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mardi 19 mai 2015

Grèce : les réparations allemandes, une histoire qui vient de loin

 
 




- Billet invité -

Par Olivier Delorme


Olivier Delorme est écrivain et historien. Passionné par la Grèce, il est l'auteur de La Grèce et les Balkans: du Ve siècle à nos jours (en Folio Gallimard, 2013, trois tomes), qui fait aujourd'hui référence. Une interview qu'il avait accepté de donner à L'arène nue à l'occasion de l'arrivée au pouvoir de Syriza en Grèce est disponible ici.
 
Il nous livre aujourd'hui cette brillante synthèse des moments forts de l'histoire grecque, qui nous permet de comprendre d'où vient la récente polémique relative aux "réparations de guerre allemandes". Une polémique que certains en France jugent anachronique, mais qui pourtant fait réfléchir.... en Allemagne. Le président de la République fédérale, Joachim Gauck, s'est en effet prononcé récemment en faveur du versement de réparations à Athènes.
 
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Une décennie de conflits (1912-1922)

Pour la Grèce, le cycle ouvert par les succès des guerres balkaniques en 1912 s’est achevé en 1922 par la Grande Catastrophe : l’arrivée dans ce petit pays pauvre (4,7 millions d’habitants) d’1,5 million de réfugiés, souvent démunis de tout, chassés « à chaud » de la République turque en gestation ou « échangés » en vertu du traité de Lausanne (24 juillet 1923). Dans cette catastrophe, l’autoritaire roi Constantin Ier, un Glücksburg beau-frère du Kaiser, attaché à une neutralité très pro-allemande lors du premier conflit mondial, déposé par une intervention militaire de l’Entente en 1917 puis restauré par un plébiscite truqué en 1920, a joué les premiers rôles. Même si c’est le Premier ministre démocrate et modernisateur Vénizélos, renvoyé deux fois en 1915 parce qu’il voulait ranger son pays au côté de l’Entente, qui a engagé le processus en obtenant des concessions territoriales en Asie Mineure lors de la conférence de Paris, puis un mandat de maintien de l’ordre en Anatolie contre la révolte nationaliste de Kemal.
 
La société grecque sort durablement déstabilisée de cette décennie de conflits. D’autant que tous les pays d’Europe du Sud-Est seront bientôt frappés avec une particulière violence par la crise de 1929. Si bien que, de coups d’État en troubles sociaux, la République établie en 1924 laisse place à une monarchie qui, à peine rétablie, se transforme, le 4 août 1936, en une dictature inspirée du fascisme italien, dirigée par le général Métaxas, sous l’autorité du roi Georges II.
  

La Deuxième guerre mondiale

Or, malgré cette proximité idéologique et les accords de clearing qui ont fait de Berlin un partenaire essentiel d’Athènes (1), Mussolini attaque la Grèce le 20 octobre 1940. Hostile à toute turbulence balkanique alors qu’il prépare l’attaque de l’URSS, Hitler le lui a pourtant interdit, le 4, au Brenner. Mais le Duce, dépité d’avoir trop peu obtenu de la France, humilié de n’avoir pas été prévenu de l’entrée des Allemands en Roumanie et convaincu que l’invasion de la Grèce sera une promenade militaire, a décidé de passer outre. 
 
Métaxas

Métaxas repousse l’ultimatum italien. Mais espérant qu’Hitler arrête Mussolini et craignant de l’indisposer, il n’accepte qu’avec retard l’aide militaire britannique. Son « Όχι » (Non) n’en provoque pas moins un enthousiasme patriotique auquel participe jusqu’au Parti communiste (KKE), persécuté la veille encore. Ainsi son secrétaire général, de sa prison et malgré le Pacte germano-soviétique, appelle-t-il ses camarades à combattre « sans réserve » dans la guerre conduite « pour la liberté, l’honneur, notre indépendance nationale »… par Métaxas.
 
Bien qu’inférieure en nombre et plus encore en matériel, l’armée hellénique repousse l’attaque lancée depuis l’Albanie (occupée par l’Italie en avril 1939) – première victoire d’un pays agressé par l’Axe – jusqu’à plus de 50 km au nord de la frontière. Mais du même coup, elle contraint Hitler à sauver son allié de l’humiliation. Les troupes allemandes stationnées en Bulgarie pénètrent en Grèce le 6 avril 1941. La Yougoslavie, où un coup d’État renverse le régent qui avait cédé aux pressions allemandes, est écrasée en quelques jours. Les nazis tournent alors la Ligne Métaxas, inspirée par la Ligne Maginot, qui ne couvrait que la frontière bulgare ; partout, et notamment aux Thermopyles, ils se heurtent à une résistance acharnée. Mais la coordination entre Grecs et Britanniques est mauvaise, les Allemands disposent de la maîtrise du ciel, de la supériorité matérielle… et de quelques amitiés à l’état-major grec.
 
Le 18 avril, le successeur de Métaxas (mort de maladie en janvier) se suicide faute de pouvoir obtenir du roi les décisions qu’il juge nécessaires. Puis le 21, le général Tsolakoglou, hostile à la guerre dès le début, capitule en Macédoine occidentale ; il deviendra le chef du premier gouvernement de collaboration. Le 27, la croix gammée flotte sur l’Acropole. Le roi, son Premier ministre Tsoudéros - un libéral contraint de maintenir à leur poste les hommes de Métaxas - les soldats britanniques et grecs qui l’ont pu se sont repliés en Crète. Les premiers actes de résistance, très nombreux, consistent à faire évader ceux qui n’ont pu partir. Tandis que Hitler – décision sans équivalent – rend hommage à la combativité des Grecs en libérant leurs prisonniers de guerre… dont beaucoup constitueront les premiers maquis.
 
Du 20 au 30 mai, les parachutistes allemands s’emparent de la Crète. Mais la défense de l’île, à laquelle participe la population, est si meurtrière que le commandement allemand renoncera aux opérations aéroportées d’envergure, à commencer par celle qui devait viser Malte. Surtout, la ténacité des Grecs, en différant l’attaque de l’URSS, empêchera les Allemands d’arriver devant Moscou avant l’hiver, tandis que les 300 pilotes et 370 appareils perdus en Crète manqueront cruellement pour ravitailler Stalingrad.


L'énergique Résistance grecque

La contribution de la Grèce à la victoire est donc loin d’être négligeable. D’autant que la Résistance y est immédiate : dès l’arrivée des nazis sur l’Acropole, l’evzone qui avait la garde du drapeau grec s’en enveloppe et se jette dans le vide ; puis le 30 mai, deux étudiants, Manolis Glézos et Lakis Sandas, en arrachent le drapeau nazi. En ville, les manifestations populaires contre les occupants se multiplieront, contraignant par exemple les nazis, cas unique, à renoncer au Service du travail obligatoire. Quant aux maquis, dès la fin de 1942, ils coupent la ligne d’approvisionnement de l’Afrikakorps qui passe par le chemin de fer de Thessalonique au Pirée, au moment où Rommel tente de stopper les Alliés devant El-Agheila. Ils contrôlent aussi des régions montagneuses où Italiens et Allemands n’osent plus s’aventurer et où la population expérimente des formes inédites d’autogouvernement.
 
La répression est d’autant plus sauvage : après la Pologne et l’URSS, la Grèce connaîtra les pertes humaines (8 % à 9 % de la population ; 1,5 % en France) et matérielles les plus considérables en Europe. En outre, la perturbation des circuits économiques par le partage du territoire entre trois occupants – allemand, italien, bulgare – et la mise en coupe réglée du pays déclenchent, à l’hiver 1941-1942, une famine, sans équivalent durant cette guerre, qui tuera entre 250 000 et 300 000 des 7,36 millions de Grecs.
 
Dans le même temps, Churchill crée les conditions d’une autre tragédie en voulant imposer, à la Libération, le retour d’un roi discrédité par son rôle à la tête du régime Métaxas. En Égypte, il préserve ainsi les cadres de la dictature et recourt à la force contre les démocrates et communistes des brigades grecques libres, qui exigent leur mise à l’écart. Et en Grèce, les agents britanniques favorisent par l’argent et les armes les mouvements qui, bon gré mal gré, acceptent de se rallier au roi, contre l’EAM/ELAS (Front national de libération/Armée populaire grecque de libération), de très loin le plus important et le seul présent sur tout le territoire, organisé autour du KKE mais qui regroupe bien au-delà, jusqu’au centre-droit républicain et à certains secteurs de l’Église. Si bien que la concurrence attisée par les Anglais tourne de à l’affrontement. D’autant que, après l’armistice signé par le gouvernement Badoglio le 3 septembre 1943, l’ELAS s’empare de nombreux dépôts d’armes des troupes italiennes en pleine débandade.
 
La dernière année d’occupation sera particulièrement terrible. Victimes de la famine comme les autres Grecs, soumis aux travaux forcés et aux violences, les juifs de Thessalonique (80 % des juifs de Grèce) qui n’ont pu rallier les maquis sont déportés entre mars et août 1943 : plus de 75 % des 48 974 juifs de Grèce du Nord sont gazés à Auschwitz dès leur arrivée, et une centaine sont affectés au Sonderkommando. La révolte d’octobre 1944, qui fait sauter un crématoire, leur doit beaucoup et les derniers mourront en chantant l’hymne national hellénique. Ailleurs en Grèce, à Athènes notamment, les juifs bénéficieront  souvent d’une aide efficace de l’EAM, de l’Église et de la population.

Une occupation particulièrement meurtrière
 
La terreur se déchaîne également à la périphérie des bastions des maquis. Wehrmacht et SS y brûlent les récoltes, tuent le bétail, empoisonnent les puits. 2300 otages sont exécutés dans le seul Péloponnèse de novembre 1943 à juillet 1944 ; d’autres sont encagés en tête des trains afin de dissuader les saboteurs. Les Allemands multiplient les « Oradour » : 700 habitants de Kalavryta, à l’est de Patras, sont massacrés en décembre 1943 ; Komeno de l’autre côté du Golfe de Corinthe, Klissoura en Macédoine, Distomo, non loin de Delphes, sont d’autres localités martyres. Dans ce dernier cas, le carnage dure trois jours, le pope est décapité, les hommes sont torturés, pendus ou abattus, les femmes violées, on leur coupe les seins ou leur ouvre le ventre, des enfants sont éviscérés… Au total, près de 900 villages seront rasés et 500 autres en grande partie détruits.

Les armateurs au secours d'un pays ruiné

À Athènes et au Pirée, les Allemands et leurs supplétifs grecs bouclent périodiquement les quartiers populaires. Durant ces bloka, les maisons sont pillées et la population rassemblée sur une place où les suspects, désignés par des délateurs cagoulés, sont souvent torturés en public, avant d’être envoyés au camp de concentration d’Haïdari, pendus ou fusillés sur place, comme les 200 habitants de Kaisariani, le « petit Stalingrad » (1er mai 1944), auxquels le Premier ministre Tsipras est allé rendre hommage le jour de sa prise de fonction le 26 janvier 2015.

 

Les conséquences de cette terreur sont multiples : en 1945, la production agricole a chuté de plus de 50 % par rapport à 1939 et la moitié des ouvriers et paysans est au chômage ; l’extrême pauvreté, la faim et la maladie règnent un peu partout ; 65 % des véhicules à moteur, 95 % du matériel roulant des chemins de fer, 70 % des ponts et plus de 50 % du réseau routier sont détruits ou inutilisables ; la circulation monétaire est passée de 24 millions à 68 milliards de drachmes de 1941 à 1944, et le litre d’huile de 50 à 400 000. À la Libération, dans ce pays ravagé, l’armement maritime est la seule activité qui peut repartir rapidement et faire rentrer des devises, raison pour laquelle elle est alors défiscalisée. Nombre d’armateurs ont en effet mis leur flotte au service des alliés et reçoivent, pour compenser leurs pertes, des liberty ships américains ainsi que des navires italiens. Car, contrairement à l’Allemagne, l’Italie et la Bulgarie payent alors des dommages de guerre à la Grèce.

Une Libération sous patronage Britannique 

Cette Libération est en outre pleine de désillusions. Les 9-10 octobre 1944, lors d’une rencontre à Moscou, Churchill et Staline scellent un « accord des pourcentages » qui donne à la Grande-Bretagne (en accord avec les États-Unis) 90 % d’influence en Grèce, contre 10 % à l’URSS. Le 14, les Britanniques défilent dans Athènes sous les acclamations de la foule. Pourtant, le général anglais Scobie va se comporter davantage en gouverneur de colonie qu’en libérateur. Il s’oppose à l’amalgame des résistants dans l’armée régulière (réalisé alors en France par de Gaulle) que réclament les quelques ministres que Churchill a concédés à l’EAM après avoir longtemps bloqué la formation d’un gouvernement d’union nationale. Pire, Scobie ne désarme pas les supplétifs des nazis qui tuent 100 à 200 manifestants pacifiques en plein centre d’Athènes, les 3 et 4 décembre, puis il s’en prend à l’EAM plutôt qu’aux assassins.
 
Incapable de se faire entendre pacifiquement, l’EAM tente alors d’établir un rapport de force par l’insurrection : le 12, les Anglo-gouvernementaux ne contrôlent plus que quelques km2 dans Athènes et les installations portuaires du Pirée. Mais Churchill (scandalisant Roosevelt) envoie des renforts et fait mitrailler par la RAF les quartiers victimes des bloka allemands quelques semaines plus tôt. Et la direction de l’EAM renonçant à engager l’essentiel de ses forces – elle n’a jamais eu pour but que d’être associée au pouvoir, pas de s’en emparer –, le rapport de force s’inverse : le 12 février 1945 (la conférence de Yalta s’est terminée le 11), elle accepte de désarmer l’ELAS.
 
Or, les engagements obtenus en échange ne seront jamais tenus. Au contraire, le gouvernement sous tutelle anglaise organise une terreur blanche dont les ex-collaborateurs des nazis sont le bras armé et les anciens résistants la cible ; ces derniers s’organisent en groupes d’autodéfense : la logique de guerre civile est en place. Jugeant impossible la tenue d’un scrutin équitable, le très stalinien secrétaire général du KKE Zachariadis, rentré depuis peu de Dachau, impose le boycottage des élections législatives du 31 mars 1946. Massivement truquées, celles-ci seront suivies d’un plébiscite (1er septembre) sur le retour du roi qui le sera tout autant. Les libertés individuelles et publiques sont restreintes, la terreur s’amplifie et, en réponse, l’Armée démocratique (AD) de Grèce est créée le 28 octobre 1946.
 
Sous le commandement d’un ancien résistant, Markos Vafiadis, l’AD remporte d’importants succès, mais si Staline trouve intérêt à ce que Yougoslaves et Bulgares l’aident, il n’a nulle intention de remettre en cause son accord avec Churchill : gêner les Occidentaux, oui ; risquer un conflit avec eux pour la Grèce, non. D’autant que les Anglais cèdent la place aux Américains, qui dotent l’armée royaliste de conseillers et de puissants moyens. Zachariadis ne comprend pas la situation. Il impose des choix stratégiques désastreux, puis prend le parti de Staline contre Tito – alors que ce dernier fournit l’aide matérielle la plus importante à l’AD.
 
Le terrible bilan de la guerre civile grecque
 
La guerre civile prend officiellement fin en 1949 ; elle ne se termine véritablement qu’avec la chute de la dictature des Colonels en 1974 (c’est alors seulement qu’est abrogée la loi d’exception du 27 décembre 1947 interdisant l’EAM et le KKE). Ce conflit a fait au moins 150 000 morts et les exécutions se poursuivent jusqu’en mai 1955. 70 000 à 100 000 (ou plus) anciens résistants, conscrits ou citoyens soupçonnés d’être de gauche ont été déportés dans les camps de concentration des îles où les violences, la torture, les exécutions sommaires sont quotidiennes. 900 000 paysans suspects de sympathies pour la rébellion ont été déplacés vers des banlieues privées de tout équipement, 1000 villages supplémentaires ont été détruits. 80 000 à 100 000 Grecs ont choisi l’exil vers les pays socialistes. Déchéance de nationalité, confiscation des biens, révocation de fonctionnaires, suppression des droits syndicaux, institution d’un certificat de civisme indispensable pour obtenir un emploi, une patente, un permis de chasse… et que la police peut refuser de manière discrétionnaire, complètent le tableau d’un régime qui n’a guère plus que les apparences d’une monarchie parlementaire. Il s’agit en réalité, comme le montre l’assassinat du député Lambrakis en 1963 (l’affaire « Z » du livre de Vassilis Vassilikos et du film de Costa Gavras), d’un État autoritaire dominé par des forces extraconstitutionnelles – l’armée, l’appareil de sécurité, le palais et notamment la reine Frédérika, petite-fille du Kaiser (2) et pasionaria de la réaction. Et le très partiel processus de démocratisation amorcé en 1955 est interrompu par le coup d’État des Colonels d’avril 1967.
 
Les États-Unis privilégient l'Allemagne par rapport à la Grèce
 
Tous les gouvernements grecs de l’après-guerre sont donc sous l’étroite surveillance des États-Unis, et c’est en réaction à la situation en Grèce et en Turquie que le président américain Truman énonce, le 12 mars 1947, sa nouvelle doctrine de politique étrangère, en application de laquelle est mis en œuvre le Plan Marshall. Mais en Grèce, à cause de la guerre civile, cette aide sera dirigée à 60 % vers l’armée. Or, si la conférence de Paris évalue le montant des dommages de guerre dus à la Grèce par l’Allemagne à 7,2 milliards de dollars, la nouvelle politique américaine va privilégier le redressement de la RFA. Ainsi les accords de Londres du 27 février 1953 consistent-ils, selon l’expression de l’historien de l’économie allemand Albrecht Ritschl (3), en un défaut de paiement organisé par Washington, sur lequel se fonda le « miracle économique » allemand. L’Allemagne voit alors ses différentes dettes réduites (entre 45 % et 60 %), bénéficie d’un moratoire de cinq ans et d’un rééchelonnement de long terme pour le paiement du solde, les annuités étant limitées à 5 % du revenu de ses exportations. Enfin, le règlement des réparations se trouve renvoyé à la conclusion d’un traité de paix avec les Alliés, lui-même conditionné à la réunification.
 
De surcroît, dans une Grèce qui connaît un important exode rural et une industrialisation insuffisante pour l’absorber, l’émigration est une indispensable soupape aux tensions sociales et politiques internes. Plus d’un million d’hommes (à peu près l’accroissement naturel) quittent la Grèce entre 1950 et 1970, dont 80 % pour l’Allemagne, leurs transferts financiers fournissant une des principales rentrées en devises. Maintenir le statu quo politique et social interne supposait donc de ne pas fâcher Bonn, qui trouvait avantage à cette main-d’œuvre à bas coût : après le putsch des Colonels, l’ambassadeur de RFA sera ainsi le premier Européen à demander audience au nouveau ministre des Affaires étrangères. Au total, l’Allemagne n’aura versé à la Grèce que 115 millions de Deutsche Marks (moins de 60 millions d’euros) en 1960, destinés aux seules victimes de persécutions raciales.

Quand la crise européenne fait resurgir brutalement la question des réparations

La question des réparations ne sera de nouveau soulevée qu’en 1996, par le ministre des Affaires étrangères socialiste Pangalos. Mais c’est la crise de 2008-2009 qui la relance véritablement. En effet, l’intransigeance allemande vis-à-vis de la Grèce aboutit alors à un conditionnement de « l’aide » européenne qui porte atteinte aux droits du Parlement, à la Constitution, à l’État de droit, et aboutit à une précarisation/paupérisation de masse ainsi qu’à une crise humanitaire, sans résultat économique probant. Elle ravive aussi le souvenir de l’Occupation et de la famine, diffusant du même coup dans l’opinion l’idée que si l’Allemagne refuse toute remise de dette à la Grèce, la Grèce se trouve justifiée à réclamer à l’Allemagne le paiement de la dette de guerre jamais payée. Ce sentiment est d’autant plus fort que nombre d’organes de presse et de politiciens allemands justifient alors l’intransigeance allemande par des stéréotypes essentialisants – pour ne pas dire racistes : le Grec fainéant, voleur, fraudeur, menteur – et des propositions – vendre des îles, l’Acropole… – qui choquent profondément le sentiment patriotique des Grecs. Sans compter que la revendication grecque est portée par Manolis Glézos, 93 ans, qui décrocha la croix gammées de l’Acropole en mai 1941, avant d’être plusieurs fois condamné à mort pendant la guerre civile, déporté, puis de devenir député, de participer à la fondation de Syriza, de figurer au premier rang des manifestations contre la politique européenne et d’être élu député européen en 2014.
 
Si bien que le gouvernement Samaras (conservateurs/socialistes, 2012-2014) a été contraint de faire mine de s’intéresser au dossier, 70 % des Grecs considérant que l’Allemagne devait payer les réparations puisque les Accords de Londres en renvoyaient le règlement après le traité de paix entre l’Allemagne réunifiée et les Alliés, effectivement signé en 1990. Mais lors de la réunification et précisément pour repousser toute éventuelle demande, le chancelier Helmut Kohl avait obtenu que le traité de Moscou, dit « quatre plus deux (4) » (12 septembre 1990), n’apparaisse par formellement comme traité de paix, argumentation qu’on peut trouver spécieuse en ce qu’elle permet à l’Allemagne, sous couvert d’une argutie juridique, d’échapper à ses engagements dont l’Italie, la Bulgarie ou la Hongrie ont dû pour leur part s’acquitter.
 
Rappelons en outre que les litiges liés à la deuxième guerre mondiale ne peuvent être considérés éteints du seul fait du temps. En 1998, les banques suisses rendent aux héritiers de victimes des persécutions raciales les fonds gelés depuis la guerre. Et en 2014, la France crée, à la suite d’un accord avec les États-Unis, un fonds d’indemnisation des héritiers de personnes étrangères transportées vers les camps d’extermination par la SNCF. En 1990, l’Allemagne elle-même institue des fondations de réconciliation destinées à indemniser des victimes polonaises, russes, biélorusses, ukrainiennes ; et en 2000, l’État et 17 grandes entreprises allemandes financent un fonds destiné à indemniser des victimes du travail forcé.
 
Rappelons enfin que la Convention IV de La Haye (1907) reconnaît le droit de poursuivre un État afin d’en obtenir réparation. C’est sur cette base que des descendants de victimes des massacres nazis – notamment celui de Distomo – ont attaqué l’Allemagne et que des tribunaux grecs l’ont condamnée à verser des indemnisations. Ce qu’a confirmé la Cour suprême (2000), autorisant le gouvernement d’Athènes à saisir des avoirs allemands dans le pays en cas de défaut.
 
Les pressions allemandes se feront intenses sur le gouvernement du socialiste Simitis pour écarter cette éventualité, à l’approche du Conseil européen de Feira (juin 2000) qui doit qualifier ou non la Grèce (5) pour le passage à l’euro. Le gouvernement grec renonce aux saisies après avoir levé aussi son veto à la candidature turque à l’UE ; la Grèce sera qualifiée à Feira. Les plaignants grecs obtiendront également gain de cause devant la Cour de cassation italienne, dont la jurisprudence affirme la compétence universelle en cas d’atteintes graves aux droits humains et au droit humanitaire, mais le recours de l’Allemagne contre l’Italie devant la Cour internationale de Justice aboutit, en février 2012, à faire prévaloir l’immunité de juridiction sur le droit des victimes – ce que contestent nombre d’ONG, dont Amnesty International.

Où en sommes nous ?

L’arrivée au pouvoir de la coalition Syriza/Grecs indépendants relance également ce dossier, le ministre de la Justice, Nikos Paraskevopoulos, évoquant au Parlement, en mars 2015, l’application de l’arrêt de la Cour suprême en 2000 – et donc la saisie.
 
Reste un troisième volet du litige : en 1941, l’Allemagne a procédé à un emprunt forcé auprès de la Banque de Grèce, pour un montant de 476 millions de Reichsmarks, afin de couvrir les frais d’occupation du pays ainsi que l’approvisionnement de l’Afrikakorps. Et l’on ne voit pas pourquoi cet emprunt, non visé par les Accords de Londres, ne devrait pas être remboursé.
 
Dès lors la question se pose d’évaluer ce que représentent en euros 2015 les montants en Reichsmarks 1941 pour l’emprunt forcé et en dollars 1947 pour les réparations. La somme généralement avancée était de 162 milliards qui devraient être affectés d’un taux d’intérêt annuel minimal (3 % par exemple). Un rapport sur le chiffrage global, commandé par le gouvernement conservateurs/socialistes et rendu au début 2015, a été tenu secret. Le vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de ce gouvernement, Évanghélos Vénizélos, par ailleurs président du parti socialiste panhellénique (PASOK), a parlé de sommes colossales et le chiffre évoqué alors dans la presse s’élevait à 311 milliards d’euros – l’économiste Jacques Delpla (6) l’a pour sa part estimé, en 2011, « au moins » à 575 milliards. Enfin, devant la commission d’audit de la dette du Parlement grec, le 6 avril 2015, Dimitris Mardas, vice-ministre des Finances, chiffrait la totalité des dommages dus par l’Allemagne à 278,7 milliards d’euros (dont 10,3 milliards au titre du prêt forcé), alors que la dette grecque se montait à 220 milliards en 2006, 321,7 milliards aujourd’hui et que l’Allemagne en détient 72 milliards. 

Quant à l’Allemagne, si Die Linke et les Verts ont reconnu depuis longtemps l’existence d’un problème à régler par la négociation, le gouvernement continue à le nier. Pourtant, lors d’un débat au Bundestag en mars 2015, Thomas Oppermann, président du groupe SPD, a déclaré que « les crimes des nazis n’ont pas de date d’expiration », manifestant ainsi que le SPD, membre de la coalition, était désormais lui aussi favorable à l’ouverture de discussions sur la question. Puis ce fut le tour de l’ex-chancelier Helmut Schmidt. Déjà en 2011, celui-ci avait mis en garde ses compatriotes contre une politique égoïste (« Nos excédents sont en réalité les déficits des autres. Nos créances sont leurs dettes. ») risquant de réveiller « le sentiment latent de méfiance » généré en Europe par « notre histoire monstrueuse et unique (7) ». Le 29 avril 2015, sur la chaîne de télévision ARD, il ajoute que « la position actuelle du gouvernement allemand ne pourra être maintenue longtemps », celle-ci consistant à considérer comme définitif le règlement d’une question bilatérale auquel la participation et l’assentiment de la partie grecque n’ont jamais été sollicités. Enfin, c’est le président fédéral, Joachim Gauck, qui, dans un entretien du 2 mai 2015 à la Süddeutsche Zeitung, déclare : « Nous ne sommes pas seulement des gens qui vivons aujourd’hui, à cette époque, nous sommes aussi les descendants de ceux qui ont laissé derrière eux un sillage de destruction en Europe pendant la seconde guerre mondiale, en Grèce entre autres. (…) Pour un pays conscient de son histoire comme le nôtre, il est juste d’envisager la possibilité qu’il puisse y avoir des réparations. »
 
Joachim Gauck, président de l'Allemagne

 
(1) Entre 1929 et 1938, la part de l’Allemagne dans les importations de la Grèce passe de 9,4 % à 29 % et de 23,2 % à 38,6 % dans ses exportations, tandis que Goebbels, Goering ou le docteur Schacht, ministre des Finances du Reich, viennent dispenser leurs conseils à Athènes.

(2) Frédérika (1917-1981), princesse de Hanovre et duchesse de Brunswick, a été chef d’équipe des Bund Deutscher Mädel, avant que la participation à ces jeunesses hitlériennes au féminin ne fût obligatoire. Elle rencontre le prince héritier Paul lors des Jeux Olympiques de Berlin et l’épouse en 1938. Durant la guerre, son entêtement à écrire à ses frères, hauts gradés dans la SS, convainc Churchill de l’éloigner en Afrique du Sud. Durant la guerre civile elle devient l’égérie des ultras lors de ses visites au front, assure les relations publiques de la répression en Occident, règne sur les « Villes enfantines » où orphelins et enfants enlevés aux familles suspectes sont rééduqués, fait le voyage de Samos pour assister à l’exécution de « bandits » communistes en 1949. Dans un pays ruiné, elle invite tout le Gotha à une fastueuse croisière sur le yacht royal Agamemnon en 1953 (« La croisière du sang bleu » des Mythologies  de Roland Barthes), puis elle exige, en 1962, la levée d’un impôt spécial pour doter sa fille Sophia qui doit épouser Juan Carlos de Bourbon. Elle dirige la Fondation de prévoyance royale (les Grecs l’appelle le « Fonds de la reine »), financée par des taxes sur la loterie, l’essence, le tabac, les voitures, les places de cinéma ou de théâtre, qui lui permet d’entretenir un réseau de clientèle avec de l’argent public. Omniprésente auprès de son falot époux Paul Ier, elle joue un rôle déterminant dans le choix de Karamanlis comme Premier ministre en 1955 puis dans sa démission en 1963 ; c’est elle qui aurait demandé qu’on « cabossât » Lambrakis. Mère autoritaire d’un Constantin II qui ne brille guère par ses qualités intellectuelles, elle l’aurait poussé à faire démissionner le Premier ministre Papandréou en 1965, et amorcer ainsi la crise conduisant au coup d’État des Colonels, puis elle l’aurait convaincu de légaliser leur coup d’État, après s’être inquiétée, en entendant à la radio leur premier communiqué parler de justice sociale, qu’il s’agît de « spartakistes ».
(3) Entretien avec Yasmin El-Sharif intitulé « Au XXe siècle, Berlin a été le roi de la dette » et publié en français par Courrier international, 30 juin 2011.
(4) Signé à Moscou par les quatre puissances occupantes (États-Unis, URSS, Royaume-Uni, France) et les deux États allemands.
(5) Elle ne l’avait pas été lors du Conseil européen de Madrid en 1998.
(6) Les Échos, 22 juin 2011 (http://www.lesechos.fr/22/06/2011/lesechos.fr/0201458716889_jacques-delpla-----l-allemagne-doit-575-milliards-d-euros-a-la-grece--.htm). Jacques Delpla a été conseiller technique au cabinet de plusieurs ministres des Finances français, chargé de cours à HEC et à l’IEP de Paris, membre du Conseil d’analyse économique et de la Commission pour la libération de la croissance française ; il est conseiller sur le marché des capitaux à la BNP Paribas - Banque de Financement et d’Investissement, professeur-associé à la Toulouse School of Economics.
(7) Discours du 4 décembre 2011, disponible in extenso en français : http://www.boulevard-exterieur.com/Helmut-Schmidt-L-Allemagne-dans-avec-et-pour-l-Europe.html
 


vendredi 15 mars 2013

Libération de la parole eurosceptique: et voici Jean Quatremer




Bon, j’avoue : j’y vais un peu fort. Jean Quatremer n’est pas eurosceptique. C’est même tout le contraire. Le spécialiste des affaires bruxelloises du quotidien Libération est euro-content. Au point que, lorsque son contentement s’affaisse sous les coups de boutoir d’une réalité très très méchante, il nous explique qu’il ne déplore pas le « trop d’Europe », mais, au contraire, le manque d’Europe. Bref, quand Quatremer doute de l’Europe, il en réclame une louche supplémentaire. Masochisme ?

Car Jean Quatremer doute, figurez-vous. Comme il l’explique dans un texte du 14 mars, date anniversaire de la mort de Karl Marx – ce qui ne saurait être un hasard.

Jean Quatremer doute, comme nombre de gardiens du temple eurolibéral avant lui. Je l’ai relevé plusieurs fois sur ce blog. Effondrement des économies d’Europe du Sud, tempête politique en Grèce puis en Italie, alerte rouge sur Chypre qui attend elle aussi son plan de sauvetage, les euro-satisfaits sont inquiets. « Par la barbe du grand Merdalor, où nous sommes-nous trompés ? » semblent-t-ils dire à l’unisson – car l’unisson, c’est leur dada.

Ce fut d’abord François Lenglet, grand spécialiste de l’envoi de messages subliminaux propres à démonter ses propres théories. Ici, il se désolait de l’incapacité française à procéder à une bonne vieille dévaluation compétitive pour cause de monnaie unique : « ce qui explique l'incapacité de la France à retrouver la croissance, c'est son incapacité à retrouver sa compétitivité (…) du temps du franc, notre ancienne monnaie, tout cela se réglait avec une dévaluation. C'était évidemment un choc de compétitivité qui permettait de baisser ses prix ». Décoiffant, François Lenglet - à défaut d’être décoiffé.

Ce fut ensuite Arnaud Leparmentier, dans Le Monde, journal « ouiste » entre tous. Dans un édito intitulé « rêve allemand, cauchemar européen », l’homme s’interrogeait : « fallait-il signer ce traité de Maastricht, qui tourne au désastre ? Après l'avoir tant défendu, on finirait par en douter ». Bigre ! Vingt ans après, il était temps ! Que nous sortira-t-on ensuite ? Que la révocation de l’Edit de Nantes, c’était pas une bonne idée ?

Vient à présent Jean Quatremer, à la fois très soucieux des politiques d’austérité menées en Europe et du caractère peu démocratique des institutions de l’Union. « Après trois ans de crise de la zone euro, tout le monde s’est habitué à ce que des décisions de politique économique, financière et budgétaire, qui intéressent pourtant directement plus de 500 millions de personnes, soient prises dans la plus parfaite opacité et sans aucun contrôle démocratique » se désole le journaliste. Puis d’ajouter : « au final, cet ensemble de textes1 a abouti à priver les démocraties nationales de tout pouvoir sur les politiques décidées par la Commission et les gouvernements à Bruxelles ». Ah boooon ? Mais quelle surpriiiiise !

Certes, lorsque Quatremer cite longuement Daniel Cohn-Bendit, demeuré Dany le rouge pour la seule Guilde des daltoniens coalisés, ou Sylvie Goulard, eurodéputée Modem et co-auteur d’un livre avec Mario Monti, on se doute bien qu’il n’est pas encore tout à fait sur le prêt à prendre le maquis.

Néanmoins, l’expression d’inquiétudes, d’interrogations, de doutes de la part de journalistes qu’on peut difficilement soupçonner d’être des « souverainistes » recroquevillés sur de vieux « égoïsmes nationaux », témoigne d’un sensible dégel2 du débat sur l’Europe.

Ça, l’arrivée du printemps et la sortie prochaine du bouquin d’Anne Hidalgo sont quand même les trois meilleures nouvelles de ce mois de mars. 

1 Il parle ici du TSCG, du Six pack et du Two pack. 
2 Mince, des ours blancs vont encore mourir. 

Lire et relire : 
Protectionnisme : Pascal lamy bientôt journaliste au Monde ?  CLICK 
Compétitivité : ils vont nous faire le coup de l'Espagne !  CLACK 
François Lenglet m'a fait un choc...de compétitivité  CLOUCK 
J'ai lu un édito eurosceptique dans Le Monde  CLONCK 
  

jeudi 28 février 2013

Le jour béni (oui, oui) où j’ai lu un édito eurosceptique dans Le Monde…






Je suis à peu près aussi accro au journal Le Monde que je l’aime peu.

Je l’aime peu parce que je suis en désaccord sur tout ce qu’il professe, ou presque. Mais aussi parce que, lorsqu’il affiche le prix, il affiche aussi la couleur. A 1,80 € le numéro, smicards, chômeurs, précaires, passez votre chemin. Le Monde n’est pas un journal de pauvres1.

J’y suis accro parce que c’est « THE thing to read », un peu comme il existe des « THE place to be2 ». C’est un journal qui dit « ce qui se dit en général », une sorte de CQFD, un thermomètre planté dans le fondement de l’air du temps. Ca permet de savoir comment se porte l’idéologie dominante sans devoir subir l’indignité de passer en caisse avec Libération.

Or, en termes d’air du temps, j’avoue qu’aujourd’hui, j’ai été servie. L’idéologie dominante se porte mal. Très mal. Elle tire à peu près la même figure qu’un sympathisant jospiniste le soir du 21 avril 2002. Au lendemain des élections législatives italiennes, elle est groggy.

J’en veux pour preuve cette chronique intitulée « rêve allemand, cauchemar européen », qui chemine actuellement sur les réseaux sociaux. En voici quelques extraits :

  • En mode "Emmanuel Todd vilipendant l’égoïsme allemand" et au sujet du journal allemand Spiegel : "il se moque du monde comme l’Allemagne se fiche de l’Europe",
  • En mode "Jacques Sapir ratiocinant sur la monnaie unique" : « cette affaire ressemble à un jeu de dupes. Ainsi s'accentue la crise de légitimité politique dans une Europe prisonnière de l'euro. Le Vieux Continent est incapable de remettre à zéro les compteurs de la compétitivité par une bonne dévaluation. Tout débat sur la parité de l'euro vis-à-vis du dollar ou du yuan est proscrit par l'Allemagne3 »,
  • En mode "Mélenchon s’avisant soudain que oups : il a peut-être fait une boulette" : « fallait-il signer ce traité de Maastricht, qui tourne au désastre ? Après l'avoir tant défendu, on finirait par en douter »
  • En mode "François Lenglet faisant un coming out sur France 2" : « mauvais joueur, nous avions grogné contre les électeurs français et néerlandais qui n'avaient rien compris en votant non à la Constitution européenne de 2005. Aujourd'hui, la menace est plus grande encore ».

Non : contrairement à ce qu’on est tenté de croire a priori, ces lignes ne sont pas du foutraque qui, entendant des voix nuitamment, était parti rejoindre Chevènement sur l’autoroute. Elles sont d’Arnaud Leparmentier, un homme au sujet duquel un ancien du Monde écrivait récemment : « il a des convictions libérales qui le rendent parfaitement droito-compatible pour le cas où le pouvoir politique viendrait à changer de couleur ». Ou au cas où Pierre Moscovici deviendrait par inadvertance Ministre de l’économie….

Toujours est-il que le texte est canon. D’abord, il est rare qu’un type qui s’est aveuglé avec constance pendant vingt ans (Maastricht : 1992) l’avoue avec aussi peu de précautions. Bravo. Ensuite, ça préfigure un déverrouillage du débat sur l’Europe qui pourrait être fort bienvenu.
Voici donc ledit papier, sous vos yeux ébahis4 : CLICK

1 Alerte « populisme »
2 Alerte « carpette anglaise »
3 Alerte « germanophobie »
4 Roulements de tambours


samedi 12 janvier 2013

Zorro est arrivé : Demorand sauve la banlieue.


zorro-wallpaper
Sous ce masque impénétrable, Nicolas Demorand
 
Cet article a été rédigé pour le magazine Ragemag

Comme les choses semblent simples quand on lit un texte de Nicolas Demorand ! On devrait le consulter plus souvent en haut lieu. Car il possède la solution pour régler la « crise des banlieues. » C’est simple, ça tient en cinq mots et ça claque comme un slogan publicitaire : il faut « passer au Kärcher les préjugés. »
 
Ceux qui ont des préjugés versus ceux qui s’en gardent bien
 
Dans son édito de jeudi, sobrement intitulé « Préjugés » – et non Kärcher : ouf ! – ce journaliste qui, pour sa part, n’a jamais aucun préjugé, propose un plan. D’abord, il faut « lire les sociologues et les (rares) journalistes qui font du terrain dans les banlieues. » Sans doute parle-t-il d’or lorsqu’il écrit « les rares journalistes qui font du terrain. »

Accordons-lui au moins ceci : en général, c’est vrai, il vaut mieux lire. Et si possible, pas du prêt-à-penser. Comme l’explique très bien Demorand, il convient d’éviter « les clichés », les « discours normatifs », les arguties de tous ceux qui « parlent la même langue. » Là encore, le patron de Libération, quotidien sans doute le plus représentatif de ce que les marxistes (brrr !) appelleraient « l’idéologie dominante », sait de quoi il parle.

Vingt-deux, v’là les fachos

Poursuivons la lecture de l’édito. En principe, c’est maintenant qu’on se fait traiter de fachos… Bingo !

Pour Nicolas Demorand, les difficultés des banlieues tiennent au fait que la France – où prévaut depuis toujours le droit du sang, comme chacun sait – est un pays de gros racistes. Et quand l’éditorialiste dit ça, c’est vraiment sans « préjugé » : il le dit pour faire le Bien. Abjurons, donc, puisque nous sommes découverts. Expions, salauds nous-mêmes : il nous sera beaucoup pardonné.

Il faut donc, on l’aura compris, « désamorcer le racisme institutionnel. » Comment ? C’est simple : on arrête de compter les Noirs et les Arabes. Les autres, on peut. On dresse des listes – de collaborateurs ministériels, par exemple – on appelle ça « Les cabinets blancs de la République », emballé, c’est pesé. Et puis, quand c’est Libération qui le fait, ce n’est pas du tout « institutionnel » : c’est underground.

Étape numéro 2 : donner le droit de vote aux étrangers non-communautaires aux élections locales. Ça, c’est sûr, ça aiderait les banlieues. Car leurs habitants sont tous des étrangers, tout le monde le sait, suffit de les regarder.

L’acmé du texte se trouve à l’étape 3. Attention, on ne rit pas. C’est plutôt triste, d’ailleurs. Pour régler le mal-être des banlieues, il faut… « légaliser le cannabis. »

Oui, on a bien bien lu. Pas question de mener une politique de la ville susceptible de désenclaver nos ghettos avec, notamment, la mise en place des services publics qui conviennent. Pas question de mener une politique scolaire exigeante susceptible de tirer vers le haut les élèves les plus en difficulté. Pas question non plus de battre en brèche un chômage qui ronge les quartiers populaires. Non : il faut « légaliser le cannabis. » Pour donner à « ces gens » la liberté de s’adonner en toute quiétude au loisir qu’ils ont en partage et à ce qu’ils méritent : la fumette.

Demorand / Zemmour : les noces barbares

Dans son souci de concision, l’éditorialiste, on le regrettera, omet de proposer qu’on construise, en banlieue, davantage de terrains de basket et de salles de musculation. C’est dommage : on sait depuis longtemps que le sport, qui permet de « se défouler », règle tout dans ces coins-là.

En attendant, derrière la litanie des poncifs exposés par Libé, on reconnaît, une fois de plus, cette alliance contre-nature des tenants de la « gauche diversitaire » et des adeptes de la « droite identitaire. » Car entre un Zemmour, qui associe volontiers « Noirs », « Arabes » et « prison », et un Demorand qui voit derrière chaque banlieusard un chichonneur congénital, il y a, finalement, plus de points communs que de différences. Les deux cèdent à la facilité de la caricature et de la généralisation. Les deux tendent à enfermer autrui dans des identités préconçues. Finalement, les deux sont essentialistes.

Avec la confusion qui caractérise la pensée hémiplégique des essentialistes, lesquels veulent pouvoir trier le « bon » peuple et le mauvais, l’authentique et l’imitation. Pour Demorand, c’est tranché : le peuple se trouve dans les banlieues. Il en appelle donc à améliorer « la vie quotidienne des classes populaires » de ces quartiers. Et pour celles qui résident ailleurs, on fait comment ? On serait tenté de dire : « On fait pareil. » Car ce qui pourrait être utile – vraiment utile : on ne parle pas du bédo – pour les banlieues le serait aussi pour les campagnes : lutte contre le chômage, contre l’échec scolaire, contre l’effacement des services publics ou en faveur (eh oui) d’une plus grande sécurité au quotidien.

Un peu comme si le peuple ne se découpait pas en rondelles. Comme s’il était solidaire. Comme s’il était, tout comme la République, un et indivisible.

dimanche 14 octobre 2012

"Français de" : l'AFP cite ses souches

 

            Ci dessus : des "Français de" avec leur souche

 
On ne sera pas étonné que le journal Libération ait été pionnier : quand il s’agit, au nom du « progressisme », de déconstruire quelque vieux scrupules républicains traînant encore ça et là, l’organe de presse favori de la « gauche d’agrément » n’est jamais en reste.
 
Il était donc normal que Libé, ainsi qu’il le fit le 27 septembre dernier, utilise le premier l’expression « Français de souche », sans guillemets. Non pas au nom d’une quelconque « lepénisation des esprits » : à l’inverse de Nicolas Demorand et de ses amis, nous nous efforçons de ne pas inventer des fascistes là où il n’y en a point. Simplement par négligence. Et aussi parce que, si une vieille habitude interdit à la plupart d’entre nous d’user de cette tournure de phrase insidieuse, c’est forcément, pour Libération, le fruit d’un « archaïsme ».
 
Le problème, avec les modes, c’est qu’elles sont comme les gaz innervants et les nuages radioactifs : une fois qu’elles sont à l’air libre, elles se répandent. Quinze jours plus tard, c’est donc au tour de l’Agence France Presse de citer ses souches, au détour d’une dépêche reprise en chœur un peu partout, sans que quiconque y trouve à redire.
 
Commentant un tout jeune rapport de l’Insee sur les discriminations en France, l’AFP annonce en effet : « les descendants d’immigrés d’Afrique sont trois fois plus au chômage que les Français de souche, un écart largement dû au niveau de diplôme, à l’origine sociale et au lieu de vie mais dont une part reste “inexpliquée”, selon un rapport de l’Insee rendu public mercredi ». Puis, plus loin : « au contraire, les filles d’origine tunisienne ou marocaine décrochent davantage le baccalauréat que les Françaises de souche ». Pan ! En plein sur le nez des « archéos » qui croient encore que la « souche » n’existe pas, dans une nation politique qui ne reconnaît que des citoyens.
 
Pan, donc. Mais si vous êtes déjà morts, réveillez-vous. Car on n’en est qu’à l’incipit : la crise cardiaque, c’est pour ce qui suit.
 
Car il faut se pencher plus avant sur ledit rapport de l’Insee pour bien appréhender le problème. « De quoi ce rapport est-il le nom ? », comme s’interrogerait sans doute le vaste troupeau des plagiaires d’Alain Badiou ?
 
Ce rapport, intitulé Immigrés et descendants d’immigrés en France (édition 2012) et rendu public mercredi 10 octobre, a pour but d’étudier les discriminations ressenties ou déclarées par les Français nés de parents immigrés vivant dans notre beau pays. Il présente d’ailleurs un relatif intérêt et peut être consulté ici.
 
Pourtant, un élément dérange quand on isole et lit la seule partie francilienne du document. On ouvre alors des yeux ronds en tombant sur ceci : « Les descendants de natifs de départements d’outre-mer sont les plus nombreux à déclarer avoir subi des discriminations au cours des cinq dernières années ». Tiens donc : les Français originaires de Guadeloupe, de Martinique ou de la Réunion sont donc des enfants d’immigrés. On en apprend tous les jours.
 
Certes, l’Insee d’Île-de-France – qui n’est pas folle, la guêpe – sent bien que l’affaire est tendancieuse et que le ver est dans le fruit. Aussi, pour désamorcer toute colère putative en provenance de la guilde des ennemis de « la souche », on nous explique : « la notion de migration s’entend ici au sens large de mouvement géographique de population, ce qui inclut les déplacements des natifs de Dom vers la métropole ». En d’autres termes, quand un Français de Pointe-à-Pitre fait sa valise pour se rendre puis s’installer à Trifouillis-les-trois-noix, il émigre. Vous suivez ? Non ? C’est normal….
 
Certains diront qu’on chinoise et que cette façon de classer les habitants des Dom dans la même catégorie que les migrants est habituelle dans les études relatives aux discriminations, dès lors qu’on suppose qu’ils en subissent dans les mêmes proportions que les immigrés. Certes, les « sciences » jargonnent et on peut en partie le leur pardonner. D’une part parce que pour appréhender le réel, on n’a pas d’autre choix que de le saucissonner grossièrement : pour étudier, on catégorise.
 
D’autre part, les sciences ont quelques droits exorbitants parce qu’elles ne font pas de politique. Ce qui n’est pas le cas de ceux, qu’ils soient de simples maladroits ou d’authentiques malveillants, qui utilisent, pour leur faire dire des sottises, les résultats de certaines études. Dès lors, ont aurait pu espérer que l’Insee francilienne fasse œuvre de prudence avant de livrer le fruit de ses investigations au grand public. Ce que la maison mère a d’ailleurs fait quant à elle, puisque l’étude d’envergure nationale ne retient pas du tout les éléments liés aux natifs des Dom.
 
Surtout, l’AFP – qui gagnerait quant à elle à faire un chouïa plus de politique – n’était en rien contrainte d’en rajouter trois louches en nous pondant un « Français de souche » - sans guillemets - qui n’apparaît nulle part, ni dans le texte de l’Insee d’Île-de-France, ni, a fortiori, dans l’étude nationale.
 
Finalement, il faudra un jour qu’on s’interroge un brin sur cette drôle d’habitude qui consiste, pour ne pas dire des choses qui fâchent, à proférer, en lieu et place, des âneries. Par exemple, lorsque l’on désire parler d’un « Français noir » et affirmer qu’il est discriminé comme tel, pourquoi ne pas simplement dire qu’il est noir ? C’est pornographique, d’être noir ? Il ne semble pas. Alors pourquoi inventer d’hypothétiques et lointains « lien avec l’immigration » ? Pour pouvoir faire de la statistique ethnique sans pour autant l’avouer tout à fait ? Au risque de produire un discours sans cesse plus confus et spécieux ? Le réel est déjà fort complexe. Et si on n’en rajoutait pas ?
 
 

mercredi 13 juin 2012

Droite identitaire / gauche "diversitaire" : mêmes armes, même combat ?



Tribune publiée sur LeMonde.fr le 12 juin.

Il y a une dizaine de jours se sont produits, dans l'univers médiatique, deux évènements que tout semblait opposer, si ce n'est leur capacité à "faire du buzz" : d'une part, la chronique d'Eric Zemmour sur RTL contre Christiane Taubira. D'autre part, la une du Libération du 31 mai vilipendant les "cabinets blancs de la République".

A bien y regarder, s'ils sont le fait d'un éditorialiste de droite pour l'un, d'un journal de gauche pour l'autre, ces deux événements se complètent à merveille. Une photographie n'allant jamais sans son négatif, ils sont le yin et le yang de cette "interprétation identitaire", devenue la grille de lecture favorite de nombreux commentateurs. Il n'est qu'à lire, de part et d'autre, le vocabulaire utilisé. Si l'objectif diverge, il est frappant de constater que les mots de Zemmour et de ceux de Libération, finalement, sont les mêmes.

S'en prenant à la garde des sceaux le 27 mai sur RTL, Eric Zemmour clamait : "en quelques jours, Taubira a choisi ses victimes, ses bourreaux. Les femmes, les jeunes des banlieues sont dans le bon camp à protéger, les hommes blancs dans le mauvais". Quelques jours plus tard, Libération prétendait passer au crible les cabinets ministériels récemment constitués pour pointer du doigt leur absence de "diversité". Et le quotidien d'affirmer : "les 140 premières nominations dans les cabinets ministériels projettent une image en réduction d'une tare nationale : le mâle blanc passé sous la toise des "grandes écoles" triomphe à tous les étages".

Poussant son habituel Sanglot de l'homme blanc, Eric Zemmour décrit ce dernier comme le martyr d'une "diversité" vécue comme triomphante. De l'autre côté du miroir, dans un accès de zemmourisme inversé, Libération pointe l'arrogance du "mâle blanc", coupable désigné de l'incapacité de la France à faire coïncider l'apparence de ses élites à un supposé "pays réel". L'expression " pays réel ", que Charles Maurras opposait au "pays légal" est d'ailleurs reproduite telle quelle par Libération, comme si l'utilisation des concepts mêmes de la droite radicale était devenue légitime pour la gauche "diversitaire".

Voici donc, se faisant face, les "identitaires de droite et de gauche", ainsi que Laurent Bouvet nomme ces deux faces d'une même médaille : le défenseur "réactionnaire" de "l'homme blanc" côté pile, les thuriféraires "progressistes" de la "France métissée" côté face. Et l'on s'interroge : si finalement les uns et les autres, loin d'être les ennemis irréductibles que l'on croit, étaient au contraire des alliés de circonstance se renforçant mutuellement ?

C'est plausible, tant il est vrai que ces frères ennemis envisagent la société sous un même angle, exclusif : celui de l'appartenance identitaire. Comme s'ils portaient le même vêtement, les uns à l'endroit, les autres à l'envers, leur tenue reste identique. D'ailleurs, ils affichent le même but : protéger la "victime" qu'ils ont choisie, celle dont "l'identité" leur paraît en danger. Pour Eric Zemmour, cette victime est le pauvre "mâle blanc", menacé d'extinction par une déferlante immigrée largement fantasmée. Pour Libération, à l'inverse, la victime à soutenir est l'individu "issu de la diversité", menacé par le racisme, la xénophobie, et frappé par toutes sortes de "discriminations".

Paradoxalement, s'ils sont complices de fait, c'est aussi parce que droite identitaire et gauche multiculturelle se considèrent mutuellement comme l'ennemi absolu. Les deux camps s'entre-dénoncent, se mettent à l'index, s'accusent et s'excommunient à grand bruit, chacun assurant ainsi à l'adversaire une surexposition médiatique dont il bénéficie lui-même en retour. Dans la bouche d'une certaine droite on entendra donc en boucle le procès de "la gôche", de sa "bien-pensance" et de son "angélisme". En écho, dans les rangs d'une certaine gauche, retentira matin, midi et soir l'hallali sonné contre les " réacs " et de leurs idées "nauséabondes".

Droite et gauche identitaire se nourrissent donc l'une de l'autre. Elles se donnent de l'importance et s'offrent en permanence de nouveaux arguments. Puis, peu à peu, elles se durcissent, se radicalisent. Et l'on a tôt fait de passer de l'opposition Zemmour/Libération au match "Front national" contre "Indigènes de la République". Comme l'observe Jean-Loup Amselle, "il y a une symétrie parfaite entre l'extrême-droite et l'extrême-gauche multiculturelle et post-coloniale : d'un côté le Front National utilise la notion de "Français de souche" ; de l'autre côté, vous avez les "souchiens" des Indigènes de la République (...) il y a une espèce de connivence". Effet miroir, donc, renforcé là encore par le choix des mots : "de souche" et "souchiens". Presque les mêmes....

Ainsi peut-on émettre l'hypothèse suivante : en agissant comme son double inversé, la gauche "diversitaire" utilise les mêmes armes que la droite identitaire. Dès lors, la différence entre les deux n'est plus qu'une différence d'intention. Ces mêmes - bonnes - intentions dont l'enfer est pavé. Car en pointant la qualité de "Blanc" ou de "Noir" de tel ou tel individu, en ethnicisant chaque problème, en validant l'utilisation du critère racial, la gauche multiculturelle se comporte comme "l'idiote utile" d'une droite qu'elle abhorre.

La notion même de "diversité" louée à gauche comme une richesse, est éminemment pernicieuse, parce qu'elle divise le monde en deux. Elle entretient l'idée qu'il existe d'une part une "normalité" et d'autre part une "diversité" constituée tout à la fois des Arabes, des Noirs, des femmes, des gays, bref du mélange indistinct de tout ce qui est "non-normal". Elle pose "l'homme blanc" comme étant le point de départ, tout ce qui n'est pas lui étant une sorte d'accident de parcours, qu'on qualifie de "divers" pour n'avoir pas à le qualifier de "déviant". Or cette dichotomie normal/divers a tôt fait d'être investie par une droite qui la reformule d'une manière servant ses propres objectifs : c'est le relativisme culturel et la mise à contribution de la thèse du "choc des civilisations", qui conduisent un Claude Guéant, par exemple, à affirmer que "toutes les civilisations ne se valent pas".

Avec le concept mouvant de "diversité", la gauche identitaire, comme son alter-ego de droite, cautionne la mise en exergue de ce qui sépare : la race, la couleur de peau, l'origine, la religion voire la préférence sexuelle. Toute chose que la République connaît, mais en aucun cas ne reconnaît. Ce faisant, toutes deux laissent de côté tout ce qui rassemble : la qualité de citoyen, la nationalité française, la communauté de destin.

Lorsqu'il fut écrit dans la Constitution que la République "assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion", ce n'était pas pour nier qu'il y eût des différences. Au contraire même, c'était l'admettre. Mais c'était refuser qu'on en fasse un critère.

Faire des différences une "richesse" et voir dans la diversité un "bien", c'est immédiatement permettre à d'autres d'en faire un fléau et d'un voir un "mal". Il est décidemment grand temps que la gauche, au moins, cesse d'être multiculturaliste pour redevenir républicaine et universaliste.

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