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mercredi 25 avril 2012

Ecoute de la (gauche) pop', François Hollande !

Par Benjamin Sire

[ Benjamin Sire est musicien, et tient le blog Wuyilu. Il est membre du collectif « Gauche populaire ». Il est aujourd'hui l'invité de l'arène nue ].



Quelques jours après le premier tour de la présidentielle, tout le monde aura noté la première place historique de François Hollande, seul challenger à avoir obtenu cette position face à un président sortant au cours de la Vème République.

Une fois dit cela, il faut regarder ailleurs et s'inquiéter un peu, non seulement d'un second tour pouvant encore échapper au PS, mais surtout, une fois de plus, du sens que revêt le score obtenu par Marine Le Pen et de l'apparition d'une nouvelle sociologie dans son électorat.

Quand plus d'un large tiers des électeurs se prononce en faveur de candidats « radicaux », de gauche comme de droite, quand aucun des deux favoris, largement portés par les médias, ne parvient à susciter de véritable élan (pas plus qu’en 2002), il convient de développer d'autres arguments que ceux qui se bornent à accuser l'UMP d'avoir labouré les terres du Front national pendant cinq ans. Reprocher au parti présidentiel ses errements idéologiques, notamment la stigmatisation de certaines populations, lorsque l’on choisit soi-même d’occulter le sujet, ne fait qu'alimenter le phénomène.

La réalité de ce que l'on appelle le « vote protestataire » n'est pas seulement affaire d'idéologie mais aussi de rapport à une certaine morale. La dénonciation de la « lépénisation des esprits », date déjà de la présidentielle de 1988 et procède d'une culpabilisation fainéante. Quant au sentiment de « coupure entre les élites et les petits » et de « perte identitaire », mieux vaudrait les comprendre au lieu de les brocarder. Il y a là autant le reflet de l'évolution de la construction européenne que du comportement de la classe politique majoritaire et des médias (voire l'explosif referendum sur le traité de Maastricht, puis sur celui sur le traité de Lisbonne, dont le résultat fut confisqué).

Dès 1988, des enquêtes[1] révèlent que, pour les sondés, « le seul but du politique est la domination, celui de  la finance, la possession et celui des médias l'éblouissement de lui-même par lui-même ». Déjà, ces études témoignent que la principale préoccupation du peuple est un fort désir de « protection ». Or, il est évident que dans les faits, si les le pouvoir financier et le pouvoir médiatique ont poursuivi leurs buts jusqu'à l'indécence, le peuple, lui, n'a cessé d'être trahi, tant la notion de protection implique celle de confiance, et cette confiance une forme de respect de la parole donnée.

Hélas, la perte du sens de la parole donnée s'est poursuivie sans relâche depuis le début des années 1990, tant à droite qu'à gauche, favorisant les réflexes du vote « extrémiste ». Celui-ci s’étend aujourd’hui bien au-delà du socle électoral naturel des partis « radicaux » et fédère un nombre croissant de citoyens de bonne volonté,  exaspérés jusqu'au dégoût par l'observation du politique, et chaque jour plus fragilisés par les conséquences de ses actions.

A gauche, sous les coups de boutoir conjugués de Rocard, de Delors et de leurs enfants, on n’a cessé d’escamoter les notions de « peuple », de « République » et de « nation », comme s’il s’agissait de gros mots malodorants. La droite, elle, s'est emparée de ces termes comme de concepts marketing utilisables à de seules fins électorales.

On l'a vu avec la « fracture sociale » de 1995, qui marque la première utilisation des thèses d’Emmanuel Todd à des fins politiques. Mais cette « fracture » est oubliée dès l'élection de Jacques Chirac. A nouveau à gauche, le renoncement de Jospin sur le cas Vilvoorde en 1997 puis l'inclinaison du parti socialiste à privilégier le sociétal par rapport au social, la minorité par rapport au peuple, le désir individuel par rapport au dessein collectif, ont fait bien des dégâts. Par la suite, la campagne diablement populaire - et non populiste - de Nicolas Sarkozy en 2007 réussira brièvement à ramener le Front National à son étiage électoral et idéologique naturel."

Il existe donc bien un « peuple » chaque fois célébré à droite puis chaque fois trahi - et comme jamais depuis 2007 . Mais à gauche, il est chaque fois ignoré. Dès lors, il ne faut pas être surpris qu’il se « venge » en se détournant de cette famille politique qui devrait pourtant être la sienne. Le retour au « peuple » est ainsi la clef et l'enjeu réel du second tour de la présidentielle.

La classe politique l'a bien compris : nous avons vu combien la droite a fait usage du concept de « peuple », s'appuyant notamment sur les travaux du géographe Christophe Guilluy[2]. Pendant ce temps, le PS, récupérait Emmanuel Todd - davantage comme un trophée que comme un outil - et tolérait de se laisser aiguillonner par la Gauche Populaire de Laurent Bouvet[3], Gaël Brustier[4] et d'autres, dont les thèses ont affleuré dans un discours du Bourget, hélas sans suite remarquable.

A l’occasion du premier tour, presque tous les candidats, de Nicolas Sarkozy à François Bayrou, en passant par Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Dupont-Aignan, Nathalie Arthaud et Philippe Poutou, se sont réclamés du peuple et, par extension, de « l'anti-système ». Pour certains, tel Sarkozy, cet exercice confinait à la schizophrénie, voire à la duplicité. Surtout, cette manœuvre a été pour la première fois éventée avant que de porter ses fruits, sauf pour la candidate du Front national, qui peut se prévaloir de n'avoir jamais été aux responsabilités. Quant au score décevant - bien qu'inespéré en début de campagne - de Jean-Luc Mélenchon il s'explique en partie par son paradoxe personnel d'ancien apparatchik socialiste soudainement reconverti en candidat « populiste ».

Les deux seuls candidats qui se sont le moins réclamés du « peuple » sont à l’évidence François Hollande et Eva Joly. Hollande a néanmoins pris soin de s'inscrire dans un discours de dignité et de rassemblement, dans lequel, la référence à la « République » demeurait omniprésente. Quant à Eva Joly, elle doit sa gifle monumentale à une campagne durant laquelle elle s'est évertuée à expliquer que tout ce qui faisait la France et sa tradition méritait d'être voué aux gémonies, cependant qu’elle délaissait presque complètement le terrain écologiste.

Cette idée de mépris ou d’ignorance du peuple par les « élites » est aujourd'hui fortement inscrite dans le code génétique de l'électeur habitué des campagnes. Dire, comme certains, que « Marine Le Pen est une enfant de Sarkozy », en considérant le seul versant idéologique du Front national, est une excuse facile, même si le discours sarkozyste a encouragé la décomplexion vis-à-vis de Marine Le Pen. Finalement, peu d’électeurs adhèrent à la totalité du marigot idéologique du FN, dans lequel surnagent des thématiques ultra-minoritaires, de celles chères aux catholiques extrémistes à celles héritées du MNR de Bruno Mégret.

En fin de compte, c’est davantage l'immense trahison dont s’est rendu coupable le Président sortant qui a nourri le vote FN. Ainsi, ce n'est certainement pas en insultant, en méprisant ses électeurs, parmi lesquels  figurent - et c'est nouveau - nombre de primo-votants, que l'on accomplira l'œuvre de réconciliation nationale qui s'impose.

Aujourd'hui, puisque les urnes en ont ainsi décidé, la confrontation sera celle de François Hollande et de Nicolas Sarkozy. Il s’agira donc de choisir entre un rassembleur, indiscutablement humaniste, bien qu’aux idées encore incertaines et un cynique, opportuniste jusqu'à la folie. Le choix en faveur du premier s'impose donc comme une évidence.

Toutefois, s'il s'agit dans un premier temps de se débarrasser du plus nuisible des Présidents de la Vème République, il faut garder ceci en mémoire : le quinquennat qui s'annonce pourrait avoir des conséquences plus graves encore que l'actuel si le candidat socialiste ne s'imposait, au-delà du simple discours, une véritable prise en considération d'un peuple dont la défiance n'attend que d'être apprivoisée.

Nous serons plusieurs à le lui rappeler tout au long des dix jours que durera encore la campagne ; quoique nous soyons déjà assurés de glisser dans l'urne un bulletin à son nom, sans l'ombre d'une hésitation.

Écoute de la (gauche) pop’ François Hollande !


[1] Etude de l'agence « Temps Public » 1988
[2] Christophe GUILLUY,  Fractures françaises, François Bourin éditeur, 2010.
[3] Laurent BOUVET, Le sens du peuple, Gallimard 2012.
[4] Gaël BRUSTIER et Jean-Philippe HUELIN, Recherche le peuple désespérément, François Bourin éditeur 2009.
                                    
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6 commentaires:

  1. Pour démontrer que sarkozy a été le plus nuisible des présidents vous renvoyez à sarkofrance qui est exactement un de ceux qui vous insulte dès que vous parlez de polygamie ou d'islam radical. Vous écrivez en plus sur marianne où JFK traite Sarko de pétainise. Vous êtes une girouette Coralie Delaume.

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  2. je suis primo votant et j'ai voté FN.

    Je suis pourtant d'accord avec cette analyse.

    Ce qui m'a séduit chez Lepen? Son patriotisme (qui est devenu un gros mot pour la gauche, voire une insulte pour EELV ainsi qu'un chiffon que le droite agite tout les 5ans) ainsi que l'aspect souverainiste de son programme, alors que le PS et l'UDF/UMP ont bradée la France sur l'autel de l'Europe.



    Pour autant je ne voterai pas Hollande, et je ne suis pas sur de voter pour Sarkozy (si je dois le faire ce sera à contre coeur et pour barrer le passage au droit à l'euthanasie cher à Hollande)

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    1. L'euthanasie lente et certaine de toutes les catégories sociales les plus démunies chère à l'oligarchie en place vous gêne moins. Cher primo votant passer du F.N à Sarko. Vous avez bien fait de venir décidement.

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  3. Bonjour à tous,
    Je suis assez d'accord avec Monsieur Sire sur cette analyse tournant en fait autour d'un seul thème, la guerre de la communication.
    Vous parlez très justement d'un tournant dans les années 90, je me souviens pour ma part de la polémique quant à l'arrivée des spin-doctors en France.
    2012 JLM et MLP au franc parlé traditionnel rompent alors avec la parole technocrate, taxés de populisme, par les grands-médias (dont leurs neutralités est plus que discutable, je vous invite à regarder "les nouveaux chiens de garde" ou encore "DSK, Hollande etc." sur le site de Pierre Carles) et autres politiques, mais je ne suis pas certain d'y trouver le même sens qu'eux.

    Je pense que MLP a mis une fessée de communication à tout le monde et a remporté la bataille. A tel point que je me demande si son électorat a bien lu son programme, j'en doute.
    Candidate anti-système, aujourd'hui on ne pouvait faire mieux, mais la partie non-visible de l'ice-berg... Parce que pour un retour à la souveraineté de l'état, s'en est un. Du peuple ? Je suis moins sûr cher Anonyme.

    Pour ma part, il faut sortir ce président et être alerte aux législatives.
    Il faut aussi sortir de cette alternance qui nous a mis dans une situation économique désastreuse(et de la loi Pompidou de 1973).
    Je pense que ni Hollande, ni Sarkozy ne pourra y changer quoi que ce soit.
    Seule une politique sous l'exemple de l'Argentine ou un soulèvement populaire comme en Islande réglera le problème, car ni Hollande ni Sarkozy ne lâchera l'influence de la France en Europe.

    Sommes-nous proche de la révolution prolétarienne ?

    Toujours est-il que le drapeau est à tous, il suffit qu'il soit une exclusivité du FN.

    Bonne journée à Tous

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  4. @Roann
    Vous avez mis le doigt sur une des choses dont je voulais parler en creux, à savoir effectivement une question de communication. la citation de l'agence Temps Public (en note) ne doit rien au hasard, outre que j'évoluais dans cette sphère dans cette époque. C'est elle qui s'occupait à la fois de la communication de Mitterrand, de Rocard, puis de Chirac. Elle a fait le diagnostique exacte de la France, avant de construire les outils qui ont pourtant détournés la gauche de sa nature, et de donner les codes "populaire" à Chirac. Sarkozy s'en est souvenu en 2007 (lui qui admirait Pilhan, bien qu'il fut celui qui dézingua Balladur). Mais depuis, tout à évolué et MLP a effectivement, bien plus que du reste, une maîtrise affirmée d'une communication ultra efficace.

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