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samedi 31 décembre 2016

« L'Europe fait preuve de cécité géostratégique face à la Turquie ! », entretien avec Olivier Delorme









Olivier Delorme est écrivain et historien. Passionné par la Grèce, il est l'auteur de La Grèce et les Balkans: du Ve siècle à nos jours (en Folio Gallimard, 2013, trois tomes). Il vient également de publier 30 bonnes raisons de sortir de l’Europe, éditions H&O, décembre 2016.



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Dans votre ouvrage 30 bonnes raisons de sortir de l’Europe, vous comparez l'Europe d'aujourd'hui avec celle, très conservatrice, de la Sainte-Alliance, et la situation actuelle avec l'Ordre européen dominé à l'époque par le chancelier autrichien Metternich. Ce parallèle semble vous avoir été inspiré par la crise grecque de janvier-juillet 2015, soldée par une capitulation d'Alexis Tsipras face à ses créanciers, qui vous a rappelé le soulèvement grec contre les Ottomans en 1821. Pouvez-vous préciser ? 

Le parallèle m’a été suggéré par un article paru en juin 2015, en plein « bras de fer » entre le gouvernement grec et l’Eurogroupe, dans Die Welt, très sérieux quotidien proche de la chancelière Merkel. Ce texte accusait les Grecs de détruire « l’Ordre européen » comme ils l’avaient fait une première fois en 1821 lorsqu’ils s’étaient soulevés contre la domination turque. Ce parallèle m’a paru très caractéristique d’une propension de plus en plus courante chez les européistes à attribuer aux peuples des défauts et des qualités donnés pour natifs et invariants (le Grec serait déstabilisateur de l’Ordre européen en même temps que fainéant et fraudeur, comme l’Allemand serait honnête, travailleur, etc.) – ce qui est propre à la pensée essentialisante. Mais ce parallèle m’a paru aussi involontairement judicieux quant à la nature de l’Europe d’alors et de l’Union européenne d’aujourd’hui.

Olivier Delorme
Durant les guerres qu’a dû soutenir une France révolutionnaire qui a renversé l’ordre politique et social fondé sur la monarchie de droit divin et sur l’inégalité devant la loi, ses armées ont semé en Europe les germes de ce qu’on appelle alors le libéralisme (dans son sens politique : fin du régime féodal, égalité devant la loi et l’impôt, garantie de droits individuels et de libertés publiques…) ainsi que l’idée d’une souveraineté collective de la Nation substituée à celle du monarque. Puis Napoléon a tenté d’unifier l’Europe par la force – épisode éminemment ambigu car, à la conquête, s’est mêlée l’acclimatation d’une partie de ces acquis de la Révolution.

La fin de cet épisode napoléonien, en 1815, inaugure en Europe – jusqu’aux révolutions nationales et libérales de 1848 – une longue ère de réaction politique et sociale : restauration du principe absolutiste et tentative de restauration sociale de l’ordre aristocratique. Cette Europe a un leader, le prince de Metternich, ministre des Affaires étrangères puis chancelier de l’Empire d’Autriche de 1809 à 1848. Elle est fondée sur des traités, celui de la Sainte-Alliance conclu en septembre 1815 entre l’Autriche, la Russie et la Prusse, puis celui de la Quadruple Alliance qui, en novembre, élargit le précédent à l’Angleterre et institue un directoire européen périodiquement réuni en Congrès… ce que j’appelle, dans mon livre « le premier Conseil européen ». Puis la France vaincue, où les vainqueurs ont imposé le retour des Bourbons, est intégrée en 1818 à cette « construction européenne » première manière.

Certes mais il a existé, en Europe et au cours de l’histoire, des systèmes d’alliances en tous genres. Pourquoi comparer spécifiquement l’Union européenne d’aujourd’hui avec l’Europe de 1815 ?

Comme l’UE d'aujourd’hui, l’Europe de Metternich fonde sa légitimité apparente sur l'idée qu’elle assure une « paix éternelle » – ce qui est aussi faux pour l’Europe d’alors que pour l’UE, laquelle a joué un rôle majeur dans le déclenchement des guerres de sécession yougoslaves comme dans celui de la guerre en Ukraine.

Établie après la « grande trouille » révolutionnaire des tenants de l’ordre ancien, l’Europe de la Sainte-Alliance a en réalité pour but de maintenir le statu quo politique et social. Comme la « grande trouille » du communisme est, après la deuxième guerre mondiale, le principal moteur d’« initiatives européennes » qui sont en réalité pour une large part pilotées depuis Washington, afin d’intégrer économiquement (CECA, CEE) et militairement (CED, OTAN) l’Europe occidentale dans un ensemble atlantique.

Au plan intérieur, cet Ordre européen de 1815-1848 est essentiellement antidémocratique. Et il ne me semble pas essentiellement étranger à l'Ordre européen de 2015 dans lequel, nous indiqua Jean-Claude Juncker après la victoire électorale de Syriza en Grèce, « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». Le régime de propagande européiste actuel suffit généralement à étouffer la voix des contestataires et, quand il ne suffit pas, l’Ordre européen trouve le moyen légal d’annuler le verdict des urnes – qu’il s’agisse de référendums en Irlande, en France, aux Pays-Bas, en Grèce, en Italie, ou d’élections législatives comme en Grèce. On en est aujourd’hui à dire, dans la caste gouvernante, qu’il ne faut plus consulter les peuples sur les questions européennes puisqu’ils ne donnent jamais la réponse qu’on attend d’eux. Certains « précurseurs » commencent même à avancer que si l’Europe et le suffrage universel deviennent incompatibles, c’est avec le deuxième qu’il va falloir en finir. Aussi n’est-il nullement à exclure qu’après avoir réduit la démocratie représentative à un rite électoral vide de sens, où l’élection consiste en un concours de beauté destiné à désigner celui qui conduira la politique unique déterminée hors de tout contrôle démocratique, l’Europe, remise en cause chaque jour davantage par les peuples connaisse un jour ou l’autre une dérive plus ouvertement autoritaire.

Au plan européen, l'Ordre d’après 1815 visait à empêcher toute renaissance du danger révolutionnaire. En 1820, le Congrès – ou Conseil – européen de Troppau décide ainsi du droit des cinq États membres à intervenir partout en Europe pour atteindre ce but… et garantir la « paix éternelle ». En application de ce principe, Metternich obtient mandat de ce Congrès, réuni à Laybach (Ljubljana) en 1821, d’écraser les libéraux italiens. Puis le Conseil – ou Congrès – européen de Vérone confie, en 1822, à la France de Louis XVIII le soin d’écraser les libéraux espagnols : l’expédition des « 100 000 fils de Saint-Louis » se termine par la prise du fort du Trocadéro (Cadix).

En Grèce depuis 2010, la Troïka (Commission européenne, BCE, FMI) n’est pas armée de canons et de fusils, mais elle a bafoué l’État de droit, violé la Constitution et les droits du Parlement, liquidé le droit du travail, vaporisé les classes moyennes, amputé les salaires, les retraites et les budgets sociaux, etc. Elle contraint à l’exil une partie de plus en plus importante (et diplômée) de la population. Elle condamne à la cécité ou à l’amputation des diabétiques qui ne peuvent plus acheter leur insuline. Elle tue par le désespoir (suicides, toxicomanie), en privant plus d’un tiers des Grecs d’accès aux soins, en rendant impossible le fonctionnement normal des hôpitaux, en différant la prise en charge de pathologies graves comme le cancer.

C’est pourquoi l’accession au pouvoir de Syriza en 2015 vous est apparue comme une manière de rejouer le soulèvement de 1821. Il s’est agi selon vous d’une tentative de secouer une chape de plomb continentale, et de contester une fois de plus de vieilles hiérarchies iniques….

Oui. Le soulèvement grec de 1821 contre l’Empire ottoman devait tout aux idées de la Révolution française. Logiquement, le Congrès européen de Troppau le condamna comme résultat de « combinaisons criminelles ».  Alors que la catholique Autriche avait longtemps eu l’Empire turc et musulman pour rival géostratégique dans les Balkans, aux yeux de Metternich, le combat idéologique contre-révolutionnaire de son Europe l’emporte désormais sur toute autre considération. Il approuve donc chaleureusement la répression exercée par le sultan ottoman sur ses sujets grecs révoltés, et fait repousser par le Congrès de Vérone l’appel que ces derniers ont adressé « avec confiance à l’Europe et à la grande famille de la chrétienté ». Là encore le parallèle me paraît assez pertinent avec l’Europe d’aujourd’hui : lorsque le ministre grec de l’Économie Varoufakis demande à l’Eurogroupe des aménagements, fort limités d’ailleurs, de la ravageuse politique de déflation imposée à la Grèce par l’UE et le FMI depuis 2010, ceci au nom de la solidarité européenne et de la rationalité économique, il se voit opposer par Schäuble et Dijsselbloem (le président de l’Eurogroupe) une raison (délirante) idéologique exigeant au contraire l’aggravation des politiques qui ont échoué.

C’est bien en cela que l’Ordre européen d’aujourd’hui ressemble à celui de 1815 (ou à la souveraineté limitée imposée par l’URSS à ses satellites entre 1947 et 1990) : on ne peut tolérer aucune brèche dans la rationalité idéologique qui sous-tend la construction politique. Faute de quoi cette construction s’effondrerait. Concéder quelque entorse que ce soit aux règles de l’Ordre européen de Metternich en 1821, à celles de l’Ordre soviétique naguère ou à celles de l’Ordre européen d’aujourd’hui fondé sur l’ordolibéralisme allemand, c’est remettre en cause l’Ordre lui-même. C'est intolérable pour ses gardiens.

Toujours dans votre ouvrage, vous comparez également l'Europe à une nouvelle « Ligue de Délos » ? Pouvez-vous expliquer ce rapprochement que vous faites entre l’UE d’aujourd’hui et cette vieille confédération de cités grecques ? 

En 1980, douze ans avant le traité de Maastricht instituant la monnaie unique, j’étais étudiant en numismatique et épigraphie grecques, et je soutenais un mémoire de maîtrise sur la datation (toujours incertaine) du décret dit de Cléarque. Ce texte athénien du Ve siècle avant notre ère, imposait aux cités de la Ligue de Délos de renoncer à leur propre monnaie et de ne plus utiliser que la monnaie athénienne. En outre, ces cités devaient apporter à Athènes leur stock monétaire qui serait fondu et refrappé au type monétaire d’Athènes qui, au passage, prélèverait des « frais ». Mon mémoire était sous-titré : « essai de définition d’un impérialisme athénien en matière monétaire ».

On ne sait pas si ce décret fut vraiment appliqué, mais ce qui est passionnant, c’est d’abord qu’on en retrouve des fragments dans plusieurs cités de la Ligue de Délos, ce qui montre qu’il a été, pour reprendre le langage actuel – en osant l’anachronisme –, transcrit dans leur droit interne. Il permet aussi de prendre conscience que, lorsqu’on est la puissance économique dominante d’une « construction politique » (ce qu’est Athènes dans la Ligue de Délos), on a tout intérêt, symbolique et économique, à y imposer sa monnaie. Ce qui est bien, aujourd’hui, la réalité de l’euro : l’Allemagne n’en voulait pas, la France le voulait à tout prix, l’Allemagne a donc pu imposer à de très médiocres négociateurs français que la monnaie unique serait allemande.

Vous  soulignez que le parallèle entre la ligue et l’Union européenne vous est venu lorsque vous avez entendu José Manuel Barroso, l’ancien président de la Commission européenne qualifier l'UE « d’empire non impérial »…

Oui car la Ligue de Délos elle-même est une confédération de cités souveraines qui se forme en 478 avant notre ère, après la victoire des Grecs coalisés contre l’agression perse de la deuxième guerre médique. Une fois libérées de la tutelle perse, la plupart des cités de l’Égée, insulaires ou de la côte d’Asie Mineure, y adhèrent librement. Grâce à sa flotte, Athènes en est le membre le plus puissant, militairement et économiquement, et beaucoup des cités confédérées dans la Ligue préfèrent dès lors, plutôt que de fournir elles-mêmes un « effort de défense », payer une contribution au trésor commun (au budget communautaire dirions-nous en risquant une fois encore l’anachronisme).

Ce trésor est déposé sur la petite île de Délos, et comme Athènes fournit l’essentiel de l’effort militaire, l’argent des alliés contribue à le financer en même temps qu’à développer les arsenaux athéniens comme les multiples activités qui leur sont liées (corderies, tissage des voiles, métallurgie, etc.). Du coup, la construction communautaire et volontaire du départ profitant essentiellement à Athènes, celle-ci devient un hégémon (celui qui guide, prend l’initiative, commande) de plus en plus puissant parmi des confédérés de plus en plus faibles….

Ce que montre l’histoire de la Ligue de Délos, c’est qu’une construction politique de type confédéral, fondée au départ sur les principes de libre adhésion et d’égalité, peut se transformer en un système de domination  implacable d’un des membres de cette construction sur les autres, et quand bien même l’égalité entre les membres reste la règle théorique.

Ajoutons – avec un sourire – que le fonctionnement de la Ligue de Délos s’enraye gravement à partir de 413 et qu’elle disparaît en 404 avant notre ère – soit entre la 65e et la 74e année après sa fondation. Ce qui, appliqué à « l’Empire non impérial » de Barroso, en prenant comme date de naissance celle de la signature du traité de la CECA en 1951, nous donnerait un processus de disparition de l’UE allant de… 2016 et 2025 !..

Nous parlions plus haut de l'Empire ottoman.... et vous connaissez très bien la Grèce, les Balkans, la Turquie. Que vous inspire la relation actuelle qu'entretient l'Union européenne avec Ankara, sachant que, dans votre ouvrage, vous accusez l'UE de « cécité géostratégique » ?

En affaiblissant la Grèce depuis 2010, face à une Turquie en pleine dérive, l’UE ouvre la voie à une extension potentielle vers l’ouest de la zone de crise proche-orientale. Il y a maintenant 14 ans qu'est arrivé au pouvoir en Truquie un parti islamiste, l’AKP (Parti de la Justice et du développement), que des journalistes aveugles ont complaisamment décrit comme un parti inoffensif équivalent des formations démocrates-chrétiennes occidentales. Le chef de l’AKP, Erdogan, Premier ministre en 2003 puis président de la République en 2014, n’a pourtant jamais caché ses intentions, indiquant qu’il n’y avait pas d’islamisme modéré mais seulement des moyens différents de parvenir à un État islamique. Durant ces 14 années, le gouvernement AKP a donc conduit une réislamisation systématique de l’appareil d’État, de l’éducation et de la société.

Or cette politique a été largement financée par les milliards déversés sur la Turquie par l’UE (en même temps qu’elle asphyxiait la Grèce) au titre de l’aide à la réalisation du Marché unique, ainsi que par une croissance vigoureuse, résultat de l’avantage compétitif massif que ses bas salaires et son faible niveau de protection sociale donnent à la Turquie dans le cadre de ce marché. Car l’AKP a mis en place un système de pots-de-vin exigés pour toute attribution de marchés publics, détournant ainsi une grande partie de la manne européenne soit vers les poches du clan Erdogan soit vers l’énorme machine clientéliste (fondations charitables, hôpitaux, écoles…) qui a permis à l’AKP de fabriquer du consensus social (et électoral) autour de lui, à l’image de la stratégie traditionnelle des Frères musulmans.

En revanche, l’UE n’a jamais exercé sur la Turquie la moindre pression pour qu’elle cesse ses politiques agressives à l’égard d’États pourtant membres de l’Union ! Ainsi la Turquie a-t-elle continué à violer régulièrement l’espace aérien et maritime de la Grèce, à revendiquer une multitude d’îlots grecs, à bloquer par la menace (depuis 1974) la mise en valeur des ressources du sous-sol égéen alors que la Grèce s’est engagée par avance à accepter l’arbitrage du litige par la Cour internationale de justice. L’UE ne s’est jamais réellement impliquée dans la résolution de la question de Chypre : comble d’absurdité puisque un État candidat à l’UE, la Turquie, occupe et colonise illégalement le tiers du territoire d’un État membre de l’Union, la République de Chypre, et lui conteste le droit d’exploiter le gaz qui se trouve au large de ses côtes !


Tout cela est paradoxal car ça contraint la Grèce à maintenir un niveau de dépenses militaires élevées, alors même qu’on exige d’elle qu’elle diminue ses dépenses publiques….

Bien sûr ! Cela profite au premier chef aux industries militaires allemande, française et américaine, en même temps que ça a été un facteur essentiel de « construction » de la dette grecque et de corruption de la caste politique – une corruption dont des sociétés allemandes comme Siemens ont été des acteurs majeurs et dont le contribuable grec paye le coût.

À cela, il faut désormais ajouter le soutien du régime islamiste turc à Daesh. Les preuves abondent : du soin aux blessés de Daesh, refusé aux Kurdes qui le combattent, jusqu’au blanchiment du pétrole (dans lequel est impliqué l’un des fils d’Erdogan), du coton ou des céréales produits sur les territoires contrôlés par Daesh, revendus aux Occidentaux par des intermédiaires turcs et qui ont fourni à l’organisation terroriste l’essentiel de ses ressources. Ou jusqu’à la livraison d’armes par l’armée turque, révélée par une presse qui était encore en liberté surveillée. De même l’armée turque n’a-t-elle jamais tiré que sur les Kurdes lorsqu’elle prétendait bombarder Daesh. Quant à l’engagement de troupes turques en Syrie depuis août 2016, il ne répond pas à des motivations plus avouables : soutenir des islamistes soi-disant modérés et prendre des gages territoriaux en s’appuyant sur des populations turcophones, dans un esprit néo-ottoman qui, désormais, fait partie du langage officiel. Car, à Ankara, on n’hésite plus à parler de « frontières du cœur », différentes des frontières actuelles, ni à remettre formellement en cause le traité de Lausanne (1923) qui les a fixées.

C’est dans ce contexte qu’Erdogan a fait chanter l’UE, en déversant en 2015 des centaines de milliers de migrants (et non seulement de réfugiés) sur les îles grecques. Dans La Grèce et les Balkans, paru en 2013, je signalais déjà qu’Ankara avait levé l’obligation de visas pour l’entrée sur son territoire des ressortissants de nombreux pays d’Afrique, d’Asie et du Proche-Orient, et que le régime turc se servait de ce levier pour obtenir de l’UE ce qui lui importe vraiment : la suppression des visas à l’entrée de l’espace Schengen pour ses propres ressortissants.

L’UE ayant laissé pourrir cette situation sans jamais exercer la moindre pression notable pour y remédier, Ankara a poussé le bouchon plus loin : main dans la main, police et réseaux mafieux ont rançonné les migrants et les ont acheminés vers la côte égéenne. Il n’était qu’à voir les étalages de canots gonflables et de gilets de sauvetage dans les boutiques des ports turcs pour comprendre que l’ensemble de l’affaire ne devait rien à l’improvisation….

Pourtant, c’est bien avec la Turquie que l’Union européenne a choisi de négocier, en mars 2016, un accord visant à endiguer le flux de migrants arrivant eu Europe

Cet accord, qui ne fait que récompenser le maître chanteur, a été négocié par Angela Merkel en solo, et les autres Européens se sont contentés de le ratifier. La Turquie devait cesser de déverser les migrants dans les îles grecques contre 3 milliards d’euros - qui deviendront rapidement 6 milliards - et l’UE s’engageait à lever l’obligation des visas pour l’entrée des ressortissants turcs dans l’espace Schengen, ainsi qu’à relancer les négociations d’adhésion. C’est ce que j’appelle dans mon livre un « Munich de basse intensité » : désormais Erdogan sait que les migrants sont, entre ses mains, un moyen de pression efficace sur l’UE, dont il peut se resservir à tout moment.

Par ailleurs, après les élections de juin 2015, les attentats se sont multipliés sur le sol turc – attribués par les autorités, avant toute enquête et alternativement, soit à Daesh soit aux Kurdes. Je vois plutôt là une stratégie de la tension destinée à accréditer que seul un pouvoir fort peut garantir le retour à la sécurité. Comme par hasard, ces attentats ont commencé après les élections de juin 2015 qui obligeaient l’AKP à gouverner en coalition – ce qu’Erdogan refusait. Et c’est grâce à ces attentats que, sur le thème « moi ou le chaos », Erdogan a pu gagner le scrutin de novembre.

C'est alors qu'intervient la tentative de putsch de juillet 2016….

Oui. Et c'est dans cette perspective qu’il faut, à mon avis, interpréter cette « divine surprise ». L’armée a beau avoir été épurée à plusieurs reprises depuis 14 ans (à l’occasion de conspirations plus ou moins crédibles), l’amateurisme des putschistes est pour le moins troublant. D’autant que les listes de proscription étaient manifestement toutes prêtes ! Quant au complot güleniste, il relève de la fabrication d’un ennemi intérieur dont tout régime totalitaire a besoin pour s’imposer. Sans doute les réseaux Gülen existent-ils : ils ont été les alliés de l’AKP tant qu’ils lui étaient utiles et que le gâteau de la corruption était suffisamment important pour être partagé. Mais avec le ralentissement économique consécutif à la crise internationale et la stagnation de la demande européenne, le gâteau ne croît plus assez pour que l’AKP accepte encore le partage.

Je ne sais pas si les gülenistes ont ou non une part dans cette affaire, mais ce qui me paraît probable c’est que les services spéciaux turcs ont sans doute, a minima, laissé faire ce putsch… qui fournissait la justification idéale du passage à une nouvelle phase dans l’évolution totalitaire du régime : 60 000 licenciements de fonctionnaires, énième épuration de l’armée et des forces de sécurité, fin de toute indépendance de la justice et de toute autonomie des universités, 35 000 arrestations arbitraires, procès politiques en préparation, torture... Aujourd’hui les principaux responsables de l’opposition démocratique (HDP) sont embastillés et la Turquie est le pays au monde qui emprisonne le plus de journalistes.

Comment l’UE réagit-elle à tout cela ? « En ce moment, si l’on donnait l’impression à la Turquie que, quelle que soit la situation, l’UE n’est pas prête à l’accepter en son sein, ce serait selon moi une grave erreur de politique étrangère » a déclaré Jean-Claude Juncker le 4 août 2016. Autrement dit : cher ami Erdogan, quelle que soit la situation, vous pouvez continuer ! Nous continuerons, pour notre part, à fermer les yeux et à payer.

Quant à la Grèce, près de deux ans après l'accession de Tsipras au pouvoir, on connaît l'état de délitement de son économie. Qu'en est-il de sa situation politique ?

Dans le long entretien que nous avions eu en février 2015, je vous avais dit que les Grecs, dans leur immense majorité, excluaient un retour en arrière après les élections de janvier qui avaient porté au pouvoir une coalition composée de Syriza et du petit parti de droite qui s’affichait souverainiste, les Grecs indépendants (ANEL). Cette coalition avait gagné ce scrutin (36,3 % pour Syriza et 4,8 % pour ANEL) sur la rupture avec la politique des deux premiers mémorandums (et multiples plans intermédiaires) imposés par la Troïka depuis que, privé de tout moyen de réaction face à la spéculation en raison de la structure même de l’euro, la Grèce avait dû, en 2009, faire appel à « l’aide » européenne. Tant qu’il a semblé tenir bon face aux exigences de la Troïka, le gouvernement a bénéficié d’un très large soutien de l’opinion et, lors du référendum de juillet 2015, le Non a recueilli 61,31 % des suffrages exprimés. Ceci alors que Bruxelles, Berlin, Paris et l’opposition grecque n’avaient cessé d’annoncer, durant la campagne, qu’un Non entraînerait la sortie de l’euro.

Ce référendum soulève bien des doutes qui pèsent lourd dans le discrédit qui frappe désormais Syriza, à l’égal des deux autres partis qui se sont succédé au pouvoir depuis 1974. Pourquoi Tsipras a-t-il demandé aux Grecs d’accepter ou de repousser le plan des créanciers, au lieu de poser la véritable question : voulez-vous changer de politique, ce qui suppose la sortie de l’euro ; ou voulez-vous rester dans l’euro, ce qui suppose de continuer la politique des mémorandums ? Pourquoi Tsipras et Syriza – exceptée la « plate-forme de gauche » – n’ont-ils fait que très mollement campagne pour le Non, lorsqu’ils ont fait campagne ? Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas arrêté à l’avance une stratégie destinée à faire respecter le Non, si tel était le choix des Grecs ? Pourquoi nombre de témoins affirment-ils avoir vu Tsipras accablé le soir des résultats ? Pourquoi Tsipras a-t-il accepté, quelques jours plus tard, pire que ce qu’il avait demandé aux Grecs de refuser ? A-t-il pensé que la peur d’une sortie de l’euro, en assurant une victoire du Oui, lui permettrait de signer ce qu’on lui demandait de signer à Bruxelles sans qu’il en porte la responsabilité politique à Athènes ?

Vous sous-entendez que le référendum de juillet 2015 était un leurre ? Que Tsipras ne l'a organisé que parce qu'il pensait le perdre ?

C'est tout à fait possible. En tout cas, ce scrutin est à l’origine d’une profonde fracture démocratique dont les conséquences politiques ne sont pas près de s’effacer. Lors de notre entretien de 2015, je vous avais également précisé que Syriza n’était pas un parti « caporalisé où le chef décide de tout », qu’il était profondément marqué par le fait que, jusqu’en 2014, il s’agissait d’une coalition de partis. La capitulation a changé cette donnée : le parti s’est épuré ; des députés ont été exclus pour avoir refusé de voter le 3e mémorandum adopté grâce au soutien des oppositions ; les candidats aux élections de septembre ont été sélectionnés sur leur fidélité à la ligne Tsipras ; l’aile gauche a fondé une nouvelle formation (Unité populaire) ; l’ancienne présidente du Parlement, Zoé Konstantopoulou, en a fait autant avec Cap sur la liberté en avril 2016 ; beaucoup de cadres et de militants ont quitté Syriza et la vie politique active.

Dans ces conditions, pour Tsipras, la seule solution était d’aller aux élections avant que son opposition de gauche ait pu s’organiser pour faire efficacement campagne, avant que la ND se soit choisi un leader (l’ancien Premier ministre Samaras avait jeté l’éponge au lendemain du référendum), et avant que les effets du 3e mémorandum se soient fait sentir. Ainsi Syriza et ANEL ont-ils pu sauver de peu leur majorité (155 sièges sur 300, au lieu de 162 en janvier).

En somme, Tsipras aurait organisé des élections législatives anticipées immédiatement après le référendum - soit en septembre 2015 – pour prendre de vitesse ses adversaires, gagner les élections faute de concurrence sérieuse, et se maintenir au pouvoir….

Tout à fait. Mais le fait marquant de ces élections n’est pas là. Dans un pays où le vote est obligatoire et où la participation est traditionnellement très forte (autour de 80 % jusqu’à la fin des années 1990, supérieure à 70 % jusqu’au 1er mémorandum, entre 62 % et 65 % depuis 2012), celle-ci chute de 63,87 % en janvier 2015 à 56,57 % en septembre. Ce sont alors 4,4 millions d’électeurs, sur 9,8 millions, qui s’abstiennent, votent blanc ou nul. Syriza perd 320 000 voix, soit 14 % de ses électeurs de janvier, et la ND connaît une désaffection du même ordre (192 000 voix et 11 %). Pour ANEL, le PASOK ou les européistes de Potami (Le Fleuve), l’hémorragie est pire encore. Seuls le vieux parti communiste KKE et les néonazis d’Aube dorée retrouvent, en septembre 2015, un nombre d’électeurs proche de celui de janvier.

Les élections de septembre sont donc avant tout celles du désarroi démocratique : à quoi sert-il encore de voter dès lors que les votes des législatives 2015 de janvier et du référendum de juillet ont été neutralisés par Bruxelles et Berlin ? Syriza n’a pas seulement échoué, elle a tué l’espoir qu’elle avait fait lever, qu’elle n’a pas su ou voulu transformer en dynamique d’affirmation de la souveraineté nationale face à l’UE. Elle a fait franchir un pas supplémentaire à l’opinion grecque dans le discrédit du politique.

En attendant, même s'il essuie humiliation sur humiliation de la part des créanciers du pays, Tsipras est toujours Premier ministre. Combien de temps cela peut-il durer ?

Les effets du 3e mémorandum ne cessent d’aggraver la crise, sociale et humanitaire en Grèce. Les nouvelles réductions des retraites touchent des familles entières dont elles constituent souvent le dernier revenu régulier, alors qu’un tiers des retraités étaient déjà autour du seuil de pauvreté début 2016. Dans les îles, l’alignement de la TVA sur les taux du continent a des effets ravageurs alors que le transport rend déjà toutes les denrées plus chères. Les saisies de logement des personnes endettées, exigées par les créanciers, amplifient les effets d’une paupérisation/précarisation massive depuis 2010 dans une population qui, pour un tiers, n’a plus de couverture sociale et dont l’accès aux soins dépend de structures solidaires. Le chômage reste proche de ses plus hauts (officiellement autour de 23 % de la population active, plus de 50 % chez les jeunes) et beaucoup de salariés ne sont plus payés qu’irrégulièrement ou avec plusieurs mois de retard.

Longtemps, le gouvernement Tsipras a fait miroiter que ces sacrifices trouveraient une contrepartie dans une diminution de la dette. Mais aujourd’hui cette illusion s’est évanouie : Tsipras n’a obtenu que des mesures cosmétiques. Et lorsqu’il a prétendu allouer, avant Noël, quelques aides aux plus fragiles économiquement (des aides ne représentant qu’une infime partie de ce que le même Tsipras a enlevé aux mêmes catégories en exécution du 3e mémorandum) il s’est immédiatement exposé aux représailles de Berlin et de Bruxelles.

En réalité, le Premier ministre et sa majorité sont aujourd’hui dans une impasse politique : leur stratégie d’obéissance à l’UE n’a apporté aux Grecs aucune « récompense », l’agitation sociale se poursuit, la popularité du gouvernement est au plus bas et l’on voit mal comment, dans ces conditions, celui-ci pourrait se maintenir jusqu’à la fin de la législature en septembre 2019.

C'est donc la droite qui pourrait revenir bientôt aux affaires, avec Nouvelle démocratie ?

En effet, car bien qu’il faille se méfier des sondages, Syriza semble aujourd’hui avoir un potentiel électoral moitié moindre de celui de la ND. Son partenaire de coalition (ANEL), comme les européistes de Potami, pourraient quant à eux disparaître du Parlement. Aube dorée et, dans une moindre mesure, le KKE profiteraient de la situation tandis que seul, à gauche, « Cap sur la liberté » semble être en position d’obtenir des députés, et que centristes et PASOK maintiendraient leurs positions. Dans ces conditions, Tsipras peut calculer qu’en « tombant à gauche » devant l’intransigeance européenne sur l’aide aux plus pauvres, il remobilisera une partie de son électorat tenté par l’abstention, peut-être jusqu’à pouvoir contraindre la ND à un gouvernement de coalition. 
Ni Tsipras, ni Kyriakos Mitsotakis, nouveau chef de la droite et dernier rejeton d’une des familles les plus emblématiques du népotisme et du clientélisme, mis en cause dans plusieurs « affaires » et réputé très proche de Berlin, ne semblent en tout cas capables de susciter un espoir, encore moins un élan. Plus de deux tiers des Grecs pensent que 2017 sera pire que 2016. Le principal résultat des politiques de déflation imposées à la Grèce depuis 2010, en plus de l’échec économique, de la crise sociale et du drame humanitaire, est aujourd’hui une crise politique permanente (l’élection législative de septembre 2015 était la cinquième en six ans).

De sorte que, y compris dans des milieux de gauche, il n’est plus exceptionnel d’entendre des phrases comme : « au moins, du temps des Colonels… ». Singulier succès pour une Union européenne qui prétend être fondée sur la solidarité, défendre la démocratie et assurer la paix !



mercredi 30 novembre 2016

Faut-il avoir peur du retour des frontières ? - entretien avec Michel Foucher








Michel Foucher est géographe, ancien ambassadeur et titulaire de la chaire de géopolitique appliquée au Collège d‘études mondiales (FMSH, Paris). Il est l'auteur de plusieurs livres sur les frontières dont le dernier s'intitule Le retour des frontières, CNRS éditions, juin 2016.


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Dans Le Monde diplomatique du mois de novembre, vous expliquez que le Brexit a rappelé que les frontières de l’Union européenne n’étaient pas intangibles. L’Europe a-t-elle vraiment des frontières et quelles sont-elles ? S’agit-il de frontières géographiques (« de l’Atlantique à l’Oural »), de frontières historiques (vous évoquez l’Europe comme héritière à la fois du droit romain et du christianisme), ou de frontières plus institutionnelles ou économiques (l’Union européenne, la Marché unique, la zone euro) ?

Afin d’apporter une réponse précise à cette question, il importe de rappeler que le mot « Europe » est polysémique, encore plus que celui d’Amérique (qui désigne tantôt un continent, tantôt et plus souvent les seuls États-Unis). L’équivalence courante entre Europe comme continent et Europe comme Union traduit sans doute le projet de celle-ci à incarner celle-là, c’est à dire à unifier tous les États du continent. Cette ambition se heurte à la fois à la diversité des situations nationales, à l’héritage de la période soviétique de l’ancien bloc de l’Est et à la stratégie de la Russie qui ne veut pas être marginalisée par un regroupement qui l’exclut (avec l’élargissement continu de l’Union européenne) et est perçu comme menaçant (quand c’est l’Alliance atlantique qui s’étend à ses portes).

Il est donc indispensable de décliner les différentes significations successives ou synchrones du concept d’Europe pour en fixer les limites spécifiques : Europe de l’Union à 28, puisque le Brexit n’a pas encore eu lieu dans les faits ; Union à 27 après le départ du Royaume-Uni en 2019 ; Europe du Conseil de l’Europe, qui regroupe tous les États du continent, sauf la Biélorussie. Quant à l’espace européen envisagé en très longue durée historique, ses limites ont varié en fonction des avancées et des reculs des puissances concurrentes, les empires arabes successifs puis l’empire ottoman, qui avait à son apogée territoriale un pied sur le continent (on a parlé d’ « homme malade de l’Europe » au XIXème siècle), et l’empire russe qui ne s’est affirmé comme puissance européenne qu’en 1712, lorsque Saint-Pétersbourg est devenue sa nouvelle capitale.

Les limites essentielles sont celles résultant des choix politiques des États qui se sont associés pour poursuivre un projet commun nommé Union européenne. La géographie (les limites) est dans la politique (les choix effectués).

Le fait que les frontières de l’Europe ne soient pas assurées ne génère-t-il pas une incapacité à « se sentir européen » ? L’anthropologue Maurice Godelier explique que le contrôle exercé par une société sur son territoire est un élément essentiel de la souveraineté politique. L’Europe comme corps politique générateur de sentiment d’appartenance peut-il exister sans contours territoriaux clairs ?

Je partage entièrement l’analyse de Maurice Godelier et y insiste depuis des années. Comment se sentir membre d’une communauté politique ayant des valeurs communes et d’un ensemble géopolitique lié par des intérêts communs si les limites ne sont pas fixées ? De plus, comment concevoir une politique extérieure si on ne sait pas où commence l’extérieur ? Cette question fait référence à la politique continue d’élargissement de l’Union conduite depuis 1991 dans l’ancienne Europe orientale. Comment avoir une « politique turque » si on balance constamment entre périodes de négociation d’adhésion et gel du rapprochement ? Ceci tient à la volonté de certains à utiliser les perspectives d’adhésion pour transformer la Turquie dans un sens plus démocratique. Mais est-ce vraiment à la portée des Européens lorsque le régime poursuit une ligne néo-ottomane et de leadership du monde sunnite ?

On le voit, le projet européen comporte toujours deux volets : ce que les nations veulent faire ensemble d'une part, et comment elles se situent par rapport à leurs voisinages d'autre part. De ce point de vue, l’indétermination des « frontières de l’Europe » est en réalité une chance puisque la politique peut décider de ce que la géographie n’offre pas spontanément.

Avec la « crise des migrants » les accords de Schengen ont montré leurs limites, nombre de pays ayant rétabli le contrôle à leurs frontières. Pourquoi cet échec du régime frontalier européen ? Un nouveau Schengen est-il souhaitable à terme ? A quelles conditions est-il possible ?

La convention de Schengen avait pour objectif de faciliter la libre circulation intérieure des citoyens dans l’espace formé par les États y ayant adhéré. Cette quatrième liberté complétait les autres, qui concernent les biens, les capitaux et les services.

La contrepartie de l’exercice collectif d’un contrôle des limites extérieures du même espace, bien qu’inscrite dans la Convention, n’avait jamais été mise en œuvre, d’une part en raison de l’élargissement continu de l’Union européenne, d’autre part, en l’absence de crises migratoires graves affectant plusieurs États, jusqu’en 2015. En l’absence de contrôle sur les limites externes, plusieurs États se trouvant sur les routes migratoires ont décidé de rétablir des contrôles internes (exemple entre la Suède et le Danemark, entre l’Autriche et l’Allemagne) ou bien d’établir des contrôles externes stricts sur les segments de l’espace Schengen (cas de la Hongrie avec la Serbie ou de la Macédoine avec la Grèce).

Depuis 2016, le corps des garde-frontières et des garde-côtes a été établi et semble faire preuve d’efficacité sur le segment gréco-turc. Au large de la Libye, les réseaux criminels de passeurs utilisent la présence de la flotte italienne pour projeter des flux continus de migrants tout en récupérant leurs bateaux. On ne pourra contrôler ces flux qu’avec le rétablissement d’une autorité étatique centrale en Libye.

Si les frontières de l’Europe sont incertaines, celles des pays européens sont-elles définitives ? A l’Ouest, des régionalismes s’affirment qui pourraient fracturer et redessiner le contour des États. A l’Est, les frontières entre les pays de l’ancienne Union soviétique semblent encore susceptibles de bouger comme l’a montré la réintégration de la Crimée à la Russie….

Les frontières politiques des États ne sont en effet pas immuables, comme le montre l’historie longue de l’Europe, qui est du reste le continent le plus neuf du monde à cet égard, puisque l’on a créé plus de 25000 km de limites internationales nouvelles depuis la grande bifurcation géopolitique de 1989-1991. L’éclatement des fédérations asymétriques (Tchécoslovaquie et Yougoslavie) et la fin de la domination soviétique ont autorisé une émancipation des nations. On notera que l’impulsion est souvent venue du centre : c’est un accord entre les trois présidents des républiques de Russie, Ukraine et Biélorussie qui décidera de fragmenter l’Union soviétique de Gorbatchev (décembre 1991) et c’est le pouvoir de Prague qui organisera le détachement de la Slovaquie. En Yougoslavie à l’inverse, le mouvement est venu des périphéries non serbes.

La Russie a repris ses droits anciens sur la Crimée, province russe donnée par Nikita Krouchtchev à la République d’Ukraine en 1954 pour le 300ème anniversaire du rattachement de Kiev à Moscou, marqué par le traité de Pereïaslav marquant l’allégeance des cosaques à Catherine II. Mais l’argument des droits historiques est toujours partiel car la Crimée fut tatare et plus tôt encore grecque. En Ukraine, il s’agit plutôt de favoriser la sécession de districts de peuplement russophone, élevée au statut de « nationalités » selon une vieille pratique stalinienne du « diviser pour régner », que l’on retrouve en Moldavie (avec la sécession de la Transnistrie), en Géorgie (Abkhazie et Ossétie du sud) et en Azerbaïdjan (Nagorno Karabakh arménien). C’est un moyen de pression efficace sur les centres de pouvoir des États affectés.

Dans les pays de l’Europe occidentale, les régions dont les populations se considèrent comme des nations peuvent nourrir des intentions d’indépendance (Catalogne, Écosse) lorsque les circonstances s’y prêtent. Cette évolution n’est pas inéluctable comme on l’a vu avec le Pays basque qui a obtenu une très large autonomie en échange de son maintien dans le royaume d'Espagne. En Catalogne, les partisans d’une sécession sont minoritaires, comme en Écosse.

Vous décrivez la frontière comme une possible interface, « un ensemble linéaire de points de franchissement ». Régis Debray la décrit pour sa part comme une peau, que ses pores font respirer. Le retour des frontières est-il une bonne chose ?

La frontière internationale est en effet une interface entre un dedans (« nous ») et un dehors (« eux »), une ligne de séparation que je considère, d’un point de vue anthropologique, comme structurante. C’est pour l’avoir oublié, notamment avec la rhétorique de standardisation économique et globalisante, que l’on observe ce « retour » des frontières, dans les faits et dans les consciences. Retour ou plutôt réaffirmation, nouvelle visibilité de limites qui n’avaient pas disparu.

Évitons donc l’amalgame entre frontières et barrières, alors que pour la frontière, il s’agit le plus souvent d’une ressource, d'un interface propice aux échanges et aux coopérations. Régis Debray avait emprunté le titre de son ouvrage, Éloge des frontières, à celui de ma conclusion dans Fronts et frontières, un tour du monde géopolitique (dont la première édition date de 1988) et qui était : « Critique des fronts et éloge des frontières ».

Cette association était et reste fondée sur l’analyse d’un processus de civilisation remarquable, la transformation du front (comme ligne de front) en frontière (ligne définie mais ouverte à la circulation des biens, des hommes et des idées). Le régime de la frontière est un excellent marqueur de l’état des relations entre deux nations contiguës, qui se décline un très large spectre : de l’ouverture de type franco-allemand à la fermeture complète comme dans la péninsule coréenne, avec tant de situations intermédiaires (régimes stricts de visas, programmes de durcissement et de clôture).




lundi 9 mai 2016

L'euro et Schengen : des phénomènes en miroir





Un économiste italien, Alberto Bagnai – par ailleurs auteur d'un ouvrage sur l'euro - a récemment publié sur son blog une analyse en miroir de Maastricht et de Schengen résumée en un tableau assez clair. Ce tableau résume bien les intentions qui ont présidé aux deux projets, mais également le discours rhétorique qui les a entourés, ce qu'ils sont aujourd’hui et la succession des événements qui a permis de mettre à jour leurs dysfonctionnements.

Pour Bagnaï, dans l'un et l'autre cas, il faut distinguer plusieurs niveaux :

- le niveau des raisons véritables : celles-ci n'ont jamais été énoncées clairement - ou pas intégralement - car elles étaient jugées inaptes à recevoir l'assentiment du public. D'où la nécessité d'élaborer une rhétorique plus affriolante,
- le niveau rhétorique, donc, qui correspond aux mécanismes de persuasion utilisés pour recueillir l'assentiment de l'opinion. En somme, c'est le storytelling qui a permis de vendre le projet aux citoyens,
- le niveau des moyens mis en œuvre pour parvenir à atteindre les « raisons véritables »,
- le niveau de l'asymétrie entre les parties-prenantes. Toutes ne supportent pas les mêmes charges, toutes ne bénéficient pas équitablement des bienfaits promis par le storytelling.
- certaines seront même surtout victimes des méfaits qu'on n'avait pas anticipés, ou qu'on s'était gardé d'annoncer. Les effets réels générés soit par Maastricht (autrement dit par la création de l'euro) soit par Schengen sont aujourd'hui connus.
- ils ont été révélés par des chocs externes, essentiellement la crise américaine de 2008 et ses prolongements en Europe pour l'euro, et la crise de migrants pour Schengen. On connaît désormais les dysfonctionnements intrinsèques aux deux espaces : eurozone et espace Schengen.

Je me permets de reproduire ce tableau éloquent : 




MAASTRICHT
SCHENGEN
Objectif véritable
Intégration du marché du capital Intégration du marché du travail
Moyens utilisés
Union monétaire – création de l'euro Abolition des frontières internes
Storytelling
Fin des dévaluations compétitives entre partenaires  Promotion de « la liberté », notamment celle de circuler
Effet réel
Sous-évaluation de la monnaie du plus fort ( = euro trop faible pour l'Allemagne) Le plus fort attire à lui le travail
(= migrations de travail intrazone)
Problème posé
Qui contrôle la valeur de la monnaie ? Qui contrôle les frontières extérieures de l'espace ?
Asymétrie
Monnaie surévaluée pour les plus faibles (Grèce, Espagne, Italie, France). La frontière la plus difficile à contrôlée est celle du Sud (Grèce, Italie).
Dysfonctionnement
Déséquilibres dans les flux commerciaux intra-zone (excédents allemands / déficits grecs) Déséquilibres dans les flux migratoires au sein de l'espace.
Révélateur du dysfonctionnement
Choc externe : crise américaine des subprimes Choc externe : crise des migrants, guerre syrienne.



Au final, l'analyse en miroir de Bagnai permet de s'apercevoir - c'est très visuel, avec le tableau - du caractère déséquilibré des deux grandes réalisations européennes. 

Toutes deux comportaient des malfaçons originelles qui ont été masquées par une rhétorique moralisatrice et pseudo-généreuse (la liberté d'aller et venir, les échanges, l'enrichissement équitable de tous), et qui, pour une large par via des chocs exogènes, sont en train d'être révélées en même temps. 



mercredi 9 mars 2016

Crise des migrants : unilatéralisme allemand ?




Du sommet UE-Turquie du 7 mars, il se dit que la plupart des propositions significatives - dont la légalité est d'ailleurs contestée par plusieurs juristes, en particulier le renvoi vers la Turquie de Syriens entrés dans Schengen via des réseaux de passeurs - ont été faites par Angela Merkel et par le Premier ministre Néerlandais Mark Rutte. Certains vont même jusqu'à considérer que la rupture entre la France et l'Allemagne sur le sujet est « consommée », la France ayant été complètement tenue à l'écart de la préparation du somment.

Dans ce cadre, il m'a semblé utile de reproduire ici une partie d'un article de la spécialiste de l'Allemagne Anna-Marie Le Gloannec intitulé La puissance allemande : effet d'optique ou réalité structurelle ? Et paru dans Le Débat n°187. L'intégralité de cet excellent article est accessible ici.

Cet extrait figure au sein d'une partie traitant de l'unilatéralisme allemand. Il y est d'abord question de la crise grecque, de la diplomatie allemande et de la décision unilatérale de sortir du nucléaire. Vient ensuite la question migratoire.
[Les notes de bas de page ne proviennent pas de l'article mais sont des ajouts que je fais pour expliquer certains points, ou tenter de mettre à jour du fait de l'actualité récente].

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« L'annonce faire par Angela Merkel d'ouvrir la porte aux réfugiés syriens, en particulier lors d'un sommet réunissant, le 27 août 2015, la chancelière allemande, le chancelier autrichien et le Premier ministre serbe (...) était également unilatérale, et elle a eu des incidences non négligeables sur les pays voisins, méridionaux, limitrophes ou non.

Certes, l'annonce d'Angela Merkel n'était pas tout à fait imprévisible. Elle se situait à la confluence de trois logiques. Premièrement, l'Allemagne est devenue un pays d'immigration. Selon les statistiques de l'OCDE, 400 000 immigrants s'y installaient durablement en 2012 et faisaient de l'Allemagne le deuxième pays d'immigration derrière les États-Unis, qui attiraient alors un million d'individus. Il s'agit d'une évolution récente car en 2009, elle ne détenait que la huitième place. En 2012 cependant, il s'agissait essentiellement d'une migration intra-européenne, les immigrants venant de pays de l'Est et du Sud du continent. La chancelière avait enregistré ses évolutions. Alors que son parti avait longtemps refusé la perspective ou la réalité des flux migratoires, Angela Merkel déclarait en octobre 2014 que l'Allemagne était bien un pays d'immigration.

Deuxièmement, alors que la Libye s'installait dans le chaos et que la Syrie s'enfonçait dans une terrible guerre civile, Berlin restait dans l'expectative, refusant d'envisager toute intervention ou toute frappe militaire. En revanche, elle ouvrait sa porte aux migrants. Cette politique n'était pas sans rappeler le début des années 1990et l'éclatement de la fédération yougoslave. L’Allemagne réunifiée avait cru réinventer une politique étrangère - une certaine hubris régnait alors à Bonn -, notamment dans les rangs des partis conservateurs. Elle poussait à la reconnaissance des Républiques qui pensaient à s'émanciper du joug de Slobodan Milosevic, sans pour autant avoir les moyens ou la volonté de les défendre. En revanche, ce fut l'Allemagne qui accueillit le plus grand nombre de réfugiés (350 000), c'est à dire le double de ce que l'ensemble des pays de l'Union européenne acceptèrent sur leur territoire.

Enfin, en ouvrant ses portes aux réfugiés, le gouvernement allemand prenait tout simplement en compte les dysfonctionnements, voire la faillite des règlements dits « de Dublin ». Selon Dublin II (2003) et III (2013), notamment, un demandeur d'asile dépose sa demande dans le premier État partie prenante du dispositif sur le territoire duquel il pénètre, en clair, le plus souvent, l'Italie ou la Grèce, voire la Bulgarie. De fait, comme il s'agit d’États dont les capacités de réception des demandeurs d'asile et de traitement des demandes sont relativement limitées1, à la fois en raison de faibles moyens financiers ou en personnel, et de l'afflux considérable d'immigrés, en particulier depuis le début de la décennie et des révoltes arabes, comme aussi les demandeurs d'asiles préfèrent des pays réputés plus prospères comme destination finale et ne peuvent ni ne veulent s'y faire enregistrer, le règlement de Dublin III n'est pas ou mal appliqué2.

Devant l'afflux croissant de demandeurs d'asile venus de Syrie – mais aussi d’Érythrée ou d'Afghanistan, par exemple, et de migrants dits économiques fuyant la pauvreté des Balkans en particulier -, la chancelière suspendit, implicitement, l'application du règlement en autorisant l'examen des demandes d'asile en Allemagne qui, depuis la première convention de Dublin (1990) consécutive à la création de l'espace Schengen et les premier accords de réadmission, c'est-à-dire le renvoi d'individus ayant illégalement passé les frontières, était théoriquement à l’abri de flux migratoires non désirés, protégée par une barrière d’États dits « sûrs ». Angela Merkel inversait ainsi la politique officielle des années 1990 et 2000. Elle suscitait cependant l'espoir de demandeurs d'asile, dont le départ de Syrie ou d'Irak s'accélérait, précipité par ce que dans les années 1950 et 1960 les Allemands avaient appelé « Torschlusspanik », la peur que la brèche (alors entre les deux Allemagne) ne se referme. Enfin, au lieu de soulager les premiers pays d'accueil, la décision de la chancelière a pour effet pervers de faire porter le poids du transit, des contrôles -ou non – et de la réception de dizaines de milliers de personnes à des pays pauvres, comme la Croatie, ou en tout cas hostiles, comme la Hongrie, tout en se coordonnant avec sa voisine autrichienne3. Elle démontrait aussi que l'Allemagne n'a pas pensé tous les aspects de sa politique, pas plus en Allemagne que hors de ses frontières. L'office fédéral chargé des migrants et réfugiés n'a ni les ressources en personnel ni les ressources financières pour traiter de nombreuses nouvelles demandes, sans parler des anciennes. Elle démontrait enfin la fragmentation d'une Europe théoriquement unie par Schengen et Dublin, alors que les espaces nationaux déterminent les stratégies migratoires. Effet pervers ? Peut-être, mais dont toute l'Union et l'Europe sont responsables à force d'incohérence et d'imprévision.

Toujours est-il qu'Angela Merkel imposait à l'UE les conséquences des ses décisions et qu'elle ne craignait pas pas contradictions. Constatant l'incapacité matérielle de gérer un tel afflux de réfugiés en un temps aussi bref, prenant également en compte les contestations et critiques de l'opinion publique et des partis conservateurs ainsi que la montée de l'opposition, elle proposait, en octobre 2015, l'ouverture de nouveaux chapitres dans la saga des négociations d'adhésion, alors qu'elle n'avait jamais voulu de la Turquie dans l'Union. L'objectif est de traiter la Turquie comme un pays sûr – ce qu'elle n'est pas étant donné l'autoritarisme du régime et sa politique d'attisement des conflits - et de constituer un sas entre la Syrie et l'Europe. Autant de principes erronés....


1C'est spécialement vrai de la Grèce, tenue d'appliquer des mesure d'austérité qui détruisent peu à peu l’État grec. Il y a évidemment un lien entre les politiques économiques imposées au nom de la pérennité de l'union monétaire, qui rongent peu à peu toutes les marges de manœuvre des États, et la difficulté de certains pays à faire face à l'afflux de migrants.

2 En réalité, les accords de Dublin II prévoient une « clause de souveraineté », c'est à dire la possibilité, pour un pays qui n'est pas le pays d'entrée, d’assumer volontairement la responsabilité du traitement des demandes d'asile pour lesquels il est pas géographiquement responsable. Ceci dit, cela n'avait pas encore été joué réellement. 

3 - Ce n'est plus le cas aujourd'hui. L’Autriche a décidé, lors d'un sommet organisé le 24 février avec les pays des Balkans mais sans l'Allemagne, d'instaurer un quota de migrants accueilli quotidiennement. Le chancelier autrichien a demandé le 5 mars à l'Allemagne d'établir à son tour un quota annuel d'accueil. 


lundi 8 février 2016

L'Allemagne perd-elle la main en Europe ?





Angela Merkel ne nous avait pas habitués à ça. A "l'incroyable Mme Merkel", on prêtait la capacité d'absorber tous les chocs et de protéger son peuple de leurs répliques, grâce à un « pragmatisme » hors normes, à la mesure de l'excellence supposée du « modèle allemand ». Dans un livre intitulé Angela Merkel et nous etparu en 2013, le journaliste Ralph Bollmann expliquait en ces termes l'imperméabilité de Mutti au phénomène classique de l'usure du pouvoir : « tant que la crise durera, les Allemands plébisciteront Angela Merkel (…) sa côte de popularité est liée au fait qu'elle [les] préserve de l'effort ».

Pourtant, la chancelière semble aujourd'hui en difficulté. Un sondage paru en fin de semaine dernière dans l'hebdomadaire Focus indique que près de 40 % des Allemands sont favorables à son départ. C'est beaucoup, même si un tel départ est très improbable à ce stade. Ça tombe en tout cas fort mal alors que des scrutins régionaux s’apprêtent à ponctuer toute l'année 2016, tels ceux de Rhénanie-Palatinat, du Bade-Wurtemberg et de Saxe-Anhalt qui auront lieu dès le 13 mars.

Or les enquêtes d'opinion font d'ores et déjà apparaître un fait saillant : le parti de droite radicale Alternative für Deutschland (AfD), un temps affaibli pour cause de règlements de comptes entre représentants de l'aile « libérale » et tenants de l'aile « conservatrice », a à nouveau le vent en poupe. Une enquête d'opinion le donne à 13%. Et la toute dernière sortie de Frauke Petry, sa patronne, semble indiquer que l'aile anti-immigration du parti s'est imposée face à l'aile anti-euro. Elle montre d'ailleurs peu de goût les précautions oratoires. Petry a en effet suggéré, pour lutter contre l'afflux de migrants à la frontière germano-autrichienne, que les policiers allemands pourraient éventuellement.... tirer sur les réfugiés ! En décembre, un autre élu du parti, Björn Höcke, s'était déjà illustré en affirmant que « le comportement reproductif des Africains » était une menace pour l'Allemagne. 

Le rebond de l'AfD et l'orientation prise par celui-ci ne sont évidemment pas sans causes. C'est bien la politique migratoire d'Angela Merkel qui les a provoqués, tout comme elle a provoqué la colère de la CSU bavaroise, et une fronde au sein même du parti de la chancelière, la CDU. Cette politique parfaitement erratique a d'abord consisté à annoncer l'accueil sans limite des réfugiés, avant, quinze jours plus tard, d'opérer un virage au frein à main et de rétablir précipitamment le contrôle aux frontières. A l'immense déception, sans doute, de ces commentateurs hexagonaux qui aiment à se prosterner devant la supériorité supposée de l'Allemagne pour mieux déprécier la France. Que d'eau apportée à leur moulin par l'initiale générosité merkelienne, et par les images - certes touchantes - de ces volontaires allemands se portant au devant des réfugiés la bouche pleine de mots de bienvenue ! On semblait découvrir que la précellence germanique, loin d'être limitée aux performances économiques, était également morale. Le pays confirmait son statut « puissance de paix » et se révélait ouvert, bienveillant, assuré, et définitivement à l'aise, désormais, avec son identité.

Quelques indices, toutefois, signalaient à qui voulait bien les apercevoir que le tableau était moins rose. Assez rapidement, les structures d'accueil se sont trouvé débordées, par exemple à Munich, une ville ayant connu, à l'automne 2015, des pics d'arrivées à plus de 10 000 personnes par jour. Même s'ils sont imputables à des groupuscules d'hyper-excités, les actes racistes augmentent à vive allure. Selon la BBC, la police fédérale allemande aurait annoncé une multiplication par cinq en un an des attaques contre les foyers de réfugiés. Celles-ci seraient passées de 199 en 2014 à 1005 en 2015. La semaine dernière, un centre d’accueil a même été attaqué... à la grenade

Et puis, il y a désormais le souvenir Cologne. De Cologne et des 700 plaintes pour agressions sexuelles déposées depuis cette fameuse nuit de la Saint-Sylvestre, dont on sent bien qu'elle marque un tournant dans le rapport du pays au phénomène migratoire. Comment la société allemande encaissera-t-elle le choc à long terme ? Difficile à prédire. Dans un article paru dans Le Débat et traitant des relations entre la France et l'Allemagne, Luuk van Middelaar souligne la manière très différente, dans chacun des deux pays, d'appréhender chocs exogènes et imprévus. « En France, un événement, même un événement dramatique, reste un signe de vie, de renouvellement, un appel à l'action (…) la presse transforme dûment la chose en un moment collectif, une nouvelle page dans le roman de la nation. (…) En Allemagne, en revanche, un événement sape l'ordre. La classe politique peine à la lire ; une crise y produit un non-sens, de la panique. Cela donne parfois des revirements brusques, mal contrôlés, telle la sortie du nucléaire en 2011 à la suite du tsunami japonais, ou les zigzags entre charité et fermeture face aux vagues migratoires de l'été 2015 », explique le philosophe néerlandais. Dans ces conditions, quel genre de « revirements brusques » et autres « zigzags » l’événement de Cologne nous promet-il ?

Le problème, par ailleurs, est qu'il n'arrive pas seul. Sans doute l'assurance allemande, due à la place prépondérante que le pays occupe en Europe, risque-t-elle d'être aussi entamée par la dégradation des relations avec ses voisins de l'Est.

Les pays d'Europe centrale ont toujours été considérés comme appartenant à la sphère d'influence naturelle de l'Allemagne - comme son Hinterland - raison pour laquelle Berlin a beaucoup œuvré en faveur des élargissements de l'Union dans les années 2000. « Pour l'Allemagne, l'élargissement à l'Est est autant un devoir historique et moral qu'une nécessité politique. C'est de Pologne, de Hongrie et de Tchécoslovaquie qu'est partie, à des titres divers, la révolution pacifique qui a ouvert la voie à l'unification allemande. En outre, cet élargissement à l'Est plonge ses racines dans la célèbre Ostpolitik initiée dans les années 1970 par Willy Brandt », expliquait il y a quelques années le spécialiste Jacques-Pierre Gougeon. Une longue histoire donc, que la question migratoire vient compliquer, depuis que ces pays, Hongrie en tête, ont décidé de fermer leurs frontières aux réfugiés. Sans parler de la Pologne, partenaire majeur de la République fédérale. On s'en souvient, Angela Merkel avait toutfait pour imposer l'ancien premier ministre de ce pays, Donald Tusk, à la tête du Conseil européen. Aujourd'hui, le nouveau gouvernement de Varsovie va parfois jusqu'à convoquer l’ambassadeur allemand, une pratique pour le moins inhabituelle entre deux membres de l'UE ! Bref, la Mitteleuropa a du plomb dans l'aile.

Pendant ce temps-là, l'Europe du Sud non plus n'est pas immobile. Les gauches y grignotent du terrain jour après jour, ce qui ne manquera pas, à terme, de faire resurgir le volet économique d'une crise européenne désormais globale. Bien sûr, l'acharnement, entre janvier et juillet 2015, de la Banque centrale européenne et d'un Eurogroupe largement dominé par le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble, ont réussi à briser Syriza en Grèce. D'ailleurs, la situation désespérée d'Athènes permet à Berlin de se livrer à présent à un marchandage indigne, en proposant à la Grèce plus de souplesse dans la mise en œuvre du troisième mémorandum contre davantage d'efforts dans le contrôle des frontières extérieures de Schengen. 

Mais au delà de la Grèce, c'est toute l'Europe méditerranéenne qui est travaillée par une poussée anti-austéritaire. C'est le cas du Portugal, où le gouvernement socialiste soutenu par la gauche radicale tient actuellement tête à Bruxelles dans le cadre de la mise en œuvre du « semestre européen ». C'est aussi la cas de l'Espagne, où l'on sent bien que, malgré les actuelles difficultés à former un gouvernement, il faudra désormais compter avec l'atypique parti Podemos. De fait, si ni le Portugal ni l'Espagne ne semblent sur le point de renverser la table dans l'immédiat, si aucun des deux pays, par exemple, n'envisage de quitter la zone euro et si l'expérience Syriza a quelque peu dégrisé les gauches alternatives, il n'en reste pas moins que les évolutions anti-austéritaires conjuguées au Sud contribuent à mettre la pression sur les pays créanciers d'Europe du Nord.

Enfin, un dernier élément de contexte à ne pas négliger réside dans la menace du Brexit, la sortie de la Grande-Bretagne de l'Union européenne. Celle-ci reconfigurerait en profondeur les équilibres au sein de l'UE. Bien que n'étant pas membre de l'euro, Londres demeure un allié pour Berlin lorsqu'il s'agit de faire évoluer l'ensemble européen vers davantage d'austérité et de déréglementation. Un allié dont la perte potentielle est jugée suffisamment dommageable pour que l'Allemagne ait choisi de mettre sur pied un groupe de travail anti-Brexit installé à Berlin, et chargé de trouver des « arrangements créatifs » pour de répondre aux exigences de David Cameron.

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Des alliances que l'on croyait indéfectibles et qui s'effritent, des équilibres qui changent lentement mais sûrement, la trajectoire sur laquelle se trouve engagée l'Union européenne a de quoi inquiéter son maillon dominant, l'Allemagne. D'autant que le pays se trouve désormais tourmenté par une crise migratoire mal abordée, qui tend à prendre une place croissante dans la vie politique du pays. Pour autant, ceci n'empêchera pas la crise de l'euro de refaire violemment surface à la première occasion, réactivée par le retentissement de l'économie mondiale ou par quelque nouvelle crise financière survenant inopinément . Aussi peut-on sérieusement s'interroger : l'Allemagne est-elle en train de perdre la main en Europe ? Ira-t-elle jusqu'à perdre pied ?


Article initalement paru sur FigaroVox.