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lundi 4 juillet 2016

Le Brexit : une opportunité pour la gauche.








Par Descartes



Descartes tient le blog de Descartes. Il y a publié ces quelques réflexions sur le Brexit, dont il a autorisé la reproduction sur L'arène nue. Merci à lui. 



***



Pour celui qui aime à observer la société et le monde politique, le moment qui nous est donné de vivre est passionnant, à défaut d’être exaltant. Les sages chinois avaient l’habitude de se souhaiter les uns aux autres « puissiez vous vivre des temps intéressants ». De ce point de vue nous sommes gâtés. Comme une immense machine à rayons X, le Brexit nous révèle chaque jour les recoins les plus intimes du fonctionnement de notre système politique.


Ainsi, par exemple, il est fascinant de contempler le niveau d’impréparation de notre classe politique. Nous, pauvres anonymes, avons tendance à croire que les princes qui nous gouvernent sont pourvus de qualités exceptionnelles qui les mettent à part du commun des mortels. Des qualités de clairvoyance, de profondeur d’analyse, mais aussi de prévision et de préparation. Parce qu’ils passent leur temps à planifier à inventer des tactiques diaboliques pour se faire réélire – et pour mettre en échec les tactiques diaboliques de leurs adversaires – nous imaginons qu’ils sont capables de prévoir, de préparer et de mettre en œuvre une politique. Le vote britannique les met à leur juste place. On les découvre pris au dépourvu, désemparés, réduits à sortir les formules passe-partout qu’on entend depuis trente ans sur le besoin d’écouter – enfin – le message des électeurs et de « refonder l’Europe » sans que cette « refondation » se traduise par autre chose que la continuité dans la même voie.


Un leader historique de la CGT m’avait un jour raconté comment lors de chaque conflit il préparait toujours deux discours, l’un au cas où le mouvement était victorieux, un autre pour le cas ou le mouvement serait battu. Et il passait le même temps à polir l’un et l’autre Ainsi, il était sûr de ne pas être pris au dépourvu et de faire un excellent discours quelque fut l’issue du conflit. On aurait pu imaginer que cette sagesse fort basique serait connue de nos dirigeants. On constate qu’il n’en est rien : à l’annonce du vote, il était évident que personne ne s’y était préparé. Pourtant, on savait depuis plus d’un an que le référendum britannique allait avoir lieu. On savait aussi qu’il y avait une chance raisonnable que le « out » l’emporte. Et pourtant, rien n’a été préparé. Les leaders des « pays fondateurs » se sont réunis à Berlin – le symbole est piquant – puis les 27 à Bruxelles, et à chaque fois on aurait dit qu’ils commençaient seulement à s’intéresser à la question. Pour expliquer cette situation, on ne peut invoquer que trois hypothèses : l’amateurisme qui les empêche de voir que, comme disait Lénine, même l’improvisation doit être soigneusement préparée, l’auto-intoxication qui les a conduit à se persuader les derniers jours que le « in » avait partie gagnée, ou la superstition qui les fait croire que se préparer à un évènement contribue à le provoquer. Et aucun de ces trois prétextes n’est très rassurant.


C’est le sentiment de panique haineuse qui domine les réactions de notre caste politico-médiatique, elle-même un bon thermomètre des réactions des « classes moyennes ». La panique se manifeste d’abord par une exagération du caractère catastrophique de l’événement. Ces derniers jours, les prophètes de toutes sortes qui hantent nos médias se sont donnés à cœur joie, celui-ci prédisant la dissolution du Royaume-Uni, celui-là une récession désastreuse… Ainsi, il était amusant d’entendre les auditeurs de l’émission « le téléphone sonne » de France-Inter demander aux invités – qui eux aussi ajoutaient leur goutte d’eau à l’hystérie (1) - si la sortie de l’UE allait empêcher les britanniques de voyager ou de vivre en France, si les produits venant de Grande-Bretagne continueraient à accéder au marché européen, et ainsi de suite. A se demander si ces participants réalisent que sur les quelque 180 pays qui intègrent l’ONU, l’immense majorité d’entre eux ont leur propre monnaie, leurs propres frontières, n’appartient pas à l’UE et que cela ne les empêche nullement de vivre et de voir arriver leurs produits de remplir nos étals. Même s’il n’y avait pas d’accord avec les britanniques – ce qui serait étonnant – les règles de l’OMC continueraient à s’appliquer, et les produits britanniques entreraient dans le territoire de l’UE. Vous aurez noté que ni la Chine, ni le Japon, ni les Etats-Unis n’appartiennent à l’UE, et que cela ne semble pas être un obstacle insurmontable à leur commerce. Quant aux déplacements, il faudrait se souvenir que Maria Sklodowska n’a pas eu besoin d’Erasmus pour venir étudier à Paris, ni de Schenguen pour s’installer chez nous, obtenir un poste d’enseignant et épouser Pierre Curie.


Or, la panique devient de la haine. Il faut se venger de celui qui nous fait peur, d’autant plus que se mêle à cette peur la frustration de l’amant éconduit. La haine se manifeste d’abord par des appels au châtiment divin et au repentir. Les prophètes vous le disent : les anglais seront horriblement punis de leur outrecuidance. D’ailleurs, regardez ! La livre baisse ! L’Ecosse s’en va ! Les leaders pro-Brexit trahissent leurs promesses ! Les Anglais eux-mêmes commencent à changer d’avis ! Le gouvernement britannique est paralysé ! Et on nous bassinera avec des reportages et des témoignages d’électeurs britanniques sur le thème « si j’avais su, j’aurais voté autre chose », témoignages qu’on peut facilement trouver au soir de n’importe quelle élection et dans n’importe quel pays. On nous expliquera que si l’Angleterre a voté « out », l’Écosse à voté « in », en oubliant de noter que l’Ecosse n’a que 5 millions d’habitants, contre 55 millions pour l’Angleterre. Et bien entendu, on couronne cette campagne avec le discours sur l’électeur britannique trompé par les démagogues.


Ce discours a deux fonctions. D’une part, décourager ceux qui en Europe continentale seraient tentés d’imiter les britanniques. D’autre part, préparer un éventuel contournement du suffrage. Réduire la légitimité du résultat, prédire l’apocalypse est la voie choisie pour préparer les mentalités à l’organisation d’un possible deuxième référendum. On connaît la technique, on l’a vue déjà utilisée à maintes reprises lors de la ratification des différents traités européens. Il semblerait cependant que cette solution, caressée quelque temps par certains eurolâtres, soit aujourd’hui considérée comme politiquement impossible à mettre en œuvre.


Pour le camp progressiste, au contraire, le Brexit est une formidable opportunité. Encore faut il comprendre exactement son sens, pour ne pas se perdre dans des débats absurdes. D’abord, et c’est le point essentiel, le référendum britannique a mis en évidence un vote de classe. Ont voté pour le « in » les couches insérées dans l’économie globale, disposant du capital monétaire et intellectuel qui leur permet d’en tirer profit sans en subir les conséquences, autrement dit, les « classes moyennes ». Ont voté massivement pour le « out » les couches sociales qui payent les coûts de la globalisation sans jamais en voir les avantages, qui voient quotidiennement leur avenir se boucher, leur cadre de vie se dégrader, ceux que des « réformes » obligent à participer à une compétition qu’elles ne peuvent pas gagner. On avait déjà pu observer ce phénomène en 2005 en France lors du référendum contre le TCE, et cette géographie électorale se retrouve aujourd’hui dans la carte du vote FN. Mais peut-être parce que la mixité sociale reste plus forte en France qu’en Grande-Bretagne, on n’avait jamais observé une polarisation sur une telle échelle.


L’Angleterre est depuis toujours une société hiérarchique, ou la division entre les classes – division spatiale, sociale, culturelle – est bien plus forte qu’elle ne l’est en France. Il faut relire « Pygmalion » de G.B. Shaw – ou voir le film « My fair lady », qui s’en inspire largement – pour le comprendre (2). D’ailleurs, les classes ne se mélangent pas. Lorsque j’ai travaillé en Angleterre, j’ai pu constater que les ouvriers, les techniciens et les ingénieurs avaient chacun son « pub » pour aller après le travail. Et on ne se mélangeait pas : les ouvriers auraient été gênés par la présence d’un ingénieur, les ingénieurs par celle d’un ouvrier (3). Entre eux, pas de sujets de conversation communs, pas d’intérêts communs, même pas de langage commun. Cette division fait que les groupes sociaux en Grande-Bretagne sont beaucoup plus homogènes, et que la ségrégation géographique est bien plus marquée. Ils ont donc une vision beaucoup plus tranchée de leurs intérêts respectifs. Le vote britannique, bien plus que le vote français en 2005, est un vote pragmatique. Ce n’est pas l’idée européenne qui a été sanctionnée, c’est l’incapacité et/ou l’indifférence des institutions européennes aux préoccupations d’une couche sociale, qui se tourne alors vers ses institutions nationales. Les Britanniques n’ont pas voté contre le libéralisme. Mais ils préfèrent les libéraux de Westminster – qui sont tenus à leur égard à un minimum de solidarité et qu’ils peuvent éventuellement sanctionner par leur vote – aux libéraux de Bruxelles qui sont hors de leur portée. En ce sens, les couches populaires ont toujours en tête un logiciel national : il vaut mieux des bourgeois « nationaux », dont on peut espérer un certain degré de « solidarité inconditionnelle » que les bourgeois « supranationaux », qui n’ont eux aucune empathie pour personne.


Ont-ils raison de faire cette différence ? On peut se le demander. Il est tout de même frappant de constater le fossé – non seulement économique, mais aussi géographique et culturel – qui sépare le bloc dominant formé par la bourgeoisie et les « classes moyennes » de l’ensemble des couches populaires. Ce n’est pas seulement une question d’inégalités de revenu ou de patrimoine, mais de la dissolution de la « communauté de destin » qui réunissait les uns et les autres. Dans les années 1960, l’expansion des entreprises françaises voulait dire non seulement plus de profits, mais aussi plus de salaires, de meilleurs salaires et des rentrées fiscales plus importantes. Aujourd’hui, il est parfaitement possible de voir les profits des entreprises s’envoler alors que leur charge fiscale diminue, tout comme leurs effectifs et les salaires payés. Pour le dire schématiquement, aujourd’hui la prospérité de l’entreprise n’a plus aucune connexion avec la situation de ses travailleurs et du pays où elle est installée. La conséquence est une totale indifférence du bloc dominante à l’endroit des couches populaires. Pour ses membres, ces dernières ne présentent plus aucune utilité. Même pas comme chair à canon, alors que les guerres ont disparu du continent européen et se professionnalisent ailleurs. On supporte tous ces pauvres parce qu’on ne peut faire autrement, alors on essaye de faire en sorte qu’ils coûtent le moins cher possible en rognant les dispositifs d’aide et les services publics, et on leur cède quelques miettes lorsqu’on a peur qu’ils se révoltent ou qu’on a besoin de leur vote. Certains théorisent même une logique d’apartheid, avec des « villes-monde » qui, à l’image de Singapour ou de Hong-Kong, déclareraient leur « indépendance » pour permettre aux bourgeois et aux « classes moyennes » de vivre entre eux, sans avoir à prendre en compte ces couches populaires qui, décidément, ne leur ressemblent pas.


Mais si la question de classe est écartée chez beaucoup de commentateurs, la question de l’âge est au contraire sous toutes les plumes. Ainsi, les vieux auraient voté pour le « out » par nostalgie ou par frilosité, alors que les jeunes ouverts et cosmopolites auraient voté pour le « in ». Certains en arrivent même à souhaiter que les vieux soient privés du vote, ou que le poids de leur vote soit réduit. Cela met en évidence un phénomène que j’ai dénoncé plusieurs fois sur le blog de Descartes : notre société déteste tout ce qui peut nous rattacher à notre histoire, et donc à notre passé. Dans l’immense majorité des sociétés, la parole des « anciens » - c’est comme ça qu’on appelle les « vieux » quand on les respecte – est au contraire valorisée. C’est la voix de l’expérience, c’est aussi la voix de la mémoire. C’est la voix qui peut nous raconter ce que nos ancêtres ont fait, et nous éviter de faire les mêmes erreurs. Parce que le progrès humain est un processus cumulatif, il n’y a pas de progrès sans mémoire. Si nous voyons plus loin que nos « anciens », c’est parce que nous sommes assis sur leurs épaules, comme le disait si joliment Newton.


Il est faux de dire que les vieux sont plus égoïstes que les jeunes. Au contraire : les vieux savent ce que c’est d’être jeune, parce qu’ils l’ont été. Les jeunes, eux, ne connaissent qu’eux-mêmes. Il n’y a d’ailleurs qu’à voir les discours politiques : j’ai déjà vu des vieux politiciens dire qu’il fallait faire place aux jeunes, je n’ai jamais vu un jeune politicien dire qu’il faut faire leur place aux vieux. Il est bien plus courant de voir des parents se saigner aux quatre veines pour leurs enfants ou leurs petits enfants que l’inverse. C’est l’âge et l’expérience qui permet de relativiser les idées et les choses, d’échapper aux sectarismes. Que le vote des vieux ait condamné l’UE n’est pas à mon sens neutre : l’UE est condamné par ceux qui l’ont vue à l’œuvre, qui connaissent l’avant. Elle est plébiscitée par ceux qui ne connaissent que le présent, et qui subissent depuis leur enfance le bourrage de crâne de la propagande européenne. Peut-on imaginer une condamnation plus terrible ? On pourrait ajouter que le vote des anciens montre que l’argument-phare de la construction européenne, celui qui veut que « l’Europe c’est la paix », n’a plus aujourd’hui la force qu’il avait hier. Comment sinon expliquer que la génération qui a été le plus marquée par la guerre et ses horreurs soit celle dont le vote a penché le plus du côté du « out » ?


Et maintenant ? Le souverainisme – tout comme l’europhilie, d’ailleurs – n’est pas en lui-même une politique. On peut être europhile au nom d’une « Europe libérale » mais aussi au nom d’une « Europe sociale ». Il y a un souverainisme social et un souverainisme libéral, un souverainisme de droite et un souverainisme de gauche. Le choix souverainisme/européisme n’est pas le choix d’une politique, mais d’un arrangement institutionnel. L’europhile pense que les règles doivent être faites par la Commission à Bruxelles ou par la BCE à Francfort. Le souverainiste pense que les règles doivent être faites souverainement par les autorités politiques nationales. Mais ce choix étant fait, nous ne savons pas plus sur la nature de ces règles. C’est pourquoi il est ridicule de reprocher aux partisans du Brexit de « ne pas avoir de programme ». Leur programme, c’était de rapatrier le pouvoir de décision à Londres. Les électeurs leur ont donné raison. Mais une fois le pouvoir rapatrié, c’est aux électeurs de décider la politique à suivre dans un débat démocratique où les divisions ne se feront pas forcément sur la ligne souverainisme/europhilie. De ce point de vue, je ne peux qu’être d’accord avec Todd : la sortie de l’UE ne résoudra aucun problème. Mais elle fera que les problèmes que l’UE était incapable de résoudre redeviendront nos problèmes, sur lesquels il sera enfin possible de prendre de véritables décisions.


C’est là à mon sens le principal problème posé par le Brexit : faire comprendre aux électeurs que le souverainisme pour lequel ils ont voté n’est pas un programme politique, mais un instrument pour permettre à un tel programme d’être mis en œuvre. Cameron tombé, il faudra constituer un gouvernement. La difficulté, c’est que si les souverainistes sont d’accord sur le fait de rapatrier les pouvoirs à Londres, ils ne sont pas d’accord sur grande chose d’autre. Il n’est donc pas possible de former un gouvernement exclusivement composé de personnalités souverainistes. Le gouvernement qui aura à gérer la sortie de l’UE mélangera donc nécessairement des personnalités europhiles et eurosceptiques. Trouvera-t-on des europhiles prêts à se soumettre de bonne foi au verdict populaire ? Peut-on compter sur eux pour faire de leur mieux pour que le Brexit se passe bien ? C’est là le test le plus intéressant, et le plus dur pour une démocratie. L’exemple français invite à un certain scepticisme : après le « non » au TCE, la tentation fut forte de faire rentrer par la fenêtre une bonne partie de ce qui était sorti par la porte. Mais on pouvait toujours argumenter que ce que l’électeur avait rejeté était le fait constitutionnel, et qu’un traité ordinaire ne violait donc pas la volonté du peuple. Ici, la question posée laisse beaucoup moins de place à l’ambiguïté.


Tout repose donc sur la qualité du gouvernement que les britanniques arriveront à mettre en place. Si ce gouvernement fait du Brexit une réussite, ce sera un exemple pour les autres pays. Les progressistes européens se doivent donc de soutenir cette expérience, en particulier en faisant veillant à ce que les volontés punitives des eurocrates délaissés soient modérées. Car il ne faut pas négliger la volonté de Juncker et sa clique, de faire échouer un processus qui, s’il réussissait, pourrait faire des émules. Donc, bonne chance amis anglais, et God Save the Queen.


(1) Il faut dire que, comme souvent, on avait invité les vaincus mais on avait oublié de convier les vainqueurs. L’émission se passait depuis Bruxelles – ce qui permettait de disposer d’une large brochette d’europhiles – mais le seul invité eurosceptique, un député UKIP, intervenait par l’intermédiaire d’une ligne téléphonique, ligne coupée – mon dieu, que les communications sont mauvaises depuis que la Grande Bretagne a quitté l’UE – dès le début de l’émission. Comme une auditrice faisait remarquer qu’il appartenait aux organisateurs du débat de garantir une juste représentation, elle s’est vu répondre fort grossièrement par Nicolas Demorand que « ce n’était pas à lui de gérer les télécommunications britanniques ». Encore un joli exemple du mépris de cette caste médiatico-politique pour tout ce qui ne lui ressemble pas.

(2) Pour ceux qui ne l’auraient pas vu, le sujet est le pari fait par un professeur d’élocution qu’il est possible de prendre une fille de basse extraction et la faire passer pour une lady juste en modifiant son accent. En effet, en Angleterre chaque région et chaque classe sociale a son propre accent, qui la rend immédiatement reconnaissable. Par exemple, un anglais de classe élevée prononcera rigoureusement les « h » initiales, alors qu’un anglais d’origine modeste ne les prononcera pas. A l’ouest de Londres on prononce « Hartford » alors qu’à l’est on le prononcera « Artford ».

(3) Il ne faut pas étonner que les britanniques se soient parfaitement accommodés du système des castes en Inde. Il est d’ailleurs drôle de constater qu’en tant qu’étrangers, nous étions dispensés de ces contraintes. Étant « hors caste », nous pouvions aller boire avec qui nous voulions !


jeudi 30 juin 2016

Brexit : le Parlement européen envoie des cadors pour négocier.



" Ils sont énormes...." 


Face à une situation aussi inédite que le Brexit, qui verra pour la toute première fois un pays membre quitter de l'Union, il était normal que le Parlement européen, haut lieu de la démocratie et de la représentativité communautaire, désigne des hommes neufs pour négocier avec Londres.
L'incertitude, le nécessaire pragmatisme dont il faudra faire preuve pour gérer le départ anglais interdisait en effet que l'on mandate des responsables de ce qu'il faut bien appeler, si l'on est un minimum lucide, le fiasco de l'Europe telle qu'elle est.
C'est pourquoi l'équipe dédiée devrait en principe se composer des eurodéputés suivants :
- Guy Verhofstadt, le président du groupe ALDE (Alliance des démocrates et des libéraux pour l'Europe). Pour un Brexit, il fallait bien ça : un fédéraliste. En 2001, l'homme a en effet présidé le Conseil européen de Leaken qui a lui même lancé la Convention sur l'avenir de l'Europe. Laquelle convention a rédigé le projet de Traité constitution européenne (TCE). Bref, l'homme de la situation.
- Elmar Brok. Il était quant à lui président du groupe PPE au sein de la même Convention sur l'avenir de l'Europe. Après le rejet de projet de Constitution par la France et les Pays-Bas en 2005 et alors qu'il fallait rédiger un nouveau traité pour le remplacer, Elmar Brok fut des eurodéputés membres de la CIG (Conférence intergouvernementale) chargée de rédiger ledit nouveau traité. En même temps, c'est un peu normal qu'il ait tout fait, puisqu'il est député européen depuis.... juin 1980. Ce qui ne nous rajeunit pas.
- Roberto Gualtieri, le président de la Commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen. Comme l'économie et la monnaie sont précisément les choses qui marchent le mieux en Europe, ça tombe plutôt bien.
A noter que les trois eurodéputés, Verhofstadt, Brok et Gualtieri ont l'habitude de travailler ensemble. En effet, il s'agit précisément de l'équipe qui a œuvré à concocter le Pacte budgétaire européen (ou TSCG). Celui qui invite les pays membres de l'UE à inscrire une « régle d'or budgétaire » au frontispice de leurs principes constitutionnels.

Ça s'invente pas, tout ça, quand même. 
On ne change pas une équipe qui perd. 

lundi 18 avril 2016

Nuit debout : lettre ouverte à Frédéric Lordon



Frédéric Lordon place de la République



Par Pascale Fourier 



La Nuit debout à Paris, partie de la contestation de la loi El Khomri, s'enlise dans la multiplication de luttes partielles, sans parvenir à se hisser à la cohérence d'une analyse systémique. Union Européenne, libre-échange, euro, autant de mots inconnus des jeunes participants qui lui préfèrent le mot de « décroissance », notamment. Aller vers une cohérence et une analyse systémique devient urgent.

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Cher Frédéric Lordon, 

Je reviens de la « Nuit debout » à Paris, suivie par intermittence pour pouvoir aussi me laisser aller aux joies des retrouvailles avec un camarade pas vu de longue date. Il a été question d'actions à amplifier après celle menée contre un Mac Do dans le coin, d'actions à mener devant les commissariats où sont emmenés les interpellés, de la responsabilité de la France dans le génocide du Rwanda, d'appel de la « Commission internationale » à ce que tous, de tous les pays, rejoignent la Nuit debout dans quinze jours et développent le mouvement sur toutes les places du monde. On a aussi voté sur un texte de la « Commission média » tendant à prendre des distances avec les actions violentes menées par des casseurs, les soirs, et que reprennent à l'envi les médias pour délégitimer le mouvement. La majorité a voté pour le texte proposé, mais certains se sont opposés à certaines formules du texte, cherchant à mettre en avant les violences policières. Le mot d'ordre « recherche de consensus » est lancé... Et ça s'enlise : pas de communiqué ce soir donc, on va retravailler le texte – et tant pis si demain, France 2 et TF1 ne parlent du mouvement que par ses dérives... 

Par terre étaient assis des centaines de jeunes. Autour, des jeunes également, mais aussi de plus vieux, venus sentir le vent, sans doute, comme nous.

Deuxième partie de soirée, on innove : plus de paroles libres, mais un thème qui sera traité parmi les dix qui émergeront de l'assemblée. On tend le bras là ou là. « Comment faire converger les luttes », «  Actions non-violentes et violentes », « Union Européenne, réformable ou pas » réussis-je à lancer, « décroissance »... On vote, ça cafouille un peu... et c'est « décroissance », qui incontestablement a eu le plus de mains levées, qui est choisie.

Frédéric – je t'appelle par ton prénom et te tutoie parce qu'on se connaît, parce que dans une émission que j'avais faite avec toi, tu m'as aussi dit « tu » ( c'était malin, hein, de briser ainsi les conventions !) -, interviens ! Oui, je sais bien que tu ne veux pas apparaître comme la figure de proue de ce mouvement, mais toi, un autre, une flopée de « vieux », intervenez, intervenons, parce que ce qui se passe là, nous qui sommes vieux, nous l'avons déjà vécu.

Je ne sais pas si tu te souviens de ce qu'était Attac, dans sa belle période, entre 1996 et 2005, ce mouvement né pour la taxation des mouvements financiers et devenu le fer de lance de la critique du néolibéralisme ( du capitalisme actionnarial, du « nouveau cours du capitalisme, appelons-le comme nous voudrons ), puis devenu au fil des ans usine à gaz de toutes les contestations ( décroissance - déjà -, sans-papiers, lutte contre tel ou tel barrage, telle ou telle ligne de TGV ou tunnel, AMAP, etc...), perdant de vue l'analyse systémique de ce à quoi nous étions confrontés. 

Un sursaut : la lutte contre le Traité constitutionnel européen, avec cette victoire du "non", qui devait tant au travail de fourmis des militants. Et puis la mort. L'inaudibilité de ce mouvement au moment-même où la crise de 2008 validait toutes ses thèses. Tu sais probablement comme moi qu'il ne faisait pas bon, même à la « belle époque d'Attac », critiquer l'Union européenne ( une autre Europe est possible, devait-on dire....), et encore moins oser le mot de « Nation » : ça sentait déjà un peu son facho... Peace and love, nous étions tous frères...Les mouvementistes ( pour ne pas dire les trotskystes) l'ont finalement emporté – réduisant à l'impuissance de fait ce mouvement qui avait déclenché le coup de tonnerre de 2005 ( qu'ont enterré conjointement et Hollande et Sarkozy).

Et nous rejouons la même pièce ! Partis de la contestation de la réforme El Khomri, qui ne peut pas ne pas amener à se poser la question du « coût du travail » comme élément essentiel d'un capitalisme mondialisé (délibérément mondialisé, parce qu'il n'est pas dans l'essence du capitalisme, sous certaines conditions, qu'il le soit), on en arrive à un embrouillamini de luttes partielles, de la convergence desquelles est supposé advenir un bouleversement. Les jeunes de Nuit debout n'ont pas tort dans chacune de leurs revendications ! Ce qu'ils disent n'est pas faux. Mais c'est inefficient dans la lutte contre ce à quoi nous sommes confrontés - et que tu définirais mieux que moi.

Toi, moi, d'autres, nous sommes vieux. Attac était un mouvement d'éducation populaire – et c'était ça, sa vraie grande mission : retisser le lien entre les générations, passer le flambeau de cette aptitude à l'analyse systémique qu'avait méprisée les héritiers de Mai 68, jetant par dessus bord leur jeunesse si pleine d'espérances et d'erreurs, et la mémoire qu'ils se devaient de nous transmettre des luttes et des analyses de nos aînés : après nous le déluge, nous nous sommes bien amusés ! Quant à nous, il nous faut retisser le lien avec les jeunes, leur montrer que notre génération a aussi déjà pensé, difficilement et malgré cet abandon de nos aînés, dans la douleur et la joie. Nous devons leur transmettre le flambeau de notre expérience. Sinon, tout est toujours à recommencer...

Et toi, Frédéric, ce que tu as montré de majeur, c'est qu'il ne peut y avoir d'évolution sans penser le « cadre »Parce que oui, Hollande, s'il accepte le « cadre », ne peut proposer aucune autre politique que celle qu'il propose. Et oui, la loi El Khomri est absolument cohérente avec la nécessité de baisser le coût du travail dans un environnement de libre-échange intégral prôné par toutes les instances internationales et inter-gouvernementales ( faut-il rappeler aux jeunes que l'un des enjeux majeurs à venir, c'est la lutte contre le TAFTA, cet accord de libre-échange entre les USA et l'Union Européenne négocié dans le dos des peuples- et même de leurs représentants nationaux, députés et sénateurs pour la France ?).

Quelque chose se passe, disais-tu ? Rien ne se passera si l'analyse n'est pas systémique, si n'est pas mise en cohérence le poids et l'importance des firmes multinationales ET l'extension du libre-échange, ET le rôle de l'Union européenne, construction ordo-libérale par essence, ET le rôle de l'euro, ET la précarisation du travail, et le chômage, et la casse des services publics, qui n'en sont que les conséquences.

La différence avec 1996-2005, c'est qu'il n'y avait pas de date-butoir apparente pour nos espérances, sinon celui que mesurait le tempo lent, mais inexorable de l'avancée des « forces de l'argent ». Là, l'échéance est claire : 2017, et Marine Le Pen à l'horizon. Et si ce n'est en 2017, ce sera en 2022. Il n'est plus temps d'avoir des préventions, de donner le temps au temps, de se perdre dans des luttes vaines. « Décroissance », qu'ils disaient. Vais-je aller chez les prolos qui déjà tirent le diable par la queue pour leur dire : « Eh, gars, convergence des luttes : tu es dans la mouise, mais est-ce que tu as déjà pensé à la décroissance ? Viens à Nuits debout ! ». Le gars en question, qui galère ou n'a plus de boulot, il n'a pas fait cette analyse, mais lui, il a compris que c'était le « cadre » qui l'amenait à cette situation. Et la contestation du cadre, on l'a abandonnée au Front National. Le FN y croit-il, n'y croit-il pas ? On s'en moque ! Seule la parole est efficiente pour le vote ! Et le gars dont je te parle, lui, il votera FN. C'est cohérent.

Alors toi Frédéric, ou moi, ou nous, vieux - ou riches de notre expérience -, il faut qu'on se bouge, qu'on fasse masse aussi place de la République, qu'on transmette nos analyses et notre expérience. La convergence des luttes n'a jamais eu lieu sans analyse systémique. Et cette analyse systémique passe par l'analyse du cadre dans lequel se déploie la forme de capitalisme - et qui n'en est qu'une forme - à laquelle nous sommes confrontés. Lutter contre cela sans parler de libre-échange, d'Union et d'euro ne mènera nulle part. Sinon, à terme, dans les bras de Marine Le Pen. Alors, on fait quoi ? On attend que les jeunes le comprennent, en leur laissant toute la place alors même qu'ils ne sont qu'une fraction du peuple, ou on se décide à s'en mêler ?


*** Ce texte est initialement paru sur C'est pas moi qui l'dis, et est reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. 

*** Un autre texte convergent (sauf sur la décroissance), paru chez Ludvine Bénard, à lire aussi.

*** Autre article sur Nuit debout paru sur L'arène nue à lire ici



mercredi 27 mai 2015

10 ans : le référendum volé de 2005 ou le passé qui ne passe pas



Et oui, cela fera dix ans demain 29 mai 2015. J'espère qu'on me pardonnera cet accès de feignasserie mais je me contente de reproduire pour l'occasion un morceau du chapitre six de Europe, les Etats désunis. Joyeux anniversaire à tous les démocrates ! 




***


Le « référendum volé » de 2005 ou le passé qui ne passe pas

Le pessimisme hexagonal est partagé, on le sait, par d'autres peuples d'Europe. En France, il existe toutefois une circonstance aggravante. Elle relève de ces événements qui, si on parvient à les mettre entre parenthèse suffisamment longtemps pour les croire oubliés, finissent par se rappeler à notre souvenir faute d'avoir été jamais digérés. Le « référendum volé » de 2005 relatif au projet de traité constitutionnel européen est assurément de cet ordre. Il appartient à ce passé qui ne passe pas car il n'est ni du registre de l'erreur, ni du registre de l'échec, mais de celui de la tromperie. En choisissant d'ignorer le choix fait par le peuple le 29 mai 2005, les dirigeants français ont tout révélé de cette Europe-là. D'abord qu'elle était l'antithèse-même de la démocratie. Ensuite que cela leur convenait et qu'ils étaient décidés à consentir à tout dans le but de préserver cet objet désincarné.

Les Français n'ont pourtant été ni les seuls ni les premiers faire l'amère expérience que leur voix comptait désormais pour presque rien dans l'inexorable déploiement de l'a-démocratie européenne. D'autres peuples se sont vus rabroués par leurs propres mandataires au motif que, décidément, ils n'y comprenaient rien. Le tout généralement enveloppé dans le discours infantilisant d'usage : si les électeurs votent de travers c'est parce que le sujet est « trop compliqué » et qu'on n'a pas suffisamment mis l’accent sur « la pédagogie ». A la bêtise fondamentale de citoyens peu avertis, mieux vaudrait donc opposer la compétence et l'acuité lucide des élites « éclairées », les seules, d'ailleurs, à bénéficier d'une véritable « expérience européenne ». Dormez, braves gens, ou zonez devant des talk-shows. On s'occupe à votre place de concevoir votre Bien.

Chez certains de nos voisins, on a au moins tenté de préserver les apparences. On y a rappelé aux urnes les « mal-votant », comme on appelle les pêcheurs à confesse. A grand peine parfois. En Irlande, par exemple, il a fallu pas moins de quatre votes pour avaliser deux traités. Celui de Nice, d'abord, avait été rejeté par 54 % des électeurs irlandais en juin 2001 avant d'être accepté un an et demi plus tard, à l'occasion d'un second vote. Celui de Lisbonne, ensuite, a également nécessité deux votes. Le premier, en 2008, ayant concentré plus de 53 % de « non », on revota, très favorablement cette fois (67%), en 2009.

A l'encontre des récalcitrants de 2005, on fut moins scrupuleux. Aux Pays-Bas, on n'osa pas plus qu'en France redonner la parole à des électeurs a priori peu enclins à en faire bon usage. Les Néerlandais subirent à peu près le même traitement que les Français. On s'en souvient, eux aussi avaient vivement rejeté le projet de traité en 2005. A la question « Etes-vous pour ou contre l'approbation par les Pays-Bas du traité établissant une Constitution pour l'Europe ? », plus de 61 % des électeurs avaient répondu par la négative. En 2008, c'est donc au Parlement du pays, bien plus docile, qu'il fut demandé de ratifier Lisbonne.


Un tweet de Nicolas Sarkozy

Lisbonne

Lisbonne : la copie, ou presque, du projet de traité constitutionnel. Un jumeau auquel il ne manque que quelques grains de beauté discrets pour être un clone parfait. Grosso modo, on s'est contenté de gommer le mot « Constitution » pour le remplacer par « traité » et par ôter les éléments à caractère symbolique qui visaient à simuler la création d'un pseudo-Etat. Comme l'hymne, par exemple, ou le drapeau étoilé, ce qui n'empêche nullement ce dernier de flotter partout, puisqu'il est l'emblème des Communautés européennes depuis 1985. Comble de la mièvrerie, la devise « unie dans la diversité » fut évacuée également. La voilà donc à nouveau disponible pour servir de slogan à une future publicité pour les vêtements Benetton. Enfin, le personnage qui devait porter le titre de « Ministre des affaires étrangères » écope de celui de « Haut représentant de l'Union pour les affaires étrangères », avec le succès que l'on sait : il n'y a pas plus erratique - plus inexistant, même - que la diplomatie européenne.

Outre cela, le contenu est le même. Il est simplement éclaté dans les traités préexistants qu'il amende, de sorte que l'Union est désormais régie par deux textes : le traité sur le fonctionnement de l'Union européenne (TFUE), c'est à dire le traité de Rome modifié, et le traité sur l'Union européenne (TUE), soit Maastricht adapté. Une simple réorganisation, donc, mais pas une réécriture. Un juriste, Jean-Luc Sauron, auteur d'un livre intitulé Comprendre le traité de Lisbonne1 expliquait d'ailleurs la chose très simplement. Interrogé sur la question de savoir s'il existait une différence entre le projet constitutionnel et le nouveau traité, il répondait : « Faut-il en chercher une ? Le TCE a été ratifié par une majorité d’États membres représentant 56 % de la population européenne. Pouvait-on, dans ces conditions, gommer ce texte ? »2. C'est vrai, ça ! On avait suffisamment travaillé sur ce projet en 2005, on n'allait tout de même pas, au motif de deux référendums négatifs et France et aux Pays-Bas, s'amuser à tout reprendre. L’Europe, c'est du sérieux ! Elle n'a pas que ça à faire ! Quant à ceux qui réclamaient que le nouveau texte soit à son tour soumis à référendum, le juriste leur répondait : « le référendum, c’est la négation du destin commun. Ce n’est pas Lisbonne que refusent les tenants du référendum, c’est une plaisanterie. Ils refusent l’Union européenne comme elle est, le monde comme il est, le marché comme il fonctionne ». Et refuser le marché comme il fonctionne, ça, vraiment, c’est impardonnable...

Il n'était pas dans les usages de la droite sarkozyste de refuser le marché tel qu'il fonctionne. Le traité de Lisbonne, proposé à la ratification du Parlement, n'avait certainement pas cette ambition. Durant la campagne présidentielle de 2007, la candidate socialiste, elle, avait appelé de ses vœux un texte plus « social ». Surtout, Ségolène Royal avait suggéré que ce nouveau texte soit soumis, comme son prédécesseur de 2005, à un nouveau référendum. Il était en effet de bon aloi de considérer à gauche qu'un traité rejeté par le peuple devait être représenté au peuple même s’il avait changé de contenu. C'est en tout cas ce que défendra longuement le président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale, Jean-Marc Ayrault, dans un fort beau discours prononcé dans l’hémicycle le 6 février 2008. Il y expliquera notamment combien lui semble mortifère la substitution, pour la première fois dans l'histoire de la République, du Parlement au peuple à la suite d'un échec référendaire. Combien l'Europe, parce qu'elle lui est chère, lui semble mériter une appropriation populaire et combien il lui paraît urgent de l'extirper du giron des spécialistes pour la confier aux soins des citoyens.

Deux hommes que tout sépare....ou pas.
Au moment de voter la révision constitutionnelle préalable à la ratification de Lisbonne, la gauche française, pourtant, reniera sa parole. Au sein du Parlement réuni en Congrès, 142 députés et sénateurs socialistes s'abstiendront. Pis, plus d'une trentaine d'entre eux votera favorablement. C'est cela, ce consentement muet de certains, cette complicité explicite de quelques autres, qui permettra à Nicolas Sarkozy d'obtenir la majorité des trois cinquièmes nécessaire à la ratification du texte – le même texte – rejeté trois ans plus tôt.

Pourquoi est-il utile de revenir sur cet événement aujourd'hui vieux de plusieurs années et qui fut largement commenté en son temps ? Simplement parce qu'il s'agit d'un séisme antidémocratique qui connaît aujourd'hui des répliques. Parce que cette maladie du politique qui consiste à ne jouer la comédie d'une démocratie strictement procédurale que pour mieux vider de sa substance la démocratie réelle, produit aujourd'hui des symptômes.

« L'épisode Lisbonne », qui a consisté, pour la première fois, à transformer les représentants du peuple en censeurs de celui-ci était appelé à avoir des répercutions de long terme. Il a révélé un large consensus dans la classe politique, non plus seulement pour fabriquer une Europe techno-libérale mais également pour transformer les Assemblées en instances de reformulation d'une parole populaire dont on admettait clairement, désormais, qu'on la trouvait impropre. On est au-delà de l’œcuménisme pro-européen décrit supra3. Ici, le consensus ne se fait plus sur la physionomie et sur l’orientation que l’on souhaite donner à l’Union européenne. Il se fait sur les moyens qu'on est prêt à employer pour parvenir à poursuivre l’intégration. Ces moyens sont lourds puisqu'ils consistent à transformer le statut-même du Parlement. Celui-ci cesse d'être le lieu privilégié d'expression de la volonté populaire, pour devenir, purement et simplement, le lieu de son invalidation.

A cet égard, « l'épisode TSCG » n'est que la toute petite réplique d'un séisme antérieur. Le retournement de point de vue d'un seul est même homme, François Hollande, en l'espace de quelques semaines et l’enterrement rapide d’une promesse de campagne paraît presque véniel. Le candidat Hollande avait assuré, lors de la campagne présidentielle de 2012, qu'il renégocierait, sitôt élu, le « traité Merkozy » hérité de son prédécesseur. Il n’avait pas dû lui échapper que le TSCG et sa règle d’or constituaient des dispositions supplémentaires en faveur d’une austérité dont on peine toujours à comprendre que la gauche puisse s’en accommoder. Le président Hollande a choisi de répudier son engagement et d’opter, à la place, pour un colifichet - la négociation d'un « Pacte de croissance » dont on n'a plus, depuis, aucune nouvelle -. Ce faisant, il a confirmé une chose à laquelle, cette fois-ci, beaucoup le monde s'attendait : il n'existe, concernant ce qu'il est convenu d'appeler « la réorientation de l'Europe », pas l'ombre d'un projet véritable. Surtout, il n’existe pas l'ombre d'une volonté solide.

1 Jean-Luc Sauron, Comprendre le traité de Lisbonne, Gualino éditeur, décembre 2007.
2 Jean-Luc Sauron, « le traité de Lisbonne est un simple aménagement du règlement intérieur de l’Union », interview publié sur le blog Coulisses de Bruxelles, 25 février 2008.
3 Va falloir acheter le livre !    

Ce qui est bien c'est que les choses ont changé depuis.... ;-)


mardi 10 février 2015

Du traité constitutionnel à Syriza : l'Europe contre les peuples

 
 
Reprise d'un texte publié le 2 févier sur Figarovox
 
 
L'Union européenne est décidément une étrange construction. Il est impératif d'être une démocratie pour y entrer. C'est même l'unique critère. Les élargissements hâtifs et désordonnés aux PECO (pays d'Europe centrale et orientale) opérés en 2004 et 2007 en furent une illustration. En revanche, une fois admis dans le club, requérir à son profit le respect des règles élémentaires de la démocratie est jugé avec sévérité, et donne le plus souvent lieu à des procès en «populisme».
 
Les menues imperfections antidémocratiques de l'édifice communautaire sont connues de tous les observateurs sincères. En revanche, jamais jusque-là un dirigeant européen n'avait eu le culot de les reconnaître. Jean-Claude Junker vient de s'en charger, sous le coup de la forte émotion qui s'est emparé des tous les défenseurs de l'Union lisbonno-mastrichienne après la large victoire de Syriza en Grèce le 25 janvier.

Certains ont eu de la fièvre et des suées. D'autres se sont mis à dire sans précaution tout ce qu'ils avaient vraiment dans la tête, à l'instar du président de la Commission européenne. Ce dernier est entré directement à la première place du «Top10» des propos les plus invraisemblables proférés la semaine dernière avec cette sortie: «dire que tout va changer parce qu'il y a un nouveau gouvernement à Athènes, c'est prendre ses désirs pour des réalités (…) Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens».
 
Pas de choix démocratique contre les traités européens…: pour un aveu, il est de taille! C'est d'ailleurs un authentique progrès pour un Jean-Claude Juncker dont on peut penser qu'il est en phase de rémission. Tous les psys le disent: pour expurger une névrose, il faut ver-ba-li-ser. Il serait donc très encourageant que le Luxembourgeois poursuive cette opération vérité. Et qu'il pousse l'audace jusqu'à concéder ceci: il n'y a pas vraiment de choix démocratique non plus pour les traités européens.
 
Cette réalité, encore faudrait-t-il que Junker accepte de la regarder en face. Peut-être peut-on l'y aider? Rappelons-lui dès à présent quelques faits saillants ayant pris place dans un passé récent.
 
Au début des années 2000, l'Union européenne veut se doter du traité de Nice. L'Irlande, en vertu de ses institutions, doit convoquer ses électeurs aux urnes pour une ratification référendaire. Le référendum a lieu en juin 2001 et... 54% des votants irlandais rejettent le texte. On laisse alors passer un peu de temps Les peuples, c'est connu, sont oublieux. Un an et demi plus tard, le corps électoral irlandais est à nouveau mobilisé et, cette fois, il vote en faveur du traité de Nice. Du coup, puisque l'entourloupe a réussi une fois, pourquoi ne pas en abuser? Ce sera chose faite avec le traité de Lisbonne. En 2008, les Irlandais sont appelés à se prononcer sur celui-ci et répondent par la négative à 53% Un vote qui sera «corrigé» l'année d'après par un re-vote, afin que le «oui» l'emporte enfin.


Au Pays-Bas, on est moins téméraire. On ne sollicite pas deux fois les mal-votants car c'est dangereux: le peuple étant stupide, il arrive qu'il persiste dans la déviance. Là, quand les citoyens votent de travers, on recourt donc à leurs «représentants», qui acceptent de se transformer de bonne grâce en censeurs de leurs propres mandants. Ainsi, à la question «Êtes-vous pour ou contre l'approbation par les Pays-Bas du traité établissant une constitution pour l'Europe?», les Néerlandais avait répondu «contre» à plus de 61% en 2005. Trois ans plus tard, leur Parlement votait sans moufter le même texte, rebaptisé pour faire bien «traité de Lisbonne».
 
En France, nous eûmes la chance d'avoir les mêmes gros malins, pour nous écrire le même scénario. Ainsi, alors que le référendum sur le projet de traité constitutionnel organisé en mai 2005 avait placé le «non» à plus de 54 %, le Parlement adopta Lisbonne dans la joie et la bonne humeur dès 2008. Pour l'occasion, les parlementaires du Parti socialiste apportèrent un soutien touchant à leurs collègues de l'UMP, puisque 142 d'entre eux décidèrent de s'abstenir. N'écoutant que leur enthousiasme, trente environ allèrent jusqu'à voter pour. Un coup de pouce bien sympathique, qui permit à Nicolas Sarkozy d'obtenir la majorité des trois cinquièmes au Congrès dont il avait besoin pour nous glisser le traité. Après ça, il se trouve encore de braves ingénus pour s'étonner, des larmes plein les yeux, des scores mirobolants du Front national....
 
Bref, comme le dit Jean-Claude Junker, il n'y a pas de choix démocratique possible contre les traités européens déjà ratifiés. Mais, on vient de le voir, il n'y a pas non plus de choix qui permette qu'un traité européen ne soit pas ratifié. Or... s'il n'y a pas de choix possible quant à des textes de valeur quasi-constitutionnelle qui encadrent, dans de très nombreux domaines, la conduite des politiques nationales, peut-on nous dire ce qu'il reste, exactement, de la démocratie?

 
 

dimanche 26 août 2012

Référendum sur l’Europe : et si on faisait comme Ayrault a dit ?




« Les techniciens tendent toujours à se rendre souverains, parce qu’il sentent qu’ils connaissent leur affaire ; et c’est tout à fait légitime de leur part. La responsabilité du mal qui, lorsqu’ils y parviennent, en est l’effet inévitable, incombe exclusivement à ceux qui les ont laissé faire ». Simone Weil écrivait cela en 1943. Nous sommes en 2012 et les techniciens se sont faits technocrates. Est-on sûr de vouloir leur laisser les clés de l’Europe ?

***

« L’Europe est la mère de toutes les batailles ». C’est Arnaud Montebourg qui disait cela sur BFMTV un soir de mai, quelques jours avant de devenir ministre. Il avait évidemment raison. La crise tous azimuts que traverse le continent ne peut permettre à la France de se redresser seule. On pourra bien sûr multiplier les mesures curatives et d’urgence, mais dans quelle mesure et jusqu’à quand ?

Certes, on sent chez le nouveau gouvernement un souci sincère de rupture, même si d’aucuns tendent à trouver que « le changement, c’est lentement ». Un certain nombre coups de barre à gauche, modestes mais utiles, ont été donnés : hausse de l’allocation de rentrée scolaire ou (très légère) du Smic, annonce d’une action (ponctuelle et modérée) sur les prix de l’essence, annonce d’une prochaine réforme fiscale dans un sens plus juste. Pour autant, la simple distribution de richesses qui s’amenuisent peut-elle pallier longtemps l’absence de croissance et d’emploi ? Peu probable. Peu probable également que la croissance revienne chez nous alors qu’elle semble avoir définitivement déserté tout le Sud du continent et qu’elle tend même, désormais, à fuir l’Allemagne, où la hausse au PIB a été d’à peine 0,3% au second trimestre 2012, chiffre abusivement présenté comme une performance…

Les vacances, la canicule et l’affaire des Pussy Riot étant à présent derrière nous, le temps est donc venu qu’on la mène, cette mère des batailles, et que l’on s’attaque à la crise de la monnaie unique, donc au problème des dettes souveraines, donc à celui de la divergence croissante de nos économies, donc à la crise de compétitivité qui frappe l’eurozone….

« C’est en cours » nous répondra-t-on. Reste à savoir…en cours de quoi ? Après que le Conseil constitutionnel l’a jugé suffisamment sexy pour ne point mériter qu’on dérange la Constitution de la V° République pour si peu, le « paquet européen » (et pourquoi pas « le tas », « l’amas », le « fatras »), comprenant le traité de stabilité budgétaire (TSCG) sera présenté au Parlement fin septembre. Traité qui devait être renégocié, au nom du « changement », au nom du « maintenant »….

L’a-t-il été ? On nous dira que « oui, évidemment ». François Hollande s’étant montré « inflexible » sur ce point, un « volet croissance » y a été ajouté : 120 milliards d’euros…dont la majeure partie (50M€) ne correspond qu’à un recyclage de fonds européens non encore utilisés, et qui devra suffire à relancer l’économie de l’ensemble de pays de la zone. Autant dire qu’avec des sommes si modestes, pour le « choc de croissance », on repassera…

La règle d’or, elle, sera votée. Angela Merkel en est si assurée qu’elle se projette déjà à l’étape suivante et vient de proposer un nouveau traité (elle est accro ou quoi ?) pour faire « avancer » l’intégration communautaire.

La règle d’or sera votée. Mais non sans peine, si l’on en croit l’émoi que suscite déjà cette perspective au sein de la majorité. Au Front de gauche, sans grande surprise, mais également chez les écologistes, et à la gauche du Parti socialiste. Un peu comme si renaissait de ses cendres le vieux clivage de 2005, celui qui, à l’occasion du référendum sur le traité constitutionnel européen, avait fracturé l’un et l’autre camp, la droite comme la gauche.

A cet égard, Jean-Marc Ayrault, en chef de la majorité qu’il est, a tenté de resserrer les boulons le 22 août, sur les ondes de RMC : « quand on est dans la majorité et qu’on soutient le président de la République, on doit être solidaire (…) j’espère que ces députés [ceux qui envisagent de ne pas voter le traité budgétaire] prendront leurs responsabilités. Ils savent bien qu’ils ont été élus après l’élection de François Hollande et qu’ils lui doivent aussi leur élection ».

Certes. Mais nous, nous savons bien  que François Hollande a été élu par le peuple français. Le même peuple qui avait clairement voté « non » en 2005 et auquel on a confisqué le résultat d’un référendum où il fut jugé qu’il avait « mal voté ». A l’époque, cette confiscation avait pris pour nom « traité de Lisbonne ». A l’occasion de l’examen d’icelui par l’Assemblée nationale, Jean-Marc Ayrault alors patron des députés socialistes avait déposé une motion visant à solliciter l’organisation d’un nouveau référendum. Ainsi s’exprimait-il un jour de février 2008 : « cette motion référendaire est une exigence démocratique. Parce que l’Europe le vaut bien. Parce que c’est le droit des Français (…)  Je veux une Europe au grand jour. Une Europe sincère et populaire. Une Europe dont on soit fier. C’est à force de dissimuler l’Europe, de la rendre incompréhensible qu’on a fini par en détourner notre peuple. C’est en masquant la réalité de ses acquis et de ses insuffisances qu’on a construit la défiance envers elle ».

Certes, dans l’idée de l’Ayrault d’alors, il convenait de faire approuver par le peuple un traité fort semblable à celui que le peuple avait rejeté. Ce n’est pas le cas du Pacte budgétaire qui lui - et c’est heureux - n’est semblable à rien de connu. Pour autant, vouloir une Europe « sincère et populaire » semble plus que jamais d’actualité. Pourquoi, dans ces conditions, à présent que M. Ayrault en a véritablement la possibilité, ne pas consentir enfin à ce référendum qui, de volé en 2005 demeura un vœux pieux en 2008 ? Après tout, même la droite allemande, en la personne du ministre des Affaires étrangères, Guido Westerwelle, se pose désormais ouvertement la question !

On nous objectera que débuter un quinquennat sur un référendum perdu est de fort mauvais aloi. Certes, mais qu’en sera-t-il si le traité négocié par le couple « Merkozy », amendé à l’ultra-marge par un par un mini-volet-croissance, est voté au Parlement grâce aux voix de l’UMP, mais sans celles de l’ensemble des députés et sénateurs de gauche

On nous objectera également qu’il y a urgence pour l’Europe et que l’organisation d’un référendum est chose longue. Las, la crise et là depuis longtemps et semble déterminée à rester. L’Europe peut bien attendre un peu. Hormis ceux qui piaffent d’impatience et crient aux « 100 jours pour presque rien », les autres patienteront quelques semaines encore : désormais, plus grand monde n’est à cela près.

En février 2008, le député Ayrault haranguait le Premier ministre d’alors, François Fillon, en ces termes : « vous n’avez pas compris cette aspiration participative des citoyens au débat européen. Vous en êtes resté à la conception des années 60 où l’Europe était considérée comme un sujet trop complexe pour intéresser les citoyens. C’est un archaïsme ».

Mais, si l’on s’entête dans de tels archaïsmes, le « vrai » changement, c’est pour quand ?

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