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lundi 9 mai 2016

L'euro et Schengen : des phénomènes en miroir





Un économiste italien, Alberto Bagnai – par ailleurs auteur d'un ouvrage sur l'euro - a récemment publié sur son blog une analyse en miroir de Maastricht et de Schengen résumée en un tableau assez clair. Ce tableau résume bien les intentions qui ont présidé aux deux projets, mais également le discours rhétorique qui les a entourés, ce qu'ils sont aujourd’hui et la succession des événements qui a permis de mettre à jour leurs dysfonctionnements.

Pour Bagnaï, dans l'un et l'autre cas, il faut distinguer plusieurs niveaux :

- le niveau des raisons véritables : celles-ci n'ont jamais été énoncées clairement - ou pas intégralement - car elles étaient jugées inaptes à recevoir l'assentiment du public. D'où la nécessité d'élaborer une rhétorique plus affriolante,
- le niveau rhétorique, donc, qui correspond aux mécanismes de persuasion utilisés pour recueillir l'assentiment de l'opinion. En somme, c'est le storytelling qui a permis de vendre le projet aux citoyens,
- le niveau des moyens mis en œuvre pour parvenir à atteindre les « raisons véritables »,
- le niveau de l'asymétrie entre les parties-prenantes. Toutes ne supportent pas les mêmes charges, toutes ne bénéficient pas équitablement des bienfaits promis par le storytelling.
- certaines seront même surtout victimes des méfaits qu'on n'avait pas anticipés, ou qu'on s'était gardé d'annoncer. Les effets réels générés soit par Maastricht (autrement dit par la création de l'euro) soit par Schengen sont aujourd'hui connus.
- ils ont été révélés par des chocs externes, essentiellement la crise américaine de 2008 et ses prolongements en Europe pour l'euro, et la crise de migrants pour Schengen. On connaît désormais les dysfonctionnements intrinsèques aux deux espaces : eurozone et espace Schengen.

Je me permets de reproduire ce tableau éloquent : 




MAASTRICHT
SCHENGEN
Objectif véritable
Intégration du marché du capital Intégration du marché du travail
Moyens utilisés
Union monétaire – création de l'euro Abolition des frontières internes
Storytelling
Fin des dévaluations compétitives entre partenaires  Promotion de « la liberté », notamment celle de circuler
Effet réel
Sous-évaluation de la monnaie du plus fort ( = euro trop faible pour l'Allemagne) Le plus fort attire à lui le travail
(= migrations de travail intrazone)
Problème posé
Qui contrôle la valeur de la monnaie ? Qui contrôle les frontières extérieures de l'espace ?
Asymétrie
Monnaie surévaluée pour les plus faibles (Grèce, Espagne, Italie, France). La frontière la plus difficile à contrôlée est celle du Sud (Grèce, Italie).
Dysfonctionnement
Déséquilibres dans les flux commerciaux intra-zone (excédents allemands / déficits grecs) Déséquilibres dans les flux migratoires au sein de l'espace.
Révélateur du dysfonctionnement
Choc externe : crise américaine des subprimes Choc externe : crise des migrants, guerre syrienne.



Au final, l'analyse en miroir de Bagnai permet de s'apercevoir - c'est très visuel, avec le tableau - du caractère déséquilibré des deux grandes réalisations européennes. 

Toutes deux comportaient des malfaçons originelles qui ont été masquées par une rhétorique moralisatrice et pseudo-généreuse (la liberté d'aller et venir, les échanges, l'enrichissement équitable de tous), et qui, pour une large par via des chocs exogènes, sont en train d'être révélées en même temps. 



mercredi 18 mars 2015

Europe : « avec Maastricht, on rira beaucoup plus » !





On a parfois la chance de tomber, en fouillant dans les recoins de certaines bibliothèques familiales, sur quelques perles dont on soupçonnait pas l'existence. 

C'est ainsi que je suis récemment tombée sur ce petit bouquin hilarant paru en 1997 et que je n'avais pas encore eu le bonheur de feuilleter : Le Bêtisier de Maastricht. Il recense les âneries les plus épaisses ayant été proférées pendant la campagne référendaire de 1992 par les partisans du « oui ». 

Parce que ça semble plus actuel que jamais et parce qu'il vaut mieux en rire, voici quelques extraits ! 

***


« L’Europe est la question d'avenir à la question du chômage (…) en s'appuyant sur un marché de 340 millions de consommateurs, le plus grand du monde, sur une monnaie unique, la plus forte du monde, sur un système de sécurité sociale, le plus protecteur du monde, les entreprises pourront se développer et créer des emplois » - Michel Sapin, 2 août 1992.
* Au bout du compte, Sapin a commencé très tôt à rencontrer des problèmes dans la réalisation de l’œuvre de sa vie : l'inversion de la courbe. Courage Michel, avec un peu de bol, dans 20 ans, on y est !


« Maastricht apporte aux dernières années de ce siècle une touche d'humanisme et de lumière qui contraste singulièrement avec les épreuves cruelles du passé » - Michel Sapin, 6 mai1992.
* Magnifique ! Dommage que sa carrière de poète ait été si courte. Et que sa carrière de ministre soit si longue....

« Maastricht permettra d'équilibrer une réalité financière par une réalité politique et sociale » Laurent Fabius, 16 septembre 1992.
* Dommage que sa carrière de prophète ait été si courte. Et que sa carrière de ministre, etc.(cf.supra).

«On ne peut dire que oui : oui à la paix, oui à la compréhension entre les peuples, oui à l'union qui fait a force ». Jacques Delors, 24 août 1992.
* On dirait les dialogues d'un film pour adultes : oh oui, oh oui, oh ouiiiiiiiiiiiii !

« Le oui étant majoritaire chez les jeunes, faut-il inventer une gériatrie du non ? ». Bernard Kouchner, 31 août 1992.
* Quid d'une gériatrie spécifique pour les types tellement séniles qu'ils ne savent plus s'ils sont socialistes ou sarkozystes ?

« Peut-être que le Président considérera que sa tâche est accomplie et que, le oui l'ayant emporté, il préférera arrêter son mandat. (…) Je n'ai aucune information me permettant de penser cela ». Dominique Strauss-Kahn, 15 septembre 1992.
* Parfois, il y en a qui préfèrent ne même pas le commencer, leur mandat.

« Le monde entier a les yeux fixés sur la France ». Jacques Delors, 18 septembre 1992.
* Nationaliste !

« Ce traité lutte contre la bureaucratie. Le Parlement européen va désormais mieux contrôler la Commission ». Laurent Fabius, 26 août 1992.
* C'est vrai : vingt ans plus tard, la bureaucratie est terrassée.

« Il faut expliquer, expliquer, expliquer pour convaincre, convaincre, convaincre ». François Mitterrand, 26 août 1992.
* Tout à fait : il faut faire de la pédagogie, de la pédagogie, de la pédagogie.

« La traité de Maastricht agit comme une assurance-vie contre le retour à l'expérience socialiste pure et dure » Alain Madelin, 4 septembre 1992.
* Ça en revanche, c'était bien vu. On aurait pu aller plus loin, et y voir un torpillage définitif de toute idée de gauche.

Au sujet du « non » danois au référendum du 2 juin : « Ce ne sont tout de même pas ceux qui ont laissé en Europe que les traces dévastatrices des Vinkings et les petits contes d'Andersen qui vont arrêter une construction aussi grandiose que celle de la Communauté européenne ». Patrick Devedjian, 3 juin 1992.
* Les Scandinaves, de toute façon, tous des barbares....

« Nous aurons l'Allemagne que nous méritons (…) Otto von Bismark est mort. Le 20 septembre, en refusant de ratifier le traité de Maastricht, nous pouvons le ressusciter, pour notre plus grand désagrément ». Franz-Olivier Giesbert, 15 septembre 1992.
* Germanophobie, quand tu nous tiens....

«Moi aussi, j'ai peur. Peur de l'Allemagne. De ce que deviendrait l'Allemagne dans une Europe désagrégée où, dégagée des Contraintes de la Communauté, elle se déploierait. Il ne faut pas prendre l'Allemagne pour un gros chien dressé parce qu'elle a été irréprochablement démocratique depuis 45 ans ». Françoise Giroud, 3 septembre 1992.
* Oui : la France a peur. Car les Teutons, de toute façon, tous des barbares....

« Je suis persuadé que les jeunes nazillons qui se sont rendus odieux à Rostock votent non à Maastricht ». Michel Rocard, 17 septembre 1992.
* Et qu'on se le tienne pour dit : c'est soit l'Europe, soit les nazillons.

***

Et il y en a des dizaines d'autres comme ça dans le livre, qu'encore une fois je conseille. Il est désopilant. En attendant, une conclusion en images avec cette petite vidéo que je me suis permise de piquer sur le blog de l'excellent Nico !






mercredi 4 mars 2015

La Commission européenne est forte avec les faibles et faible avec les forts




Article pour le Figaro du 3 mars 2014




Tu veux ou tu veux pas ? » : telle est la question qu'on aimerait parfois poser aux indécis de la Commission européenne. Qui risqueraient fort de nous répondre ceci : « p'têt ben qu'oui, p'têt ben qu'non ». Car voilà un moment qu'ils tergiversent. Vont-ils sanctionner la France pour cause de déficit budgétaire excessif ? Pas encore semble-t-il. Aux termes d'atermoiements, Bruxelles a décidé la semaine dernière d'accorder un délai de deux ans à notre pays pour qu'il ramène son déficit sous la barre des 3 %.

La France ne sera pas sanctionnée mais elle continue d'être suivie de près. Attention toutefois à ne pas se méprendre. Comme Pierre Moscivici l'a affirmé, « il ne s'agit absolument pas d'une surveillance ». Juste d'une attention appuyée. En outre, il ne s'agit pas non plus d'une punition car « l'Europe n'est pas faite pour punir, pour contraindre ». Non, le Commissaire à l'économie l'assure : il s'agit seulement d'amicales « incitations ».

Comment se traduisent ces « incitations » ? Essentiellement par une injonction contradictoire, qui rend illusoire toute perspective de réussite. En effet, Paris se voit invitée à respecter dans le même temps des objectifs de déficit nominal et des objectifs de déficit structurel. Pour le déficit nominal, il est demandé qu'il soit ramené à 4% du PIB en 2015, puis à 3,4 % en 2016 et à 2,8 % en 2017. En termes structurels, Bruxelles déplore des efforts de réduction insuffisants et souhaite qu'ils soient d'au moins 0,5 points de PIB.

Problème : ces objectifs simultanés entrent en conflit. Le ratio de 3 % de déficit public fait partie des célèbres « critères de convergence » de Maastricht. La notion de « déficit structurel », quant à elle, est plus récente. L'incapacité de nombreux pays à maîtriser leurs finances publiques a amené l'Europe à concéder ceci : l'environnement dégradé, conséquence de la crise de 2008-2010, rend le rétablissement des économies difficile. Il a donc été décidé de s'attacher au « déficit structurel », notion statistique un peu floue, mais qui a le mérite de tenir compte des effets de la conjoncture. En principe, on s'abstient de contraindre un État à davantage d'austérité s'il n'est pas responsable du non respect de ses objectifs, et si un environnement globalement défavorable l'a entravé dans ses efforts.

C'est là que le bât blesse. Vouloir réduire les deux déficits à la fois, le structurel et le conjoncturel, contrevient à toute logique. C'est vouloir une chose et s'efforcer de la rendre impossible. C'est dire qu'il est à la fois important de prendre en compte la conjoncture, et urgent de l'ignorer. Un peu comme si on expliquait au pilote d'un véhicule que le meilleur moyen de tourner à droite, c'est de continuer tout droit. On s'assure ainsi qu'il va dans le mur...

Outre cela, comme tous les autres pays, l'Hexagone a fait l'objet d'une analyse de ses « déséquilibres macroéconomiques », autre nouveauté introduite en 2011. Cette procédure conduit la Commission européenne à suivre non plus les seules dettes et déficits publics des États membres, mais un tableau de bord composé d’indicateurs divers, assortis de seuils. Si l'un des seuils est dépassé, on considère que le pays concerné risque de déstabiliser toute l'économie de l'Union. Parmi ces indicateurs figure - c'est une bonne nouvelle - le solde de la balance courante. Celui-ci ne doit pas dépasser 6 % du PIB pendant trois années consécutives. Pour le dire simplement, un État ne peut avoir un commerce extérieur trop florissant sans que cela ne pénalise toute l'UE. C'est la moindre des chose : en régime de monnaie unique, un pays qui engrange des excédents sans que l'appréciation de sa monnaie de vienne jouer de rôle correctif, le fait forcément au détriment de ses voisins. Dans la zone euro, les excédents des uns sont les déficits des autres.

Pourtant, il se trouve qu'un État membre a depuis longtemps crevé le plafond, avec un excédent régulièrement supérieur à 7% de son PIB. Ce pays a le plus fort excédent courant au monde - devant la Chine - et son surplus commercial bat des records chaque année (217 milliards d'euros en 2014 soit 11 % de mieux qu'en 2013). L’Allemagne, car bien sûr il s'agit d'elle, est systématiquement hors des clous fixés par Bruxelles. Et pour cause : le pays n'investit pas. Ce faisant, il ne dépense rien, mais déstabilise toute l'eurozone et hypothèque son propre avenir.

C'est pour cela que dès 2013, José Manuel Barroso avait envisagé de sanctionner la République fédérale. Bien sûr, l'idée a vite été remisée et la mise en œuvre du volet coercitif du dispositif sur les « déséquilibres macroéconomiques » n'est plus d'actualité. Ce n'est que du bout des lèvres que la Commission sollicite auprès de Berlin quelques corrections. Car il est bien plus facile d'incriminer la France pour son déficit...ou la Grèce pour sa dette. Quant à l'Allemagne, on ne saurait lui imposer quoique ce soit, et surtout pas des « réformes de structure». Après tout, comme le dit Pierre Moscovici, « l'Europe n'est pas faite pour punir, pour contraindre ».

Si c'était tout, ce serait déjà beaucoup. Mais il y a une cerise sur ce gâteau. Au rang des ratios visant à mesurer les grands déséquilibres figure un indicateur relatif au chômage. En principe nul État ne doit avoir un chômage supérieur à 10 % en moyenne sur trois ans. En Grèce, le taux de chômage est de 26 %, en Espagne de 24 %, au Portugal de 13 %, en Italie de 11 %. La moyenne de la zone euro est elle-même supérieure à 11 %. Et que fait-on ? On prescrit aux pays en crise des mesures d'austérité dont la particularité.... est d’accroître le chômage. Mais on ne va pas se plaindre car ça pourrait être pire. Ces pays pourraient en effet faire l'objet de sanctions pour de tels dérapages. On a finalement de la chance, car comme le dit Pierre Moscovici « l'Europe n'est pas faite pour punir, pour contraindre ». Et comme le disait George Orwell dans 1984, « l'Oceania a toujours été en guerre contre l'Estasia ». 



lundi 23 février 2015

L'invention de l'Europe - Emmanuel Todd

 
 
J'ai retrouvé ce texte de Todd qui date de 1995. Il m'a semblé d'une telle actualité que j'ai eu envie de le copier ici. Tout y est anticipé, du vote ouvrier pour le Front national aux difficultés de l'Allemagne à gérer l'existence de l'euro - donc la disparition du mark. C'est assez impressionnant, si l'on considère que ce texte a vingt ans....
 
 
***
 
Les recherche nécessaires à la rédaction de ce livre s'étalèrent sur les années 1984-1990,époque durant laquelle l'unification européenne n'était pas l'objet d'un débat majeur. Bref, avant Maastricht. J'étais alors un "bon européen", a priori favorable à tout mouvement menant à plus d'unité, même si mon avant propos de 1990 laisse percer une certaine inquiétude quant au caractère économiste et abstrait du projet européen.
 
Depuis, certaines classes dirigeantes ont affirmé leur volonté d’accélérer l'unification étatique du continent par l'établissement d'une monnaie unique. J'ai longtemps hésité durant le printemps 1992, pour finalement voter "non" au référendum de septembre. Sans aucun état d'âme et avec le sentiment de faire le seul choix raisonnable.
 
Mon opposition au traité de Maastricht dérive très directement de ma connaissance de l'anthropologie et de l'histoire du continent. Une sensibilité réelle à la diversité des mœurs et des valeurs européennes ne peut mener qu'à une conclusion : la régulation monétaire centralisée de sociétés aussi différentes que, par exemple, la France et l'Allemagne doit conduire à un dysfonctionnement massif, dans un premier temps, de l'une ou l'autre société et, dans un deuxième temps, des deux. Il y a, dans l'idéologie de l'unification, une volonté de briser les réalités humaines et sociales qui rappelle, étrangement mais invisiblement le marxisme-léninisme. Lui aussi mêlait un projet de transformation économique à un souverain mépris des diversités culturelles et nationales. L'état actuel de l'ex-Union soviétique et de l'ex-Yougoslavie nous montre à quel point l'unification étatique par en haut mène plus sûrement à la haine ethnique qu'à la paix perpétuelle.
 
Aujourd'hui, les contraintes économiques qui pèsent sur certaines sociétés européennes et particulièrement sur la France, privée depuis près de dix ans de régulation monétaire interne par la politique dite du "franc fort" n'ont heureusement pas encore fait apparaître des sentiments explicites de méfiance vis-à-vis de nos partenaires européens. Le Front national reste pour l'essentiel un phénomène lié à l'immigration et non à la construction de l'Europe. Mais la poussée de l'extrême-droite en milieu ouvrier, entre 1988 et 1995, est particulièrement spectaculaire sur l'ensemble du croissant industriel menant du nord à l'est de la France. Il s'agit des régions où la politique de convergence monétaire a dévasté plutôt que transformé l'industrie, conduisant à une extermination plutôt qu'à une reconversion, du travail faiblement qualifié. L'analyse des structures familiales individualistes du nord-est du Bassin parisien aurait permis de comprendre et de prévoir que l'alignement des populations ouvrières locales sur les niveaux de qualification allemands, qui dérivent assez largement des disciplines de la famille "souche" autoritaire et inégalitaire, n'était pas concevable en l'espace d'une génération.
 
Nous devons être conscients de ce que l'expression du désespoir social par une idéologie d'extrême-droite se réclamant d'une conception régressive de la nation est aussi un produit de l'unification économique de l'Europe. Légitime et nécessaire dans les années 1945-80, le projet européen ne mène plus aujourd'hui à la paix. Il pourrait, dans les années qui viennent, conduire au contraire à remontée entre les peuples de sentiments hostiles qui n'existaient plus vers 1980. La déconstruction des nations par leurs classes dirigeantes produit le nationalisme, dans des sociétés secouées par une transformation économique brutale, et où l'identité nationale la plus traditionnelle et la plus paisible était comme un dernier refuge. Il serait d'ailleurs absurde d'imaginer que l'Allemagne, beaucoup plus stable économiquement que la France mais beaucoup plus anxieuse culturellement, puisse échapper à ce processus de déstabilisation des mentalités par l"unification monétaire. La disparition du mark, point d'ancrage identitaire durant tout l'après-guerre, devrait logiquement conduire à la montée d'un puissant sentiment d'insécurité en Allemagne.
 
J'espère donc que ce livre, qui fut écrit en dehors de tout contexte polémique et dont je n'ai pas changé une ligne, permettra à certains européistes sans préjugé de réfléchir sereinement à l'ampleur des problèmes posés, de sonder l'épaisseur anthropologique et historiques des nations qu'il s'agit de fusionner. J'espère surtout que certains d'entre eux, partant, comme moi, de bons sentiments européens, arriveront également à la conclusion que le traité de Maastricht est une oeuvre d'amateurs, ignorants de l'histoire et de la vie des sociétés (...).
 
Si la monnaie unique ne se fait pas, ce livre apparaîtra à une contribution à la compréhension de certaines impossibilités historiques. Si elle se fait, il permettra de comprendre, dans vingt ans, pourquoi une unification étatique imposée en l'absence de conscience collective a produit une jungle au lieu d'une société".
 
 
---  Emmanuel Todd, Préface à l'édition 1995 de L'invention de l'Europe  ---
 
 
 
Et sinon, pour ceux qui veulent lire une recension du dernier Todd (Le Mystère français, paru l'année dernière), c'est ici : CLICK

 

jeudi 28 février 2013

Le jour béni (oui, oui) où j’ai lu un édito eurosceptique dans Le Monde…






Je suis à peu près aussi accro au journal Le Monde que je l’aime peu.

Je l’aime peu parce que je suis en désaccord sur tout ce qu’il professe, ou presque. Mais aussi parce que, lorsqu’il affiche le prix, il affiche aussi la couleur. A 1,80 € le numéro, smicards, chômeurs, précaires, passez votre chemin. Le Monde n’est pas un journal de pauvres1.

J’y suis accro parce que c’est « THE thing to read », un peu comme il existe des « THE place to be2 ». C’est un journal qui dit « ce qui se dit en général », une sorte de CQFD, un thermomètre planté dans le fondement de l’air du temps. Ca permet de savoir comment se porte l’idéologie dominante sans devoir subir l’indignité de passer en caisse avec Libération.

Or, en termes d’air du temps, j’avoue qu’aujourd’hui, j’ai été servie. L’idéologie dominante se porte mal. Très mal. Elle tire à peu près la même figure qu’un sympathisant jospiniste le soir du 21 avril 2002. Au lendemain des élections législatives italiennes, elle est groggy.

J’en veux pour preuve cette chronique intitulée « rêve allemand, cauchemar européen », qui chemine actuellement sur les réseaux sociaux. En voici quelques extraits :

  • En mode "Emmanuel Todd vilipendant l’égoïsme allemand" et au sujet du journal allemand Spiegel : "il se moque du monde comme l’Allemagne se fiche de l’Europe",
  • En mode "Jacques Sapir ratiocinant sur la monnaie unique" : « cette affaire ressemble à un jeu de dupes. Ainsi s'accentue la crise de légitimité politique dans une Europe prisonnière de l'euro. Le Vieux Continent est incapable de remettre à zéro les compteurs de la compétitivité par une bonne dévaluation. Tout débat sur la parité de l'euro vis-à-vis du dollar ou du yuan est proscrit par l'Allemagne3 »,
  • En mode "Mélenchon s’avisant soudain que oups : il a peut-être fait une boulette" : « fallait-il signer ce traité de Maastricht, qui tourne au désastre ? Après l'avoir tant défendu, on finirait par en douter »
  • En mode "François Lenglet faisant un coming out sur France 2" : « mauvais joueur, nous avions grogné contre les électeurs français et néerlandais qui n'avaient rien compris en votant non à la Constitution européenne de 2005. Aujourd'hui, la menace est plus grande encore ».

Non : contrairement à ce qu’on est tenté de croire a priori, ces lignes ne sont pas du foutraque qui, entendant des voix nuitamment, était parti rejoindre Chevènement sur l’autoroute. Elles sont d’Arnaud Leparmentier, un homme au sujet duquel un ancien du Monde écrivait récemment : « il a des convictions libérales qui le rendent parfaitement droito-compatible pour le cas où le pouvoir politique viendrait à changer de couleur ». Ou au cas où Pierre Moscovici deviendrait par inadvertance Ministre de l’économie….

Toujours est-il que le texte est canon. D’abord, il est rare qu’un type qui s’est aveuglé avec constance pendant vingt ans (Maastricht : 1992) l’avoue avec aussi peu de précautions. Bravo. Ensuite, ça préfigure un déverrouillage du débat sur l’Europe qui pourrait être fort bienvenu.
Voici donc ledit papier, sous vos yeux ébahis4 : CLICK

1 Alerte « populisme »
2 Alerte « carpette anglaise »
3 Alerte « germanophobie »
4 Roulements de tambours


lundi 19 décembre 2011

C'est toi qui as voté Maastricht, c'est toi qui l'est. Nananère !



[ Ce texte est également disponible sur Marianne2 ]

« Voir un dirigeant politique (…) reconnaître ses torts et louer les analyses de l'un de ses concurrents à l'élection suprême, voilà un geste d'une noblesse et d'une élégance rares ». Telle est la réflexion que se fit à fort juste titre le blogueur Yohann Duval, en écoutant Jean-Luc Mélenchon dimanche soir sur BFM TV.

Qu’a donc déclaré le candidat de Front de gauche pour générer une aussi vive surprise chez mon confrère blogosphériste ? Tout simplement qu’il s’était trompé sur le traité de Maastricht, ainsi qu’ils sont désormais quelques un à l’admettre. Arnaud Montebourg l’avait quasiment concédé à Marie-France Garaud dans une récente édition de l’émission « Mots croisés ». Durant celle-ci la gaulliste et le chantre de la démondialisation avaient montré une belle solidarité face à Nathalie Kosciusko- Morizet et à Alain Lamassoure.

Quant à Jean-Luc Mélenchon, c’est vis à vis du Lion de Belfort qu’il a, ce week-end, fait amende honorable. Répondant à une question sur son vote en faveur du traité de Maastricht, le leader au Parti de gauche a en effet affirmé sans ambages « je suis un opposant absolu à cette Europe là (…) c'est un échec absolu. Tous ceux qui, comme moi, [y] ont cru à l'époque (…) se sont fait rouler. C'est Chevènement qui avait raison ! C'est le contraire qui s'est passé. On a ouvert, en grand, le pouvoir absolu à la finance ».


Manœuvre politicienne ? Désir de séduire les proches du sénateur de Belfort ? C’est possible. Quoiqu’il en soit, Jean-Luc Mélenchon fait preuve ici d’une humilité peu habituelle en politique. Ce faisant, il fait d’ailleurs mentir Chevènement, qui affirme parfois, un rien désabusé que « les élites n’admettent jamais leurs erreurs ».

« Méluche » vient d’avouer la sienne vingt ans après l’avoir commise. Ce faisant, il n’est pas sans rappeler ici l’attitude d’un certain…Chevènement. Celui-ci, dans son bel ouvrage La France est-elle finie ? se livre à un mea culpa en règles, pour avoir entériné l’Acte unique en 1986 : « je fus moi-même dupe (…) je ne me doutais pas que plus de 300 directives seraient prises (…) afin de déréglementer complètement l’économie ».

Alors que l’émission se poursuit sur BFM TV, le summum de la cocasserie est par ailleurs atteint au moment d’un face à face dans lequel Mélenchon, se trouve aux prises avec Christian Estrosi. Car l’ancien ministre de Nicolas Sarkozy affirme alors, l’air de rien : « toutes les erreurs sont parties du même point (…) c’est Maastricht. Les autres traités ont découlé de Maastricht ». Il faut dire que le maire de Nice, alors proche de Philippe Séguin et de Charles Pasqua avait voté « non » en 1992. Ce qui ne l’avait pas empêcher par la suite de se renier mille fois.

Nous voici donc face à un numéro de duettistes dans lequel chacun excipe du (ou des) mauvais mauvais traité européen qu’il n’a pas voté, comme s’ils admettaient tous deux que chacun de ces textes fut une erreur, et que le salut reviendra à celui qui en aura voté le moins....

On ne sait plus, par les temps qui courent, à quel moment se produira le grand « renversement des alliances » qui semble désormais nous pendre au nez, ni ce qui en résultera. Une vaste union des communistes aux gaullistes façon « Conseil national de la Résistance » ? Une recomposition de la gauche sous l’impulsion de Chevènement, de Montebourg, et à présent de Mélenchon ? Tout est infiniment plus désirable, quoiqu’il arrive, que la reconduction, en mai 2012, du pareil au même.

Une seule chose, en tout cas, demeure certaine : le 1er janvier prochain, à 0h00, nous entrerons de plain-pied dans une année qui pourrait bien être l’une des plus surprenantes de l’histoire politique récente. Cela vaudra bien d’aller assister à quelque feu d’artifice, quand bien même la nuit serait fort froide.

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