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mardi 31 janvier 2017

« les gens s'abstiennent.... parce qu'ils estiment la démocratie ! » entretien avec Nicolas Framont







Nicolas Framont est sociologue et enseignant à l’université Paris-Sorbonne. Il est l'auteur, avec Thomas Amadieu, de Les citoyens ont de bonnes raisons de ne pas voter (Le bord de l'eau, 2015), et co-dirige la revue Frustration. 

Le présent entretien a été mené par Frédéric Farah. 

***


Au début de votre ouvrage «  les citoyens ont de bonnes raisons de ne pas voter », vous rappelez six fausses solutions proposées par la classe politique pour inviter à voter ou à limiter les effets de l’abstention : simplifier le vote, rendre le vote sexy, réenchanter l’action , faire de la pédagogie, culpabiliser, punir), le recours aux primaires dans les différents partis de droite ou de gauche peut-il constituer un recours efficace à la défiance des citoyens à l’égard de leurs élus ou au contraire n’est ce pas un énième leurre ?  

C’est totalement un leurre en effet. D’abord parce que les primaires successives se sont avérées inefficaces pour lutter contre l’indifférence politique de la majorité des Français. Lors des primaires de droite et des deux primaires du Parti Socialiste, ce sont les citoyens de classe supérieures qui ont constitué la majeure partie des votants, tandis que les classes populaires ont été quasi absentes. Cela signifie que les primaires accentuent le biais sociologique déjà à l’œuvre dans les élections conventionnelles : leurs électeurs ne sont pas représentatifs des citoyens français, pas plus que ceux qui passent des soirées entières à les commenter. Ils sont en quelque sorte des grands électeurs qui permettent d’abord aux deux forces du bipartisme français déclinant de se redonner une légitimité par monopolisation du débat public et omniprésence médiatique. En faisant en quelque sorte « pré-élire » leur candidat, les Républicains et les Socialistes veulent accentuer leur poids électoral et utiliser ce succès pour revendiquer leur monopole sur la politique française. Sans compter la rentabilité financière d’une telle opération. Et pour finir, on ne peut guère dire que les primaires enrichissent la politique française : elles conduisent à la création d’écuries marketing autour des candidats, qui devient un produit dont on doit vendre les atouts, sans la moindre audace programmatique. Le fait que le « revenu universel » (qui ne l’est en réalité plus désormais) de Benoît Hamon passe pour un énorme pavé dans la marre en dit long sur le manque d’envergure idéologique des débats de primaire. 


Que révèle selon vous l’abstentionnisme ? La défiance des français à l’égard de leur classe politique vous semble-t-elle justifiée ?

Dans notre livre, nous nous élevions contre les explications psychologisantes ou méprisantes de l’abstention : les gens s’abstiendraient parce qu’ils auraient la flemme et seraient obsédés par leur petite personne. C’est faux : nous vivons dans un pays où l’intérêt pour la politique et le débat d’idée est fort, et où l’on croit encore en l’importance de l’action publique. Et c’est sans doute pour ça que beaucoup s’abstiennent : quand on estime la démocratie, comment trouver un enjeu à voter quand cet acte se réduit de plus en plus souvent à un arbitrage entre candidats et partis qui n’ont pas de différences substantielles sur le plan idéologique ? Il faut être extrêmement tatillon ou chroniqueur sur BFM TV pour trouver qu’il y a un gouffre entre Alain Juppé et François Fillon ou entre eux et Emmanuel Macron. Tous sont imprégnés d’une idéologie libérale et individualiste, qui passe par la destruction progressive des conquêtes sociales du 20ème siècle, et ils sont des contempteurs béats de la mondialisation heureuse et d’une Union Européenne technocratisée. Tous rêvent d’un monde où la décision politique serait une affaire de « bonne gouvernance » en vue d’un projet d’accumulation de richesse inégalitaire. La lutte contre le chômage ou pour le « pouvoir d’achat » ne devient alors qu’un bon prétexte pour satisfaire l’appétit des citoyens les plus fortunés. Quand on aime la démocratie, comme beaucoup de nos concitoyens, on peut vouloir éviter de voter pour des candidats qui en sont les fossoyeurs. Lorsque ceux qui ont enterré le « non » français au traité constitutionnel européen en 2005 et ceux qui usent sans scrupules du 49.3 et des lacrymogènes appellent à la mobilisation populaire et l’élan démocratique, cela peut donner envie de se retirer de ce jeu malsain !

Mais ce n’est pas tout : en même temps que s’homogénéisait le projet économique et social de la plupart de nos partis politiques, leur composition sociale s’embourgeoisait considérablement. Les ouvriers et les employés sont ultra minoritaires au parlement et les ministres de ces dernières décennies ont pour point commun une appartenance à la classe supérieure. De ce fait, ils sont en conflit d’intérêt permanent vis-à-vis du monde la grande bourgeoisie dont ils font tous, de Le Pen aux socialistes, pleinement partis. C’est selon moi la deuxième grande explication de l’abstention : quand vous vous rendez compte que les candidats disent globalement la même chose (même si certains sont plus libéraux que d’autres, veulent supprimer plus de services publics alors que d’autres se content de les tayloriser etc.), vous êtes tentés de vous demander pourquoi : alors vous vous rendez compte que cette homogénéité idéologique est liée à une homogénéité sociale : ceux qui prétendent vouloir nous représenter sont pour la plupart des citoyens fortunés qui sont parties liés avec l’univers social de la grande bourgeoisie française. Les épisodes comme l’affaire Pénélope Fillon ne sont que les révélateurs périodique de cette homogénéité sociale. 

Or, comment faire confiance à des gens dont la distance sociale vis-à-vis du reste de la population est devenu si grand qu’ils ne vivent plus sur la même planète ? Quand on sait que dans le même temps, une bonne partie des programmes sont remplacés par une personnalisation croissante des candidatures (le cas ultime est celui de Macron, qui mise tout sur sa personnalité et tarde à publier son programme), comment s’étonner que les Français soient de plus en plus circonspects face à la démocratie représentative ?

Comment expliquez-vous que la classe populaire ou les classes populaires font l’objet d’un tel abandon et d’un tel mépris de la part de la classe politique française ?

D’abord parce que la classe populaire sont victime du mépris de classe usuel de la bourgeoisie, dont les membres éminents de notre classe politique font partis. Je parlais plus haut de leur rapport à l’argent, cela ne suffit évidemment pas pour leur décrire : ce sont des gens qui évoluent dans des cercles de notabilité où l’ouvrier et l’employé sont une figure floue et inconnue. Accentué par le séparatisme géographique parisien, cette distance avec la classe populaire peut se traduire par le mépris mais aussi par la négation : entre Science Po et la Sorbonne, on peut croiser des gens pour qui la classe ouvrière ça n’existe pas, qui pensent que leur réalité sociale n’existe que dans les romans de Zola et qui estiment sincèrement que le monde est composé de bourgeois. La classe populaire disparaît dans leur discours et dans leur préoccupation, et comment s’en étonner ? Même les membres de la classe populaire n’ont souvent plus conscience de former le groupe majoritaire ! 70% des gens qu’on voit à la télévision sont cadres et professions intellectuelles supérieures, alors que 60% de nos concitoyens sont ouvriers et employés !

Ensuite, il y a cette équivalence hâtive qui est faite entre électorat populaire et Front National : les ouvriers et les employés seraient devenus de bons fachos, des beaufs infréquentables. On a beaucoup parlé de cette note du think tank socialiste Terra Nova, qui concluait que les classes populaires ouvrières avaient des valeurs conservatrices et qu’il fallait donc plutôt miser sur les jeunes et les classes moyennes diplômés. C’est de la caricature éhontée, qui se base beaucoup sur cette idée que l’électorat ouvrier PCF serait devenu un électorat ouvrier Front National, à partir d’un « glissement » qui aurait eu lieu dans les années 1990. Bien que la plupart des travaux là-dessus aient démontré la fausseté de ce constat, il reste très répandu. Je crois que dans le fond il arrange bien la plupart des membres de la classe politique, qui ont trouvé là une raison valable de lâcher la classe populaire pour laquelle ils n’ont pas l’intention d’agir : qui veut faire une politique favorable à la classe populaire doit lutter contre les inégalités en sa défaveur et restaurer les protections qui la protégeaient de la précarité. Cela passerait par une ponction sur les revenus des riches et ça, la plupart de nos politiques ne peuvent s’y résoudre.

Lorsque que l’on vous lit, chacun des partis politiques en incluant l’extrême droite et gauche, aucune des formations politique ne semble trouver grâce à vos yeux ? Pourquoi ?  

Nous avons écrit le livre entre les élections départementales et régionales : ces élections locales sont trustées par des militants désireux de sauver leurs sièges et de chipoter sur des petits fiefs. Ce n’est pas là que la politique française montre son meilleur visage, d’un bord à l’autre. A l’approche de présidentielle, des choses plus fortes se créent, car c’est l’élection reine où ceux qui veulent contester le système politique et économique peuvent jouer leur rôle, étouffés par la dimension gestionnaire des scrutins locaux. 

Mais à présent, je suis agréablement surpris par le mouvement « France Insoumise ». Son affranchissement complet vis-à-vis du Parti Socialiste et de ses satellites permet à son leader, Jean-Luc Mélenchon, de pouvoir jouer sa propre partition et de pouvoir redonner de l’enjeu à notre vie politique. Le projet d’assemblée constituante me séduit : voilà un grand coup de balai qui ne tuera personne mais qui renouvèlera la démocratie représentative. C’est un moyen plutôt rationnel de mettre fin à une situation bloquée sans en arriver au chaos. Ensuite, on a enfin une force politique d’ampleur qui pense en dehors du logiciel libéral caractérisé par le couple compétitivité-union européenne, tout en donnant des perspectives excitantes comme la reconversion écologique. C’est rare qu’un candidat nous donne à voir autre chose qu’un simple nouveau mode de gestion du capitalisme mondialisé.

Mais c’est surtout dans le rapport à la classe populaire que je trouve qu’un grand progrès a été accompli par la France Insoumise : d’abord, Mélenchon parle des ouvriers dans ces discours, et pas de façon abstraite. Dans son discours de Tourcoing, j’ai trouvé remarquable et émouvant (parce que je n’avais pas entendu ça depuis bien longtemps) que le candidat parle des conditions de vie, des petites souffrances quotidiennes de ceux qui sont malades de leur pauvreté. Ensuite, on a pour la première fois une candidature de gauche qui ose braver le tabou du protectionnisme et dire haut et fort que non, faire produire des choses à l’autre bout du monde et dans n’importe quelle condition, ce n’est pas promouvoir l’amitié entre les peuples. Je pense qu’une telle mesure peut parler aux ouvriers et aux employés qui sont ceux qui subissent la mondialisation, tandis que la classe supérieure ne fait qu’en bénéficier.

Dans votre analyse, vous revenez sur le libre échange et la construction européenne comme éléments qui participent de cette crise politique ? Pouvez vous nous en dire davantage ? 

Je peux vous répondre en vous parlant du CETA : son cas met bien en valeur les énormes défauts de ces deux processus. Le CETA (pour « Comprehensive Economic and Trade Agreement ») est un accord commercial entre l’Union Européenne et le Canada. Il contient plusieurs dispositions pour harmoniser les normes de production et de commercialisation dans tous les pays concernés de façon à rendre possible des échanges équitables entre ces pays. Un tel traité a des conséquences sur la législation de pays souverain, et les force à une adaptation pour favoriser ce « libre-échange ». Mais dans un accord de libre-échange, on s’aligne toujours vers le bas : car c’est le pays qui a le plus de normes sociales et environnementales qui devient le moins bon marché, et qui va « décourager l’investissement » comme disent les économistes. Contrairement à ce que son nom indique, la zone de « libre-échange » contraint les Etats à s’adapter, et restreint leur marge de manœuvre : toute législation qui défavoriserait les entreprises installés en France pourrait être attaqués en Justice. Un traité de libre-échange est donc un acte éminemment politique : telle une sorte de constitution commerciale, il définit ce dont on ne pourra plus discuter à l’avenir. Il constitue donc une limitation des souverainetés populaires.

En soi, cela n’a rien de scandaleux : un pays peut se contraindre à ne plus avoir de discussion sur une série de principe, comme le prévoit sa constitution. Mais ce qui est intolérable dans le cas du CETA et des traités commerciaux négociés et signés par l’UE, c’est qu’ils ne sont soumis à aucun processus démocratique : les institutions européennes ont agi avec discrétion et la seule instance démocratique qui s’est opposé au processus de ratification du traité – la Wallonie - a fini par être contrainte au silence et n’a obtenu aucun amendement majeur. Parce que dans le logiciel de l’Union Européenne, le CETA n’est pas un acte politique : c’est quasiment un acte bureaucratique, le prolongement d’une logique que la Commission Européenne a inscrite dans ses gênes depuis ses origines : la réalisation de l’utopie néolibérale de la libre-concurrence, qui contraint les Etats et les peuples à renoncer à leurs instances de régulation du capitalisme. Une aubaine pour les grandes entreprises qui sont dûment représentés à Bruxelles, où elles entretiennent une armée de lobbyistes.

Mais ce ne sont pas eux qui contraignent l’UE à tenir ce projet : sa logique le porte tout entier, et contribue à le retirer du débat démocratique. 

Mais on aurait tort de considérer l’UE comme une instance autonome, sorte de démiurge aux caprices duquel on devrait se soumettre. Elle est investie de ce pouvoir de concrétisation du projet néolibéral d’affaiblissement de la démocratie et d’affranchissement du capitalisme par des dirigeants bien réels qui ont beau jeu ensuite de jouer les victimes. Nos politiques savent qu’il est payant électoralement d’afficher son scepticisme devant l’Union Européenne, mais ce sont bien eux, droite et socialistes compris, qui l’ont forgé et continuent de lui laisser toute latitude.

Et pour répondre à votre question, libre-échange et Union Européenne contribuent donc à retirer du débat démocratique nombre de questions essentielles. En faisant de nos dirigeants de simples exécutant d’un projet général qu’il est interdit de contester, ces deux processus conjoints contribuent à supprimer tout enjeu à leur élection et plus généralement à déposséder les citoyens de la politique.

Vous montrez que le clivage gauche droite s’est vidé progressivement de tout sens. Faut-il donner raison à Macron qui affirme que le vrai clivage repose sur progressiste et conservateurs et ouverture et repli ?  Macron n’est il pas au contraire l’un des symptômes de la crise politique et de son aggravation plus que de sa résolution ? 

Ce clivage ne s’est pas vidé de tout sens, il a été vidé de tout sens. Quand un gouvernement continue de se dire de gauche alors qu’il détruit le code du travail, oui ça contribue à brouiller les pistes. Un jeune qui aurait commencé à s’intéresser à la politique sous Hollande doit avoir bien du mal à définir les différences entre ces deux appellations. Encore hier j’entendais à propos du programme de Benoît Hamon qu’il était « très très à gauche » parce qu’il comptait donner 700€ à plein de monde : aux dernières nouvelles, la gauche ce n’était pas la charité, c’était le partage des richesses !

C’est du moins ainsi que ce clivage s’est construit tout au long du 20ème siècle, à une époque où le clivage droite-gauche faisait écho à un clivage de classe : sont de gauche ceux qui sont pour le partage des richesses et la classe ouvrière, de droite ceux qui estiment que la richesse des riches et la liberté des entrepreneurs profitent à tous. Il s’agit de deux positions intéressantes et à partir desquels il est encore possible de mener une discussion : les données du problème n’ont guère changé depuis le 19ème siècle, surtout qu’on est arrivé à une époque qui renoue presque avec le même niveau d’inégalité. La question écologique s’est ajoutée, mais elle se situe sur le même clivage : ou bien vous pensez que par des petits gestes et des entreprises plus « vertes » on va se sortir de ce bourbier climatique, et vous êtes de droite (vous croyez en la Responsabilité Individuelle, très bien), ou bien vous estimez que la collectivité doit s’organiser pour faire face à ce défi et qu’elle doit contraindre un minimum notre économie à s’adapter à cette course contre la montre, et vous êtes de gauche. Bon, si vous pensez qu’il n’y a pas de problème écologique, vous n’êtes ni de droite, ni de gauche, vous êtes aveugle ou malhonnête.

Donc ce clivage a un sens : il est une grille de lecture de notre débat politique et une façon de se situer. Ce n’est pas une frontière absolue et fixe dans le temps, les choses évoluent, bien entendu, mais il a un sens.

Mais quand tout une partie des politiques « de gauche » se mettent à faire la même chose que les politiques de droite et à tenir globalement le même discours, alors oui on n’y comprend plus rien. Et avec Thomas Amadieu on a tendance à penser qu’au point de confusion où on en est, autant trouver d’autres appellations sous peine de céder au chant des sirènes des candidats « de gauche » qui dans trois ans massacreront ce qui reste du code du travail en continuant de célébrer Jaurès et de chanter l’Internationale.

Alors quel autre clivage pouvons-nous utiliser en remplacement ? Macron en a trouvé un, très prisé des néolibéraux et autres gens de droite : « conservateurs repliés sur eux-mêmes » versus « progressistes ouverts sur le monde ». C’est bien pratique : vous pouvez contribuer à tuer des métiers et fermer des usines et être « progressiste » parce que vous aurez « ouvert sur le monde » votre économie, tandis que ces ouvriers qui n’ont pas le bon goût de voyager autant que vous vont devenir de fieffés « conservateurs » repliés sur eux-mêmes alors qu’ils devraient profiter de la mondialisation heureuse. C’est un beau lifting, qui va pouvoir permettre tout un tas de chose au nom du « progrès » et de « l’ouverture ». Bientôt, légaliser l’exil fiscal pourra se faire au nom du « progressisme » vous verrez : on ne va quand même pas être repliés sur nous-mêmes et tourner le dos aux gentils habitants des Îles Caïman quand même ?

Du coup, oui, Macron pousse la logique à l’œuvre dans notre vie politique jusqu’au bout : en détruisant le clivage droite-gauche en en amenant son nouveau clivage, il rend impossible toute discussion économique et social : ceux qui s’enchantent de la mondialisation heureuse, comme son ami Alain Minc, seront « progressistes » (alors qu’avant ils étaient tout simplement « de droite ») tandis que ceux qui luttent contre ses méfaits seront « conservateurs ». Notez le changement d’étiquette : avant la CGT pouvait dire qu’elle luttait « pour le progrès social », et avec Macron elle deviendra un syndicat « conservateur ». Le MEDEF se frotte les mains des prouesses marketing de Macron, car précisons que celui-ci pousse également à son paroxysme la logique de porosité sociale entre la grande bourgeoisie et les politiques. Lui-même rompu à l’art du pantouflage, Macron est soutenu par la génération montante du patronat français, des PDG de la French Tech londonienne qui ont participé à ses dîners de levée de fond à Patrick Drahi, patron de SFR Presse, qui lui a envoyé son meilleur lieutenant, Bernard Mourad, pour épauler sa campagne.

Face au constat que vous livrez, que préconisez-vous pour sortir de cette crise ou en atténuer ses effets ? 

Dans le livre, nous prônions des aménagements institutionnels pour limiter la force du bipartisme et permettre le renouvellement de la classe politique. Depuis, comme je le développe dans mon prochain livre, Les Candidats du Système, qui sortira le 14 mars, je suis convaincu qu’on ne résoudra pas la crise politique sans résoudre la crise sociale : tant qu’une minorité de la population sera aussi riche, et à mesure que son pouvoir croîtra, nulle démocratie ne sera possible. L’ascension fulgurante de quelqu’un d’aussi liée à la finance et au patronat qu’Emmanuel Macron montre qu’une bourgeoisie puissante parvient toujours à imposer ses vues sur le destin de notre pays, et qu’elle sait même tirer parti de cette crise politique en investissant dans un produit marketing conçu pour donner l’illusion du changement. Ce pays a besoin d’un choc d’égalité pour redonner le pouvoir aux citoyens, sinon nous sommes condamnés à revivre tous les cinq ans les mêmes désillusions.


jeudi 3 mai 2012

Les lepénistes de gauche sont parmi nous : Sylvain Bourmeau les a vus

Sur cette photo, Sylvain Bourmeau (Libération)
est poursuivi par un lepéniste de gauche


Najat Vallaud-Belkacem est l’une des porte-parole de François Hollande.

Najat Vallaud-Belkacem était interviewée le 27 avril 2012 par Le Progrès. Au cours de cette interview, elle décrivait en ces termes les angoisses diverses qui traversent le peuple français : « fondamentalement, c’est l’angoisse de l’avenir pour soi-même comme pour ses enfants. Menace sur nos modes de vie, menace sur notre modèle social, menace sur nos industries, menace sur notre souveraineté… »

- Oh wait ! Cut, rewind and zoom ! -

On la refait.
Au cours de cette interview, elle décrivait en ces termes les angoisses diverses qui traversent le peuple français : « fondamentalement, c’est l’angoisse de l’avenir pour soi-même comme pour ses enfants. Menace sur nos modes de vie… »

« Menace sur nos modes de vie…. » .
Malgré une fréquentation assidue d'Olivier Ferrand, il semble poindre ici comme une amorce de début d’allusion discrète à l’un des concepts récemment mis sur la table par le collectif « Gauche Populaire » : le concept « d’insécurité culturelle ». Dès lors, la seule question qui vaille d’être posée - oui, la seule - est la suivante. La porte-parole de François Hollande est-elle lepéniste ?

***

Deux jours plus tôt, ça partait déjà assez mal au PS, notamment avec une interview de Ségolène Royal dans Le Monde. Tous les titulaires du brevet de « Vraie Gauche » (autodécernable sur critères subjectifs)  avaient alors senti la terre trembler sous leurs pieds, et l’exemplaire du quotidien leur était tombé des mains – qu’ils ont bien propres.

En effet, Ségolène Royal était interviewée le 27 avril 2012 par Le Monde. Au cours de cette interview, elle affirmait notamment, au sujet des électeurs du Front national : « il ne s'agit ni de cajoler, ni de dénigrer et encore moins d'insulter, tout en combattant le poison de ces idées (…) [ceux] qui s'inquiètent des flux migratoires clandestins ne sont pas des racistes ».

- Oh wait ! Cut, rewind and zoom ! -

On la refait.
Au cours de cette interview, elle affirmait notamment : « [ceux] qui s'inquiètent des flux migratoires clandestins ne sont pas des racistes ».

« Pas des racistes… ».
En disant cela, Ségolène Royal, peut-être involontairement, semble donner un chouïa de crédit à cette notion de « paniques morales », inventée par deux auteurs proches de la « Gauche Populaire », Jean-Philippe Huelin et Gaël Brustier.

Pire, au lieu de conspuer ces ploucs avinés, confits de bêtise télévisée et représentant ce que Sylvain Bourmeau appelait récemment dans Libération « cette France rurale ou rurbaine, souvent si fière du portail ou du mur d’enceinte qui orne et protège sa propriété ? » [1], Ségolène Royal semble plutôt partisane d’un dialogue. Sans cajolerie, certes, mais du dialogue tout de même. Dès lors, la seule question qui vaille d’être posée - oui, la seule - est la suivante. L’ancienne candidate socialiste à l’élection présidentielle est elle lepéniste ?

***

Etre ou ne pas être lepéniste : telle est la grande question de ce curieux entre-deux tours de l’élection présidentielle.

Question que l’on peut élargir en ces termes fleuris : celui qui, comme 6,4 millions de ses compatriotes, a voté pour Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle est-il un « put*** d’enc*** de fasciste » ?

Par ailleurs, tenter de comprendre les raisons de ce vote, vouloir, le cas échéant, y porter remède afin d’éviter que Marine Le Pen ne fasse 25% à l’élection de 2017, cela revient-il à dépolluer et à crédibiliser les idées du FN ? Bref, comprendre (qui commence par la même lettre que « cautionner » : c’est pas un hasard !) n’est-ce pas, finalement, être soi-même un « put*** d’enc*** de fasciste » ?

C’est la thèse que tentent d’accréditer quelques moines-soldats brevetés de la « Vraie Gauche » en excommuniant à tour de bras. Excommunier n’est-il pas le « vrai travail » de tout bon pasteur, garant de la pureté des âmes ?

Excommunier qui ? Ces sociologues et politistes que l’on entend un partout depuis le soir du 22 avril, par exemple. Ceux dont Le Monde disait récemment : « les chercheurs spécialisés, qui établissent des diagnostics et éclairent sur une réalité sociale, ont peu à peu remplacé auprès des politiques les penseurs généralistes ».

De fait, pour les entendre, on les entend ces « chercheurs spécialisés ». On les lit, aussi. Notamment ceux qui se réclament du jeune collectif « Gauche Populaire » [voir son blog]. Et ça agace, ça irrite, ça gratte un peu aux entournures. D’aucuns ont donc décidé de s’en débarrasser. En contestant ? Non. En débattant ? Non. En apportant la contradiction ? Nooooon !

En anathémisant, en discréditant, en balançant de grandes louches d’opprobre. C’est plus efficace. Grâce aux réseaux sociaux, c’est plus rapide. Et surtout c’est garanti « zéro effort / zéro travail ».

Or pour disqualifier, quoi de plus aisé en ces temps compliqués que de « lepéniser » ?

Ainsi, par exemple, Laurent Bouvet est-il lepénisé pour avoir écrit : « la seconde question, que le score de Le Pen, comparé à celui de Mélenchon, met à jour, tient à l'importance de l'insécurité dite culturelle dans cette élection. Inséparable dans son appréhension, en particulier dans les catégories populaires, de la dimension économique et sociale, elle s'en distingue tout de même » (Le Monde, 25 avril). De même Alain Mergier est lepénisé pour avoir écrit, aux sujet des électeurs issus des milieux populaires : « la lutte contre l'immigration est une clef pour [eux]. A leurs yeux, Jean-Luc Mélenchon est dans le déni ». Philippe Guibert ? Lepénisé aussi, pour cette atroce saillie digne des heures les plus sombres de notre histoire : « c’est un phénomène dont on a du mal à parler, qui concerne la différence de modes de vie entre populations françaises issues de l’immigration, et populations plus anciennes. Quand on dit ça, on passe pour un xénophobe » (Slate, 1er Mai).

Voici donc revenus en force, pour quelques âmes sensibles à la panique aisée, les tenants de la « gauche identitaire ». Planquez-vous les gars, et mettez en batterie l’artillerie lourde, voire lourdinque. David Vincent les a vus : les rouge-bruns sont parmi nous !

Certains vont même plus loin. Car au-delà du lepénisme, il y a l’über-lepénisme, le « pire que l’extrême-droite », le « plus dangereux encore que le FN » Voyez cette salve, lancée à la cantonade et l’air de rien sur un réseau social, de manière à en faire bénéficier toute la Twittosphère :

N'étant pas des "petits calomniateurs", nous ne dévoilerons pas le visage
de l'auteur de ce Twitt.

( Oh wait ! )


Un « concept d’extrême-droite » : le mot et lâché. Dès lors, ledit concept ne pourra plus être discuté, explicité, développé : il est maudit. Malheur à celui qui osera le prononcer. Il se transformera immédiatement en statue de sel ou en grenouille, voire en canapé-lit, en chaise à bascule, en poêle à frire, en essieu de semi-remorque, en tasse à thé ou en poster géant de Lady Gaga.

Par chance, le champ des science sociales étant large, à défaut d’avoir la possibilité de réfléchir sur le thème « qu’est-ce que l’insécurité culturelle ? », nous reste la possibilité de nous interroger sur tout un tas de trucs garantis "100% fascisme free", notamment : « l’existence précède-t-elle l’essence ? », « l’existentialisme est-il un humanisme ? », « la raison progresse-t-elle dans l’Histoire ? », « Faut-il brûler Sade ? » ou encore : « Coyotte mérite-il enfin d'attraper Bip-Bip et de lui mettre une volée ? »

Vous voyez qu’entre gens civilisés, et si l’on exclue bien sûr de la conversation tout les « put*** d’enc*** de fascistes » qui rodent dans nos alentours, on peut encore parler de (presque) tout ?


[1] Sans aucun mépris de classe, entendons nous. Pas de ça, chez la « Vraie Gauche ».

Lire et relire
Recension du "Plaidoyer pour une gauche populaire" CLICK
La Gauche populaire, késaco ?   CLACK
Entretien avec Laurent Bouvet 1/2  CLOCK
Entretien avec Laurent Bouvet 2/2  CLOUCK
Ecoute de la (gauche) pop', François Hollande  CLECK
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mardi 24 janvier 2012

Micro-trottoir 2012 : pour Stéphane, un seul choix possible, Marine Le Pen




[Ce texte est également disponible sur Marianne2]


Cet entretien a été réalisé dans le cadre du micro-trottoir 2012 de l’arène nue. Vous pouvez en consulter ici la rapide description, ainsi que les quatre premiers volets (un, deux, trois, quatre). Je remercie vivement Stépane, mon interlocuteur

***

Stéphane a 44 ans. Il est conseiller en communication. Il votera pour Marine Le Pen à l'élection présidentielle de 2012.

Pour l'élection présidentielle, vous vous préparez à voter pour Marine le Pen. Quelles sont les principales raisons de ce choix ?

Depuis que je m’intéresse à la politique - en gros 1981 - j'ai vu le débat dévier au point que toute référence positive à la France, à son histoire, à la Patrie, à la Nation est frappée du sceau de "fascisme" par les beaux esprits.

J'ai donc adhéré en 1984 au Front National de la Jeunesse (FNJ) avant de m'en faire virer quelques mois plus tard pour "dérive gauchiste". En gros j'étais plus proche des thèses solidaristes que de celles du "Reagan français" prônées à l'époque au Front.

Après diverses tribulations de jeunesse dans les réseaux terceristes, etc. j'ai lâché le militantisme mais je continue de voter FN, sans doute par un côté puérilement « anti-système » (ça fait tellement plaisir de faire couiner les bien pensants) et parce que c’est un des rares partis où on ne se sent pas obligé de s'excuser d'aimer son pays. En plus, il commence à tenir un discours plus social... de façade, à mon avis, mais sait-on jamais…

Je ne suis pas convaincu non plus qu’avoir fait entrer des milliers d'immigrés culturellement inassimilables avant plusieurs générations au profit des patrons qui font du chantage au salaire, et de syndicats qui trouvent à bon compte un nouveau prolétariat plus malléable soit une "chance pour la France". Ils ont réussi à créer un communautarisme militant qui est une bombe à retardement.

Vous dites que le tout nouveau discours social du FN est de pure façade. Pensez-vous que Marine le Pen soit, au fond, aussi libérale que son père ? 

Je ne le pense pas. Je ne pense même pas que Jean-Marie Le Pen l’était. Il était dans la continuité de son engagement poujadiste.

Marine est, quant à elle, peu "articulée" idéologiquement. Elle est sincère mais sa sincérité est celle du moment. Sur l'économie elle est en phase avec ce qui monte dans les classes moyennes et populaires. Quelques théoriciens un peu "pointus" sont autour d'elle, et n'oublions pas la grande porosité entre le Front et les mouvances identitaires, réactionnaires de type "Œuvre Française", cathos intégristes, néo-païens, "Égalité et Réconciliation" de l'ineffable Alain Soral qui a eu ses entrées au FN pendant un moment, etc.

C'est un petit monde qui se côtoie, s'influence et s'excommunie à tour de bras. Marine Le Pen n'est pas une idéologue. Mais c'est une grande politique.

Vous semblez concéder que Marine Le Pen fait davantage preuve d'empirisme que de cohérence idéologique. Pourquoi ne pas rejoindre l'un ou l'autre des mouvements "souverainistes", attachés comme vous à l'idée de Nation mais plus réfléchis, moins volatiles sur les idées ?

Non. En aucun cas les mouvements souverainistes institutionnels ne me semblent plus valables, réfléchis ou moins versatiles. Ils me font penser, au mieux, au CERES (Centre d'études, de recherches et d'éducation socialiste), au pire au CNIP (Centre National des Indépendants et Paysans), entre clubs de réflexion brillants mais un peu vains dès qu'il s'agit de se coltiner au réel et cercles de notables visant à servir d'écuries pour leurs champions régionaux (le prototype étant Philippe de Villiers). Des gens  doués pour les grands effets de manches mais prêt à se vendre pour un plat de lentilles ou un maroquin. 

La meilleure preuve est que tous ces mouvements votent pour leur "camp" dans 99 % des cas et se drapent dans leur dignité et leur "liberté" de parole pour le 1 % restant afin de pouvoir se dire qu'ils représentent quelque chose.

Deuxième preuve, les "grands" partis se gardent bien de les priver de circonscriptions. On en revient toujours à ce système sclérosé où on regarde s'amuser le cousin de province, un peu attardé mais rigolo, avant de passer à table entre grandes personnes.

Au delà de sa présidente, qui semble s'efforcer de tenir un discours "nouveau", le FN vous semble-t-il pas un parti raciste ou xénophobe ?

Si je faisais de la langue de bois, je vous dirais que rien, dans le programme, les écrits ou même les discours de Marine Le Pen ne peut être taxé de xénophobie ni à fortiori de racisme. Mais bien évidemment qu'il y a des gens qui votent FN par rejet de l'étranger (xénophobie), quoi que très peu, à mon avis par racisme (supériorité d'une race sur l'autre). 

En revanche il faut être aveugle pour nier que l'immigration extra-européenne massive soit  un problème. Ça deviendrait presque amusant de voir les mêmes personnes trouver formidable, -comme je le trouve moi-même - un peuple africain, amérindien, asiatique qui lutte pour conserver son mode de vie, ses traditions, ses croyances, etc. Or dès qu'il s'agit d'un peuple européen on a droit aux cris d'orfraies, aux "retour de la bête immonde" et autres gracieusetés. 

Je respecte les autres cultures quand je vais à l'étranger. Si je devais m'installer ailleurs, je me conformerais au mode de vie local. J'aimerais que ce soit la même chose chez moi. "A Rome, fais comme les Romains" est assez clair à mon sens. Le problème est que maintenant on explique aux arrivants que les Romains sont des ordures, que leur mode de vie est nul, que rien de ce qu'ils on fait auparavant ne vaut  la peine d'être appris ou respecté et qu'en gros ils vont se pousser, se taire et dire merci.

Pour fréquenter pas mal de jeunes, via le football notamment, je peux vous dire que le ressenti d'exclusion de son propre pays par les 20/30 ans issus des couches populaires et vivant au contact quotidien de l'immigration, est extrêmement vivace. Je ne fais jamais état devant eu de mes choix politiques (je ne mélange pas les genres), mais eux parlent assez ouvertement des leurs, donc j'imagine ce que va être dans l'isoloir…

Si Marine Le Pen arrivait au pouvoir, ne pensez-vous pas que, l'exercice concret du pouvoir faisant son effet et bien loin de faire "exploser le système", elle finirait par mener une politique de droite classique ?

Je ne me berce pas d'illusions. Marine Le Pen n'arrivera jamais au pouvoir seule. D'ailleurs qui y peut arriver seul ? Même le RPR a été obligé de se transformer en UMP pour phagocyter l'UDF et les satellites de droite. Je pense que MLP finira par obtenir un strapontin quelconque quand les partis actuels auront explosé (ce qui se profile manifestement au PS ou à l'UMP) et qu'il faudra reconstituer trois ou quatre pôles. Un peu comme le MSI italien (ancien parti néo-fasciste devenu un parti de droite classique) a muté pour entrer au gouvernement au gouvernement à Rome.

Quant à la politique qui sera mené je n'en sais fichtre rien. Un genre de "droite" à front de taureau (sans jeu de mots) ou une vraie politique patriote au service de la France et des Français ? Bien malin qui peut le dire... Cela dépendra de qui l'emporte au sein du bureau du Front, entre autres. N'étant pas d'un optimisme forcené je crains réellement le pire pour le pays dans les vingt ans qui viennent.

Si votre candidate n'est pas au second tour, que ferez-vous ?

J'irai voter, comme à chaque scrutin. Mais je voterai blanc : aucune voix pour les européistes.


Lire et relire :
Micro-trottoir 2012 de l'arène nue : la règle du jeu  CLICK
Micro-trottoir 2012 : Marcella, plutôt de gauche mais très circonspecte  CLACK
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vendredi 14 octobre 2011

"Le Bloc" de Jérôme Leroy : et si bientôt il fallait faire front ?



La publication de l’étude « Banlieues de la République » dirigée par Gilles Kepel a remis un coup de projecteur sur les « quartiers », comme on les appelle désormais. Outre le chapitre consacré à l’Islam, le travail de Kepel a également porté sur le logement, l’éducation, l’emploi, la sécurité. Dans les quartiers populaires, le fait religieux est prégnant, mais le fait social l’est tout autant.

Imaginons que ce cocktail détonnant provoque des émeutes, comme ce fut le cas en 2005 ? Imaginons qu’un gouvernement de droite, à l’approche d’un scrutin présidentiel qu’il craint de perdre, veuille marquer sa détermination à « lutter contre l’insécurité », et organise une riposte armée. Imaginons qu’il y ait des morts, des centaines de morts, et que le pays sombre dans la guerre civile…

Cela, Jérôme Leroy l’a envisagé dans Le Bloc, son dernier livre. Dans ce roman noir, douloureux mais haletant, un pouvoir aux abois, sans cesse talonné par l’extrême droite et tétanisé par une vague de violence qui le dépasse, fait un appel désespéré au « Bloc patriotique », auquel il propose d’entrer au gouvernement.

Le Bloc patriotique, c'est-à-dire…le Front national. Ici, toute ressemblance avec des personnages ayant existé est parfaitement assumée. On y découvre Agnès, la fille du « Vieux » auquel elle vient de succéder à la tête d’un parti qu’elle travaille habilement à respectabiliser. On y croise aussi, à peine grimés, les avatars de Bruno Gollnisch, de Jean-Pierre et Marie-France Stirbois, et une version féminine de Bruno Mégret, glaçante d’intelligence technocratique et de rationalité.

Mais c’est surtout à la rencontre de deux personnages que nous emmène Le Bloc, deux hommes aussi différents qu’ils sont amis : Antoine et Stanko. Tous deux sont enfermés dans une chambre, l’un dans son intérieur bourgeois, l’autre dans un hôtel miteux, le temps d’une nuit qui n’en finit pas, au terme de laquelle l’un d’eux doit mourir. Chacun laisse alors libre cours aux mille souvenirs qui l’assaillent, tandis que leur parti est aux portes du pouvoir, et que, pour l’un comme pour l’autre, une page se tourne pour toujours. On découvre alors comment chacun des deux camarades est devenu fasciste, par cette série de hasards qui fabriquent une vie, et que l’on accueille bon gré mal gré comme s’ils étaient des choix.

Stanko, c’est le chien de guerre, le patron de la milice interne, ce terrible « groupe Delta », qui ne craint rien ni personne. Il a tellement de sang sur les mains, depuis le premier « bougnoule » tué à l’âge de 14 ans, qu’il en a parfois la nausée. Mais Stanko, c’est aussi le gamin paumé, originaire d’un Nord rongé par la désindustrialisation, le chômage, la pauvreté. C’est l’orphelin de père qui cherche à tâtons, et sans trop en avoir conscience, quelqu’un d’autre à aimer. Lorsqu’il rencontre Antoine, il devient l’ami de chaque instant, le fidèle d’entre les fidèles. Et, parce que sa loyauté ne se dément jamais, on en vient à aimer Stanko, voire à lui pardonner.

Antoine, c’est l’intello, l’ancien khâgneux, le poète à gros bras. Peut-être y a-t-il, chez lui, un peu de l’auteur ? On peut le penser, tant cet amour des livres qui l’anime ne peut être aussi bien décrit que par quelqu’un qui le partage. Les souvenirs d’Antoine, ce sont des souvenirs de bagarres, mais aussi, pour beaucoup, des souvenirs de lectures. Il est le mari d’Agnès, le « prince consort ». Ils partagent tous deux une passion que rien n’a altéré, ni les combats politiques, ni les effets de l’âge, ni même l’absence d’enfant. Et, parce qu’il vit un amour durable et profond, et sait susciter le même amour en retour, on en vient à aimer Antoine, et même parfois à l’envier.

Politiquement, Le Bloc est un livre intelligent, lucide. Rien n’y manque dans la description de cette société où l’on sent que tous les basculements sont possibles, les meilleurs comme les pires. Les pièges tendus par la droite radicale, mais aussi l’attraction fascinée qu’elle exerce sur nous sont présents à chaque page.

Malgré tout, ce livre dérange. Car, on a beau y entrer avec la résolution de n’y point succomber, on se prend d’amitié pour Antoine et Stanko, comme on s’attache aux personnages de tous les bons romans. Et la fin, comme souvent, laisse un peu orphelin. C’est alors que la mauvaise conscience se présente avec ses gros sabots : l’espace de quelques 300 pages, on a communié avec des « fachos ».

Or c’est peut-être là, justement, le coup de maître de Leroy. Ne pas clouer au pilori, mais simplement décrire. Donner à voir les pires travers sans complaisance, mais s’interdire la facilité de taire les qualités. Il serait tellement confortable de découvrir que Le Bloc ne compte dans ses rangs que des bêtes fauves sans foi ni loi ou des robots embrigadés !

Au lieu de cela, on se confronte à des humains, qui savent haïr, mais aussi aimer. Dès lors, on les comprend, ce qui n’oblige en rien à tolérer. Parce que ce ne sont pas des automates, parce qu'ils peuvent donc se tromper, on peut à notre tour les combattre. Sans haine, sans invective, et sans diabolisation. Mais, ainsi qu’ils agissent eux-mêmes, sans état d’âme.

Lire ou relire:
L'extrême droite n'existe plus ?   CLICK
Biographie : Fourest et Venner versus Marine Le Pen   CLACK
Marine Le Pen à l'école de la République   CLOCK

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