jours, les prophètes de toutes sortes qui hantent nos médias se sont donnés à cœur joie, celui-ci prédisant la dissolution du Royaume-Uni, celui-là une récession désastreuse… Ainsi, il était amusant d’entendre les auditeurs de l’émission « le téléphone sonne » de France-Inter demander aux invités – qui eux aussi ajoutaient leur goutte d’eau à l’hystérie (1) - si la sortie de l’UE allait empêcher les britanniques de voyager ou de vivre en France, si les produits venant de Grande-Bretagne continueraient à accéder au marché européen, et ainsi de suite. A se demander si ces participants réalisent que sur les quelque 180 pays qui intègrent l’ONU, l’immense majorité d’entre eux ont leur propre monnaie, leurs propres frontières, n’appartient pas à l’UE et que cela ne les empêche nullement de vivre et de voir arriver leurs produits de remplir nos étals. Même s’il n’y avait pas d’accord avec les britanniques – ce qui serait étonnant – les règles de l’OMC continueraient à s’appliquer, et les produits britanniques entreraient dans le territoire de l’UE. Vous aurez noté que ni la Chine, ni le Japon, ni les Etats-Unis n’appartiennent à l’UE, et que cela ne semble pas être un obstacle insurmontable à leur commerce. Quant aux déplacements, il faudrait se souvenir que Maria Sklodowska n’a pas eu besoin d’Erasmus pour venir étudier à Paris, ni de Schenguen pour s’installer chez nous, obtenir un poste d’enseignant et épouser Pierre Curie.


Or, la panique devient de la haine. Il faut se venger de celui qui nous fait peur, d’autant plus que se mêle à cette peur la frustration de l’amant éconduit. La haine se manifeste d’abord par des appels au châtiment divin et au repentir. Les prophètes vous le disent : les anglais seront horriblement punis de leur outrecuidance. D’ailleurs, regardez ! La livre baisse ! L’Ecosse s’en va ! Les leaders pro-Brexit trahissent leurs promesses ! Les Anglais eux-mêmes commencent à changer d’avis ! Le gouvernement britannique est paralysé ! Et on nous bassinera avec des reportages et des témoignages d’électeurs britanniques sur le thème « si j’avais su, j’aurais voté autre chose », témoignages qu’on peut facilement trouver au soir de n’importe quelle élection et dans n’importe quel pays. On nous expliquera que si l’Angleterre a voté « out », l’Écosse à voté « in », en oubliant de noter que l’Ecosse n’a que 5 millions d’habitants, contre 55 millions pour l’Angleterre. Et bien entendu, on couronne cette campagne avec le discours sur l’électeur britannique trompé par les démagogues.


Ce discours a deux fonctions. D’une part, décourager ceux qui en Europe continentale seraient tentés d’imiter les britanniques. D’autre part, préparer un éventuel contournement du suffrage. Réduire la légitimité du résultat, prédire l’apocalypse est la voie choisie pour préparer les mentalités à l’organisation d’un possible deuxième référendum. On connaît la technique, on l’a vue déjà utilisée à maintes reprises lors de la ratification des différents traités européens. Il semblerait cependant que cette solution, caressée quelque temps par certains eurolâtres, soit aujourd’hui considérée comme politiquement impossible à mettre en œuvre.


Pour le camp progressiste, au contraire, le Brexit est une formidable opportunité. Encore faut il comprendre exactement son sens, pour ne pas se perdre dans des débats absurdes. D’abord, et c’est le point essentiel, le référendum britannique a mis en évidence un vote de classe. Ont voté pour le « in » les couches insérées dans l’économie globale, disposant du capital monétaire et intellectuel qui leur permet d’en tirer profit sans en subir les conséquences, autrement dit, les « classes moyennes ». Ont voté massivement pour le « out » les couches sociales qui payent les coûts de la globalisation sans jamais en voir les avantages, qui voient quotidiennement leur avenir se boucher, leur cadre de vie se dégrader, ceux que des « réformes » obligent à participer à une compétition qu’elles ne peuvent pas gagner. On avait déjà pu observer ce phénomène en 2005 en France lors du référendum contre le TCE, et cette géographie électorale se retrouve aujourd’hui dans la carte du vote FN. Mais peut-être parce que la mixité sociale reste plus forte en France qu’en Grande-Bretagne, on n’avait jamais observé une polarisation sur une telle échelle.


L’Angleterre est depuis toujours une société hiérarchique, ou la division entre les classes – division spatiale, sociale, culturelle – est bien plus forte qu’elle ne l’est en France. Il faut relire « Pygmalion » de G.B. Shaw – ou voir le film « My fair lady », qui s’en inspire largement – pour le comprendre (2). D’ailleurs, les classes ne se mélangent pas. Lorsque j’ai travaillé en Angleterre, j’ai pu constater que les ouvriers, les techniciens et les ingénieurs avaient chacun son « pub » pour aller après le travail. Et on ne se mélangeait pas : les ouvriers auraient été gênés par la présence d’un ingénieur, les ingénieurs par celle d’un ouvrier (3). Entre eux, pas de sujets de conversation communs, pas d’intérêts communs, même pas de langage commun. Cette division fait que les groupes sociaux en Grande-Bretagne sont beaucoup plus homogènes, et que la ségrégation géographique est bien plus marquée. Ils ont donc une vision beaucoup plus tranchée de leurs intérêts respectifs. Le vote britannique, bien plus que le vote français en 2005, est un vote pragmatique. Ce n’est pas l’idée européenne qui a été sanctionnée, c’est l’incapacité et/ou l’indifférence des institutions européennes aux préoccupations d’une couche sociale, qui se tourne alors vers ses institutions nationales. Les Britanniques n’ont pas voté contre le libéralisme. Mais ils préfèrent les libéraux de Westminster – qui sont tenus à leur égard à un minimum de solidarité et qu’ils peuvent éventuellement sanctionner par leur vote – aux libéraux de Bruxelles qui sont hors de leur portée. En ce sens, les couches populaires ont toujours en tête un logiciel national : il vaut mieux des bourgeois « nationaux », dont on peut espérer un certain degré de « solidarité inconditionnelle » que les bourgeois « supranationaux », qui n’ont eux aucune empathie pour personne.


Ont-ils raison de faire cette différence ? On peut se le demander. Il est tout de même frappant de constater le fossé – non seulement économique, mais aussi géographique et culturel – qui sépare le bloc dominant formé par la bourgeoisie et les « classes moyennes » de l’ensemble des couches populaires. Ce n’est pas seulement une question d’inégalités de revenu ou de patrimoine, mais de la dissolution de la « communauté de destin » qui réunissait les uns et les autres. Dans les années 1960, l’expansion des entreprises françaises voulait dire non seulement plus de profits, mais aussi plus de salaires, de meilleurs salaires et des rentrées fiscales plus importantes. Aujourd’hui, il est parfaitement possible de voir les profits des entreprises s’envoler alors que leur charge fiscale diminue, tout comme leurs effectifs et les salaires payés. Pour le dire schématiquement, aujourd’hui la prospérité de l’entreprise n’a plus aucune connexion avec la situation de ses travailleurs et du pays où elle est installée. La conséquence est une totale indifférence du bloc dominante à l’endroit des couches populaires. Pour ses membres, ces dernières ne présentent plus aucune utilité. Même pas comme chair à canon, alors que les guerres ont disparu du continent européen et se professionnalisent ailleurs. On supporte tous ces pauvres parce qu’on ne peut faire autrement, alors on essaye de faire en sorte qu’ils coûtent le moins cher possible en rognant les dispositifs d’aide et les services publics, et on leur cède quelques miettes lorsqu’on a peur qu’ils se révoltent ou qu’on a besoin de leur vote. Certains théorisent même une logique d’apartheid, avec des « villes-monde » qui, à l’image de Singapour ou de Hong-Kong, déclareraient leur « indépendance » pour permettre aux bourgeois et aux « classes moyennes » de vivre entre eux, sans avoir à prendre en compte ces couches populaires qui, décidément, ne leur ressemblent pas.


Mais si la question de classe est écartée chez beaucoup de commentateurs, la question de l’âge est au contraire sous toutes les plumes. Ainsi, les vieux auraient voté pour le « out » par nostalgie ou par frilosité, alors que les jeunes ouverts et cosmopolites auraient voté pour le « in ». Certains en arrivent même à souhaiter que les vieux soient privés du vote, ou que le poids de leur vote soit réduit. Cela met en évidence un phénomène que j’ai dénoncé plusieurs fois sur le blog de Descartes : notre société déteste tout ce qui peut nous rattacher à notre histoire, et donc à notre passé. Dans l’immense majorité des sociétés, la parole des « anciens » - c’est comme ça qu’on appelle les « vieux » quand on les respecte – est au contraire valorisée. C’est la voix de l’expérience, c’est aussi la voix de la mémoire. C’est la voix qui peut nous raconter ce que nos ancêtres ont fait, et nous éviter de faire les mêmes erreurs. Parce que le progrès humain est un processus cumulatif, il n’y a pas de progrès sans mémoire. Si nous voyons plus loin que nos « anciens », c’est parce que nous sommes assis sur leurs épaules, comme le disait si joliment Newton.


Il est faux de dire que les vieux sont plus égoïstes que les jeunes. Au contraire : les vieux savent ce que c’est d’être jeune, parce qu’ils l’ont été. Les jeunes, eux, ne connaissent qu’eux-mêmes. Il n’y a d’ailleurs qu’à voir les discours politiques : j’ai déjà vu des vieux politiciens dire qu’il fallait faire place aux jeunes, je n’ai jamais vu un jeune politicien dire qu’il faut faire leur place aux vieux. Il est bien plus courant de voir des parents se saigner aux quatre veines pour leurs enfants ou leurs petits enfants que l’inverse. C’est l’âge et l’expérience qui permet de relativiser les idées et les choses, d’échapper aux sectarismes. Que le vote des vieux ait condamné l’UE n’est pas à mon sens neutre : l’UE est condamné par ceux qui l’ont vue à l’œuvre, qui connaissent l’avant. Elle est plébiscitée par ceux qui ne connaissent que le présent, et qui subissent depuis leur enfance le bourrage de crâne de la propagande européenne. Peut-on imaginer une condamnation plus terrible ? On pourrait ajouter que le vote des anciens montre que l’argument-phare de la construction européenne, celui qui veut que « l’Europe c’est la paix », n’a plus aujourd’hui la force qu’il avait hier. Comment sinon expliquer que la génération qui a été le plus marquée par la guerre et ses horreurs soit celle dont le vote a penché le plus du côté du « out » ?


Et maintenant ? Le souverainisme – tout comme l’europhilie, d’ailleurs – n’est pas en lui-même une politique. On peut être europhile au nom d’une « Europe libérale » mais aussi au nom d’une « Europe sociale ». Il y a un souverainisme social et un souverainisme libéral, un souverainisme de droite et un souverainisme de gauche. Le choix souverainisme/européisme n’est pas le choix d’une politique, mais d’un arrangement institutionnel. L’europhile pense que les règles doivent être faites par la Commission à Bruxelles ou par la BCE à Francfort. Le souverainiste pense que les règles doivent être faites souverainement par les autorités politiques nationales. Mais ce choix étant fait, nous ne savons pas plus sur la nature de ces règles. C’est pourquoi il est ridicule de reprocher aux partisans du Brexit de « ne pas avoir de programme ». Leur programme, c’était de rapatrier le pouvoir de décision à Londres. Les électeurs leur ont donné raison. Mais une fois le pouvoir rapatrié, c’est aux électeurs de décider la politique à suivre dans un débat démocratique où les divisions ne se feront pas forcément sur la ligne souverainisme/europhilie. De ce point de vue, je ne peux qu’être d’accord avec Todd : la sortie de l’UE ne résoudra aucun problème. Mais elle fera que les problèmes que l’UE était incapable de résoudre redeviendront nos problèmes, sur lesquels il sera enfin possible de prendre de véritables décisions.


C’est là à mon sens le principal problème posé par le Brexit : faire comprendre aux électeurs que le souverainisme pour lequel ils ont voté n’est pas un programme politique, mais un instrument pour permettre à un tel programme d’être mis en œuvre. Cameron tombé, il faudra constituer un gouvernement. La difficulté, c’est que si les souverainistes sont d’accord sur le fait de rapatrier les pouvoirs à Londres, ils ne sont pas d’accord sur grande chose d’autre. Il n’est donc pas possible de former un gouvernement exclusivement composé de personnalités souverainistes. Le gouvernement qui aura à gérer la sortie de l’UE mélangera donc nécessairement des personnalités europhiles et eurosceptiques. Trouvera-t-on des europhiles prêts à se soumettre de bonne foi au verdict populaire ? Peut-on compter sur eux pour faire de leur mieux pour que le Brexit se passe bien ? C’est là le test le plus intéressant, et le plus dur pour une démocratie. L’exemple français invite à un certain scepticisme : après le « non » au TCE, la tentation fut forte de faire rentrer par la fenêtre une bonne partie de ce qui était sorti par la porte. Mais on pouvait toujours argumenter que ce que l’électeur avait rejeté était le fait constitutionnel, et qu’un traité ordinaire ne violait donc pas la volonté du peuple. Ici, la question posée laisse beaucoup moins de place à l’ambiguïté.


Tout repose donc sur la qualité du gouvernement que les britanniques arriveront à mettre en place. Si ce gouvernement fait du Brexit une réussite, ce sera un exemple pour les autres pays. Les progressistes européens se doivent donc de soutenir cette expérience, en particulier en faisant veillant à ce que les volontés punitives des eurocrates délaissés soient modérées. Car il ne faut pas négliger la volonté de Juncker et sa clique, de faire échouer un processus qui, s’il réussissait, pourrait faire des émules. Donc, bonne chance amis anglais, et God Save the Queen.


(1) Il faut dire que, comme souvent, on avait invité les vaincus mais on avait oublié de convier les vainqueurs. L’émission se passait depuis Bruxelles – ce qui permettait de disposer d’une large brochette d’europhiles – mais le seul invité eurosceptique, un député UKIP, intervenait par l’intermédiaire d’une ligne téléphonique, ligne coupée – mon dieu, que les communications sont mauvaises depuis que la Grande Bretagne a quitté l’UE – dès le début de l’émission. Comme une auditrice faisait remarquer qu’il appartenait aux organisateurs du débat de garantir une juste représentation, elle s’est vu répondre fort grossièrement par Nicolas Demorand que « ce n’était pas à lui de gérer les télécommunications britanniques ». Encore un joli exemple du mépris de cette caste médiatico-politique pour tout ce qui ne lui ressemble pas.

(2) Pour ceux qui ne l’auraient pas vu, le sujet est le pari fait par un professeur d’élocution qu’il est possible de prendre une fille de basse extraction et la faire passer pour une lady juste en modifiant son accent. En effet, en Angleterre chaque région et chaque classe sociale a son propre accent, qui la rend immédiatement reconnaissable. Par exemple, un anglais de classe élevée prononcera rigoureusement les « h » initiales, alors qu’un anglais d’origine modeste ne les prononcera pas. A l’ouest de Londres on prononce « Hartford » alors qu’à l’est on le prononcera « Artford ».

(3) Il ne faut pas étonner que les britanniques se soient parfaitement accommodés du système des castes en Inde. Il est d’ailleurs drôle de constater qu’en tant qu’étrangers, nous étions dispensés de ces contraintes. Étant « hors caste », nous pouvions aller boire avec qui nous voulions !


dimanche 3 juillet 2016

ITW sur Grey Britain : « Le Brexit est le second acte de la décomposition de l’Union européene »





Vous avez publié, en 2014, Europe, les états désunis. Est-ce que le Brexit, qui vient d’être choisi par les Britanniques à 52%, traduit cette désunion de l’Union européenne ?

Elle traduit une défiance grandissante à l'égard de l'intégration européenne, qui me semble avoir deux causes. Il y a d'une part le problème économique, et d'autre part, peut-être plus saillant encore, le problème démocratique.

Le problème économique est évident. L'Union ne se remet pas de la crise de 2008. Cela tient aux présupposés sur lesquels elle est bâtie. D'abord, le principe de la « libre concurrence » est au cœur des textes européens. Ensuite, on a décidé que pour construire l'Europe, il fallait tout laisser circuler, sans aucune condition, sans aucun préalable. On laisse donc circuler les capitaux et les marchandises comme s'il s'agissait là d'un immense progrès humain, sans tenir compte du fait que partout ailleurs, des États-Unis à la Chine, un protectionnisme pragmatique mais sourcilleux est pratiqué. Il suffit de considérer la situation de l'UE au regard tu commerce international, la manière dont elle appréhende les accords commerciaux qu'elle négocie pour s'apercevoir que nous somme le coin du monde le plus bêtement néolibéral, donc le moins protecteur.

La libre circulation des personnes peut elle aussi poser problème. Évidemment pas si elle a un but touristique ou culturel. Mais l’immigration de travail, que l'on a voulue totalement libre sans harmonisation sociale préalable, n'en finit plus de faire sentir ses effets. On a beaucoup dit que la question migratoire avait dominé la campagne du Brexit. C'est vrai, mais ce n'est peut-être pas tant la question des réfugiés syriens que celle, pour aller vite, du « plombier polonais ». L'UE, au lieu de tout faire pour le décourager, favorise le dumping salarial entre ses pays-membres. A titre d'exemple, la Commission européenne a récemment houspillé la France et l'Allemagne, suspectées d'appliquer trop systématiquement le Smic aux chauffeurs étrangers dans le domaine du transport routier. Le Smic serait-il contraire, désormais, aux « valeurs européennes » dont on se prévaut tant ? 

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