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jeudi 23 mars 2017

Gauche : l'Union européenne au cœur de la présidentielle.









Beaucoup de gens s'accordent à le dire : on ne parle pas assez d'Europe dans cette campagne présidentielle. Et pourtant, c'est essentiel. C'est le cadre rigide, contraint, à l'intérieur duquel se meuvent tant bien que mal les États membres de l'UE.
Comment les différents candidats envisagent-il de se mouvoir ? Pour le savoir, rien de tel que d'éplucher les programmes. C'est ce que s'attache à faire le collectif Chapitre2, composé de militants de gauche, qui ont épluché les programmes des candidats... de gauche. Et c'est bien leur droit, c'est ça être militant.
Là en plus, c'est bien fait, et plein d'enseignements. On peut ainsi lire sur leur site des analyses relatives au programme « Europe » de :
- EELV (ils n'ont plus de candidat, mais on y croyait à fond),
De cela, Chapitre2 propose de discuter de vive voix avec les représentants des candidats ou formations sus-citées le samedi 25 mars à 16.30 au Lieu-dit (75020).

Voici leur présentation de l’événement. 
Viendèze, y'aura peut-être des merguez. 

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Le groupe de réflexion et d'action politique "Chapitre 2" organise, samedi 25 mars 2017, une initiative publique intitulée "L'Union européenne au cœur de la présidentielle".
Cette rencontre, organisée à l'occasion du 60ème anniversaire du traité de Rome, se déroulera au "Lieu-Dit" à Paris, de 16h30 à 19h00. 
De quoi s'agit-il ? Depuis plusieurs semaines, Chapitre 2 produit un travail de décryptage des programmes des forces se réclamant de la gauche sur l'Union européenne dans la perspective de la campagne présidentielle et législative. 
Décryptage, mais aussi interpellation car nous affirmons une chose : aucun programme de gauche ne peut s'appliquer dans le cadre du système européen, ses institutions, traités, directives et règlements. 
A ce jour, Ensemble, Europe Ecologie-Les Verts, France insoumise, le Nouveau parti anticapitaliste, le Parti de gauche, le Parti socialiste et Primaire citoyenne ont confirmé leur participation. 
Venez nombreux pour ce débat unique sur les questions européennes, si souvent escamotées dans ce type de moment politique et pourtant tellement déterminantes pour le futur des Français et de notre pays.
                                                                               
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mardi 31 janvier 2017

« les gens s'abstiennent.... parce qu'ils estiment la démocratie ! » entretien avec Nicolas Framont







Nicolas Framont est sociologue et enseignant à l’université Paris-Sorbonne. Il est l'auteur, avec Thomas Amadieu, de Les citoyens ont de bonnes raisons de ne pas voter (Le bord de l'eau, 2015), et co-dirige la revue Frustration

Le présent entretien a été mené par Frédéric Farah. 

***


Au début de votre ouvrage «  les citoyens ont de bonnes raisons de ne pas voter », vous rappelez six fausses solutions proposées par la classe politique pour inviter à voter ou à limiter les effets de l’abstention : simplifier le vote, rendre le vote sexy, réenchanter l’action , faire de la pédagogie, culpabiliser, punir), le recours aux primaires dans les différents partis de droite ou de gauche peut-il constituer un recours efficace à la défiance des citoyens à l’égard de leurs élus ou au contraire n’est ce pas un énième leurre ?  

C’est totalement un leurre en effet. D’abord parce que les primaires successives se sont avérées inefficaces pour lutter contre l’indifférence politique de la majorité des Français. Lors des primaires de droite et des deux primaires du Parti Socialiste, ce sont les citoyens de classe supérieures qui ont constitué la majeure partie des votants, tandis que les classes populaires ont été quasi absentes. Cela signifie que les primaires accentuent le biais sociologique déjà à l’œuvre dans les élections conventionnelles : leurs électeurs ne sont pas représentatifs des citoyens français, pas plus que ceux qui passent des soirées entières à les commenter. Ils sont en quelque sorte des grands électeurs qui permettent d’abord aux deux forces du bipartisme français déclinant de se redonner une légitimité par monopolisation du débat public et omniprésence médiatique. En faisant en quelque sorte « pré-élire » leur candidat, les Républicains et les Socialistes veulent accentuer leur poids électoral et utiliser ce succès pour revendiquer leur monopole sur la politique française. Sans compter la rentabilité financière d’une telle opération. Et pour finir, on ne peut guère dire que les primaires enrichissent la politique française : elles conduisent à la création d’écuries marketing autour des candidats, qui devient un produit dont on doit vendre les atouts, sans la moindre audace programmatique. Le fait que le « revenu universel » (qui ne l’est en réalité plus désormais) de Benoît Hamon passe pour un énorme pavé dans la marre en dit long sur le manque d’envergure idéologique des débats de primaire. 


Que révèle selon vous l’abstentionnisme ? La défiance des français à l’égard de leur classe politique vous semble-t-elle justifiée ?

Dans notre livre, nous nous élevions contre les explications psychologisantes ou méprisantes de l’abstention : les gens s’abstiendraient parce qu’ils auraient la flemme et seraient obsédés par leur petite personne. C’est faux : nous vivons dans un pays où l’intérêt pour la politique et le débat d’idée est fort, et où l’on croit encore en l’importance de l’action publique. Et c’est sans doute pour ça que beaucoup s’abstiennent : quand on estime la démocratie, comment trouver un enjeu à voter quand cet acte se réduit de plus en plus souvent à un arbitrage entre candidats et partis qui n’ont pas de différences substantielles sur le plan idéologique ? Il faut être extrêmement tatillon ou chroniqueur sur BFM TV pour trouver qu’il y a un gouffre entre Alain Juppé et François Fillon ou entre eux et Emmanuel Macron. Tous sont imprégnés d’une idéologie libérale et individualiste, qui passe par la destruction progressive des conquêtes sociales du 20ème siècle, et ils sont des contempteurs béats de la mondialisation heureuse et d’une Union Européenne technocratisée. Tous rêvent d’un monde où la décision politique serait une affaire de « bonne gouvernance » en vue d’un projet d’accumulation de richesse inégalitaire. La lutte contre le chômage ou pour le « pouvoir d’achat » ne devient alors qu’un bon prétexte pour satisfaire l’appétit des citoyens les plus fortunés. Quand on aime la démocratie, comme beaucoup de nos concitoyens, on peut vouloir éviter de voter pour des candidats qui en sont les fossoyeurs. Lorsque ceux qui ont enterré le « non » français au traité constitutionnel européen en 2005 et ceux qui usent sans scrupules du 49.3 et des lacrymogènes appellent à la mobilisation populaire et l’élan démocratique, cela peut donner envie de se retirer de ce jeu malsain !

Mais ce n’est pas tout : en même temps que s’homogénéisait le projet économique et social de la plupart de nos partis politiques, leur composition sociale s’embourgeoisait considérablement. Les ouvriers et les employés sont ultra minoritaires au parlement et les ministres de ces dernières décennies ont pour point commun une appartenance à la classe supérieure. De ce fait, ils sont en conflit d’intérêt permanent vis-à-vis du monde la grande bourgeoisie dont ils font tous, de Le Pen aux socialistes, pleinement partis. C’est selon moi la deuxième grande explication de l’abstention : quand vous vous rendez compte que les candidats disent globalement la même chose (même si certains sont plus libéraux que d’autres, veulent supprimer plus de services publics alors que d’autres se content de les tayloriser etc.), vous êtes tentés de vous demander pourquoi : alors vous vous rendez compte que cette homogénéité idéologique est liée à une homogénéité sociale : ceux qui prétendent vouloir nous représenter sont pour la plupart des citoyens fortunés qui sont parties liés avec l’univers social de la grande bourgeoisie française. Les épisodes comme l’affaire Pénélope Fillon ne sont que les révélateurs périodique de cette homogénéité sociale. 

Or, comment faire confiance à des gens dont la distance sociale vis-à-vis du reste de la population est devenu si grand qu’ils ne vivent plus sur la même planète ? Quand on sait que dans le même temps, une bonne partie des programmes sont remplacés par une personnalisation croissante des candidatures (le cas ultime est celui de Macron, qui mise tout sur sa personnalité et tarde à publier son programme), comment s’étonner que les Français soient de plus en plus circonspects face à la démocratie représentative ?

Comment expliquez-vous que la classe populaire ou les classes populaires font l’objet d’un tel abandon et d’un tel mépris de la part de la classe politique française ?

D’abord parce que la classe populaire sont victime du mépris de classe usuel de la bourgeoisie, dont les membres éminents de notre classe politique font partis. Je parlais plus haut de leur rapport à l’argent, cela ne suffit évidemment pas pour leur décrire : ce sont des gens qui évoluent dans des cercles de notabilité où l’ouvrier et l’employé sont une figure floue et inconnue. Accentué par le séparatisme géographique parisien, cette distance avec la classe populaire peut se traduire par le mépris mais aussi par la négation : entre Science Po et la Sorbonne, on peut croiser des gens pour qui la classe ouvrière ça n’existe pas, qui pensent que leur réalité sociale n’existe que dans les romans de Zola et qui estiment sincèrement que le monde est composé de bourgeois. La classe populaire disparaît dans leur discours et dans leur préoccupation, et comment s’en étonner ? Même les membres de la classe populaire n’ont souvent plus conscience de former le groupe majoritaire ! 70% des gens qu’on voit à la télévision sont cadres et professions intellectuelles supérieures, alors que 60% de nos concitoyens sont ouvriers et employés !

Ensuite, il y a cette équivalence hâtive qui est faite entre électorat populaire et Front National : les ouvriers et les employés seraient devenus de bons fachos, des beaufs infréquentables. On a beaucoup parlé de cette note du think tank socialiste Terra Nova, qui concluait que les classes populaires ouvrières avaient des valeurs conservatrices et qu’il fallait donc plutôt miser sur les jeunes et les classes moyennes diplômés. C’est de la caricature éhontée, qui se base beaucoup sur cette idée que l’électorat ouvrier PCF serait devenu un électorat ouvrier Front National, à partir d’un « glissement » qui aurait eu lieu dans les années 1990. Bien que la plupart des travaux là-dessus aient démontré la fausseté de ce constat, il reste très répandu. Je crois que dans le fond il arrange bien la plupart des membres de la classe politique, qui ont trouvé là une raison valable de lâcher la classe populaire pour laquelle ils n’ont pas l’intention d’agir : qui veut faire une politique favorable à la classe populaire doit lutter contre les inégalités en sa défaveur et restaurer les protections qui la protégeaient de la précarité. Cela passerait par une ponction sur les revenus des riches et ça, la plupart de nos politiques ne peuvent s’y résoudre.

Lorsque que l’on vous lit, chacun des partis politiques en incluant l’extrême droite et gauche, aucune des formations politique ne semble trouver grâce à vos yeux ? Pourquoi ?  

Nous avons écrit le livre entre les élections départementales et régionales : ces élections locales sont trustées par des militants désireux de sauver leurs sièges et de chipoter sur des petits fiefs. Ce n’est pas là que la politique française montre son meilleur visage, d’un bord à l’autre. A l’approche de présidentielle, des choses plus fortes se créent, car c’est l’élection reine où ceux qui veulent contester le système politique et économique peuvent jouer leur rôle, étouffés par la dimension gestionnaire des scrutins locaux. 

Mais à présent, je suis agréablement surpris par le mouvement « France Insoumise ». Son affranchissement complet vis-à-vis du Parti Socialiste et de ses satellites permet à son leader, Jean-Luc Mélenchon, de pouvoir jouer sa propre partition et de pouvoir redonner de l’enjeu à notre vie politique. Le projet d’assemblée constituante me séduit : voilà un grand coup de balai qui ne tuera personne mais qui renouvèlera la démocratie représentative. C’est un moyen plutôt rationnel de mettre fin à une situation bloquée sans en arriver au chaos. Ensuite, on a enfin une force politique d’ampleur qui pense en dehors du logiciel libéral caractérisé par le couple compétitivité-union européenne, tout en donnant des perspectives excitantes comme la reconversion écologique. C’est rare qu’un candidat nous donne à voir autre chose qu’un simple nouveau mode de gestion du capitalisme mondialisé.

Mais c’est surtout dans le rapport à la classe populaire que je trouve qu’un grand progrès a été accompli par la France Insoumise : d’abord, Mélenchon parle des ouvriers dans ces discours, et pas de façon abstraite. Dans son discours de Tourcoing, j’ai trouvé remarquable et émouvant (parce que je n’avais pas entendu ça depuis bien longtemps) que le candidat parle des conditions de vie, des petites souffrances quotidiennes de ceux qui sont malades de leur pauvreté. Ensuite, on a pour la première fois une candidature de gauche qui ose braver le tabou du protectionnisme et dire haut et fort que non, faire produire des choses à l’autre bout du monde et dans n’importe quelle condition, ce n’est pas promouvoir l’amitié entre les peuples. Je pense qu’une telle mesure peut parler aux ouvriers et aux employés qui sont ceux qui subissent la mondialisation, tandis que la classe supérieure ne fait qu’en bénéficier.

Dans votre analyse, vous revenez sur le libre échange et la construction européenne comme éléments qui participent de cette crise politique ? Pouvez vous nous en dire davantage ? 

Je peux vous répondre en vous parlant du CETA : son cas met bien en valeur les énormes défauts de ces deux processus. Le CETA (pour « Comprehensive Economic and Trade Agreement ») est un accord commercial entre l’Union Européenne et le Canada. Il contient plusieurs dispositions pour harmoniser les normes de production et de commercialisation dans tous les pays concernés de façon à rendre possible des échanges équitables entre ces pays. Un tel traité a des conséquences sur la législation de pays souverain, et les force à une adaptation pour favoriser ce « libre-échange ». Mais dans un accord de libre-échange, on s’aligne toujours vers le bas : car c’est le pays qui a le plus de normes sociales et environnementales qui devient le moins bon marché, et qui va « décourager l’investissement » comme disent les économistes. Contrairement à ce que son nom indique, la zone de « libre-échange » contraint les Etats à s’adapter, et restreint leur marge de manœuvre : toute législation qui défavoriserait les entreprises installés en France pourrait être attaqués en Justice. Un traité de libre-échange est donc un acte éminemment politique : telle une sorte de constitution commerciale, il définit ce dont on ne pourra plus discuter à l’avenir. Il constitue donc une limitation des souverainetés populaires.

En soi, cela n’a rien de scandaleux : un pays peut se contraindre à ne plus avoir de discussion sur une série de principe, comme le prévoit sa constitution. Mais ce qui est intolérable dans le cas du CETA et des traités commerciaux négociés et signés par l’UE, c’est qu’ils ne sont soumis à aucun processus démocratique : les institutions européennes ont agi avec discrétion et la seule instance démocratique qui s’est opposé au processus de ratification du traité – la Wallonie - a fini par être contrainte au silence et n’a obtenu aucun amendement majeur. Parce que dans le logiciel de l’Union Européenne, le CETA n’est pas un acte politique : c’est quasiment un acte bureaucratique, le prolongement d’une logique que la Commission Européenne a inscrite dans ses gênes depuis ses origines : la réalisation de l’utopie néolibérale de la libre-concurrence, qui contraint les Etats et les peuples à renoncer à leurs instances de régulation du capitalisme. Une aubaine pour les grandes entreprises qui sont dûment représentés à Bruxelles, où elles entretiennent une armée de lobbyistes.

Mais ce ne sont pas eux qui contraignent l’UE à tenir ce projet : sa logique le porte tout entier, et contribue à le retirer du débat démocratique. 

Mais on aurait tort de considérer l’UE comme une instance autonome, sorte de démiurge aux caprices duquel on devrait se soumettre. Elle est investie de ce pouvoir de concrétisation du projet néolibéral d’affaiblissement de la démocratie et d’affranchissement du capitalisme par des dirigeants bien réels qui ont beau jeu ensuite de jouer les victimes. Nos politiques savent qu’il est payant électoralement d’afficher son scepticisme devant l’Union Européenne, mais ce sont bien eux, droite et socialistes compris, qui l’ont forgé et continuent de lui laisser toute latitude.

Et pour répondre à votre question, libre-échange et Union Européenne contribuent donc à retirer du débat démocratique nombre de questions essentielles. En faisant de nos dirigeants de simples exécutant d’un projet général qu’il est interdit de contester, ces deux processus conjoints contribuent à supprimer tout enjeu à leur élection et plus généralement à déposséder les citoyens de la politique.

Vous montrez que le clivage gauche droite s’est vidé progressivement de tout sens. Faut-il donner raison à Macron qui affirme que le vrai clivage repose sur progressiste et conservateurs et ouverture et repli ?  Macron n’est il pas au contraire l’un des symptômes de la crise politique et de son aggravation plus que de sa résolution ? 

Ce clivage ne s’est pas vidé de tout sens, il a été vidé de tout sens. Quand un gouvernement continue de se dire de gauche alors qu’il détruit le code du travail, oui ça contribue à brouiller les pistes. Un jeune qui aurait commencé à s’intéresser à la politique sous Hollande doit avoir bien du mal à définir les différences entre ces deux appellations. Encore hier j’entendais à propos du programme de Benoît Hamon qu’il était « très très à gauche » parce qu’il comptait donner 700€ à plein de monde : aux dernières nouvelles, la gauche ce n’était pas la charité, c’était le partage des richesses !

C’est du moins ainsi que ce clivage s’est construit tout au long du 20ème siècle, à une époque où le clivage droite-gauche faisait écho à un clivage de classe : sont de gauche ceux qui sont pour le partage des richesses et la classe ouvrière, de droite ceux qui estiment que la richesse des riches et la liberté des entrepreneurs profitent à tous. Il s’agit de deux positions intéressantes et à partir desquels il est encore possible de mener une discussion : les données du problème n’ont guère changé depuis le 19ème siècle, surtout qu’on est arrivé à une époque qui renoue presque avec le même niveau d’inégalité. La question écologique s’est ajoutée, mais elle se situe sur le même clivage : ou bien vous pensez que par des petits gestes et des entreprises plus « vertes » on va se sortir de ce bourbier climatique, et vous êtes de droite (vous croyez en la Responsabilité Individuelle, très bien), ou bien vous estimez que la collectivité doit s’organiser pour faire face à ce défi et qu’elle doit contraindre un minimum notre économie à s’adapter à cette course contre la montre, et vous êtes de gauche. Bon, si vous pensez qu’il n’y a pas de problème écologique, vous n’êtes ni de droite, ni de gauche, vous êtes aveugle ou malhonnête.

Donc ce clivage a un sens : il est une grille de lecture de notre débat politique et une façon de se situer. Ce n’est pas une frontière absolue et fixe dans le temps, les choses évoluent, bien entendu, mais il a un sens.

Mais quand tout une partie des politiques « de gauche » se mettent à faire la même chose que les politiques de droite et à tenir globalement le même discours, alors oui on n’y comprend plus rien. Et avec Thomas Amadieu on a tendance à penser qu’au point de confusion où on en est, autant trouver d’autres appellations sous peine de céder au chant des sirènes des candidats « de gauche » qui dans trois ans massacreront ce qui reste du code du travail en continuant de célébrer Jaurès et de chanter l’Internationale.

Alors quel autre clivage pouvons-nous utiliser en remplacement ? Macron en a trouvé un, très prisé des néolibéraux et autres gens de droite : « conservateurs repliés sur eux-mêmes » versus « progressistes ouverts sur le monde ». C’est bien pratique : vous pouvez contribuer à tuer des métiers et fermer des usines et être « progressiste » parce que vous aurez « ouvert sur le monde » votre économie, tandis que ces ouvriers qui n’ont pas le bon goût de voyager autant que vous vont devenir de fieffés « conservateurs » repliés sur eux-mêmes alors qu’ils devraient profiter de la mondialisation heureuse. C’est un beau lifting, qui va pouvoir permettre tout un tas de chose au nom du « progrès » et de « l’ouverture ». Bientôt, légaliser l’exil fiscal pourra se faire au nom du « progressisme » vous verrez : on ne va quand même pas être repliés sur nous-mêmes et tourner le dos aux gentils habitants des Îles Caïman quand même ?

Du coup, oui, Macron pousse la logique à l’œuvre dans notre vie politique jusqu’au bout : en détruisant le clivage droite-gauche en en amenant son nouveau clivage, il rend impossible toute discussion économique et social : ceux qui s’enchantent de la mondialisation heureuse, comme son ami Alain Minc, seront « progressistes » (alors qu’avant ils étaient tout simplement « de droite ») tandis que ceux qui luttent contre ses méfaits seront « conservateurs ». Notez le changement d’étiquette : avant la CGT pouvait dire qu’elle luttait « pour le progrès social », et avec Macron elle deviendra un syndicat « conservateur ». Le MEDEF se frotte les mains des prouesses marketing de Macron, car précisons que celui-ci pousse également à son paroxysme la logique de porosité sociale entre la grande bourgeoisie et les politiques. Lui-même rompu à l’art du pantouflage, Macron est soutenu par la génération montante du patronat français, des PDG de la French Tech londonienne qui ont participé à ses dîners de levée de fond à Patrick Drahi, patron de SFR Presse, qui lui a envoyé son meilleur lieutenant, Bernard Mourad, pour épauler sa campagne.

Face au constat que vous livrez, que préconisez-vous pour sortir de cette crise ou en atténuer ses effets ? 

Dans le livre, nous prônions des aménagements institutionnels pour limiter la force du bipartisme et permettre le renouvellement de la classe politique. Depuis, comme je le développe dans mon prochain livre, Les Candidats du Système, qui sortira le 14 mars, je suis convaincu qu’on ne résoudra pas la crise politique sans résoudre la crise sociale : tant qu’une minorité de la population sera aussi riche, et à mesure que son pouvoir croîtra, nulle démocratie ne sera possible. L’ascension fulgurante de quelqu’un d’aussi liée à la finance et au patronat qu’Emmanuel Macron montre qu’une bourgeoisie puissante parvient toujours à imposer ses vues sur le destin de notre pays, et qu’elle sait même tirer parti de cette crise politique en investissant dans un produit marketing conçu pour donner l’illusion du changement. Ce pays a besoin d’un choc d’égalité pour redonner le pouvoir aux citoyens, sinon nous sommes condamnés à revivre tous les cinq ans les mêmes désillusions.


dimanche 27 mai 2012

La victoire de François Hollande, un cadeau empoisonné ?




Il est sorti le 10 mai, soit quatre jour après l’élection de François Hollande. Pourtant, La Victoire empoisonnée d’Eric Dupin (Seuil, 2012) n’est pas un de ces quick books, écrits à la hâte en deux jours et trois nuits.

On en a l’assurance dès les toutes premières pages : il s’agit là d’un travail patient d’observation, fait de nombreuses rencontres et d’interviews, réalisées au cours d’un authentique Voyage en France, pour reprendre le titre d’un précédent ouvrage du journaliste.

Le récit, présenté de manière chronologique, débute dès le 29 août 2011, et nous invite à remonter le temps, jusqu’au tout début de la primaire socialiste. C’est donc pas moins de 9 mois de notre histoire politique récente que nous parcourons avec l’auteur, qui nous emmène du Nord au Puy de Dôme, de l’Aube à la Drôme, de la Bretagne au Val d’Oise. Chacun peut ainsi espérer croiser, au fil de ces pages, les militants et notables locaux de son bout de France natal.

Car le panel des Français présentés ici est large. On croise des militants, des syndicalistes ou des élus locaux, de gauche, de droite, du centre. On fait la connaissance de simples électeurs, dont la lucidité étonne, en même temps que le faible enthousiasme inquiète. On aborde enfin quelques personnalités politiques de premier plan, jusqu’au candidat Hollande lui-même, à l’occasion d’un déjeuner avec l’auteur qui constitue peut-être le meilleur moment du livre.

C’est une France désabusée que décrit Eric Dupin. Lui-même en vient d’ailleurs à s’y tromper. De retour de ses pérégrinations en Bretagne, où il peine parfois à rencontrer des interlocuteurs enclins à parler politique, il pronostique : « j’ai l’impression que la participation à cette élection présidentielle ne sera pas exceptionnelle ». Nous sommes nombreux à avoir formulé ce présage pessimiste, et il faut bien convenir que le taux de participation élevé, au soir du 22 avril, a surpris.  

La raison de ce sursaut ? L’antisarkozysme y est pour beaucoup. Chez les électeurs de gauche, évidemment, mais aussi chez ceux de droite, qui, à l’orée du scrutin, dissimulent mal leur pessimisme ou leurs doutes. Comme ce député UMP de l’Aube, peu convaincu par la stratégie de campagne adoptée par Sarkozy et qui déplore : « il faudrait qu’il se limite à quelques points forts au lieu de se lancer dans une sorte de course à l’échalote qui part dans tous les sens ». Le même avoue avoir été approché par des électeurs « qui lui avaient timidement demandé de conseiller à Sarkozy de ne pas se représenter pour laisser la place à François Fillon ».

A gauche, on n’est guère plus enthousiaste. On pronostique la victoire sans en concevoir de joie particulière. Un syndicaliste confie ainsi à Dupin : «  là, il ne va rien se passer. On va gagner par défaut en mai 2012 (…) on va être dans un truc à la Edgar Faure ou à la Daladier ». Déjà, pendant la « primaire citoyenne », alors qu’Hollande et Aubry se disputaient les suffrages de quelques 2 millions d’électeurs, une élue locale confiait : « François est le meilleur candidat, mais Martine serait la meilleure présidente ». Un autre, sénateur celui-là, lâche : « je n’y crois plus »…

Mais on découvre au détour de l’ouvrage que François Hollande est parfaitement conscient de tout cela. La perspicacité du candidat, que l’on constate à l’occasion du déjeuner qu’il partage avec Dupin, est frappante. Il sait notamment qu’au delà du simple fait de gagner, les conditions de l’exercice du pouvoir dépendront fortement de celles de la victoire. Hollande sait qu’une victoire dans un mouchoir de poche n’équivaut pas à une victoire franche et massive. Et qu’une élection par défaut n’offre pas les mêmes marges de manœuvre qu’une large adhésion. Le candidat affiche tout à la fois une détermination sans faille, et une prudence sagace : « à la différence de 1981, cette victoire est sans attente immense, c’est quand même un changement considérable » puis d’ajouter : « toute victoire a sa part de poison ».

Les pérégrinations d’Eric Dupin se poursuivent. On rencontre Nathalie Arthaud, Laurent Fabius, Patrick Devedjian et d’autres. On croise des partisans d’EELV, des aficionados de Marine le Pen, des militants mélenchonistes. On lit le témoigne de maires, de conseillers généraux, de parlementaires. On écoute, surtout, ces paroles d’électeurs, qu’ils soient chefs d’entreprise, ouvriers, jeunes en difficulté. Les mots prononcés sont parfois durs, parfois drôles. La spontanéité grinçante des uns nous instruit tout autant que la lucidité désenchantée des autres.

Au bout du compte, c’est une France politisée et intelligente que peint Eric Dupin, mais aussi une France échaudée et circonspecte. Une France paradoxale où l’intérêt pour la campagne le dispute au découragement, et où la passion française pour les joutes et le débat semble avoir été en partie douchée par le quinquennat calamiteux de Nicolas Sarkozy. 

Que pourra faire François Hollande de cette « victoire empoisonnée » et de ces 51,6% qui ne constituent pas, loin s’en faut, un triomphe ?

Cela dépendra de nombreux paramètres. Du contexte européen, tout d’abord. Car rien ne sera possible en France si rien n’est possible en Europe. A cet égard, mille scénarios sont envisageables. Si l’apparent isolement de la très austère chancelière allemande autorise un espoir, la situation dramatique dans laquelle se trouvent la Grèce, l’Espagne et d’autres ont tôt fait de faire refluer l’enthousiasme. 

Cela dépendra aussi de la configuration de la majorité qu’obtiendra le nouveau président aux termes des élections législatives des 10 et 17 juin. Hollande a beau souhaité « avoir une majorité solide », celle-ci ne lui est pas acquise.

Cela dépendra enfin de la capacité du chef de l’Etat à répondre aux sollicitations du réel. Eric Dupin note à juste titre une grande « plasticité » du nouvel élu. Cela se révèlera-t-il une qualité, le rendant apte au compromis, ou un défaut, le conduisant au renoncement ?

Il est évidemment trop tôt pour répondre à ces questions. Mais La victoire empoisonnée a le mérite de les poser toutes. Et de nous permettre de comprendre, surtout, dans quel contexte ces interrogations prennent place. Comment gouverne-t-on un peuple passionnément politisé, mais qui semble avoir cesser d’y croire ? Tel est l’enjeu du quinquennat qui s’ouvre.

Lire et relire : 
Présidentielle : oui, les "vrais gens" sont intelligents   CLICK 
Europe : non, François Hollande n'a pas perdu d'avance  CLACK

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mercredi 25 avril 2012

Ecoute de la (gauche) pop', François Hollande !

Par Benjamin Sire

[ Benjamin Sire est musicien, et tient le blog Wuyilu. Il est membre du collectif « Gauche populaire ». Il est aujourd'hui l'invité de l'arène nue ].



Quelques jours après le premier tour de la présidentielle, tout le monde aura noté la première place historique de François Hollande, seul challenger à avoir obtenu cette position face à un président sortant au cours de la Vème République.

Une fois dit cela, il faut regarder ailleurs et s'inquiéter un peu, non seulement d'un second tour pouvant encore échapper au PS, mais surtout, une fois de plus, du sens que revêt le score obtenu par Marine Le Pen et de l'apparition d'une nouvelle sociologie dans son électorat.

Quand plus d'un large tiers des électeurs se prononce en faveur de candidats « radicaux », de gauche comme de droite, quand aucun des deux favoris, largement portés par les médias, ne parvient à susciter de véritable élan (pas plus qu’en 2002), il convient de développer d'autres arguments que ceux qui se bornent à accuser l'UMP d'avoir labouré les terres du Front national pendant cinq ans. Reprocher au parti présidentiel ses errements idéologiques, notamment la stigmatisation de certaines populations, lorsque l’on choisit soi-même d’occulter le sujet, ne fait qu'alimenter le phénomène.

La réalité de ce que l'on appelle le « vote protestataire » n'est pas seulement affaire d'idéologie mais aussi de rapport à une certaine morale. La dénonciation de la « lépénisation des esprits », date déjà de la présidentielle de 1988 et procède d'une culpabilisation fainéante. Quant au sentiment de « coupure entre les élites et les petits » et de « perte identitaire », mieux vaudrait les comprendre au lieu de les brocarder. Il y a là autant le reflet de l'évolution de la construction européenne que du comportement de la classe politique majoritaire et des médias (voire l'explosif referendum sur le traité de Maastricht, puis sur celui sur le traité de Lisbonne, dont le résultat fut confisqué).

Dès 1988, des enquêtes[1] révèlent que, pour les sondés, « le seul but du politique est la domination, celui de  la finance, la possession et celui des médias l'éblouissement de lui-même par lui-même ». Déjà, ces études témoignent que la principale préoccupation du peuple est un fort désir de « protection ». Or, il est évident que dans les faits, si les le pouvoir financier et le pouvoir médiatique ont poursuivi leurs buts jusqu'à l'indécence, le peuple, lui, n'a cessé d'être trahi, tant la notion de protection implique celle de confiance, et cette confiance une forme de respect de la parole donnée.

Hélas, la perte du sens de la parole donnée s'est poursuivie sans relâche depuis le début des années 1990, tant à droite qu'à gauche, favorisant les réflexes du vote « extrémiste ». Celui-ci s’étend aujourd’hui bien au-delà du socle électoral naturel des partis « radicaux » et fédère un nombre croissant de citoyens de bonne volonté,  exaspérés jusqu'au dégoût par l'observation du politique, et chaque jour plus fragilisés par les conséquences de ses actions.

A gauche, sous les coups de boutoir conjugués de Rocard, de Delors et de leurs enfants, on n’a cessé d’escamoter les notions de « peuple », de « République » et de « nation », comme s’il s’agissait de gros mots malodorants. La droite, elle, s'est emparée de ces termes comme de concepts marketing utilisables à de seules fins électorales.

On l'a vu avec la « fracture sociale » de 1995, qui marque la première utilisation des thèses d’Emmanuel Todd à des fins politiques. Mais cette « fracture » est oubliée dès l'élection de Jacques Chirac. A nouveau à gauche, le renoncement de Jospin sur le cas Vilvoorde en 1997 puis l'inclinaison du parti socialiste à privilégier le sociétal par rapport au social, la minorité par rapport au peuple, le désir individuel par rapport au dessein collectif, ont fait bien des dégâts. Par la suite, la campagne diablement populaire - et non populiste - de Nicolas Sarkozy en 2007 réussira brièvement à ramener le Front National à son étiage électoral et idéologique naturel."

Il existe donc bien un « peuple » chaque fois célébré à droite puis chaque fois trahi - et comme jamais depuis 2007 . Mais à gauche, il est chaque fois ignoré. Dès lors, il ne faut pas être surpris qu’il se « venge » en se détournant de cette famille politique qui devrait pourtant être la sienne. Le retour au « peuple » est ainsi la clef et l'enjeu réel du second tour de la présidentielle.

La classe politique l'a bien compris : nous avons vu combien la droite a fait usage du concept de « peuple », s'appuyant notamment sur les travaux du géographe Christophe Guilluy[2]. Pendant ce temps, le PS, récupérait Emmanuel Todd - davantage comme un trophée que comme un outil - et tolérait de se laisser aiguillonner par la Gauche Populaire de Laurent Bouvet[3], Gaël Brustier[4] et d'autres, dont les thèses ont affleuré dans un discours du Bourget, hélas sans suite remarquable.

A l’occasion du premier tour, presque tous les candidats, de Nicolas Sarkozy à François Bayrou, en passant par Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Dupont-Aignan, Nathalie Arthaud et Philippe Poutou, se sont réclamés du peuple et, par extension, de « l'anti-système ». Pour certains, tel Sarkozy, cet exercice confinait à la schizophrénie, voire à la duplicité. Surtout, cette manœuvre a été pour la première fois éventée avant que de porter ses fruits, sauf pour la candidate du Front national, qui peut se prévaloir de n'avoir jamais été aux responsabilités. Quant au score décevant - bien qu'inespéré en début de campagne - de Jean-Luc Mélenchon il s'explique en partie par son paradoxe personnel d'ancien apparatchik socialiste soudainement reconverti en candidat « populiste ».

Les deux seuls candidats qui se sont le moins réclamés du « peuple » sont à l’évidence François Hollande et Eva Joly. Hollande a néanmoins pris soin de s'inscrire dans un discours de dignité et de rassemblement, dans lequel, la référence à la « République » demeurait omniprésente. Quant à Eva Joly, elle doit sa gifle monumentale à une campagne durant laquelle elle s'est évertuée à expliquer que tout ce qui faisait la France et sa tradition méritait d'être voué aux gémonies, cependant qu’elle délaissait presque complètement le terrain écologiste.

Cette idée de mépris ou d’ignorance du peuple par les « élites » est aujourd'hui fortement inscrite dans le code génétique de l'électeur habitué des campagnes. Dire, comme certains, que « Marine Le Pen est une enfant de Sarkozy », en considérant le seul versant idéologique du Front national, est une excuse facile, même si le discours sarkozyste a encouragé la décomplexion vis-à-vis de Marine Le Pen. Finalement, peu d’électeurs adhèrent à la totalité du marigot idéologique du FN, dans lequel surnagent des thématiques ultra-minoritaires, de celles chères aux catholiques extrémistes à celles héritées du MNR de Bruno Mégret.

En fin de compte, c’est davantage l'immense trahison dont s’est rendu coupable le Président sortant qui a nourri le vote FN. Ainsi, ce n'est certainement pas en insultant, en méprisant ses électeurs, parmi lesquels  figurent - et c'est nouveau - nombre de primo-votants, que l'on accomplira l'œuvre de réconciliation nationale qui s'impose.

Aujourd'hui, puisque les urnes en ont ainsi décidé, la confrontation sera celle de François Hollande et de Nicolas Sarkozy. Il s’agira donc de choisir entre un rassembleur, indiscutablement humaniste, bien qu’aux idées encore incertaines et un cynique, opportuniste jusqu'à la folie. Le choix en faveur du premier s'impose donc comme une évidence.

Toutefois, s'il s'agit dans un premier temps de se débarrasser du plus nuisible des Présidents de la Vème République, il faut garder ceci en mémoire : le quinquennat qui s'annonce pourrait avoir des conséquences plus graves encore que l'actuel si le candidat socialiste ne s'imposait, au-delà du simple discours, une véritable prise en considération d'un peuple dont la défiance n'attend que d'être apprivoisée.

Nous serons plusieurs à le lui rappeler tout au long des dix jours que durera encore la campagne ; quoique nous soyons déjà assurés de glisser dans l'urne un bulletin à son nom, sans l'ombre d'une hésitation.

Écoute de la (gauche) pop’ François Hollande !


[1] Etude de l'agence « Temps Public » 1988
[2] Christophe GUILLUY,  Fractures françaises, François Bourin éditeur, 2010.
[3] Laurent BOUVET, Le sens du peuple, Gallimard 2012.
[4] Gaël BRUSTIER et Jean-Philippe HUELIN, Recherche le peuple désespérément, François Bourin éditeur 2009.
                                    
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jeudi 19 avril 2012

Avec Eva Joly, nous sommes tous des Norvégiennes ménopausées.



Eva Joly, l’a encore montré hier soir lors de son ultime meeting de campagne au Cirque d’hiver : elle ose tout. Elle ose braver le ridicule en imitant, régionalisme oblige, un accent ch’ti approximatif lorsqu’elle tient meeting dans le Nord. Elle ose, elle, l’ancienne juge, dénoncer « l’instrumentalisation » de la présomption d’innocence, et s’affranchir de cette règle intangible de notre droit, pour porter des accusations lourdes à l’encontre de Nicolas Sarkozy. Elle ose arborer des lunettes qui devraient conduire Alain Afflelou directement en prison, sans même qu’on prenne la peine de s’interroger sur sa possible innocence. Surtout, hier soir, elle a osé la saillie la plus incongrue de toute la campagne présidentielle.

On connaît ses actuels démêlés judiciaires avec Marine Le Pen qu’elle a récemment qualifiée d’héritière d’un « père milliardaire par un détournement de succession ». Poursuivie en diffamation par l’héritière susdite, la candidate écologiste devrait être relaxée dans la journée.

Hier soir, l’égérie des Verts s’en prenait à nouveau à la leader frontiste. Cette dernière avait réuni ses partisans mardi soir au Zénith de Paris, et les avait harangués en ces termes : « c’est parce que vous êtes chez vous que vous avez le droit de ne plus vouloir de ces Franco-Algériens comme Mohamed Merah ! ».

Cela vaut évidemment son pesant de « points Godwins », mais la réponse de Joly bat en la matière tous les records : « nous sommes chez nous, nous, les bretons, les corses, les occitans, nous les polaks, les portos, les ritals, et les espingouins, nous les youpins, les nègres, les bougnoules, et nous…les Norvégiennes ménopausées ! » a-t-elle tonitrué.

On fait parfois grimper les sondages avec tout et n’importe quoi, sans nécessairement s’embarrasser de pudeur : les longs mois de campagne qui s’achèvent nous l’on prouvé. Les origines, les amours, les souffrances, le régime alimentaire, les déceptions, les faiblesses : tout semble bon dans le cochon. Mais faire campagne sur la ménopause, de mémoire de citoyen français, on n’avait encore jamais vu ça. Et l’on attend avec hâte qu’un candidat masculin à la présidence de la République ose faire le « coming out » de ses affres prostatiques pour faire pièce à madame Joly.

Coluche aurait peut-être pu rivaliser. On se rappelle que, candidat en 1981, il en appelait lui aussi à « nous les…. ». Nous, « les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piétons, les Arabes, les Français, les chevelus, les fous, les travestis, les anciens communistes, les abstentionnistes convaincus ». Las, il avait omis « les Norvégiennes ménopausées »…

« Les Norvégiennes ménopausées », grandes oubliées également des chants de la cavalerie d’Afrique : « c'est nous les descendants des régiments d'Afrique, les chasseurs, les spahis, les goumiers… ». Mais on sait combien Eva Joly se défie de la "militarité", notamment du 14 juillet. Chez les écologistes, rappelons-le, « c’est nous les pacifistes, les humanistes, les idéalistes ».

« Les Norvégiennes ménopausées », exclues enfin de la poésie, y compris des poèmes qui s’intitulent de façon presque prémonitoire "Le jugement des juges" : c’est nous, « ceux qu’on enferme dans le froid, sous les serrures solennelles, ceux qu’on a de bure vêtus, ceux qui s’accrochent aux barreaux, ceux qu’on jette la chaîne aux pieds dans les cachots sans soupiraux, ceux qui partent les mains liées, refusés à l’aube nouvelle, ceux qui tombent dans le matin, tout disloqués à leur poteau… ».

En même temps, citer Robert Brasillach en meeting, ça a déjà été testé. Et, si ça fait tout autant gloser que « Les Norvégiennes ménopausées », il n’est pas totalement certain que ce soit bien plus habile….

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mardi 17 avril 2012

« Je pense que Marine Le Pen restera le "troisième homme" du premier tour »

- Entretien avec Sylvain Crépon -


Sylvain Crépon est sociologue, spécialiste de l'extrême-droite
Il vient de publier "Enquête au coeur du nouveau Front national"
( voir une recension ici )


Coralie Delaume. Dans votre ouvrage « Enquête au cœur du nouveau Front national », vous interrogez de nombreux militants et cadres du FN, dont beaucoup viennent de la gauche ou du mégrétisme. Que doit-on penser de ces autres « ralliés » provenant de ce que l’on appelle « le  souverainisme » ?

Sylvain Crépon. Dans votre question vous faites référence à trois types de ralliements qu’il importe de distinguer.

Commençons par les militants issus de la gauche. Leur ralliement tient, selon moi, à des raisons essentiellement sociologiques. Lors de mon enquête à Hénin-Beaumont, j’ai rencontré beaucoup de militants frontistes qui avaient milité un temps au Parti communiste ou au Parti socialiste et qui avaient grandi au sein de familles de gauche. C’est sans doute une des choses qui m’a le plus surpris au cours de mon enquête dans cette zone déshéritée du Pas-de-Calais.

Ce sont pour la plupart des personnes issues de milieux ouvriers. Toutes ont un père ou un grand-père ayant été mineur de fond. Cette filiation avec l’univers de la mine est très importante dans la région. Elle constitue une forme de légitimité politique car elle permet d’avancer que l’on est en phase avec l’histoire économique et sociale locale, que l’on a vécu, ne serait-ce qu’indirectement, les difficultés survenues lors de la fermeture des mines qui ont affecté l’ensemble de la région.

La fermeture des mines et des usines a suscité un désenchantement politique. Aujourd’hui, le capitalisme n’est plus incarné dans un patronat local contre lequel se portaient autrefois les revendications des ouvriers. Il est devenu beaucoup plus abstrait. Les conséquences sont importantes au niveau des luttes sociales. Ainsi, beaucoup d’ouvriers ne croient plus à la  lutte des classes, aux lendemains qui chantent, bref aux valeurs véhiculées jadis par les organisations de gauche. Si vous ajoutez à cela les dérives de certaines mairies de gauche accusées de détournement de fonds publics et abus de bien sociaux, comme ce fut le cas à Hénin-Beaumont, les conséquences sont terribles auprès d’un électorat précarisé qui peut se sentir trahi par des partis censés le défendre.

Dans un tel contexte, le discours du Front national, qui tend à ethniciser la question sociale en proposant des aides pour les seuls Français, rencontre un écho certain auprès de ces perdants de la mondialisation. De ce point de vue, l’augmentation des scores du FN dans la région constitue un symptôme, pour reprendre l’expression de Pascal Perrineau, des mutations économiques, sociales et politiques qu’à connues la France ces trente dernières années.

En ce qui concerne les mégrétistes, leur ralliement tient davantage à des causes politiques. Il ne faut pas oublier que ce sont d’anciens frontistes qui ont choisi de rejoindre Mégret après la scission du  FN en 1999. Mégret voulait faire du Front national un parti susceptible d’établir des alliances avec la droite de gouvernement afin de pouvoir exercer concrètement le pouvoir. Issus du RPR ou de l’UDF, lui et son équipe avaient commencé à organiser le FN dans ce sens. Partisan d’une ligne républicaine, Mégret se démarquait des provocations de Jean-Marie Le Pen qui, en diabolisant et marginalisant le parti, empêchaient sa stratégie d’alliance. En quittant le Front national, Mégret a emmené avec lui plus de la moitié des cadres et militants qui ont manqué cruellement à Le Pen par la suite.

Or lorsqu’à l’automne 2002 Marine Le Pen lance la structure « Générations Le Pen », elle a pour objectif de remédier à la marginalité du FN qui, bien que présent au second tour de la présidentielle quelques mois auparavant, a suscité un élan de rejet sans précédent de la part de l’opinion publique et reconduit Chirac au pouvoir avec un score soviétique. La fille du chef décide dès lors ni plus ni moins de reprendre la stratégie de Mégret. Celle-ci tient en deux mots : « dédiabolisation » et « crédibilité ». Dans cette optique, les anciens mégrétistes revenus dans le giron frontiste lui ont été d’une aide précieuse. Les premiers, Steeve Briois et Bruno Bilde la rejoignent dès 2001. D’autres, à l’instar de Nicolas Bay, la rejoindront vers la fin des années 2000.

Et pour ceux qui se réclament du « souverainisme » ou du « chevènementisme » tels Florian Philippot ou Paul-Marie Coûteaux ?

Ces nouveaux ralliés, P.-M. Coûteaux, F. Philippot mais aussi Gilbert Collard ou l’ancien chevènementiste Bertrand Dutheil de la Rochère participent à cette entreprise de « normalisation ». Outre leur compétence supposée tendant à montrer que le FN est un parti suffisamment armé pour exercer le pouvoir, ils confortent la volonté de la nouvelle présidente de montrer que son parti s’est définitivement détourné du côté sulfureux de Jean-Marie Le Pen, en attirant des personnalités extérieures à la mouvance de l’extrême droite. Bien qu’emblématiques, ces ralliements restent pour autant très limités à ce jour et se comptent sur les doigts d’une main.

Votre enquête vous a permis de constater une « républicanisation » du discours du FN, dont vous pointez les limites. Cette nouvelle doxa vous semble-elle relever simplement de la posture ? Ne peut-on envisager, à l’inverse, qu’une mutation en profondeur soit en cours au Front national ?

C’est une question compliquée. Sur la base de la quarantaine d’entretiens réalisés, lors de mon enquête, auprès de cadres et militants, j’ai pu constater que les valeurs républicaines sont désormais de mise au FN. Plus personne ne se permet de les remettre ouvertement en question. On se doute, bien sûr, que certains cadres historiques ne se reconnaissent que très modérément dans ces valeurs. Mais ils font désormais profil bas. Tout le monde a désormais bien compris que les valeurs républicaines constituent aujourd’hui un élément indépassable pour qui prétend exercer le pouvoir.

Concernant les militants frontistes de base, mon sentiment est que beaucoup sont sincères lorsqu’ils mettent en avant leur attachement aux fondements républicains. Seulement ils ignorent que la pierre angulaire de l’idéologie nationaliste de leur parti s’inscrit en totale contradiction avec ces principes.

Quels sont les aspects du discours frontiste où se révèle le mieux cette contradiction ?

Je pense notamment à la volonté de revenir sur le principe du droit du sol pour lui substituer le droit du sang. Bien que des responsables frontistes de premier plan clament qu’un Noir ou un Musulman puisse être (ou devenir) Français, ils affirment dans le même temps que certaines populations sont « inassimilables » car porteuses d’une culture non seulement incompatible avec notre culture chrétienne et européenne, mais également avec nos principes démocratiques et libéraux. Ainsi certains étrangers, européens pour l’essentiel, seraient compatibles avec nos mœurs et coutumes, tandis que d’autres ne le seraient pas. A ces derniers, il conviendrait donc barrer l’accès à la nationalité française. Louis Aliot prétend même vouloir établir une nationalité à point, sur le modèle du permis de conduire, en évaluant le degré d’assimilation des enfants d’immigrés nés en France.

Ce principe du droit du sang comme fondement exclusif de la nationalité contredit les fondements universalistes de la citoyenneté républicaine établie en deçà de toute appartenance culturelle ou religieuse. De ce point de vue, la « préférence nationale », récemment rebaptisée « priorité nationale », et qui s’appliquerait sur cette base « ethnique » s’avérerait anticonstitutionnelle. Le républicanisme du FN devient de la sorte contradictoire avec les fondements de la République française.

Si les responsables du parti ne peuvent ignorer cette contradiction, beaucoup de militants ne la perçoivent qu’imparfaitement. Les discours récents du gouvernement Sarkozy tendant à mettre à l’index certaines populations, voire à hiérarchiser les civilisations ne peuvent à mon sens que participer à cet effet d’abrasion des valeurs républicaines dans les consciences et donc à légitimer les idées frontistes.

Justement, le Front national, via sa quête de crédibilité, ne risque-t-il pas de se banaliser ? En courant après la « dédiabolisation », ne perd-il pas, paradoxalement, une partie de l’attrait qu’il exerce ?

Marine Le Pen est en train de se rendre compte des limites de sa stratégie de normalisation. Comment peut-on prétendre être un parti « antisystème » tout en s’évertuant à montrer, à travers la dédiabolisation et un discours qui se veut gestionnaire, que le FN serait devenu un parti comme les autres ? La contradiction est trop patente.

C’est sans doute pourquoi le discours de Marine Le Pen est devenu inaudible dans l’opinion ces derniers mois et qu’elle a connu un trou d’air dans les sondages. Elle revient d’ailleurs, dans la dernière ligne droite, vers les fondamentaux de son parti, tel l’immigration ou l’insécurité, tout en clamant haut et fort que le FN est le seul parti véritablement « antisystème » dans le champ politique.

Cela montre qu’en dehors de la logique protestataire qui le cantonne à une éternelle et stérile opposition, il n’est que peu d’espace électoralement fertile pour un parti comme le Front national. A moins de renoncer à sa spécificité idéologique pour pouvoir faire des alliances électorales avec la droite. Mais alors, il risquerait de se faire dévorer par une UMP qui hésite quant à elle de moins en moins à braconner sur ses terres.

Son salut passe peut-être par une représentation à l’Assemblée nationale, via un mode de scrutin proportionnel ? Cela lui offrirait la possibilité de peser véritablement dans les débats à l’échelle nationale et lui permettrait d’attirer, par l’appât de sièges de députés, les personnes compétentes qui lui font cruellement défaut. Pour autant, je doute là encore que cela soit suffisant pour atteindre le but ultime des véritables partis de gouvernement : l’exercice du pouvoir.

Entre la droitisation du discours de Nicolas Sarkozy et une abstention qui se profile relativement forte le 22 avril, à quoi doit-on imputer le relatif échec d’une Marine Le Pen, partie en campagne tambour battant, mais qui désormais, marque le pas ?

Gardons-nous d’abord de tout pronostic hâtif. Je ne serais pas surpris qu’elle fasse un score supérieur à ce que lui prédisent les sondages et je pense que Marine Le Pen restera le « troisième homme » du premier tour de scrutin, même si elle ne rééditera pas l’exploit de son père de figurer au second tour. Un score oscillant entre 15% et 20% ne serait pas, selon moi, un échec.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu’il s’agit là de sa première campagne et que son équipe reste relativement peu expérimentée. Bien qu’elle ait péroré à un moment qu’elle serait au second tour face à la gauche, elle sait que sa stratégie se situe sur les moyen et long termes. En dépassant les 15%, voire en parvenant à arracher un siège de député en juin - ce qui est loin d’être utopique - elle gagnera en légitimité et en visibilité.

Tout dépendra par la suite du résultat du second tour. Si jamais Nicolas Sarkozy n’est pas réélu, elle peut alors espérer capter une partie de l’électorat de droite déboussolé par l’arrivée de la gauche au pouvoir. Souvenons-nous que c’est dans ces conditions que le Front national de son père avait émergé électoralement dans les années 1980.

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