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mercredi 9 mars 2016

Crise des migrants : unilatéralisme allemand ?




Du sommet UE-Turquie du 7 mars, il se dit que la plupart des propositions significatives - dont la légalité est d'ailleurs contestée par plusieurs juristes, en particulier le renvoi vers la Turquie de Syriens entrés dans Schengen via des réseaux de passeurs - ont été faites par Angela Merkel et par le Premier ministre Néerlandais Mark Rutte. Certains vont même jusqu'à considérer que la rupture entre la France et l'Allemagne sur le sujet est « consommée », la France ayant été complètement tenue à l'écart de la préparation du somment.

Dans ce cadre, il m'a semblé utile de reproduire ici une partie d'un article de la spécialiste de l'Allemagne Anna-Marie Le Gloannec intitulé La puissance allemande : effet d'optique ou réalité structurelle ? Et paru dans Le Débat n°187. L'intégralité de cet excellent article est accessible ici.

Cet extrait figure au sein d'une partie traitant de l'unilatéralisme allemand. Il y est d'abord question de la crise grecque, de la diplomatie allemande et de la décision unilatérale de sortir du nucléaire. Vient ensuite la question migratoire.
[Les notes de bas de page ne proviennent pas de l'article mais sont des ajouts que je fais pour expliquer certains points, ou tenter de mettre à jour du fait de l'actualité récente].

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« L'annonce faire par Angela Merkel d'ouvrir la porte aux réfugiés syriens, en particulier lors d'un sommet réunissant, le 27 août 2015, la chancelière allemande, le chancelier autrichien et le Premier ministre serbe (...) était également unilatérale, et elle a eu des incidences non négligeables sur les pays voisins, méridionaux, limitrophes ou non.

Certes, l'annonce d'Angela Merkel n'était pas tout à fait imprévisible. Elle se situait à la confluence de trois logiques. Premièrement, l'Allemagne est devenue un pays d'immigration. Selon les statistiques de l'OCDE, 400 000 immigrants s'y installaient durablement en 2012 et faisaient de l'Allemagne le deuxième pays d'immigration derrière les États-Unis, qui attiraient alors un million d'individus. Il s'agit d'une évolution récente car en 2009, elle ne détenait que la huitième place. En 2012 cependant, il s'agissait essentiellement d'une migration intra-européenne, les immigrants venant de pays de l'Est et du Sud du continent. La chancelière avait enregistré ses évolutions. Alors que son parti avait longtemps refusé la perspective ou la réalité des flux migratoires, Angela Merkel déclarait en octobre 2014 que l'Allemagne était bien un pays d'immigration.

Deuxièmement, alors que la Libye s'installait dans le chaos et que la Syrie s'enfonçait dans une terrible guerre civile, Berlin restait dans l'expectative, refusant d'envisager toute intervention ou toute frappe militaire. En revanche, elle ouvrait sa porte aux migrants. Cette politique n'était pas sans rappeler le début des années 1990et l'éclatement de la fédération yougoslave. L’Allemagne réunifiée avait cru réinventer une politique étrangère - une certaine hubris régnait alors à Bonn -, notamment dans les rangs des partis conservateurs. Elle poussait à la reconnaissance des Républiques qui pensaient à s'émanciper du joug de Slobodan Milosevic, sans pour autant avoir les moyens ou la volonté de les défendre. En revanche, ce fut l'Allemagne qui accueillit le plus grand nombre de réfugiés (350 000), c'est à dire le double de ce que l'ensemble des pays de l'Union européenne acceptèrent sur leur territoire.

Enfin, en ouvrant ses portes aux réfugiés, le gouvernement allemand prenait tout simplement en compte les dysfonctionnements, voire la faillite des règlements dits « de Dublin ». Selon Dublin II (2003) et III (2013), notamment, un demandeur d'asile dépose sa demande dans le premier État partie prenante du dispositif sur le territoire duquel il pénètre, en clair, le plus souvent, l'Italie ou la Grèce, voire la Bulgarie. De fait, comme il s'agit d’États dont les capacités de réception des demandeurs d'asile et de traitement des demandes sont relativement limitées1, à la fois en raison de faibles moyens financiers ou en personnel, et de l'afflux considérable d'immigrés, en particulier depuis le début de la décennie et des révoltes arabes, comme aussi les demandeurs d'asiles préfèrent des pays réputés plus prospères comme destination finale et ne peuvent ni ne veulent s'y faire enregistrer, le règlement de Dublin III n'est pas ou mal appliqué2.

Devant l'afflux croissant de demandeurs d'asile venus de Syrie – mais aussi d’Érythrée ou d'Afghanistan, par exemple, et de migrants dits économiques fuyant la pauvreté des Balkans en particulier -, la chancelière suspendit, implicitement, l'application du règlement en autorisant l'examen des demandes d'asile en Allemagne qui, depuis la première convention de Dublin (1990) consécutive à la création de l'espace Schengen et les premier accords de réadmission, c'est-à-dire le renvoi d'individus ayant illégalement passé les frontières, était théoriquement à l’abri de flux migratoires non désirés, protégée par une barrière d’États dits « sûrs ». Angela Merkel inversait ainsi la politique officielle des années 1990 et 2000. Elle suscitait cependant l'espoir de demandeurs d'asile, dont le départ de Syrie ou d'Irak s'accélérait, précipité par ce que dans les années 1950 et 1960 les Allemands avaient appelé « Torschlusspanik », la peur que la brèche (alors entre les deux Allemagne) ne se referme. Enfin, au lieu de soulager les premiers pays d'accueil, la décision de la chancelière a pour effet pervers de faire porter le poids du transit, des contrôles -ou non – et de la réception de dizaines de milliers de personnes à des pays pauvres, comme la Croatie, ou en tout cas hostiles, comme la Hongrie, tout en se coordonnant avec sa voisine autrichienne3. Elle démontrait aussi que l'Allemagne n'a pas pensé tous les aspects de sa politique, pas plus en Allemagne que hors de ses frontières. L'office fédéral chargé des migrants et réfugiés n'a ni les ressources en personnel ni les ressources financières pour traiter de nombreuses nouvelles demandes, sans parler des anciennes. Elle démontrait enfin la fragmentation d'une Europe théoriquement unie par Schengen et Dublin, alors que les espaces nationaux déterminent les stratégies migratoires. Effet pervers ? Peut-être, mais dont toute l'Union et l'Europe sont responsables à force d'incohérence et d'imprévision.

Toujours est-il qu'Angela Merkel imposait à l'UE les conséquences des ses décisions et qu'elle ne craignait pas pas contradictions. Constatant l'incapacité matérielle de gérer un tel afflux de réfugiés en un temps aussi bref, prenant également en compte les contestations et critiques de l'opinion publique et des partis conservateurs ainsi que la montée de l'opposition, elle proposait, en octobre 2015, l'ouverture de nouveaux chapitres dans la saga des négociations d'adhésion, alors qu'elle n'avait jamais voulu de la Turquie dans l'Union. L'objectif est de traiter la Turquie comme un pays sûr – ce qu'elle n'est pas étant donné l'autoritarisme du régime et sa politique d'attisement des conflits - et de constituer un sas entre la Syrie et l'Europe. Autant de principes erronés....


1 - C'est spécialement vrai de la Grèce, tenue d'appliquer des mesure d'austérité qui détruisent peu à peu l’État grec. Il y a évidemment un lien entre les politiques économiques imposées au nom de la pérennité de l'union monétaire, qui rongent peu à peu toutes les marges de manœuvre des États, et la difficulté de certains pays à faire face à l'afflux de migrants.

2 - En réalité, les accords de Dublin II prévoient une « clause de souveraineté », c'est à dire la possibilité, pour un pays qui n'est pas le pays d'entrée, d’assumer volontairement la responsabilité du traitement des demandes d'asile pour lesquels il est pas géographiquement responsable. Ceci dit, cela n'avait pas encore été joué réellement. 

3 - Ce n'est plus le cas aujourd'hui. L’Autriche a décidé, lors d'un sommet organisé le 24 février avec les pays des Balkans mais sans l'Allemagne, d'instaurer un quota de migrants accueilli quotidiennement. Le chancelier autrichien a demandé le 5 mars à l'Allemagne d'établir à son tour un quota annuel d'accueil. 


jeudi 3 mars 2016

Qu'est-ce qui cloche en Saxe ? La question identitaire et la menace du racisme.





[ Ce texte est la traduction d'un article paru sur le Spiegel online ]

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Depuis la réunification, la Saxe est généralement considérée comme un modèle de réussite au sein de l'Allemagne de l'Est. Récemment pourtant, l'image du Land s'est brouillée. Les marches hebdomadaires de Pegida, auxquelles s'ajoutent des salves continues d'attaques anti-migrants, soulèvent des questions difficiles 

Horst Hirsch a tout vu venir. Il a prévenu que l'Allemagne entière risquait un jour de ressembler à des villes telles que Duisburg ou Cologne, peuplées d'une population immigrée massive et visible. Il a averti que le pays allait commencer à perdre son identité en raison de l'afflux d'étrangers. Il s'est demandé à voix haute : « Voulons-nous que notre pays devienne musulman ? ». 

Hirsch, 72 ans , originaire du massif de l'Erzgebirge dans le sud de la Saxe, a dit tout ce qu'il avait à dire dès le 21 janvier 2015, presqu'un an avant les agressions de la Saint-Sylvestre à Cologne. Il participait alors à une réunion de 300 habitants de Saxe qui se tenait  au Centre international des congrès de Dresde, et qui avait pour but d'évoquer les questions d'asile et d'intégration avec des dirigeants politiques. Depuis des semaines, le groupe anti-immigrés Pegida arpentait les rues de Dresde, et le gouvernement du Land voulait essayer d'enrayer le phénomène grâce au dialogue. Par hasard, Hirsch s'était retrouvé à une table avec le gouverneur de Saxe Stanislaw Tillich, membre de la CDU, le parti de la chancelière Merkel. 

Ce soir-là, Hirsch avoua qu'il était préoccupé à l'idée de devenir un étranger dans son propre pays et qu'il s'inquiétait de l'«idéologie militante de l'islam ». C'est aussi lors de cette soirée que Tillich, assis à un table de 26 personnes, fit une déclaration on peut plus claire : «L'islam ne fait pas partie à l'identité allemande ».

Un an plus tard, le gouverneur de Saxe ne regrette pas sa déclaration de ce soir-là. Mais il commence à désespérer de son Land. C'est un matin ensoleillé de la fin janvier à Dresde et le gel couvre encore les rives de l'Elbe qui serpente à travers la ville. Tillich ouvre la fenêtre de son bureau pour laisser entrer un peu d'air frais. Comme tous les lundis, il est contraint de regarder ses concitoyens défiler dans le centre historique de la ville en agitant des drapeaux de Pegida. Nombre d'entre eux ont longtemps soutenu la CDU, mais ils accusent maintenant Tillich d'être un «Volksverräter », un terme qui date de l' époque nazie et qui signifie « traître à son peuple ». Le gouverneur se sent seul lors de ces journées. Où sont les églises, les syndicats, les milieux d'affaires et les artistes? Pourquoi y a-t-il si peu de monde pour marcher face à Pegida ? « C'est un défi pour l'ensemble de la société », affirme Tillich.

Un abcès de fixation difficile à comprendre

Les marches de protestation hebdomadaires contre la disparition programmée de l'Occident se poursuivent à Dresde depuis plus de 12 mois, et elles sont appelées à continuer. Les organisateurs ont déjà réservé des places du centre-ville en vue de leurs manifestations jusqu'à la fin mars. Qu'est-ce qui cloche en Saxe ? Cet abcès de fixation est une énigme pour Tillich, comme pour beaucoup de monde dans le pays. Cela a également attiré l'attention de la presse étrangère. Le Time magazine a par exemple fait une Une sur Pegida avec le titre suivant : « Unwelcome ». 

Récemment, l'image du Land s'est assombrie un peu plus encore. Jeudi dernier dans la soirée, une foule en colère scandant « nous sommes le peuple » a bloqué un bus plein de réfugiés dans la ville de Clausnitz, près de la frontière de la Saxe avec la République tchèque. La vidéo de la scène, où l'on voit clairement la peur des réfugiés - des enfants pour certains - à l'intérieur du bus, a rapidement été diffusée à travers le pays et au-delà. Puis le samedi soir, une auberge dédiée à l'accueil de réfugiés dans la ville de Bautzen, juste à l'est de Dresde, est partie en fumée à l'occasion de ce que la police identifie clairement comme un incendie criminel. Certains passants ont tenté d'empêcher les pompiers d'éteindre le feu et « ont manifesté leur joie non dissimulée de voir le bâtiment en proie aux flammes, et de savoir que les demandeurs d'asile ne seraient probablement pas en mesure d'y venir prochainement » a témoigné Thomas Knaut, de la police de Bautzen. 

Les effets d'un racisme aussi flagrant sur l'économie du Land sont devenus visibles. Les touristes se tiennent à distance, et des scientifiques étrangers annulent des visites prévues dans certains instituts de recherche et universités de Saxe, peu désireux de passer du temps dans le bastion de Pegida. Les manifestations xénophobes « sont en train de détruire l'image de Dresde dans le monde », déplore Christian Thielemann, principal chef d'orchestre de la Staatskapelle de Dresde, le célèbre orchestre de la ville. Il aimerait voir interdites les marches de Pegida en centre-ville.

Avant le début des manifestations de Pegida, la ville était célèbre pour ses lieux de culture : son musée Grünes Gewölbe (musée de la Voûte Verte), « musée trésor » créé par Aguste le Fort, son théâtre Staatsschauspiel, sa célèbre collection de peintures de maîtres. Une étude PISA réalisée en 2012 avait par ailleurs indiqué que le système d'éducation du Land était le meilleur d'Allemagne, et Dresde était largement considérée comme une locomotive économique de l'ancienne Allemagne de l'est. 

Et maintenant ? Les groupes anti-migrants de Saxe peuvent organiser jusqu'à 40 démonstrations par semaine. Un cinquième des attaques contre des lieux d'hébergements de réfugiés en Allemagne a eu lieu en Saxe en 2015, selon Mediendienst Integration, une organisation qui recense les faits et agrège des statistiques. Le patron de la police de Leipzig, Bernd Merbitz, met en garde contre une «ambiance de pogrom » contre les migrants dans la région. Ces derniers mois, il a souvent été dit que l'opinion publique allemande était en train de se retourner sur la question. En Saxe, c'est déjà largement le cas. Le Land offre un parfait exemple de ce qui arrive lorsque la société civile perd son sang-froid. 

" Reconnaissant envers Pegida " 

A Flöha, une ville près de Chemnitz, Horst Hirsch est assis dans la petite cuisine de son appartement de rez-de-chaussée, des photos de ses quatre enfants et huit petits-enfants accrochées au mur derrière lui. Cet homme affable aux cheveux argentés, portant lunettes et barbe, était surveillé par la Stasi, la police secrète est-allemande, avant la chute du Mur. Ses enfants n'étaient pas autorisés à s'inscrire à l'université. Il travaillait pour un groupe de jeunes Évangéliques afin de gagner sa vie. 

La table est dressée avec de la vaisselle bleue à motifs et un mât de drapeau s'élève à l'extérieur. A côté de la fenêtre de la cuisine pend l'Ordre du mérite de la République fédérale d'Allemagne, qu'il a reçue en 2003 des mains du président d'alors, Johannes Rau, pour son implication dans le travail de jeunesse, pour sa résistance au régime Est-Allemand et pour son engagement en faveur des Roms de Roumanie.

C'est ce même Horst Hirsch qui a pris part à des manifestations de Pegida - par curiosité, dit-il. Mais aussi parce qu'il est heureux « qu'il y ait des gens qui osent ouvrir leur bouche. Ça fait retomber un peu pression ». Hirsch pense que l'Allemagne devrait être reconnaissante envers Pegida « parce qu'étape par étape, les politiciens commencent à adopter des positions exigées de longue date par les manifestants de Dresde ». 

Hirsch considère que le gouvernement allemand s'est déporté à gauche, une évolution très peu populaire  en Allemagne de l'Est. Il lui semble voir la réapparaître de vieilles idées socialistes qui promettent aux gens une sorte de paradis. Un exemple selon lui : l'insistance de Merkel à répéter au sujet de la crise des réfugiés : « nous pouvons y arriver ». C'est une tentative de manipuler la population, conformément à ses propres objectifs et de faire taire les voix critiques, dit-il. « Les gens de l'Est s'aperçoivent de ces choses parce qu'ils l'ont déjà vécu auparavant. Nous avons connu la propagande et l’assentiment forcé », dit-il. Les gens, poursuit-il, ne veulent pas de l'islam, et les réfugiés doivent respecter les traditions du pays au lieu de « se donner des airs ». Mais quelles sont exactement les traditions du pays ? « Le christianisme. Voilà ce qui définit l'ordre social en Allemagne ».

Les statistiques montrent que 4 % de la population en Saxe est catholique, et 19 % protestante. En revanche, 75 % de la population se dit sans religion. Quarante années de socialisme ont effacé la religion dans ce Land. Hirsch n'en est pas moins convaincu que cette tradition religieuse tient la société ensemble. Et que l'islam représente une menace pour l'ordre social traditionnel. Les événements de Cologne le soir de la Saint-Sylvestre en témoignent clairement, selon lui. Il en déduit que l’État doit sévir, et que la police doit devenir plus énergique. Les événements comme ceux de Cologne « sont les premiers fruits de politiques laxistes », assure-t-il.

La peur du multiculturalisme

Mais pourquoi les Allemands de l'Ouest n'aboutissent-ils pas aux mêmes conclusions ? Pourquoi n'y a-t-il pas de manifestations de masse là-bas ? Hirsch estime que l'Ouest manque tout simplement d'expérience. Les Allemands de l'Est, eux, ont réalisé en 1989 que prendre d'assaut la rue pouvait conduire à un changement radical. Bien que les habitants de la Saxe soient des gens cosmopolites, Hirsch estime qu'il ont peur de l'islam et du multiculturalisme. Il pense que les manifestations à Dresde continueront « parce que le problème persiste et parce qu'il n'y a pas d'élections importantes bientôt qui pourrait changer les choses ». 

La conversation avec Horst Hirsch dans sa cuisine fut largement sympathique. A aucun moment il n'a dénoncé les « journalistes aux ordres », comme Pegida le fait. Au lieu de cela, il s'est borné à présenter tranquillement son point de vue. Une telle discussion pourrait-elle jeter les bases d'un débat sociétal plus large?

Hélas, peu de temps après, Horst Hirsch a envoyé un mail furieux à la rédaction du Spiegel. Il était bouleversé par le traitement réservé par le journal au parti populiste de droite Alternative pour l' Allemagne (Afd). Tout à coup, il ne voulait plus être cité par son nom dans un « organe de gauche », raison pour laquelle nous avons choisi d'utiliser un pseudonyme, Horst Hirsch, pour parler de lui. Au cours de l'entrevue, il avait semblé satisfait par la tentative d'entamer le dialogue, mais dans son mail, il a précisé que celui-ci était définitivement rompu. 

Il est difficile de comprendre pourquoi c'est en Saxe que le discours est devenu si radical, les positions si inflexibles et les possibilités d'échange si limitées. Beaucoup de gens suivent cette évolution de la situation depuis un certain temps, et l'un d'entre eux se nomme Omar Allham. Lui aussi, a pris part à des marches à Dresde, mais aux contre-manifestations protestant contre l'islamophobie et la craintes des étrangers exprimées par les gens comme Hirsch. Né en Syrie, Allham a participé à une manifestation d'environ 150 personnes sur une place de Dresde pour défendre la diversité de la ville face à plusieurs milliers de partisans de Pegida. Allham ne comprend toujours pas pourquoi davantage de personnes ne viennent pas protester. «Il faut montrer que Dresde, ce n'est pas seulement Pegida », explique-t-il.

Allham vit dans la capitale de la Saxe depuis 22 ans. Il est arrivé de Damas en Allemagne de l'Est en 1986 pour étudier la médecine. Pendant ses années universitaires, Allham dit n'avoir jamais été confronté au racisme. « Nous venions de différents pays, nous étions amis avec d'autres étudiants allemands, et nous avions tous un objectif commun : devenir de bons médecins », se souvient-il. 

« Content d'être en sécurité »

Tout ceci a soudainement changé avec la fin de l'Allemagne de l'Est. Les railleries, les menaces et même la violence physique sont devenues un phénomène courant. « Souvent, je suis juste heureux d'être en sécurité à la maison », dit Allham. Il se rappelle le début des années 1990, lorsque des skinheads et des néo-nazis traquaient les immigrés, sans craindre d'intervention de la police.

Allham a acquis la citoyenneté allemande il y a longtemps et travaille à présent au centre de cardiologie à l'hôpital universitaire de Dresde. Il vit dans le quartier Gründerzeit dans l'est de la ville, qui abrite surtout la classe moyenne. Tout comme Hirsch, il croit en Dieu, bien que le dieu d'Allham s'appelle Allah. Et contrairement à Hirsch, Allham ne croit pas que la religion doive avoir quoique se soit à voir avec la politique.

Un coup d’œil sur l'histoire de la Saxe peut aider à comprendre pourquoi les peurs identitaires peuvent y être ressenties plus fortement qu'ailleurs. C'est en Saxe en effet que la Réforme commença à prendre racine. Jean-Sébastien Bach a affirmé son génie artistique ici, et la Saxe a également développé sa propre formule pour la fabrication de la porcelaine, une grande réussite de la chimie allemande. « La Saxe bouillonne d'idées », affirme Martin Roth, qui a dirigé la Staatliche Kunstsammlungen - une collection d'art de renommée mondiale. 

Pourtant, le Land a longtemps eu une relation problématique avec sa propre identité. La région était le centre de gravité culturel du monde germanophone, mais au nord, le voisin prussien étaient beaucoup plus puissant. On y était bien éduqué, il s'y trouvait une classe moyenne confiante en elle-même et la prospérité était au rendez-vous, mais la région a néanmoins été parmi les premières à apporter son soutien aux nazis. Lors de la Seconde Guerre mondiale, l’État a subi des bombardements comparables, sur sa capitale, à ceux de Hambourg ou de Cologne. Mais en Saxe seulement s'est développé une sorte de culte du deuil qui demeure présente à ce jour. « A Dresde, vous pouvez toujours sentir les effets de ce brouillage identitaire ayant eu lieu pendant et après le Troisième Reich », rappelle Roth.

À quelques kilomètres de Dresde se situe Kötzschenbroda, un quartier de la ville de Radebeul. Des maisons anciennes y entourent la place centrale, leurs rez-de-chaussée étant souvent occupés par de petits magasins ou des pubs avec des noms tels que « Vieux dispensaire » ou « Bateau à vapeur », et l'odeur des spécialités du coin est immanquable. 

L'écrivain Jörg Bernig est venu s'installer dans cette petite ville proprette il y a 14 ans, et y a rénové une maison du XIX° avec sa femme. Aujourd'hui, l'endroit est tout aussi attrayant et confortable que le « Vieux Dispensaire ». Bernig pourrait être complètement satisfait de sa vie. Mais cet homme de 52 ans se sent en rupture avec son pays, ses politiciens, ses médias et sa scène culturelle. Bernig, qui est membre de l'Académie des Arts de Saxe, est incommodé par cette forme de politiquement correct qui impose le multiculturalisme et ignore « le besoin l'homogénéité des gens ». 

« Colère partout »

Cette « propagande venue d'en haut » explique Bernig au cours d'une promenade à travers le cimetière de l'église de Kötzschenbroda, "c'est ça qui bouleverse les gens en Saxe". Le gouvernement s'aliène les gens  « qui rejettent la politique d'admission illimitée des réfugiés ». 

« Colère Partout », tel est le titre Bernig a choisi pour un article qu'il a écrit sur l'état de l'Allemagne aujourd'hui, dans un monde qui a largué toutes les amarres. Le texte évoque étrangement les idées brassées dans les marches Pegida à Dresde, même si elles sont articulées plus élégamment.

Au lieu d'utiliser, à l'instar de Pegida, le terme chargé de Volksverräter (traître à son peuple), Bernig écrit: « quelle rage le gouvernement fédéral suscite-t-il en battant en brèche la souveraineté de l'État et en ouvrant les portes toutes grandes – et même en lançant un appel – à une immigrations de masse incontrôlée ». Au lieu d'adopter l'expression Lügenpresse ou « presse aux ordres », il écrit: « quelle colère aussi pour nous, le peuple, que de s'entendre quotidiennement dire comment penser. Écoutez le ton de réprimande employé par le journal du soir dès qu'il s'agit d'évoquer les personnes qui osent critiquer la politiques d'accueil des réfugiés ». 

Le quotidien Sächsische Zeitung basé à Dresde était inquiet de l'impact qu'aurait la publication de l'article, mais celui-ci est finalement paru le 21 décembre. Et il a eu un large écho. « Merci d'avoir le courage de publier ce papier », écrivait un lecteur. Un autre était d'avis qu'il était devenu impossible « d'être fier de l'Allemagne », et que l'on ne pouvait plus « penser et parler en des termes autres que ceux de l'esprit 1968 ». 

La lutte contre « l'esprit 1968 », qui se réfère au mouvement anti-establishment qui s'est développée en Allemagne pour protester contre le conservatisme des générations de l'immédiat après-guerre, est un cheval de bataille central en Saxe. La modernisation de la société qui s'est produite en Allemagne de l'Ouest après les révoltes étudiantes à la fin des années 1960 y est considérée par de larges pans de la classe moyenne comme un mal absolu. L'Allemagne moderne n'a jamais été très bien perçue en Saxe, et pas seulement dans les vallées étroites des montagnes Erzgebirge. De nombreux représentants de la classe moyenne éduquée de Dresde nourrissent une nostalgie du passé. Cette nostalgie est cultivée, en Allemagne de l'Est, via des concerts ou des lectures de poésie qui se tiennent dans des salons privés. 

Un passé glorieux

Le rétablissement d'une société civile pré-socialiste était l'un des objectifs les plus importants pour eux après la réunification. C'est un désir que Kurt Biedenkopf, l'homme politique Ouest-allemand CDU devenu gouverneur de Saxe en 1990, a compris et encouragé. Il pensait que les gens étaient mieux à même de faire face à des bouleversements politiques s'ils pouvaient se référer à un passé glorieux et de cultiver un sentiment patriotique. Il prenait en exemple la Bavière, où règne la même sorte de fierté. 

À l'initiative de la CDU, le parlement du Land a décidé de déclarer la Saxe « État libre » une fois de plus, se référant à son histoire du 19ème siècle. Sur le plan politique, c'était sans conséquence, mais la mesure était symbolique. Les habitants de Saxe ont apprécié et cela a servi ses ambitions politiques. L'homme qui avait redonné son identité à la Saxe, Kurt Biedenkopf pouvait désormais tenir tête à son adversaire politique d'alors le chancelier Helmut Kohl, d'une manière que seul le gouverneur de Bavière Franz-Josef Strauss pouvait s'autoriser avant lui. A l'époque, le Spiegel avait fait une Une sur la Saxe, avec Biedenkopf représenté à cheval tel le prince Auguste le Fort. Cette couverture était encore accrochée dans le bureau du gouverneur des années après. 

Un politiste considère que l'une des explications de Pegida réside dans un tel régionalisme. Il évoque une sorte de « chauvinisme saxon » : l'idée que les habitants de la Saxe savent mieux que tous les autres ce qui est juste et bon. 

A Kötzschenbroda, l'écrivain Bernig est en quête d'autres qualificatifs pour décrire le caractère saxon. Les citoyens de « l'État libre », dit-il, ne sont pas « ringards », ils veulent juste protéger leur spécificité. Ils ont été contraints d'endurer des bouleversements importants depuis 1990, dit-il. « A présent, ils ont besoin de temps pour réfléchir et pour se poser. Ils ne veulent pas des conflits potentiellement générés par des cultures importées ». 

Pourtant, quand se produit de la violence en Saxe, ce sont surtout des locaux qui sont responsables, ainsi qu'on peut le voir dans les rapports de police d'un week-end d'hiver pris au hasard. A Chemnitz, trois hommes masqués poursuivent deux migrants à travers la ville et démolissent kebab, blessant le propriétaire et l'un des migrants. A Bautzen, deux hommes attaquent le stand d'information d'une organisation pro-diversité. Le même week-end, les extrémistes de droite mettent le feu à une auberge ayant hébergé des demandeurs d'asile. A Altenberg, une ville des  monts Erzgebirge, un homme portant un casque d'acier et arborant une moustache Hitler court après deux Afghans. Il bat l'un des deux et lève le bras dans un salut hitlérien. A Meissen également, la maison de la célèbre manufacture de porcelaine, lieu qui était en cours de préparation pour recevoir des réfugiés, a été incendiée. Avant l'incendie, il y avait eu des menaces anonymes. Les mots placardés sur la porte enjoignaient les futurs résidents à quitter « notre Meissen » aussi vite que possible.

Nocif pour l'image de la CDU

La cible de l'incendie criminel se trouvait à quelques centaines de mètres de la manufacture de porcelaine, qui a reçu quelque 90.000 touristes en 2015. « Certaines personnes à Meissen n'aiment les étrangers que quand ils dépensent de l'argent, puis repartent à 18 heures », affirme Walter Hannot.

Originaire Rhénanie, Hannot vit en Saxe depuis 1991. Il est membre de la Démocratie chrétienne depuis sa jeunesse, et a été chef adjoint de la CDU à Meissen pendant un peu moins d'un an. Il a organisé des veillées aux chandelles contre le racisme. Mais beaucoup de ses camarades militants ne sont pas particulièrement ravis par ces événements, les estimant préjudiciables à l'image de la CDU. Un militant de la CDU, qui a fait partie du personnel politique de la ville, est devenu l'un des fondateurs de Pegida, et rédige des messages haineux sur sa page Facebook. Mais le parti a néanmoins refusé de l'exclure. Un autre chrétien-démocrate de Meissen, Geert Mackenroth, est devenu « commissaire de Saxe » pour les étrangers, mais préfère se faire appeler « commissaire aux indigènes ». Il a adopté des positions proches de celles défendues par Alternative pour l'Allemagne.

Dans un tel climat, il est devenu difficile de défendre d'autres points de vue. Un groupe, appelé « Meissen diversité » promeut la coopération entre la Saxe et les réfugiés. Mais de nombreux commerçant préfèrent ne pas placarder les affiches de ce groupe, de peur de recevoir un pavé dans leurs vitrines. « Il y a des patrouilles dans la ville», dit Hannot. « Je commence à me sentir étranger moi, ici, à Meissen ». 

Le problème de racisme de Saxe n'est pas seulement apparu l'année dernière. Il existe depuis longtemps des coins où  les néo-nazis sont puissamment implantés. L'escalade de la violence d'extrême-droite, le succès de Pegida, les manifestations xénophobes : Dietrich Herrmann, spécialiste de sciences sociales à l'Université technique de Dresde, estime que ce n'est pas un hasard si de telles choses se produisent en Saxe. Au contraire, fait-il valoir, c'est le produit de la culture politique du Land. Pendant des années, les manifestations de la droite radicale ont été ignorées et banalisées par les autorités. 

Andrea Hübler, qui travaille pour une association d'aide au victimes de la violence d'extrême-droite, est d'accord. « Pendant des années, très peu a été fait pour contrer la folie quotidienne en Saxe », déplore-t-elle. Chaque jour, des comptes-rendus d'attaques contre des migrants atterrissent sur son bureau. Au nom de son association, Hübler a passé d'innombrables heures, au cours des dernières années, à des procès contre les auteurs de violence extrémiste. Son diagnostic est sans appel. Selon elle, il faut souvent des années avant les contrevenants finissent au tribunal, et les motivations politiques sont généralement ignorées. Pour elle, la fermeté judiciaire souvent invoquée n'existe presque pas dans la pratique.

Au lieu de cela, les activistes qui militent contre le racisme et les néo-nazis sont harcelés. Pendant plusieurs années, la police de Saxe s'est même évertuée à enquêter sur un présumé « Club de sort antifa », soupçonné de traquer les néo-nazis. Des appartements ont été perquisitionnés, des prélèvement ADN ont eu lieu, et plus de 200.000 téléphones ont été espionnés. Il y a un an et demi, l'affaire a été classée. Le leader présumé du groupe n'a été convaincu que d'avoir pris part à une manifestation pacifique contre les néo-nazis.

« Un problème à gauche »

Lorsque plus de 250 néo-nazis et des hooligans ont dévasté le quartier Connewitz de Leipzig en janvier, le chef de la police de Saxe, Jörg Michaelis, a mis en garde... contre l'extrémisme de gauche, et non pas contre la violence d'extrême-droite. Des anarchistes s'étaient trouvé engagés dans une bataille de rue avec la police de Leipzig juste avant Noël. « Nous avons un sérieux problème à gauche », a affirmé Michaelis lors d'une réunion de la CDU à Dresde.

Et maintenant? Est-ce que tout va continuer comme d'habitude en Saxe pendant les prochains mois, voire les prochaines années? Est-ce que l'ordre public est compromis à un point tel qu'il n'y a plus de place pour un débat dépassionné ?

Il y a des endroits du Land où des politiques, des chefs religieux, des artistes et des hommes d'affaires s'opposent à Pegida depuis le début. A Leipzig, par exemple, la plus grande ville de Saxe. Le lundi 11 janvier par ailleurs, le maire social-démocrate Burkhard Jung, s'est joint à des milliers d'autres habitants de Leipzig, bougie à la main, pour manifester contre Legida, la section locale de Pegida. Les organisateurs du mouvement originel de Dresde avaient appelé à un grand rassemblement à Leipzig, mais leur succès a été limité. Les racistes et autres islamophobes n'ont jamais rencontré beaucoup d'audience ici, et trouvent souvent face à eux de nombreux contre-manifestants, comme cela arrive souvent dans les villes de l'Ouest. 

Pourquoi Leipzig est-elle différente de Dresde ? Jung n'a pas de réponse immédiate à la question. Il réfléchit un certain temps, puis se penche sur son bureau de l' hôtel de ville et lance : « Leipzig est en constante évolution. Près la moitié de notre population s'est renouvelée depuis 1990. Beaucoup de nouveaux habitants viennent de l'Ouest ». Comme le maire lui-même d'ailleurs. Jung a grandi près de Cologne, et est arrivé à Leipzig en 1991. Leipzig est-elle devenue une ville Ouest-allemande ? « En termes de mentalités, je dirais que oui » répond Jung. « Nous sommes cosmopolites, et, en raison de nos activités économiques, nous ne sommes finalement pas trop saxons ». 

Même à Dresde, toutefois, il y a des signes d'amélioration périodiques. Il fut un temps où l'anniversaire du bombardement de Dresde le 13 février 1945 faisait sortir des milliers de néo-nazis dans les rues pour protester contre le « bombardement  Holocauste ». « Il y a eu des manifestations cette année également, mais elles étaient moins importantes, et ont été éclipsées par les 13.000 personnes qui ont formé une chaîne humaine pour dire leur opposition à la guerre, à la xénophobie et à l'extrémisme. « Ceux qui ferment leur cœur à des gens qui viennent chercher ici une protection n'ont pas compris le message du 13 février », affirme le maire de Dresde Dirk Hilbert.

Mais à peine cinq jours plus tard, alors qu'une foule bloquait le bus de réfugiés à Clausnitz, la petite  victoire de Dresde contre l'extrémisme semblait déjà loin. Puis vint l'incendie de l'auberge de Bautzen. Qu'est-ce qui cloche en Saxe? Les interrogations demeurent.



mardi 23 février 2016

Brexit : la Grande-Bretagne fait-elle du "chantage" ?





Allons bon : voilà que la perfide Albion nous ferait « du chantage ». Après le sommet européen de la fin de semaine dernière et l'accord anti-Brexit conclu entre David Cameron et ses partenaires, certains semblent découvrir tout à la fois que l'Union européenne n'est pas une entité unifiée mais une collection d'États membres, que tous n'ont pas les mêmes intérêts ni les mêmes traditions politiques, que les rapports entre nations sont la plupart du temps des rapports de force, que le meilleur moyen d'obtenir des concessions reste encore de montrer les muscles, et que.... et que les Britanniques ont un rapport distant au processus d'intégration européenne.

Ce n'est ni nouveau ni illogique, c'est simplement Britannique. Nos voisins d'outre-Manche ont toujours fait ainsi. Ils ont toujours eu un pied dans l'Europe et un pied à côté, soucieux de ménager la chèvre et le choux sans jamais s'en cacher. Ils sont montés à bord du Titanic européen bien avant que celui-ci ne percute l'iceberg, et ils ont embarqué dans un unique but : profiter du grand marché. Sans jamais envisager quelque union politique ou « saut fédéral » que ce soit, ce qui est bien leur droit. En revanche, il eût été de notre devoir, à nous Français, de ne pas tout leur céder. On n'était pas obligé d'accepter la libéralisation, la dérégulation de tout et de toute chose.

On les a pourtant acceptées. Mieux, on les a encouragées, et pas qu'un peu ! On l'a oublié depuis mais l'Acte unique, traité européen qui vient tout juste de fêter son trentième anniversaire, doit beaucoup à la coopération joyeuse d'un Britannique, lord Cockfield, et d'un Français, Jacques Delors. C'est au premier, ami personnel de Margaret Thatcher alors commissaire chargé du Marché intérieur, que le second, président de la Commission européenne, confia la rédaction du Livre blanc sur le marché unique. Jacques Delors aimait beaucoup cet Anglais « à l'esprit clair, à la réplique qui fait mouche et qui ne s'en laissait pas compter » (Jacques Delors, Mémoires, Plon, 2004 - p.204). Il aimait à travailler avec lui, et lui laissa la bride sur le cou pour rédiger l'étude préparatoire à la conception de l'Acte unique, texte de févier 1986 qui libéralisa la circulation des personnes, des marchandises et.... des capitaux. On s'étonne aujourd'hui que les conservateurs Britanniques défendent « la City » ? Quel scoop en effet !

A sa façon, Delors la défendit aussi, la City. La circulation sans entrave de la fortune, il aimait ça, l'apôtre. Pour peu bien sûr que ses effets dévastateurs soient atténués par la mise en place collatérale de ce qu'on nomma « l'Europe sociale », soit un peu de charité de dame patronnesse à partager entre aux futurs laissés pour compte d'une Europe de l'argent.

Comme il le raconte dans ses Mémoires, le président français de la Commission se démena comme un diable pour que le Livre blanc de Cockield soit validé par le Conseil européen de Milan de juin 1985. Et il dut mouiller la chemise, car à ce même Conseil, Français et Allemands avaient amené en douce un projet concurrent. Or ce projet se trouvait être une copie presque conforme du plan Fouchet promu au début des années 1960 par le général de Gaulle, projet d'Europe confédérale et non supranationale, projet qui faisait la part belle à la coopération intergouvernementale en matière de politique étrangère et de Défense, en lieu et place d'une intégration économique de type supranational ayant vocation à saper la souveraineté des États membres. Ah, il fallut bien de l'ardeur pour obtenir la victoire de l'Europe thatchérienne sur l'Europe gaullienne ! Jacques Delors l'emporta, et il en garde une tendresse appuyée pour le fruit de sa bataille. « J'ai dit souvent par la suite que l'Acte unique était mon traité préféré. C'est aussi parce que ce traité n'a pas un pouce de graisse », raconte-t-il encore dans ses Mémoires (p.227). Pas un pousse de graisse en effet, et de solides jalons posés pour une future Europe de vaches maigres.

Sans doute les Français regretteraient-ils un peu tout cela, si toutefois ils s'en souvenaient. Les Britanniques, eux, se souviennent et sont déterminés à continuer. Ils viennent d'en administrer une nouvelle fois la preuve : ils sont résolus à défendre bec et ongles leurs intérêts. Une pratique tombée en désuétude depuis si longtemps de ce côté-ci du Channel, que l'on n'en revient pas, et qu'on appose un peu vite l'étiquette « égoïsme national » sur ce qui n'est rien d'autre qu'une attitude normale.

Bien sûr, on peut ne pas goûter la politique - économique notamment - menée par David Cameron et par son parti. Bien sûr, on a le droit de ne pas s'ébaudir devant par le caractère inégalitaire de la société anglaise. Mais enfin, que les Tories ne soient pas à proprement parler des marxistes-léninistes n'est pas une immense découverte. Quoiqu'il en soit, ce jugement appartient avant tout aux citoyens du pays, qui ont la chance d'avoir le choix. De fait, en résistant au processus de dépossession supranationale, Londres a su se laisser des marges de manœuvre et préserver sa souveraineté nationale. Et l'avantage, quand un peuple est souverain, c'est qu'il a le droit de décider lui-même de sa destinée. Rien n'empêchera à terme les électeurs britanniques, s'ils sont mécontents des politiques actuellement conduites en leur nom, de renvoyer Cameron à ses chères études et de confier le pouvoir à Jeremy Corbyn par exemple. Celui-ci défendra sans doute un peu moins la City, mais pas forcément beaucoup plus l'Union européenne, dont il n'est pas connu pour être un zélote.

Le choix donc. La possibilité pour la communauté des citoyens d'ouvrir un débat démocratique qui sera sanctionné par un référendum. C'est ce qui compte dans cet affaire de « Brexit » - ou de « Brex-in ». L'opportunité donnée aux électeurs de faire le bilan d'étape d'une appartenance européenne décidée dans les années 1970, et de s'offrir une bifurcation le bilan ne les convainc pas. La possibilité de changer de politique, de décider que l'avenir peut, à un moment ou à un autre, prendre ses distances d'avec le passé, c'est cela la démocratie.

On peut être mécontent des résultats du « chantage » anglais, et appréhender les résultats référendum qui se tiendra le 23 juin. D'autant que la France n'a pas intérêt pour sa part à voir partir Londres demain, les pays de l'Est après-demain et pourquoi pas la Grèce le surlendemain. Cela nous laisserait plantés comme des joncs au cœur de l'élément le plus difficile à détricoter, c'est-à-dire une zone euro dominée par l'Allemagne et engluée dans la déflation.


Mais encore une fois, en démocratie on a toujours le choix. Alors, à quand une renégociation avec nos partenaires des termes de notre engagement ? A quand la défense effective de nos intérêts nationaux ? A quand un grand débat démocratique suivi d'un référendum pour ou contre le « Frexit »? Qui nous contraint à renoncer à ce droit imprescriptible au « chantage », que nous devons au fait d'être un pays, tout simplement ? Qui, pourquoi, et surtout, jusqu'à quand ?  


Article initialement paru dans le Figarovox.


lundi 8 février 2016

L'Allemagne perd-elle la main en Europe ?





Angela Merkel ne nous avait pas habitués à ça. A "l'incroyable Mme Merkel", on prêtait la capacité d'absorber tous les chocs et de protéger son peuple de leurs répliques, grâce à un « pragmatisme » hors normes, à la mesure de l'excellence supposée du « modèle allemand ». Dans un livre intitulé Angela Merkel et nous etparu en 2013, le journaliste Ralph Bollmann expliquait en ces termes l'imperméabilité de Mutti au phénomène classique de l'usure du pouvoir : « tant que la crise durera, les Allemands plébisciteront Angela Merkel (…) sa côte de popularité est liée au fait qu'elle [les] préserve de l'effort ».

Pourtant, la chancelière semble aujourd'hui en difficulté. Un sondage paru en fin de semaine dernière dans l'hebdomadaire Focus indique que près de 40 % des Allemands sont favorables à son départ. C'est beaucoup, même si un tel départ est très improbable à ce stade. Ça tombe en tout cas fort mal alors que des scrutins régionaux s’apprêtent à ponctuer toute l'année 2016, tels ceux de Rhénanie-Palatinat, du Bade-Wurtemberg et de Saxe-Anhalt qui auront lieu dès le 13 mars.

Or les enquêtes d'opinion font d'ores et déjà apparaître un fait saillant : le parti de droite radicale Alternative für Deutschland (AfD), un temps affaibli pour cause de règlements de comptes entre représentants de l'aile « libérale » et tenants de l'aile « conservatrice », a à nouveau le vent en poupe. Une enquête d'opinion le donne à 13%. Et la toute dernière sortie de Frauke Petry, sa patronne, semble indiquer que l'aile anti-immigration du parti s'est imposée face à l'aile anti-euro. Elle montre d'ailleurs peu de goût les précautions oratoires. Petry a en effet suggéré, pour lutter contre l'afflux de migrants à la frontière germano-autrichienne, que les policiers allemands pourraient éventuellement.... tirer sur les réfugiés ! En décembre, un autre élu du parti, Björn Höcke, s'était déjà illustré en affirmant que « le comportement reproductif des Africains » était une menace pour l'Allemagne. 

Le rebond de l'AfD et l'orientation prise par celui-ci ne sont évidemment pas sans causes. C'est bien la politique migratoire d'Angela Merkel qui les a provoqués, tout comme elle a provoqué la colère de la CSU bavaroise, et une fronde au sein même du parti de la chancelière, la CDU. Cette politique parfaitement erratique a d'abord consisté à annoncer l'accueil sans limite des réfugiés, avant, quinze jours plus tard, d'opérer un virage au frein à main et de rétablir précipitamment le contrôle aux frontières. A l'immense déception, sans doute, de ces commentateurs hexagonaux qui aiment à se prosterner devant la supériorité supposée de l'Allemagne pour mieux déprécier la France. Que d'eau apportée à leur moulin par l'initiale générosité merkelienne, et par les images - certes touchantes - de ces volontaires allemands se portant au devant des réfugiés la bouche pleine de mots de bienvenue ! On semblait découvrir que la précellence germanique, loin d'être limitée aux performances économiques, était également morale. Le pays confirmait son statut « puissance de paix » et se révélait ouvert, bienveillant, assuré, et définitivement à l'aise, désormais, avec son identité.

Quelques indices, toutefois, signalaient à qui voulait bien les apercevoir que le tableau était moins rose. Assez rapidement, les structures d'accueil se sont trouvé débordées, par exemple à Munich, une ville ayant connu, à l'automne 2015, des pics d'arrivées à plus de 10 000 personnes par jour. Même s'ils sont imputables à des groupuscules d'hyper-excités, les actes racistes augmentent à vive allure. Selon la BBC, la police fédérale allemande aurait annoncé une multiplication par cinq en un an des attaques contre les foyers de réfugiés. Celles-ci seraient passées de 199 en 2014 à 1005 en 2015. La semaine dernière, un centre d’accueil a même été attaqué... à la grenade. 

Et puis, il y a désormais le souvenir Cologne. De Cologne et des 700 plaintes pour agressions sexuelles déposées depuis cette fameuse nuit de la Saint-Sylvestre, dont on sent bien qu'elle marque un tournant dans le rapport du pays au phénomène migratoire. Comment la société allemande encaissera-t-elle le choc à long terme ? Difficile à prédire. Dans un article paru dans Le Débat et traitant des relations entre la France et l'Allemagne, Luuk van Middelaar souligne la manière très différente, dans chacun des deux pays, d'appréhender chocs exogènes et imprévus. « En France, un événement, même un événement dramatique, reste un signe de vie, de renouvellement, un appel à l'action (…) la presse transforme dûment la chose en un moment collectif, une nouvelle page dans le roman de la nation. (…) En Allemagne, en revanche, un événement sape l'ordre. La classe politique peine à la lire ; une crise y produit un non-sens, de la panique. Cela donne parfois des revirements brusques, mal contrôlés, telle la sortie du nucléaire en 2011 à la suite du tsunami japonais, ou les zigzags entre charité et fermeture face aux vagues migratoires de l'été 2015 », explique le philosophe néerlandais. Dans ces conditions, quel genre de « revirements brusques » et autres « zigzags » l’événement de Cologne nous promet-il ?

Le problème, par ailleurs, est qu'il n'arrive pas seul. Sans doute l'assurance allemande, due à la place prépondérante que le pays occupe en Europe, risque-t-elle d'être aussi entamée par la dégradation des relations avec ses voisins de l'Est.

Les pays d'Europe centrale ont toujours été considérés comme appartenant à la sphère d'influence naturelle de l'Allemagne - comme son Hinterland - raison pour laquelle Berlin a beaucoup œuvré en faveur des élargissements de l'Union dans les années 2000. « Pour l'Allemagne, l'élargissement à l'Est est autant un devoir historique et moral qu'une nécessité politique. C'est de Pologne, de Hongrie et de Tchécoslovaquie qu'est partie, à des titres divers, la révolution pacifique qui a ouvert la voie à l'unification allemande. En outre, cet élargissement à l'Est plonge ses racines dans la célèbre Ostpolitik initiée dans les années 1970 par Willy Brandt », expliquait il y a quelques années le spécialiste Jacques-Pierre Gougeon. Une longue histoire donc, que la question migratoire vient compliquer, depuis que ces pays, Hongrie en tête, ont décidé de fermer leurs frontières aux réfugiés. Sans parler de la Pologne, partenaire majeur de la République fédérale. On s'en souvient, Angela Merkel avait toutfait pour imposer l'ancien premier ministre de ce pays, Donald Tusk, à la tête du Conseil européen. Aujourd'hui, le nouveau gouvernement de Varsovie va parfois jusqu'à convoquer l’ambassadeur allemand, une pratique pour le moins inhabituelle entre deux membres de l'UE ! Bref, la Mitteleuropa a du plomb dans l'aile.

Pendant ce temps-là, l'Europe du Sud non plus n'est pas immobile. Les gauches y grignotent du terrain jour après jour, ce qui ne manquera pas, à terme, de faire resurgir le volet économique d'une crise européenne désormais globale. Bien sûr, l'acharnement, entre janvier et juillet 2015, de la Banque centrale européenne et d'un Eurogroupe largement dominé par le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble, ont réussi à briser Syriza en Grèce. D'ailleurs, la situation désespérée d'Athènes permet à Berlin de se livrer à présent à un marchandage indigne, en proposant à la Grèce plus de souplesse dans la mise en œuvre du troisième mémorandum contre davantage d'efforts dans le contrôle des frontières extérieures de Schengen. 

Mais au delà de la Grèce, c'est toute l'Europe méditerranéenne qui est travaillée par une poussée anti-austéritaire. C'est le cas du Portugal, où le gouvernement socialiste soutenu par la gauche radicale tient actuellement tête à Bruxelles dans le cadre de la mise en œuvre du « semestre européen ». C'est aussi la cas de l'Espagne, où l'on sent bien que, malgré les actuelles difficultés à former un gouvernement, il faudra désormais compter avec l'atypique parti Podemos. De fait, si ni le Portugal ni l'Espagne ne semblent sur le point de renverser la table dans l'immédiat, si aucun des deux pays, par exemple, n'envisage de quitter la zone euro et si l'expérience Syriza a quelque peu dégrisé les gauches alternatives, il n'en reste pas moins que les évolutions anti-austéritaires conjuguées au Sud contribuent à mettre la pression sur les pays créanciers d'Europe du Nord.

Enfin, un dernier élément de contexte à ne pas négliger réside dans la menace du Brexit, la sortie de la Grande-Bretagne de l'Union européenne. Celle-ci reconfigurerait en profondeur les équilibres au sein de l'UE. Bien que n'étant pas membre de l'euro, Londres demeure un allié pour Berlin lorsqu'il s'agit de faire évoluer l'ensemble européen vers davantage d'austérité et de déréglementation. Un allié dont la perte potentielle est jugée suffisamment dommageable pour que l'Allemagne ait choisi de mettre sur pied un groupe de travail anti-Brexit installé à Berlin, et chargé de trouver des « arrangements créatifs » pour de répondre aux exigences de David Cameron.

***

Des alliances que l'on croyait indéfectibles et qui s'effritent, des équilibres qui changent lentement mais sûrement, la trajectoire sur laquelle se trouve engagée l'Union européenne a de quoi inquiéter son maillon dominant, l'Allemagne. D'autant que le pays se trouve désormais tourmenté par une crise migratoire mal abordée, qui tend à prendre une place croissante dans la vie politique du pays. Pour autant, ceci n'empêchera pas la crise de l'euro de refaire violemment surface à la première occasion, réactivée par le retentissement de l'économie mondiale ou par quelque nouvelle crise financière survenant inopinément . Aussi peut-on sérieusement s'interroger : l'Allemagne est-elle en train de perdre la main en Europe ? Ira-t-elle jusqu'à perdre pied ?


Article initalement paru sur FigaroVox. 



samedi 7 novembre 2015

"Podemos a réappris la démocratie aux Espagnols", entretien avec Christophe Barret






Christophe Barret est historien et spécialiste de l'Espagne. Il vient de publier Podemos, pour une autre Europe aux éditions du Cerf. Peu après la victoire des indépendantistes en Catalogne et à quelques jours des élections législatives espagnoles, il a bien voulu répondre à quelques questions sur ce mouvement politique peu ordinaire... 


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Dans votre livre, vous décrivez le noyau dirigeant de cette formation politique comme un groupe d'intellectuels - souvent universitaires - imprégnés de marxisme et de gramscisme. Parmi leurs principales sources, vous citez également Ernesto Laclau et Chantal Mouffe. Qui sont ces deux-là et comment influencent-ils les idées de Podemos ?

Leur rôle de ces deux philosophes du politique est fondamental. L'argentin Ernesto Laclau a été lié au péronisme, avant de s'en éloigner. Il a fondé puis animé avec Chantal Mouffe ce qu'il est convenu d'appeler « l'école d'Essex » - du nom de la ville où ce philosophe du politique a enseigné à partir de 1972. Au début des années 1980, il déclarait à El País : «À travers le péronisme, j'en suis venu à comprendre Gramsci». 

Dans un passionnant numéro de l'émission de Pablo Iglesias, La Tuerka, Chantal Mouffe a récemment rappelé à la nouvelle génération ce que fut la pensée de son compagnon, Laclau, mort en 2014, pensée qui reste toujours très influente en Amérique latine. Laclau ne conserve pas, en effet, la totalité de l'héritage post-marxiste de Gramsci. Ses grands textes nous rappellent qu'il ne croit plus au rôle primordial de la seule classe ouvrière dans la lutte pour « l'hégémonie culturelle ». Pour faire simple, il préconise de jouer avec le consensus institutionnel imposé par la bourgeoisie, tant en en Amérique du Nord que chez nous. Reste, et c'est la formule qu'utilise beaucoup Chantal Mouffe à « radicaliser la démocratie ». Laclau s'appuie, dans sa démonstration, sur les exemples de précédents historiques. Il s'agit de faire ce que Salvador Allende, au Chili, ou Lech Walesa, en Pologne, ont réussi : soulever un peuple et incarner sa volonté de changement au point de remporter démocratiquement le pouvoir. 

Les fondateurs de Podemos rêvent de ce « moment populiste ». Les terribles conséquences de la crise économique de 2007-2008 ont fait d'eux les porte-paroles de classes moyennes révoltées contre son élite politique. Pour l’anecdote, signalons que le choix du terme « Podemos », pour baptiser ce nouveau mouvement est moins une référence au « Yes we can d'Obama » – lui-même, du reste, hérité d'une vieille tradition syndicale états-unienne – qu'une reprise du nom plus récemment porté par de nombreuses agrupaciones – des rassemblements citoyens – présents en Amérique latine et dont Íñigo Errejón – le « meilleur idéologue de Podemos » selon Pablo Iglesias – a rapporté l'existence dans sa thèse.

Par certains des aspects du discours de Podemos (revendication assumée d'un certain populisme, choix d'opposer « la caste » et « le peuple » plutôt que « la bourgeoisie » et « le prolétariat »), on  a presque l'impression d'un mouvement qui prônerait le « ni droite, ni gauche ». Finalement, a-t-on affaire à un parti de gauche radicale ou à des militants du dépassement des « vieux clivages » ? Quelles sont les différences radicales avec le M5E italien ou le Front National français, par exemple, dont Podemos semble se défier vivement ? 

En fait, à une opposition « gauche-droite » trop apaisée, Podemos voudrait pouvoir substituer une confrontation « haut-bas ». Or le terme « populiste » est devenu une injure pour disqualifier toute force politique qui propose cette alternative. Dans un chapitre du livre intitulé « Tente ans de populisme », je tente de faire un sort au procédé. Chez nous, n'est-ce pas un certain Jean-Pierre Raffarin qui opposait naguère la France « d'en haut » à celle d'en bas » ? Plus sérieusement, comme vous le laissez entendre, il est vrai qu'existent d'autres challengers, le M5E et le FN, usant du même discours. Mais le premier se différencie fondamentalement de Podemos en ce qu'il fonctionne via des logiques de loyautés personnelles. A l'inverse, Podemos promeut une « démocratie participative » qui le préserve des dérives les plus autoritaires.

La position du FN intrigue tout autant les Espagnols que nous mêmes.  Chantal Mouffe voit dans les dirigeants frontistes – pour reprendre d'autres paroles utilisée dans l'émission dont je viens de vous parler – « des gramsciens de droite ». De manière magistrale, elle pointe les raisons pour lesquelles l'extrême-droite française a pris un tel avantage. Celui-ci lui viendrait de sa longue habitude de jouer avec les affects des masses d'une part, et d'un conservatisme ankylosant caractéristique des formations de la gauche de la gauche d'autre part. Du coup, j'avoue m’interroger sur ce que Pablo Iglesias peut trouver d'intéressant à Jean-Luc Mélenchon. D'une certaine manière, ce dernier incarne tout ce que l'Espagnol déteste… 

La référence à « la patrie » est récurrente dans les discours de Pablo Iglesias. Pourtant, vous ne manquez pas de souligner que « la manière dont Podemos traite ces deux symboles majeurs que sont le drapeau national et la monarchie trahit un certain embarras, à l'heure de penser l’État ». Peut-on considérer Podemos comme un parti souverainiste ? 

Ce recours au mot « patrie » peut surprendre a priori. Mais « la patrie », pour Pablo Iglesias et ses camarades, ce sont « les gens ». Il faut le croire quand il dit qu'il est être marxiste – même s'il peut passer pour un hérétique au yeux des orthodoxes… Parler de « patrie » et de « souveraineté » vise à aider le peuple à s'émanciper. Mais l'idéal n'est pas étatique. Il est celui d'une société auto-régulée. Nos souverainistes gaullistes ou chevènementistes ne doivent donc pas prendre leurs désirs pour des réalités....

Conséquent avec lui-même, Podemos ne se reconnaît dans aucun drapeau. Dans les réunions publiques qu'il organise, on cherchera en vain sur la scène un drapeau rouge ou aux couleurs de la IIe République espagnole (rouge, jaune et violet). Toutefois, l’Histoire avance parfois plus vite que ne le voudrait un révolutionnaire gramscien. Et c'est de manière un peu inopinée que Pablo Iglesias s'est retrouvé à devoir faire pour la première fois de sa vie une conférence au pied du drapeau national espagnol : celui de la monarchie constitutionnelle ! C'était il y a une semaine au palais de La Moncloa. Mariano Rajoy l'y avait invité avec tous les autres grands responsables politiques, pour évoquer la brûlante crise catalane. 

Parlons-en justement ! Quelles sont les positions de Podemos sur cette question catalane ? 

La situation de la Catalogne est très compliquée. Pour me la faire comprendre, une amie catalane m'avait dit un jour: « tu sais, la Catalogne aurait pu vivre la même histoire que Portugal ! ». Les historiens savent que l'Espagne ne s'est pas construite comme la France. La Constitution espagnole de 1978 a permis à la Catalogne de renouer complètement avec sa culture, notamment avec sa langue et avec l'enseignement de son histoire. L'Union Européenne a réduit l'influence de Madrid et la crise achevé de renforcer le repli sur soi catalan. Aujourd'hui, l'option indépendantiste est majoritaire au Parlement régional mais – encore –  minoritaire, dans la société.  

Du coup, Podemos pense pouvoir renvoyer dos-à-dos les « indépendantistes » et les « immobilistes » qui n’envisagent que la voie répressive. Officiellement, le parti est défavorable à l'indépendance et prône un « droit à décider »…  que la Constitution actuelle en prévoit pas ! Mais cette position très ambiguë se révèle intenable à long terme. Aux élections régionales, le parti a été dépassé sur sa gauche par un mouvement indépendantiste, la Candidature d'unité populaire (CUP), dont la stratégie de lutte pour l'hégémonie culturelle avait inspiré Pablo Iglesias au moment de la création de son parti. Mais Podemos a aussi contre lui le fait que son premier cercle dirigeant soit essentiellement madrilène... 

Vous évoquez l'Union européenne, autre sujet d'actualité. Quelles sont, justement, les positions des leaders de Podemos sur l'Europe ? Et sur l'euro ?

Ce sont des pragmatiques ! Quand Pablo Iglesias traite Mariano Rajoy de « traître à la patrie », il s'élève en même temps (et durement) contre le vide démocratique propre aux institutions européennes. C'est d'ailleurs la radicalité de cette critique qui a permis au parti de percer à l'occasion des élections européennes de 2014. Íñigo Errejón est même allé jusqu'à déclarer que lorsqu'une institution européenne était moins démocratique qu'une institution nationale, il était logique de revenir à l'échelon national. C'est bien pourquoi je conseille aux souverainistes français de considérer Podemos avec bienveillance. Lors de sa première réunion publique tenue à Paris, en septembre dernier, Pablo Iglesias n'a pas exclu le fait de devoir  un jour quitter la zone euro si un pays au poids économique plus important que celui de l'Espagne le faisait le premier. 

Mais il est vrai que sur la monnaie unique, le débat n'est pas tranché. Un bon gramscien ne s'opposera jamais frontalement au « sens commun ». Ce serait mettre en péril son combat pour « l'hégémonie culturelle ». Or, que cela nous plaise ou non, le peule espagnol est très européiste. Et c'est la ligne d'un Piketty, qui l'emporte pour l'instant. L'économiste français a été récemment nommé à un comité international chargé de conseiller Podemos. Profitons-en pour constater que la démocratie participative, dans le Podemos de Pablo Iglesias comme dans le PS qu'appelait de ses vœux Ségolène Royal court encore le risque de finir dans les mains d'un comité d'experts…  

Dans votre livre, vous émettez l'idée originale selon laquelle Podemos serait un mouvement typiquement « post-chrétien », doté d'une sorte de « stratégie messianique ». Pouvez-vous l'expliquer en quelques mots ? 

En France, c'est le politiste Gaël Brustier qui a attiré mon attention sur les nombreuses connexions existant entre la lutte pour « l'hégémonie culturelle » et les priorités définies par le souverain pontife. Le pape François et Ernesto Laclau sont tous deux Argentins ! 

De mon côté, je suis toujours interpellé, lorsque je vais en Espagne, par les nombreuses références – conscientes ou non – à schémas de pensées catholiques. Dans les discours de Pablo Iglesias, des journalistes ou des écrivains ont  relevé des schémas à la paraboles et aux discours moralisant – je ne dis pas moralisateurs – de l'Église. Et les caricaturistes traitent souvent Iglesias sous les traits du Christ, ne sont pas non plus en reste. Or on sait, depuis la Révolution française, qu'il en faut pas négliger leurs analyses… L'expression « post-christianisme » est utilisée par le journaliste John Carlin. Ce rapprochement promus par certains entre christianisme et révolution n'est pas sans rappeler au la quête d'un Pierre Pascal. Il y a presque un siècle, cet intellectuel catholique s’engagea aux côtés de la révolution bolchevique. Une magnifique biographie – Pierre Pascal, entre christianisme et communisme, par Sophie Coeuré aux éditions Noir sur Blanc – lui a d'ailleurs été récemment consacrée. Il existe, à Podemos, un « cercle des spiritualités progressistes » où l'on peut librement parler de tous cela !

Un récent sondage indique que Podemos a encore perdu du terrain dans les intentions de votes aux élections législatives qui s'approchent. Il ne serait plus qu'à 10,8 %. Quelle peut en être l'explication ? Faut-il y voir un effet de l'exemple décourageant donné par l'échec de Syriza en Grèce ? 

Les sondages sont les sondages… Mais on en peut en effet pas sous-estimer l'effet dévastateur des capitulations de celui que l'historien et romancier Olivier Delorme appelle « Tsipandréou » ! Le doute s'est installé parmi les militants de Podemos. « Monsieur Tsipras pourrait-il vivre avec une pension de 350 euros ? Quelle douleur de voir que cet argument que nous utilisions contre la caste, nous pouvons désormais l'utiliser contre l'un des nôtres » écrivait il y a peu le chanteur de rap Nega, proche du parti. Pablo Bustinduy Amador, secrétaire aux relations internationales de Podemos écrivait, dans une tribune publiée le 1er septembre sur le site Público.es : « il n'y a pas davantage de souveraineté dans la pénurie, ni dans l'isolement, sans un plan fiable de financement d'une économie cassée et asphyxiée". Il s'agissait, pour lui, de justifier le retournement de stratégie opéré par dirigeants de Syriza. 

Il est évident aujourd'hui qu'une contre-performance de Podemos nous apprendrait que, plus que les choix théoriques d'une lutte pour l'hégémonie culturelle, comptent les programmes élaborés en matière de politique économique. Quoi qu'il arrive, cependant, Podemos a déjà remporté un magnifique succès. Il a réappris la démocratie aux Espagnols !