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lundi 20 juin 2016

Municipales en Italie : la révolte d'un pays qui coule





Par Lenny Benbara

Horreur et damnation, le « souverainisme » qui hante l’Europe a encore frappé ! Alors que le Brexit menace outre-Manche et que les élections générales espagnoles s’apprêtent à consacrer Unidos Podemos comme deuxième force parlementaire du pays, voilà maintenant que le Mouvement cinq étoiles (M5S) s’empare de deux grandes villes italiennes : Rome et Turin. Sur fond de participation en net recul - à peine plus de 50% - dans un pays où l’on vote traditionnellement beaucoup, notamment aux municipales, nous assistons à un véritable désaveu pour la classe politique italienne. Les résultats dans les villes moyennes sont peu ou prou à l’image de ce qu’ils sont dans les grandes villes, le Parti Démocrate recule substantiellement, le M5S progresse fortement, le centre droit stagne, et la Ligue du Nord de Matteo Salvini continue à s’implanter dans le Nord du pays, parfois aidée du parti d’extrême-droite Fratelli d’Italia.

Le M5S candidat au pouvoir national

S’il y a bien un fait à retenir de ce scrutin, c’est que le M5S s’est imposé comme premier mouvement d’opposition et est devenu un sérieux candidat au pouvoir. L’éclatante victoire de Virginia Raggi - 65% des voix à Rome, rien que ça - et la prise de Turin par une autre jeune femme - Chiara Appendino, 32 ans seulement - mettent clairement le M5S en ordre de marche pour les élections générales italiennes de 2018. Sur les 20 ballotages dans lesquels le M5S était présents, celui-ci en a remporté 19 alors qu’il s’agit d’élections qui lui sont structurellement défavorables. Jusqu’ici, le mouvement fondé par Beppe Grillo en 2009 était surtout un phénomène national mais avait du mal à s’implanter localement.
Il y a là un avertissement net pour Matteo Renzi. Contrairement au Front National en France, le M5S est clairement un parti de second tour, montrant par là sa capacité à unifier les opposants au PD. Cela, alors que la nouvelle loi électorale prévoit un second tour si aucun parti ne réunit au moins 40% des voix au premier tour des prochaines élections parlementaires. Tout porte à croire que nous assisterons donc à un second tour entre le PD de Renzi et le M5S lors des prochaines élections de 2018. Dans cette configuration, les derniers sondages indiquent que le M5S battrait le PD assez nettement (51,8% - 48,2%). Les « grillistes » sont donc devenus de sérieux candidats à la prise du pouvoir et viennent de renforcer leur statut grâce à ce second tour des élections municipales. Cette situation nouvelle est aujourd’hui vue comme une menace par l’ensemble des élites européennes et des « partis de gouvernements » traditionnels des grands pays.

Vous avez dit « extrême-droite populiste » ?

La classe politique française et les grands médias ont l’habitude de présenter le M5S comme un mouvement « populiste », entendant par là démagogue. Certains observateurs qualifient même le mouvement comme étant d’extrême-droite. Si on peut légitimement qualifier le M5S de populiste, ce n’est certainement pas dans le sens de démagogue. Il s’agit plutôt d’un mouvement qui met au centre de son discours le référent populaire et qui se veut une émanation largement horizontale des aspirations citoyennes. Le M5S n’est pas du tout structuré comme un parti traditionnel. Il n’y a ni congrès, ni strates intermédiaires, ni élections internes. Le mouvement s’organise par la démocratie numérique et des éléments de démocratie directe. Cela correspond à des pratiques proches de ce qu’était le Podemos espagnol des premières heures avant son tournant centralisateur. On a là, en réalité, la forme politique la plus aboutie des mouvements « citoyennistes » qui rejettent les strates intermédiaires et valorisent le rapport direct entre les citoyens et la démocratie. Nous sommes loin, de ce point de vue, de la tradition très verticale des partis d’extrême-droite.
La sociologie du M5S semble, elle, très éloignée de l’électorat traditionnel de l’extrême-droite. D’après une enquête de l’Istituto Cattaneo (La Stampa, 2012), une large majorité de la base sociale du mouvement viendrait de la gauche et du centre-gauche. Son électorat est majoritairement urbain, et issu des classes populaires et des classes moyennes déclassées comme le montrent les élections municipales d’hier. On est loin, encore une fois, de la sociologie traditionnelle des partis d’extrême-droite, largement rurale et périurbaine comme dans le cas du FN et du FPÖ autrichien.
De même, le programme économique du mouvement semble plus social démocrate que d’extrême-droite quand on sait que Stiglitz, Greenwald, Fitoussi ou Mauro Gallegati ont participé à son élaboration. Renégociation de la dette publique, revenu citoyen, suppression des stock options, nationalisation des télécommunications, rejet des politiques d’austérité, interdiction de posséder plus de 10% d’un journal, valorisation de l’économie sociale et solidaire y figurent, soit une série de mesures que l’on verrait plus du côté de la gauche radicale qu’ailleurs. Pour autant, d’autres éléments indiquent qu’il s’agirait plutôt d’un mouvement de droite. Critique de la gabegie budgétaire, rejet des impôts, rejet des politiciens, valorisation de la petite propriété artisanale et discours anti-immigration traduisent des relents de ce qu’on qualifierait en France de poujadisme.
Il faut néanmoins comprendre que la classe politique italienne est globalement corrompue dans l’esprit de l’italien ordinaire. Il faut imaginer qu’on ait en France une affaire Cahuzac tous les trois mois depuis 50 ans pour se faire une idée de l’image que les italiens ont des politiciens, et des conséquences inévitables sur le consentement à l’impôt d’une population soumise à une austérité fiscale très rude. Cela tient aussi à un fait plus profond : l’unité nationale italienne, qui s’est faite par le haut [1] reste relative, notamment entre le Nord et le Sud. Le peuple italien ne se représente pas de la même manière qu’en France la nécessaire solidarité nationale. Ces deux phénomènes s’autorenforcent. Tant que la situation économique du pays était correcte, cet état de fait était plus ou moins tolérée par la population. Mais après 15 ans de décrochage depuis l’entrée dans l’euro et cinq années de récession à la suite de la crise de 2008, cela est devenu inacceptable. Le M5S ne fait que traduire cette demande sociale pour une régénération de la vie politique italienne et une amélioration de la transparence de l’action de l’État. Ici, ce n’est pas à Podemos qu'on peut comparer le mouvement mais plutôt à un autre parti espagnol, Ciudadanos.
Quant à l’immigration, il ne faut pas oublier que l’Italie est l'une des principales portes d’entrée de l’Union européenne depuis de nombreuses années et que le pays a été en première ligne avec la Grèce depuis le début de la crise des réfugiés. Cela, alors que le pays ne bénéficie par des moyens nécessaires pour accueillir correctement les populations, est soumis à l’austérité, et a vu son taux de chômage grimper en flèche. L’absence de solidarité européenne envers la Grèce et l’Italie est dans ce cadre scandaleuse. Elle est pour une part responsable de la montée de sentiments xénophobes parmi les populations. D’un autre côté, le M5S défend ardemment les droits des LGBT. Son identité politique est donc très complexe. Quant à l'Italie, elle a bien une extrême-droite, mais celle-ci s'incarne dans la Ligue du Nord dont les positions sont très proches de celles du FN, et par Fratelli d'Italia, parti d'extrême-droite très traditionnel. 

Chronique d'un décrochage économique

Le double problème de l’Union Européenne et de l’euro est en réalité le principal moteur de l’émergence du M5S qui demande un référendum sur la sortie de l’euro. De l’autre côté des Alpes, le débat sur la sortie de l’euro est devenu central et la population est aujourd’hui majoritairement favorable au retour à la lire. Les Italiens n’ont pas du tout le même rapport fétiche à l’euro que les français qui ont porté le projet, ou que les Espagnols qui voient dans l’intégration européenne l’assurance d’être arrimés à la démocratie. Sans parler des Grecs qui ont longtemps vu l’adhésion à l'euro comme l’assurance de faire définitivement partie de la « civilisation occidentale ». 
De même, la question de l’hégémonie allemande dans l’UE et de ses conséquences néfastes est régulièrement posée en Italie, parfois même par Matteo Renzi. Le sentiment de déclin et de perte de souveraineté est profondément enraciné dans le débat politique italien, alors que le déclin économique s’accroît.
Quelques indicateurs suffisent à résumer la situation économique italienne depuis l’entrée dans l’euro. L’investissement par habitant est à seulement 72% [2] de ce qu’il était en 1999. Le taux de croissance annuel moyen du PIB par habitant sur la période 1999-2015 est de -0,2% (1,3% pour l’Allemagne et 0,7% pour la France) soit moins que la Grèce (0,2%) et le pays a perdu 26% de compétitivité en indice cumulée (écarts d’inflation et de productivité) vis à vis de l’Allemagne depuis 1999. L’Italie est le seul pays qui s’appauvrit structurellement depuis son entrée dans l’euro. La chute de l’investissement va avoir des conséquences dramatiques sur l’évolution future de la productivité dans le pays. 
Les politiques de Matteo Renzi n’y changeront rien. Les réformes structurelles tant vantées par la Commission européenne appliquées en Italie n’ont fait qu’empirer la situation et précariser un peu plus une population qui vit dans la peur constante du déclassement. Les emplois créés par le Job’s Act italien qu’on nous vante comme modèle pour la Loi Travail sont en réalité des emplois précaires, faiblement qualifiés et subventionnés par l’État qui, paradoxalement, risquent d’avoir des effets catastrophiques dans le futur. En effet, la subvention d’emplois non qualifiés agit comme une incitation à substituer du travail au capital et donc à retarder ou à annuler les investissements productifs qui font s’accroître la productivité du travail. La politique de Renzi ne peut donc régler les problèmes de compétitivité et de productivité de l’Italie.
Quant à la question de la dette publique italienne, elle est loin d'être réglée. La croissance n’est pas suffisante pour la faire reculer alors qu’elle atteint aujourd’hui 133% du PIB. On peut évoquer aussi les montagnes de créances pourries dans les banques italiennes (environ 300 milliards d’actifs pourris) qui mettent le secteur bancaire sous pression, le rendent incapable de financer correctement l’économie et risquent de le faire voler en éclat au moindre choc exogène de grande ampleur. Ce cocktail explosif fait de l’Italie un candidat de choix à la sortie de l’euro, ce que le M5S a bien compris et ce qui lui permet de rassembler largement autour de lui au second tour.

Et après ?

L’euphorie pro-Renzi qui a fait suite aux élections européennes de 2014 relève aujourd’hui d’un lointain passé. Le gouvernement présente à l’automne prochain un projet de réforme constitutionnel sur lequel il a engagé sa responsabilité alors que le scrutin de ce dimanche vient fragiliser un peu plus sa position. Il n’est donc pas impossible que des élections anticipées soient convoquées et que le M5S en sorte victorieux avec Luigi di Maio comme nouveau premier ministre. Il devra néanmoins faire ses preuves dans la gestion de Rome et de Turin car il est évident qu’il sera attendu au tournant. 
La situation italienne semble aujourd’hui traduire le mûrissement de contradictions qui s’aiguisent d’années en années. Le vote grilliste ne peut pas être regardé comme un simple vote de protestation. Son enracinement et sa progression régulière en font un réel vote d’adhésion. Rien n’indique, donc, que la situation politique pourrait se retourner. Il va falloir compter avec les militants cinq étoiles dans un futur proche. A l’heure où la crise de l’UE qui s’approfondit chaque jour, l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement eurosceptique dans la troisième économie de la zone euro pourrait bien donner le coup de grâce à l'Union supranationale. 


[1] On conseille ici l’analyse de Gramsci sur le processus de Risorgimento et le visionnage du grand film de Visconti, Le Guépard.
[2] Source : Base de données du FMI. Idem pour les autres données.



jeudi 20 septembre 2012

Droit de vote des étrangers : le quadruple "combo" des députés socialistes

 
 
 
 
J’ai d’abord cru à une bonne blague lorsque j’ai découvert, dans Le Monde du 18 septembre, l’appel de 75 députés PS (ensuite devenus 77, ndlr) pour le droit de vote des étrangers aux élections locales. Je me suis d’ailleurs tapé sur les cuisses de bon cœur : c’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de se marrer en lisant le quotidien vespéral.
 
J’ai cru à une bonne blague pour deux raisons. D’abord parce que quand une poignée de parlementaires décide d’ouvrir le bec pour dénoncer l’inanité du Pacte budgétaire européen, ça beugle dans tous les coins à la nécessaire « cohésion de la majorité ». Aussi pensais-je benoîtement que cette « cohésion » s’appliquait à tous les domaines, et non aux seules questions européennes. J’avais tort.
 
J’ai cru à une bonne blague, aussi, parce que ça fait quand même un bail qu’on n’a pas entendu Marine Le Pen exposer sur les ondes son amicale vision du monde. Je n’imaginais donc pas que des députés de gauche entreprendraient de lui fournir eux-mêmes les imputs nécessaires à l’entertainment de l’université d’été du Front national, qui se tiendra ce week-end à La Baule. Là, j’avais re-tort.
 
Mais c’est surtout quand j’ai découvert le contenu de l’appel des « 77 mercenaires » que j’ai arrêté net de bouffer. Parce qu’en termes d’argumentaire, bonjour l’angoisse. Et bonjour la litanie de poncifs éculés !
 
Prenons l’un de ces arguments, tiens. Complètement au pif, hein : de toute façon, ils ont tous déjà beaucoup servi. Selon les fameux 77 , l’idée de ce droit de vote – qui figurait dans les « 60 engagements pour la France » d’Hollande – est légitime parce qu’elle a été formulée en 1981 par François Mitterrand. Autrement dit, cette réforme doit être réalisée parce l’idée date de Mathusalem. Bigre ! Heureusement que toutes les vieilles lunes trentenaires ne nous sont pas systématiquement resservies. Surtout si leur concepteur y a renoncé en son temps pour s’être aperçu de leur manque de pertinence. De fait, si cette idée figurait dans la liste des « 110 propositions » du candidat Mitterrand (voir la n°80), sans doute n’est-il pas dû au hasard qu’il ait définitivement renoncé à la mettre en œuvre.
 
D’ailleurs, j’aimerais bien leur demander, moi, à nos 77 nostalgiques des eighties, pourquoi cette idée est la seule des « 110 propositions » à être ainsi déstockée. Car il en existe d’autres, qui pourraient être mises en œuvre. La proposition n°32, par exemple, ravirait les titulaires de petits revenus : « les taux de TVA seront ramenés au taux zéro pour les produits de première nécessité ». Et pourquoi pas la n°16, qui permettrait une relance de notre économie : « un programme de grands travaux publics, de construction de logement sociaux et d’équipements collectifs (crèches, restaurants scolaires, maisons de l’enfance) sera engagé ». Au bout du compte, « l’argument Mitterrand », c’est un peu comme l’argument « cohésion de la majorité » : il est massue… mais seulement les jours impairs.
 
Autre argument qui déchire, niveau pertinence : les étrangers résidant en France se fendent d’une « égale participation à l’impôt, qui reflète plus que tout leur appartenance à la République ». Français non imposables, tenez-vous le pour dit ! Votre « appartenance à la République » n’est plus très assurée. Vos droits civiques non plus.
 
Lecteurs, ne riez pas. Sauf si c’est la seule alternative pour éviter de chialer. Décortiquons plutôt ce curieux syllogisme. Selon les signataires de l’appel, il serait intolérable que des étrangers qui payent des taxes sur notre sol soient exclus de la participation à la vie collective. Allons bon ! Nous voilà donc passés du très politique « un homme, une voix » – qui concernait les seuls citoyens – au très économique « tu payes, tu votes ». Ça faisait longtemps qu’on n’avait plus lu plaidoyer plus émouvant en faveur du suffrage censitaire. C’est désormais chose faite.
 
Reste alors à débroussailler un certains nombre de difficultés vénielles : qui votera quand ? Quel impôt pour quel vote ? Un riche résident payant une ahurissante taxe d’habitation pour cause de propriété mirifique sur la côte bretonne aura-t-il un peu plus le droit de vote qu’un pauvre hère créchant dans un deux pièces à Meudon ?
 
Enfin et surtout, le sempiternel argument du paiement de l’impôt peine à dissiper cet épais mystère: pourquoi vouloir limiter, au risque de créer une citoyenneté à plusieurs vitesses, le seul « droit de vote et d’éligibilité des étrangers aux élections municipales » ? Les cantonales, c’est pas utile ? Les régionales, ça sent pas bon ? Surtout, quid des étrangers qui payent de longue date des impôts nationaux, au premier rang desquels l’impôt sur le revenu ? Les législatives, c’est pas pour eux ? La présidentielle, trop compliqué ? Bref, la cohérence du « qui paye vote », c’est un peu comme la « cohésion de la majorité » : facultatif, à géométrie variable, et jamais pendant les horaires de service…

Curieusement, nos parlementaires ravis ont passé sous silence cette antienne qui eût été du plus bel effet dans leur enfilage de perles : la nécessité d’aligner les droits des étrangers non communautaires sur ceux des ressortissants de l’UE. Un bon point pour les 77 : c’est pas parce qu’on a fait une erreur – et l’octroi du droit de vote, en France, aux ressortissants de l’UE en fut une, nonobstant le principe de réciprocité dont il est assorti – qu’il est pour autant urgent de la généraliser.
 
En revanche, on n’échappe pas au raisonnement qui tue, selon lequel de « nombreux pays européens nous montrent déjà l’exemple ». Il est vrai qu’une quinzaine de nos voisins ont déjà accordé ce droit de vote local à leurs résidents étrangers. Voilà donc la France en retard (forcément en retard) et comme toujours, archaïque (forcément archaïque). Car c’est bien connu, c’est toujours mieux ailleurs. Après « le modèle allemand » pour l’économie, voici donc « le modèle espagnol » et « le modèle belge » pour le vote des étrangers, « le modèle scandinave » pour la redistribution des richesses et, coming soon, « le modèle hollandais » pour le gouda et « le modèle portugais» pour la brandade de morue…
 
On aimerait bien, pour une fois, pouvoir s’offrir une exception, en essayant (promis, ce sera exceptionnel) de préserver un petit peu de ce bon vieux « modèle français », qui a tout de même fait ses preuves dans quelques domaines, et n’est pas forcément à jeter en bloc dans les poubelles de l’Histoire. Le « modèle français », c’est-à-dire la République « une et indivisible », où l’appartenance ne se découpe pas en catégories, en sous-catégories, en sous-sous-catégories, et où l’on se garde de multiplier les conditions d’une société sans cesse plus fragmentée. Le « modèle français » où, comme le dit Laurent Bouvet, « le lien entre citoyenneté et nationalité est la pierre angulaire de l’affirmation du peuple français comme communauté de citoyens libres et égaux. La nation française étant née comme projet politique et non culturel ou identitaire : on est Français parce qu’on est citoyen comme on est citoyen parce qu’on est Français. Il ne peut donc y avoir de demi-mesure, de semi-citoyenneté ».
 
Enfin, moi, je vous dis tout ça, mais j’aurais tout aussi bien pu la fermer – de même que les 77 députés. Parce qu’au bout du compte, cette réforme ne se fera pas. D’une part parce que cela nécessiterait une modification de la Constitution et que le gouvernement ne dispose pas de la majorité des 3/5e au Congrès. Ensuite, parce qu’un référendum sur la question est exclu, car cela déchaînerait les force centrifuges à l’œuvre dans notre société meurtrie par la crise.
 
La gauche devra donc se passer de cette « modernisation », dont au bout du compte, le député Razzy Hammadi avoue lui-même l’objectif : « c’est une mesure qui, pour un grand nombre de socialistes, devra être effectives pour les municipales de 2014 ». Et ouais, les gars ! Elles vont être rudes, les midterms de 2014 ! Et quelques électeurs en plus, ça aurait pu permettre à la marge de sauvegarder quelques bastions. Sauf que… qu’est-ce qui vous prouve que les étrangers voteraient socialiste ?
 
En attendant, l’appel des 77 députés PS pour le droit de vote des étrangers aux élections locales n’aura eu que les effets suivants: souffler sur les braises d’un sujet qui clive les Français, alors qu’ils ont plutôt besoin, ces temps-ci, qu’on le rassemble. Mettre le couteau sous la gorge de l’exécutif, obligeant François Hollande et Jean-Marc Ayrault à envoyer Valls au carton pour tenter un contrefeu. Donner l’impression grandissante que nos responsables politiques ont complètement jeté l’éponge dans les domaines de l’économique et du social, et qu’ils se rabattent, faute de mieux, sur les seuls sujets sociétaux. Enfin, donner un petit shoot d’hormones de croissance à la droite de l’UMP et au Front national.
 
Un quadruple combo, en somme. Qui force l’admiration. Des volontaires pour tâcher de faire pire ? On attend et on est impatient.