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lundi 8 juillet 2013

Qui est le véritable « Roi d’Europe » ?




Ce n’est pas un hasard si le discours politique a fait l’objet de tant d’études : en politique, les discours sont des actes. Pour savoir qui « commande » l’Union européenne, rien de plus efficace, donc, que d’étudier la portée des discours des uns et des autres.
Nul ne le sait aussi bien que Mario Draghi, le patron de la banque centrale européenne (BCE) dont les prises de positions sont désormais attendues comme paroles d’évangile. Et pour cause : quand bien même il ne fait rien de concret, ses déclarations ont un effet quasi magique au sein de la « Planète finances » et mettent du baume au cœur de messieurs « Les Marchés ».
On s’en souvient, c’était à la fin de l’été 2012. La zone euro vivait l’un des chapitres les plus hard de son interminable crise. Le long chapelet des « sommets de la dernière chance » se succédant sans fin n’avait pas donné grand-chose, hormis une collection inédite de photographies du couple Merkozy harassé et tendu.
« La BCE est prête à faire tout ce qui est nécessaire pour préserver l’euro. Et croyez-moi, ce sera suffisant », annonçait ainsi le banquier central en juillet 2012. Aussitôt, les taux d'intérêts sur la dette des pays du Sud « se détendaient », comme on dit. Simultanément, « Les Marchés » étaient « dopés » (ou bondissaient, s’enflammaient, voire caracolaient : rayez la mention inutile). L'idée même d'un effort « illimité » de la Banque centrale pour sauver la monnaie unique suffisait à mettre en joie les investisseurs sans que l'ombre d'une indication sur la méthode employée ne soit donnée à ce stade.
Ladite méthode ne sera dévoilée que deux mois plus tard, en septembre. Il s'agit de cette chose baptisée OMT (opérations monétaires sur titres). La BCE annonçait être prête à racheter des titres de dette des pays en difficulté pour éviter une montée excessive des taux, en interprétant de manière souple les dispositions del'article 123 du traité de Lisbonne.
La presse, à cette annonce, ne se contint plus d'admiration. On salua la « mobilisation générale » et le « plan de bataille » pour sauver l'euro, on loua l’« arme nucléaire » inventée par la BCE. Un vocabulaire guerrier tout à fait cocasse en plein cœur de « l'Europe-c'est-la-paix-même-qu’on-a-le-prix-Nobel ».
« Les Marchés », à nouveau ravis tels une jouvencelle à qui l’on vient de promettre la lune et les étoiles, « s'envolèrent » derechef. Pourtant, un an plus tard, on peut constater que l'OMT n'a toujours pas été mis en œuvre. Et pour cause : l'outil a été conçu pour ne pas servir :
  • d'abord, ces rachats de dette souveraine sont assortis d'une conditionnalité semblant conçue tout exprès pour faire fuir les pauvres et les nécessiteux. Jacques Sapir l'explique clairement dans un entretien accordé à L’arène nue,
  • ensuite, parce que ce n'est jamais le bon moment pour dégainer l'instrument. Soit un pays est trop malade pour pouvoir prétendre à l'aide, soit il ne l'est pas encore assez pour envisager de la demander. Bref, si un pays traverse une crise « de solvabilité », il est déjà trop tard. Si ce n'est qu'une crise « de liquidité », il est encore trop tôt.

Telle est donc la méthode Draghi : des paroles qui, aussi peu suivies d’actes soient-elles, provoquent des convulsions de joie dans le Landerneau de la finance et des médias, et un outil - l’OMT - présenté comme le comble de l’audace mais fabriqué spécialement pour ne pas être utilisé.

Pourtant, la méthode marche. La preuve, « super Mario » vient derenouveler l’expérience. Le 4 juillet dernier, c’est sa parole et nulle autre qui était attendue avec impatience par tout un panel de brave gens : les Portugais, qui, après une bourrasquepolitique due à la démission consécutive de deux ministresvoyaient s’envoler leurs taux d’intérêts, les Grecs, pour qui l’idée d’une nouvelle restructuration de la dette flotte à nouveau dans l’air ces jours-ci. Et, finalement, toute l’eurozone, qui attend que la BCE la biberonne à l’argent frais. Car, comme le dit Patrick Artus, que « la zone euro n’est pas du tout guérie, elle est portée à bout de bras par la liquidité ».
Cette phrase fut donc le clou de la déclaration fort attendue du banquier central jeudi dernier : « notre politique monétaire restera accommodante aussi longtemps que nécessaire » Pourquoi ? Comment ? A quoi sert-il d’arroser de liquidités des économies européennes moribondes ? Comment fait-on, à long terme, pour sortir de la vraie crise, pas celle des taux d’intérêts trop hauts ou de la bourse trop basse, mais celles qui fabrique des millions de chômeurs et tout autant de travailleurs pauvres ?
Nul ne sait. Mais cela n’a que peu d’importance dès lors que « Les Marchés » cessent d’être « nerveux », tel le CAC 40, qui a pris 2,9 % dans la journée de jeudi, arrachant au journal Le Monde ce commentaire : « Mario Draghi confirme une nouvelle fois que sa première arme de politique monétaire est celle de la communication ». La chanteuse Dalida, elle, aurait entonné : « encore des mots, toujours des mots, les mêmes mots : paroles, paroles, paroles ».
En attendant, si les discours sont des actes, peu de leaders européens peuvent aujourd’hui exciper d’une telle force de frappe déclaratoire. Un mot de Mario Draghi, et c’est la faillite d’une pays – aujourd’hui le Portugal – qui est, sinon évitée, au moins différée. Combien de chef d’Etats ou de gouvernements européens peuvent aujourd’hui en dire autant ?
Ayant fait la même observation, Cédric Durand et Razmig Keucheyantentent, dans En finir avec l’Europe, de mettre des mots surce phénomène. Le « césarisme bureaucratique », c’est ainsi qu’ils nomment cette tendance à l’autonomisationdes structures technocratiques de l’Union. Ils le notent concernant la Commission, mais c’est plus vrai encore pour la BCE. Car s’il arrive parfois à José Manuel Barroso de se faire rabrouer par les Etats-membres, cela n’arrive plus guère au banquier central. L’Allemagne elle-même, que l’ont dit si puissante et dont l’intransigeante Buba goute peu les largesses monétaires consenties par Draghi, est contrainte de s’incliner devant la sacro-sainte « indépendance de la Banque centrale européenne ».
Seul décideur quant à politique monétaire face à des Etats qui n’ont plus à leur main que des instruments de politique budgétaires ultra-contraints, Mario Draghi peut s’affranchir du bon vouloir des gouvernements et des Parlements nationaux, mais aussi de celui des pouvoirs exécutifs et législatifs communautaires. Il ne se situe même pas en marge du pouvoir politique : il l’exerce. Et ne rencontre à dire vrai que fort peu de contrepouvoirs. Elu par personne et ne rendant de comptes qu’à lui-même, le véritable King Europe, pas de doute, c’est bien lui.


lundi 17 juin 2013

L'Europe en l'an 2022 : faut-il pleurer ou faut-il rire ?

 


«  Il y a du consentement dans le sourire, tandis que le rire est souvent un refus », affirmait Victor Hugo. On rit à la lecture de L’insurrection de Pierre Lévy. De ce rire large et franc qui veut dire « non ».
 
L’ouvrage - préfacé par Jacques Sapir - est une fiction. Un roman d’anticipation politique qui nous propose de parcourir « l’Europe à l’aube de l’an de grâce 2022 ». Une Europe devenue FEU (fédération de l’Europe unie), dirigée par l’AISE (autorité indépendante de stabilité européenne), au sein de laquelle officient d’anciens élèves de l’EPEG (espace pédagogique européen de gouvernance) sévissant également auprès de la CEPDS ou membres de CCTV.
 
D’entrée, les sigles fusent. Avec excès, croiront certains. Pourtant, qui a pu observer de près les arcanes de l’administration française àl’heure de la RGPP (révision générale des politiques publiques) éprouvera immédiatement un sentiment de familiarité. Orwell était en deçà de la réalité lorsqu’il décrivait le « novlangue ». Pierre Lévy colle à ce réel kafkaïen avec lucidité et drôlerie, mettant en exergue le ridicule définitif du jargon « techno », et brocardant dans un même élan les expressions toutes faites de la pensée molle écolo-boboïde.
 
Dans ce Meilleur des mondes où règnent enfin « tolérance », « efficience », « bonne gouvernance » et « éco-citoyenneté », tout est fait pour préserver les « Droits de l’homme », c'est-à-dire « le libre marché, la libre concurrence, le libre échange, la libre circulation des marchandises, des capitaux et des personnes ». Dans ce cadre, le « crime contre la stabilité économique » est vigoureusement puni, passible de lourdes peines devant le TVV (Tribunal Vivendi-Véolia).
 
Justice privatisée, salariés qui paient pour occuper un emploi, élections remplacées par des sondages ou qui, lorsqu’elles ont lieu, peuvent donner lieu à des « revotes » tant que leurs résultats ne sont pas satisfaisants, droit de grève cantonné à l’inscription sur le site web « jesuisengrève.com », les descriptions cocasses se succèdent à un rythme effréné, au point qu’on en oublie presque les personnages, aussi évanescents que l’indique leur prénoms dignes des pires séries télé : Dylan, Samantha, Cindy…
 
L’intrigue semble ainsi parfois un alibi, et Lévy chiade le décor davantage que le scénario. Avec une insistance où d’aucuns verront peut-être l’excès militant d’un auteur que l’on qualifiera de « souverainiste de gauche ». Mais peut-on vraiment parler d’excès lors qu’à chaque instant, la réalité s’emploie à dépasser la fiction ?
 
La Grèce expulsée du club des pays développés pour redevenir un « pays émergent », le FMI – et la Troïka – demandant à un État-membre de procéder à un suicide économique méthodique, puis déclarant finalement : « oups, en fait on s'est trompé », le président de la Commission européenne ne se retenant même plus d’injurier la France en le qualifiant de « réactionnaire » : ce ne sont pas là des élucubrations de romancier. C’est la réalité de cette Europe qui s’effiloche et dont les convulsions macabres devraient tirer des larmes à ceux qui ne prennent pas, comme Pierre Lévy, le parti d'en rire.
 
Finalement, la Construction européenne reste un objet mal connu. On ignore parfois sous quel angle l’aborder : histoire, philosophie politique, droit des institutions, économie... La complexité d’un édifice qui s’est construit de manière brouillone et sans fil directeur, le caractère techno-éco-politique de l'ensemble, décourage trop souvent les curieux. C’est regrettable, tant il est vrai que notre avenir se joue désormais, pour une large part, au niveau européen.
 
Le livre de Lévy a cet avantage : la satire produit un effet de loupe. On saisit vite les enjeux de cette Europe en crise. On appréhende les dérives. Celles déjà advenues et celles, probables, à venir. L’insurrection est donc une lecture indispensable à ceux qui refusent de s'éveiller, un beau matin, dans le monde qu'il décrit.
 
Lire et relire sur L'arène nue :
"Les Français ont été les cocus de l'Europe", entretien avec JM Quatrepoint CLICK
Europe : est-ce vraiment l'Allemagne qui paie ? CLACK
J'ai lu un édito eurosceptique dans Le Monde CLONCK
Faut-il en finir avec l'Europe ? CLOUCK
Au Portugal, un livre anti-euro fait un tabac CLECK
"L'Allemagne est une poule qui aurait trouvé un couteau", entretien avec G. Duval  CLYCK

jeudi 30 mai 2013

Au Portugal, un livre anti-euro fait un tabac


Ce n’est pas un polar scandinave, c’est un ouvrage d’économie lusitanien. Au Portugal, il fait un tabac. Porque devemos sair do Euro (Pourquoi nous devons quitter l’euro), de l’économiste João Ferreira do Amaral, est un best-seller dans le pays. En tête des ventes, il détrônerait certaines semaines « 50 Nuances de Grey », affirme le Wall Street journal
 

La thèse de l’essai est la suivante : les cures d’austérité imposées au Portugal sont sans fin. Le pays a beaucoup perdu en compétitivité, et n’a aucune chance de remonter la pente avec l’euro, une « monnaie trop forte pour l'industrie portugaise ».

C’est d’ailleurs vrai : à environ 1,3 dollars pour un euro, l’euro est une monnaie trop chère. Trop chère par rapport à la monnaie américaine, évidemment. Mais aussi par rapport au yuan – arrimé au dollar par la seule volonté des dirigeants chinois – et, depuis peu, au yen, car le Japon mène de récente date une politique monétaire très expansionniste.

D’où la solution préconisée par João Ferreira do Amaral : revenir à l’escudo pour pouvoir enfin dévaluer. Une idée classique, pour un résultat en librairie qui l’est moins : le livre est sorti début avril, mais a déjà été réimprimé… quatre fois.

***

Un tel évènement « littéraire » est le premier du genre au Portugal, mais n’est pas le premier en Europe.

En Allemagne, le très controversé Thilo Sarrazin, ancien membre de la Bundesbank dont il avait dû démissionner en septembre 2010 après avoir été accusé de racisme, publiait en mai 2012 un brulot anti-euro, l’Europe n’a pas besoin de l’euro.

Il s’y insurgeait tout à la fois contre l’entêtement d’Angela Merkel à sauver la monnaie unique, et contre la proposition française de mutualiser les dettes publiques sous la forme d’eurobonds. Il concluait en fustigeant le…« chantage à l’Holocauste » réalisé, selon lui, par les autres pays pour contraindre l’Allemagne à demeurer dans l’euro.

***

Rien de tout ça dans Faut-il sortir de l’euro, du Français Jacques Sapir. Publié en janvier 2012, cet ouvrage est en tout cas le tout premier du genre. 




Si l’auteur y fait valoir clairement sa préférence pour un abandon de la monnaie unique, le livre a l’avantage de présenter l’option d’un euro devenu « monnaie commune européenne ».

Cette devise - commune et non plus unique - serait utilisée pour les seules transactions financières extra-européennes, cependant qu’en interne, les États reviendraient à leurs monnaies nationales. Les parités de ces monnaies seraient fixées de manière concertée. Cette solution présenterait deux avantages : d’une part, l’euro protégerait les monnaies nationales des attaques spéculatives externes, seul l’euro-monnaie-commune ayant vocation à « voyager ». D’autre part, les différents pays retrouveraient la possibilité d’ajuster leurs taux de change réciproques en fonction de leurs différentiels de compétitivité.

Cette option est également défendue par Jean-Michel Quatrepoint et Jean-Luc Gréau.
Elle vient d’être reprise par Frédéric Lordon


Lire et relire sur L'arène nue :
"Les Français ont été les cocus de l'Europe", entretien avec JM Quatrepoint CLICK
Le plan B de Chevènement pour "sauver" l'euro   CLONCK
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J'ai lu un édito eurosceptique dans Le Monde CLONCK
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lundi 29 avril 2013

Europe : est-ce vraiment l'Allemagne qui paie ?





On s’en doutait, mais on en a eu la confirmation ce week-end : il y a en France des débats interdits. Comme on évite de parler cul dans l’Iran de mollahs, il faut éviter, dans la France d’Alain Juppé, de Jean Quatremer ou d'Elisabeth Guigou, de parler de la droite allemande autrement que pour en dire du bien.

Comme l’explique Hubert Huertas ici, il y sans doute derrière un tel tabou, une forme de religiosité : on ne rigole pas avec le bon Dieu, et encore moins avec « l’Europe-c’est-la-Paix ».

Mais on ne rigole pas non plus avec le denier du culte. Or, pour beaucoup, l’affaire est entendue : l’Europe, c’est l’Allemagne qui la finance. Et la crise, c’est elle qui la paie.

Et si c’était précisément l’inverse ? Car il est bien difficile d’imaginer qu’un pays ayant financé sa réunification au prix fort accepte aujourd’hui de payer pour les autres, sans jamais exiger de contrepartie. Sans jamais exiger, notamment, que les pays les plus faibles (ceux pour lesquels l’Allemagne est supposée payer, donc) quittent l’Union, ou au moins la zone euro.

Par ailleurs, on observe :

  • Qu’il n’a jamais été sérieusement envisagé de créer une union de transferts, seule susceptible, en principe, de rendre viable une zone économique partageant la même monnaie. Patrick Artus l’explique ici : les pays du Nord n’en veulent pas. L’Allemagne sans doute moins que les autres. Et pour cause : selon Jacques Sapir, elle devrait abandonner de 8 à 10% de son PIB chaque année pendant environ dix ans pour mettre à niveau les pays d’Europe du Sud. Croire qu’une telle chose est possible, c’est un peu comme croire que Monsieur Spock existe pour de vrai : au final, on risque d’être déçu.
  • Quant à l’actuel budget européen, l’Allemagne y est certes le premier contributeur net. Mais enfin, il ne représente guère que 1% du PIB de l’Union. En outre, pour la toute première fois, il a été revu à la baisse (- 3%) pour la période 2014-2020. Tant de solidarité, ça fait vraiment rêver…
  • La solidarité, on en revient également lorsqu’on se souvient du faible écho rencontré par la proposition française de créer des eurobonds afin de mettre en commun le financement des Etats : un « non » franc et massif des allemands, un joli bide pour l’Hexagone.
  • L’Allemagne est enfin la première source de financement du MES, le mécanisme européen de stabilité, avec une contribution de 190 milliards d’euros. Mais enfin, la France contribue à hauteur de 142 milliards (oui : c’est énorme) et l’Italie, dans l’état où elle se trouve, à hauteur de 125 milliards.

Si l’on fait le bilan de tout ça, on est moins certain, finalement, de ce que l’Allemagne paie !
En revanche, on sait ce qu’elle gagne :

  • L’excédent commercial allemand atteint des records, avec, notamment, un pic 188 milliards d’euros en 2012. Or l’Allemagne réalise 70% de ses exportations en Europe. C’est donc sur ses propres partenaires qu’elle engrange ces surplus.
  • Cette performance a été permise par un gros effort de modération salariale : le salaire moyen a baissé de 2,5% de 2000 à 2010. Cela fait dire aux inconditionnels du modèle allemand que nous ferions bien, nous, cigales d’Europe du Sud, d’imiter notre sage voisin. Hélas, si un seul pays décide de contracter sa demande intérieure, il peut bénéficier de la demande de ses clients. Si tous les pays mènent cette politique en même temps, c’est la récession assurée pour tout le monde. Car pas de clients, pas d’exportations. Et pas de bras, pas de chocolat.
  • L’Allemagne a besoin d’accumuler ces colossaux excédents en prévision de l’avenir. Comme l’explique Jean-Michel Quatrepoint dans Mourir pour le yuan, ce pays – tout comme la Chine – est vieillissant. Il y a donc urgence, pour lui, à engranger ce qui lui servira demain à financer les retraites. Bien plus qu’à créer des emplois pour une population active qui, elle, diminuera. Dès lors (voir la carte ci-dessous), ne sont-ce pas plutôt les actuels chômeurs d'Europe du Sud qui paient les retraites des Allemands de demain ?...



Voilà pourquoi, sans en espérer une réorientation immédiate de la politique européenne du gouvernement, on peut se réjouir que quelques représentant du PS se soient exprimés sur à la nécessité de remettre en cause le teneur actuelle de la relation franco-allemande. La chose mérite au moins d’être débattue, ne serait-ce que :

  • Parce qu’il serait aberrant qu’un gouvernement socialiste s’interdise de critiquer un autre gouvernement de l’Union, de droite celui-ci. Sigmar Gabriel, le leader du SPD allemand, fait exactement la même chose lorsqu’il accuse Angela Merkel de conduite l’Europe à l’anorexie. Quant à la chancelière, elle ne s’est pas gênée pour intervenir personnellement dans les affaires intérieures de la France, et de prendre position, durant la campagne présidentielle de 2012, en faveur de Nicolas Sarkozy.
  • Parce que l’Europe du Sud et celle du Nord n’ont pas les mêmes structures économiques, non plus que démographiques. Elles n’ont donc pas les mêmes contraintes. L’Allemagne vit essentiellement de ses exportations, et se satisfait volontiers d’une demande intérieure contenue. La France, beaucoup moins. En revanche, la démographie française, elle, est dynamique. D’où la nécessité de créer de l’emploi, pour accueillir les nouveaux entrants sur le marché du travail.
  • Enfin, parce qu’il serait étonnant que la bonne santé de l’économie allemande dure éternellement si ses principaux clients s’abîment dans la récession. Et cela, à moins d’être des enfoirés germanophobes et de fort mauvais voisins, peut-être serait-il généreux de le lui dire.

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jeudi 28 février 2013

Le jour béni (oui, oui) où j’ai lu un édito eurosceptique dans Le Monde…






Je suis à peu près aussi accro au journal Le Monde que je l’aime peu.

Je l’aime peu parce que je suis en désaccord sur tout ce qu’il professe, ou presque. Mais aussi parce que, lorsqu’il affiche le prix, il affiche aussi la couleur. A 1,80 € le numéro, smicards, chômeurs, précaires, passez votre chemin. Le Monde n’est pas un journal de pauvres1.

J’y suis accro parce que c’est « THE thing to read », un peu comme il existe des « THE place to be2 ». C’est un journal qui dit « ce qui se dit en général », une sorte de CQFD, un thermomètre planté dans le fondement de l’air du temps. Ca permet de savoir comment se porte l’idéologie dominante sans devoir subir l’indignité de passer en caisse avec Libération.

Or, en termes d’air du temps, j’avoue qu’aujourd’hui, j’ai été servie. L’idéologie dominante se porte mal. Très mal. Elle tire à peu près la même figure qu’un sympathisant jospiniste le soir du 21 avril 2002. Au lendemain des élections législatives italiennes, elle est groggy.

J’en veux pour preuve cette chronique intitulée « rêve allemand, cauchemar européen », qui chemine actuellement sur les réseaux sociaux. En voici quelques extraits :

  • En mode "Emmanuel Todd vilipendant l’égoïsme allemand" et au sujet du journal allemand Spiegel : "il se moque du monde comme l’Allemagne se fiche de l’Europe",
  • En mode "Jacques Sapir ratiocinant sur la monnaie unique" : « cette affaire ressemble à un jeu de dupes. Ainsi s'accentue la crise de légitimité politique dans une Europe prisonnière de l'euro. Le Vieux Continent est incapable de remettre à zéro les compteurs de la compétitivité par une bonne dévaluation. Tout débat sur la parité de l'euro vis-à-vis du dollar ou du yuan est proscrit par l'Allemagne3 »,
  • En mode "Mélenchon s’avisant soudain que oups : il a peut-être fait une boulette" : « fallait-il signer ce traité de Maastricht, qui tourne au désastre ? Après l'avoir tant défendu, on finirait par en douter »
  • En mode "François Lenglet faisant un coming out sur France 2" : « mauvais joueur, nous avions grogné contre les électeurs français et néerlandais qui n'avaient rien compris en votant non à la Constitution européenne de 2005. Aujourd'hui, la menace est plus grande encore ».

Non : contrairement à ce qu’on est tenté de croire a priori, ces lignes ne sont pas du foutraque qui, entendant des voix nuitamment, était parti rejoindre Chevènement sur l’autoroute. Elles sont d’Arnaud Leparmentier, un homme au sujet duquel un ancien du Monde écrivait récemment : « il a des convictions libérales qui le rendent parfaitement droito-compatible pour le cas où le pouvoir politique viendrait à changer de couleur ». Ou au cas où Pierre Moscovici deviendrait par inadvertance Ministre de l’économie….

Toujours est-il que le texte est canon. D’abord, il est rare qu’un type qui s’est aveuglé avec constance pendant vingt ans (Maastricht : 1992) l’avoue avec aussi peu de précautions. Bravo. Ensuite, ça préfigure un déverrouillage du débat sur l’Europe qui pourrait être fort bienvenu.
Voici donc ledit papier, sous vos yeux ébahis4 : CLICK

1 Alerte « populisme »
2 Alerte « carpette anglaise »
3 Alerte « germanophobie »
4 Roulements de tambours


lundi 10 septembre 2012

Jacques Sapir : "dévaluer permettrait de redistribuer la richesse"



Jacques Sapir est économiste, et directeur d'études à l'EHESS
Il est notamment l'auteur de
- La démondialisation, Seuil, avril 2011 (click)
- Faut-il sortir de l'euro ? Seuil, janvier 2012

 
Dans la première partie de cet entretien, à lire ICI, Jacques Sapir exprimait ses doutes quant aux chances de réussite du "plan Draghi" annoncé jeudi. La suite ci-dessous :
 
Comme vous l'êtes de longue date, vous demeurez donc très pessimiste quand à la pérennité même de l'euro ?
 
Tout à fait. Mais il faut bien savoir qu'aujourd'hui, il n'y a plus que les politiques et les journalistes pour penser que la monnaie unique ait un avenir. Pas un banquier français, anglais, allemand ou suisse ne croit encore à sa survie ! Cette conversion des banquiers s'est pour ainsi dire jouée entre décembre 2011 et mai 2012. Auparavant, les banques mettaient pas mal d'espoirdans les LTRO (long term refinancing operations), qui ont consisté, pour la BCE, à refinancer les banques privées au taux de 1 %. Mais ce plan a échoué.
 
Comment pourrait se passer fin de l'euro ?
 
J'envisage deux scénarios possibles. Première hypothèse : la Grèce sort, suivie dans un délai de un à deux ans par un, deux ou trois autres pays, et la zone euro se délite. Seconde hypothèse : nous prenons la décision commune de dissoudre la zone. Cette dernière solution aurait de nombreux avantages. Elle permettrait de maintenir un système de coordination entre les monnaies, rendu impossible en cas de sorties au compte-goutte.
 
En revanche, je ne vois pas de troisième solution. Certes, on parle beaucoup de faire un « saut fédéral ». Mais il faut se rendre compte de ce que cela implique. Ça contraindrait les régions riches à payer pour les régions pauvres. Autrement dit, il faudrait que l'Allemagne paye pour la Grèce, pour l'Espagne, pour le Portugal, puis pour l'Italie et pour la France. Une telle option nécessiterait que l'Allemagne y consacre chaque année entre 8 et 12 % de son PIB ! Je n'imagine pas une minute que cela soit crédible !
 
Payer pour la France...pour l'heure, il nous arrive d'emprunter à des taux négatifs. Il semble que la France soit encore en partie préservée.
 
Pas du tout. D'une part, il ne s'agit là que des taux à très courts termes (trois mois). Ensuite, il s'agit de liquidités que des entreprises, qui font du commerce avec la zone euro, sont obligées de placer en euros. Pour autant, il n'est plus question pour elles d'acquérir des bons du Trésor espagnol ou italiens, qui ne sont plus sûrs. Ces entreprises se rabattent donc sur des bons allemands et français. Cela témoigne bien plus d'un dysfonctionnement global de l'eurozone que de d'une bonne santé de l'économie française.
 
Finalement, que peut encore faire le gouvernement français ?
 
Le problème du gouvernement, c'est qu'il va être confronté à une monté explosive du chômage. Ce printemps, nous étions sur un rythme moyen de 20 000 chômeurs de plus par mois. A partir de cet été, nous sommes passés à un rythme de 40 000 chômeurs par mois. D'ici juin prochain, nous devrions donc avoir 500 000 chômeurs supplémentaires si le rythme se maintient.
 
En réalité, le chômage va augmenter beaucoup plus vite que cela. En effet, l'économie française va se trouver en récession à partir de la fin de cette année, de même que l'an prochain. Aujourd'hui, le consensus des économistes situe le repli du PIB entre – 0,2 et – 0,3 % pour 2013. Je considère quant à moi qu'on descendra jusqu'à – 0,5 %. Ce qui devrait nous amener à 700 000 chômeurs supplémentaires d'ici juin 2013.
 
Le gouvernement devrait commencer à agir...en n'agissant pas. Il peut ainsi laisser le déficit public repartir à la hausse, et annoncer qu'en raison de la réalité économique, il renonce au retour à l'équilibre en 2017. Il peut aussi décider, à un moment donné du mandat, de procéder à un ajustement budgétaire brutal et sévère. Là, on ignore ce qui pourrait advenir du chômage. Certaines estimations – par exemple celles de Patrick Artus (Natixis) – le placent jusqu'à 20 % en 2014.
 
Cependant, la situation politique pourrait rapidement devenir très différente de ce qu'elle est actuellement, avec le durcissement des oppositions qui apparaissent d'ores et déjà au sein même de la gauche. Une solution raisonnable, pour le gouvernement, pourrait consister alors à demander, purement et simplement la dissolution de l'euro...
 
Peu crédible si l'on considère que toute la construction européenne s'est construite autour de la monnaie unique...
 
Pourquoi donc ? Les choses changent. Le tabou a déjà sauté. Il existe déjà un pays, la Finlande, qui a admis qu'il se porterait sans doute beaucoup mieux sans l'euro. Quand aux pays d'Europe hors zone, notamment ceux de l'Est, ils ne désirent plus adopter cette monnaie. Nous sommes donc à un moment de bascule. Reste à savoir quand les dirigeants français intégreront cela à leur raisonnement. Vont-ils attendre le dernier moment ou accepter de le planifier ? Tout est possible...
 
Évidemment, si l'euro doit disparaître, il vaut mieux que cela soit décidé par les européens de manière coordonnée. On pourrait alors créer un nouveau SME, au sein duquel on fixerait d'un commun accord les parités et les marges de fluctuation des nouvelles monnaies nationales.
 
On sait d'ores et déjà dans quelles proportions les pays devraient dévaluer ou réévaluer leur monnaie nationale pour retrouver les niveaux de compétitivités relatifs qui prévalaient en 1999-2000. La France, notamment, devrait dévaluer de 20 à 22 % par rapport à l'Allemagne.
 
Là, on se heurte à ce problème sans cesse soulevé par nos politiques : si notre monnaie, le « nouveau franc », est dévaluée, notre dette, qui est libellée en euros, explosera.
 
Ca, c'est une blague ! C'est l'argument qu'on agite pour effrayer les gens ! Si l'euro est dissout, toutes les dettes, publiques, mais aussi privées, seront immédiatement relibellées dans les nouvelles monnaies nationales. La dette ne peut pas croître puisqu'elle est strictement proportionnelle à notre richesse à un moment donné. Un retour au franc ne changerait rien au rapport dette / PIB. Les seuls perdants éventuels ne seraient les créanciers étrangers de la France !
 
On serait donc gagnants ?
 
Oui, bien sûr. Cela se passe toujours ainsi : tout excès d'endettement finit toujours par se défaire au détriment des créanciers. Et c'est sans compter les effets bénéfiques qu'aurait, sur le commerce extérieur et sur l'activité économique interne, une dévaluation par rapport à l'Allemagne. Quand bien même nous subirions une réévaluation par rapport à la Grèce, à l'Espagne et à l'Italie.
 
Il y a aussi le problème du dollar...
 
Oui : le « nouveau franc » devrait logiquement perdre 10 % par rapport au dollar. Nos importations libellées en dollar seraient donc renchéries de 10 %. De même pour nos importations en marks, si l'Allemagne réévalue de 20 %.
 
Sachant que les importations, en France, représentent environ la moitié du PIB et que, sur cette moitié se trouvent 10 % du PIB pour l'énergie (libellé en dollar) et 10 % en provenance d'Allemagne, nous aurions respectivement 2 % de hausse liée au renchérissement des produits allemands, et 1 à 2 % lié à nos achats énergétiques. Si l'on ajoute cela à notre taux d'inflation actuel, on peut compter que le choc d'inflation post-dévaluation se situerait autour de 6 à 7 %. Uniquement, bien sûr, pour la première année, puisque le scénario de la dévaluation ne se joue qu'une fois. C'est loin d'être dramatique.
 
Ça peut l'être pour les ménages. Notamment pour les personnes à petits revenus qui verront leurs dépenses, par exemple d’essence, croître brutalement.
 
Je ne dis pas qu'il ne se posera aucun problème. Mais ce que fait actuellement le gouvernement sur les prix de l'essence peut tout à fait être revu. D'ailleurs, la petite baisse des prix récemment décidée n'est pas du tout équitable. Elle subventionne au même niveau le possesseur d'une Porsche et celui d'une Logan...C'est le chèque-essence, tenant compte des niveaux de revenus mais aussi de la distance entre le domicile et l’emploi, qui devrait être préféré.
 
Pour le reste, il y aura évidemment un choix à faire : veut-on des produits bon marché, ou veut-on de l'emploi ? Il sera difficile d'avoir les deux. Dans ce cadre, la dévaluation monétaire se révélerait une politique efficace de redistribution de la richesse. Car elle sera surtout coûteuse pour ceux qui voyagent beaucoup à l'étranger et qui désirent acheter une Mercédès ou une Audi !
 
En conséquence, je pense qu'un processus de dissolution concerté de l'euro ne devrait pas être traumatique.
 
En revanche, si l'on est dans une logique d’effilochement progressif de l'eurozone, le choc sera bien plus grand, économiquement et politiquement. On ignore alors quel pourrait être la dureté des conflits entre les différents pays, et même entre régions d'un même pays, de l'Espagne à la Belgique.
 
Poursuivre dans la voie actuelle, c'est prendre le risque d'un délitement qui ne s'attaque pas seulement à la devise, mais à l'existence même de l'Union européenne comme construction politique.
 
Relire la première partie de l'entretien : CLICK
 
 
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dimanche 9 septembre 2012

Jacques Sapir : "l'annonce de Mario Draghi est une capitulation en rase campagne"



Jacques Sapir est économiste, et directeur d'études à l'EHESS
Il est notamment l'auteur de
    - La démondialisation, Seuil, avril 2011 (click)
- Faut-il sortir de l'euro ? Seuil, janvier 2012
--- crédit photo : Margot L'Hermite ---
 
Jeudi dernier, la Banque centrale européenne a annoncé qu'elle rachèterait « sans limite » un certain nombre d'obligations (celles de un à trois ans) des pays en difficulté de la zone euro. Cette décision a été saluée comme décisive. Qu'en pensez-vous ?
 
Mon appréciation n'est pas très positive. La déclaration de Mario Draghi a été vivement saluée dans la presse. Mais quand vous lisez le communiqué -extrêmement précis- publié par la BCE, vous vous apercevez de plusieurs choses.
 
Tout d'abord, la BCE s'engage à faire des rachats pour les pays qui le sollicitent. Il n'est pas question d'intervenir sans qu'il y ait une demande du pays concerné, laquelle demande implique que le pays passera sous les fourches caudines des programmes dits « d'ajustement structurel », via le FESF (fond européen de stabilité financière) ou le futur MES (mécanisme européen de stabilité). Le rachat de titres de dettes se fera donc sous conditions. Il est primordial de le noter : cela viendra renforcer les politiques d'ajustement déjà menées dans toute l'Europe du Sud.
 
Ensuite, tout rachat devra se faire dans le cadre d'une opération de « stérilisation ». En effet, la BCE ne veut pasaccroître le montant des liquidités qui circulent sur le marché. Autrement dit, chaque fois qu'elle injectera des liquidités sur des titres publics, elle en retirera sur des titres privés, qu'elle revendra. Ainsi, nous avons là un mécanisme qui va soulager les États, mais qui va durcir la question de la liquidité en circulation dans le secteur privé, donc les conditions de l'accès au crédit pour les entreprises.
 
On en vient donc au troisième point : tout cela implique que les rachats de dette publique, contrairement à ce qu'a dit Monsieur Draghi, ne seront pas illimités. Car le montant des rachats de dette publique que pourra faire la BCE sera strictement limité par le montant de la dette privé qu'elle détient aujourd'hui.
 
Quatrième point : la BCE ne rachètera que des obligations d'une durée de vie de un à trois ans. La conséquence en sera l'incitation, pour les pays, de raccourcir le délai de maturité de leur dette. Prenons l'exemple français. Aujourd'hui, le délai moyen de maturité de la dette française est de 7 ans. Les 1 600 milliards de la dette française doivent être renouvelés toutes les sept années. Nous avons donc, pour le roulement de la dette, des émissions de titres de l'ordre de 220 à 240 milliards par an. Toutefois, si nous voulions pouvoir un jour bénéficier de la facilité que vient de créer la BCE, il faudrait que nous cessions d’émettre des bons du Trésor à dix ans pour leur préférer les bons compris entre 1 et 3 ans. Ceci aura pour effet de raccourcir le délai de roulement moyen. Celui-ci pourrait passer, par exemple, de sept à quatre ans. Dès lors, nous devrions lever chaque année sur les marchés non plus 220 milliards, mais 400 milliards d'euros. Voilà une mesure parfaitement perverse, qui va accroître les besoins instantanés de liquidité des États alors que l’on prétend les soulager.  
 
Draghi a également précisé qu'il n'y aurait de rachats que sur le marché secondaire. Qu'est-ce que cela implique ?
 
C'est simple : les banques privées devront se porter acquéreur des obligations d’État, puis les revendre à la BCE. Il demeurera donc bien une cotation de ces titres. Un taux d'intérêt leur sera appliqué. Finalement, ce mécanisme va empêcher les taux de monter trop haut, mais en aucun cas il ne permettra de les réduire.
 
Nous sommes donc fort loin de ce qui a été dit dans la presse. A croire que certains journalistes n'ont pas lu in extenso le communiqué de la Banque centrale, soit qu’ils ne l'ont pas compris, soit qu’ils n’ont pas voulu le comprendre... Mais la différence est flagrante entre la réalité du texte publié par Francfort et l'interprétation qui en a été faite !
 
La notion de « stérilisation » a été utilisée par la BCE, pour témoigner de sa volonté de ne pas laisser croître la masse monétaire. On suppose que c'est pour éviter l'inflation. Si tel est le cas, n'est-ce pas, finalement une bonne chose, étant donné l'état du pouvoir d'achat des populations ?
 
Mais toute la question est de savoir si l'inflation est vraiment, et dans tous les cas, liée à l'accroissement de la masse monétaire. Ce n'est pas du tout évident.
 
Ça l'a bien sûr été dans certains cas. Je pense notamment à l'Allemagne de 1923-24. Mais il faut se rappeler les conditions de l'époque : l'Allemagne ne payait pas ses dettes du traité de Versailles. La France, l'Italie et la Belgique décident donc d'occuper la Ruhr. Les ouvriers de la Ruhr lancent une grève générale. Le gouvernement allemand choisit de payer leurs salaires. En se substituant ainsi au secteur privé, il accroît ses dépenses, mais sans percevoir pour autant les impôts en provenance de la Ruhr occupée, impôts qui sont bloqués par les puissances occupantes. Ceci provoque un déficit de 20 à 25 % par an. Ce dernier est monétisé, ce qui engendre de l'inflation. Vous voyez bien qu'il s'agit là de circonstances exceptionnelles.
 
Des exemples de ce type sont observables ailleurs. Et chaque fois, on voit que le lien entre inflation et création monétaire est lié à des circonstances très particulières.
 
A l'inverse, considérons le cas d'une économie en dépression, comme c'est le cas, actuellement, de la zone euro. Dans une telle économie, qui est très loin du plein emploi de ses facteurs, un accroissement de la masse monétaire ne provoquerait aucune inflation. On pourrait presque accroître la masse monétaire de 10 % par an sans hausse des prix. Croire que l'accroissement de la quantité de monnaie génère toujours de l'inflation relève du dogme. Lequel dogme a été imposé par la Bundesbank à Monsieur Draghi. Finalement, l'annonce de Draghi n'est qu'une capitulation en rase campagne devant la Buba. Car cette dernière a fait passer toutes ses exigences.
 
Mais l'Allemagne est le seul pays à n'avoir pas voté le plan Draghi !
 
Ce n'est pas contradictoire. Le patron de la Buba a émis un vote préventif, par lequel il s'efforce de continuer à faire pression sur la BCE. Mais en réalité, il a gagné ! Ses deux demandes, la conditionnalité des rachats et la « stérilisation » de la masse monétaire, ont été satisfaites.
 
On peut malgré tout y voir une victoire politique, notamment française. L'Allemagne s'isole...
 
Je ne vois d'autre victoire politique que celle de la Bundesbank. Quelle différence que l'Allemagne soit isolée, puisque c'est ellequi fait la loi ?
 
Dans ce cas, quelle autre option aurait pu choisir Mario Draghi ?
 
Sans opposition de la Bundesbank, on aurait pu s'acheminer vers une monétisation directe des dettes, c'est à dire un achat de titres non pas sur le marché secondaire mais sur le marché primaire, directement auprès des États. Dans ce cas, la BCE décidait d'acheter de la dette publique au taux de 0,5 % au lieu des 3,5 % qui prévalent pour les obligations à 1 ou 2 ans.
 
Ensuite, la Banque centrale aurait pu opter pour l'achat de tout type d'obligations, et non pas seulement celles de court terme. De même, elle aurait pu décider de ne pas stériliser la totalité des sommes émises, de manière à ne pas gripper le crédit privé.
 
Ici, la différence est flagrante avec ce que pratique, par exemple, la Réserve fédérale américaine lorsqu'elle injecte massivement de l'argent dans l'économie américaine. Idem pour le Japon. Ce pays a une dette publique autour de 200 % du PIB, soit un pourcentage bien plus élevé que l'endettement Grec ! Ce qui ne l'empêche pas de se financer autour de 1,5 %, sa Banque centrale étant toujours en appui. Je vous fais par ailleurs observer qu'on n'entend guère parler d'inflation japonaise. Et pour cause : je Japon est confronté au problème inverse de... baisse des prix. Ce qui confirme qu'il n'y a pas de lien entre création monétaire et inflation.
 
On voit donc bien, dans le cas de l'Europe, que l'influence allemande est considérable. Et l'on voit clairement le jeu des Allemands. Ils obtiennent satisfaction d'une part, et maintiennent d'autre part leur ferme opposition pour continuer leur pression sur la BCE. On voit surtout combien Mario Draghi est loin d'avoir tenu les promesses faites cet été.
 
Dans ce cadre, que peut-il désormais se passer selon vous ?
 
Il faut d'abord se demander si l'Espagne et l'Italie vont accepter les conditions posées par la BCE, ce dont je doute fort. Pour l'instant, ces pays ont beau se féliciter de cette « avancée », ils n'en affirment pas moins qu'ils n'ont pas besoin de cette aide. Or à quoi sert une facilité que personne ne souhaite utiliser ?
 
On peut en fait raisonner en deux temps. Premier temps : que se passera-t-il quand la Grèce sortira de l'euro...
 
… ce qui signifie selon vous qu'elle va sortir ?
 
Bien sûr. Le problème n'est pas de savoir si elle sortira de l'euro, mais quand. Pour moi, ça devrait avoir lieu d'ici le printemps prochain.
 
A moment là, nous aurons une forte hausse des taux d'intérêt sur le marché secondaire. C'est là qu'Italiens et Espagnols pourraient avoir besoin d'user de la facilité proposée par Draghi.
 
Concernant l'Italie, on peut considérer que Mario Monti est d'ores et déjà favorable aux mesures d'austérité. Le concernant, il n'y aura pas forcément de grande réticence à user du mécanisme désormais disponible, même en contrepartie de mesures d'austérité budgétaire draconiennes.
 
Pour Mariano Rajoy, le problème sera bien plus délicat. D'une part, la situation espagnole est bien plus dégradée que l'italienne. D'autre part, politiquement, la question de la souveraineté est un vrai problème en Espagne. Si l'Espagne était contrainte d'accepter les conditions dictées par Francfort, cela serait un désastre où l'existence même de l’État espagnol pourrait se trouver posée, tant l'actuel conflit entre les régions espagnoles et le gouvernement central s'est durci sur cette question du financement.
 
A mon avis, on s'apercevra donc rapidement que les mesures annoncées par la BCE sont  rapidement dépassées. Je suis d'ailleurs convaincu que dès cette semaine, les bourses, qui ont brusquement monté en fin de semaine dernière, vont se remettre à baisser.
 
Comme vous l'êtes de longue date, vous demeurez donc très pessimiste quand à la pérennité même de l'euro ?

.....la suite de cet entretien est à lire ICI
 
 
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