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mercredi 1 novembre 2017

«La République catalane n'a pas été proclamée», Antoine de Laporte.






Antoine de Laporte est un observateur de longue date et un fin connaisseur de la politique espagnole. Il revient aujourd'hui pour L'arène nue sur la déclaration d'indépendance de la Catalogne, la mise sous tutelle de la région par Madrid, la fuite rocambolesque de Carles Puigdemont à Bruxelles et sur la manière dont les différents partis, indépendantistes et unionistes, préparent les élections du 21 décembre.


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Depuis la Belgique où il se trouve actuellement, Carles Puigdemont a affirmé qu'il reconnaîtrait le résultat des élections du 21 décembre, pourtant souhaitées par Madrid. Alors, c'en est déjà fini de l'indépendance de la Catalogne ? Et si les indépendantistes les gagnent ?

Les deux principaux partis indépendantistes, le Parti démocrate européen catalan (PDeCAT, centre droit) et la Gauche républicaine de Catalogne (ERC), affirment qu'ils se présentent au scrutin pour défendre la République, mais c'est une stratégie politique et sémantique. Leur objectif est de gagner le scrutin pour forcer le gouvernement de Mariano Rajoy à reconnaître qu'il y a un fait indépendantiste indéniable et qu'il est contraint d'ouvrir le dialogue avec eux. Puigdemont l'a plus ou moins expliqué à Bruxelles : il était convaincu que la proclamation de la République serait la première phase d'une discussion avec Madrid.

La République n'a d’ailleurs jamais été formellement proclamée. C'est en tous cas l'avis de plusieurs juristes. Le vendredi 27 octobre, le Parlement de Catalogne a adopté une résolution (c'est-à-dire un avis, qui n'a pas de valeur juridique, seulement politique) dans laquelle il demandait au gouvernement catalan de prendre toutes les mesures nécessaires pour que soit appliquée concrètement la loi de transition juridique. Cette loi a été votée le 7 septembre par le Parlement, mais annulée par la justice espagnole. Elle pose les bases de la nouvelle République catalane, en attendant qu'une Constitution soit votée. En revanche, le Parlement n'a pas voté le préambule de la résolution (ainsi que l'a expressément souligné la présidente du Parlement Carme Forcadell), préambule qui affirmait que la Catalogne est un État indépendant sous la forme d'une République démocratique et sociale. En pratique, la République n'a pas été proclamée, et l'absence de toute reconnaissance internationale l'empêche d'exister.

J'ajoute que la résolution du 27 octobre n'a jamais été publiée dans une publication officielle (il y en a deux : le Bulletin officiel du Parlement ou le Journal officiel de la Généralité), or en droit un texte non publié n'a aucune valeur, portée, incidence ou conséquence.

Du coup, comment se passent, pour l'instant, la suspension de l'autonomie et la mise sous tutelle de la région via l'article 155 de la Constitution espagnole ?

Pour le moment, il n'y a pas de réactions de contestation majeures. L'ancien chef des « Mossos » ( la police catalane) Josep Lluis Trapero a envoyé une lettre à ses anciens subordonnés en les appelant à la loyauté envers leur nouveau chef, et le gouvernement de Madrid a choisi pour le remplacer l'ancien adjoint de Trapero, ce qui est une reprise en main soft. Les hauts fonctionnaires proches de l'ancien gouvernement sont allés récupérer leurs effets personnels dans leurs bureaux sans créer d'incident. Le représentant de la Généralité auprès de l'UE a accepté sa destitution. Même la présidente du Parlement Carme Forcadell a renoncé à convoquer le bureau du Parlement, affirmant que ce dernier se trouvait dissous. Puigdemont a expliqué hier à Bruxelles qu'il ne voulait pas voir la République naître dans la violence, ce qui expliquait cette absence de réaction.

Pour commencer, on peut souligner que la manière dont Puigdemont est parti à Bruxelles est rocambolesque. Il est parti de Gérone (où il réside) entre 1h et 2h du matin, en voiture, avec cinq anciens membres du gouvernement. Mais dans la matinée, alors qu'il était déjà arrivé dans la capitale belge, il a publié sur son Instagram une photo de l'intérieur du palais de la Généralité, faisant croire qu'il était à son bureau alors que le bâtiment est gardé par les Mossos. Cela explique pourquoi à 10h30 il n'était pas à la réunion de la direction de son parti, le PDeCAT.

Pour ce qui est de l'asile, non, il ne le demandera pas, il l'a fait savoir. Mais restera len Belgique tant qu'il n'aura pas « les garanties d'un procès juste ». Il veut en fait profiter de la forte protection offerte par la justice belge en matière d'extradition. Les justices belge et espagnole ont un contentieux important à ce sujet, assez rare pour deux pays de l'Union. La Belgique a plusieurs fois refusé d'extrader des membres d'ETA, aussi Puigdemont cherche à internationaliser le conflit via les tribunaux. Son objectif est de rester visible alors que sa destitution ne lui donne plus les moyens institutionnels et médiatiques dont il disposait avant. Une partie des Catalans lui reproche ce départ, estimant que ce n'est que de la mise en scène. Des habitants disent « Il doit avoir une stratégie, mais nous ne parvenons pas à la comprendre ». À l'inverse, les radicaux de la CUP jugent que c'est la bonne stratégie car cela permet (pour eux) de mettre l'accent sur la « violation des droits humains » à l'œuvre en Catalogne.

Comment les trois partis indépendantistes (la CUP justement, mais aussi le PDeCATde Puigdemont et l'ERC), abordent-ils cette période transitoire qui court jusqu'aux élections du 21 décembre ?

La CUP doit faire voter sa base militante pour savoir si elle participe effectivement au scrutin. Les deux autres formations vont se préparer électoralement, le PDeCAT semblant enclin à laisser les plus modérés le représenter. Ainsi l'ancien conseiller (ministre régional) aux Entreprises Santi Vila, qui avait démissionné juste avant la déclaration d'indépendance car il ne croit pas dans la solution unilatérale, a indiqué vouloir mener la campagne du PDeCAT.

La CUP affirme également désormais que la fondation de la République sera un processus de long terme, ce qui laisse entendre qu'elle admet l'échec du processus mené jusqu'à présent. Les partis indépendantistes vont sans aucun doute adopter une position de victime, insistant sur l'oppression de Madrid et rappelant les terribles images de la répression disproportionnée du 1er octobre, qui avait été un électrochoc puissant.

Le PdeCAT et ERC ne devraient pas rééditer la liste commune (Ensemble pour le oui), qu'ils avaient créée en 2015 et qui n'avait pas enclenché de dynamique forte (ils avaient raté la majorité absolue de six sièges contrairement à leurs espérances, et dépendaient de la CUP). L'objectif qu'ils poursuivent est de remobiliser leur électorat (de gauche pour ERC, de centre droit pour le PDeCAT) et d'élargir leur base électorale (notamment pour le PDeCAT, créé il y a un an et qui souffre à la fois d'un déficit d'image et d'une mauvaise image car il succède à la CDC, mise en cause dans des scandales de corruption). Le problème pour ces deux partis est que les deux grandes associations indépendantistes (ANC et Omnium Cultural) étaient parties intégrantes de la liste « Ensemble pour le oui » et souhaitent que cette stratégie soit rééditée. Il y a donc une incertitude sur la formule que choisiront les indépendantistes pour se présenter devant les électeurs.

Quid des autres formations politiques ? Comment préparent-elles le scrutin ?

Du côté des unionistes (je mets Podemos à part), il n'y aura aucune unité. Ciudadanos, le premier parti de cette tendance, a réclamé au Parti populaire et au Parti socialiste un accord de principe pré-électoral : que le parti qui arrive en tête chez les unionistes reçoive le soutien des deux autres pour tenter de gouverner. Le PP et le PS lui ont adressé une fin de non recevoir, parceque le PS cherche à dépasser la logique de l'affrontement (il veut aussi se débarrasser de l'image de supplétif du PP que les indépendantistes et Podemos lui collent, encore plus depuis le vote de l'article 155) et le PP veut récupérer l'électorat constitutionnaliste réfugié chez Ciudadanos.

Podemos est par contre en crise : son secrétaire général catalan a envisagé un boycott du scrutin, aussi a-t-il été mis de côté par la direction nationale, qui convoque un référendum interne sur une alliance avec Catalogne en commun (CatComu), le parti de la maire de Barcelone Ada Colau (qui n’appartient pas à Podemos contrairement à ce que l’on croit). Leur principale revendication est de chercher une ligne médiane, c'est-à-dire la tenue d'un référendum à l'écossaise, négocié avec Madrid, mais Podemos est bel et bien contre l'indépendance. Pablo Iglesias, secrétaire général de Podemos, veut aussi profiter de cette crise pour pousser la revendication de son parti sur la reconnaissance officielle que l'Espagne est un État plurinational, une revendication que portent aussi les socialistes depuis leur congrès du mois de mai dernier.

Et Puigdemont quel est son avenir ? N'est-il pas, au bout du compte, qu'un homme lige d'Artur Mas ?

Mas et Puigdemont sont des personnages extrêmement différents. Le premier est issu de la bourgeoisie catalane de Barcelone, il a étudié le droit, il a été cadre et chef d'entreprise dans l'industrie, c'est un apparatchik de la Convergence démocratique de Catalogne (CDC, l'ancien grand parti nationaliste), et le dauphin de Jordi Pujol, qui l'a personnellement choisi en 2001.

Rien à voir avec Puigdemont, qui est un ancien journaliste issu d'une famille modeste de la province de Gérone. Ce dernier a milité au sein de la CDC qu'il a contribué à développer dans la province de Gérone, mais il l'a aussi quittée (en 2007, il s'est présenté avec son soutien mais comme indépendant à la mairie de Gérone). Il a ensuite été maire de Gérone (un séisme car la ville était socialiste depuis 32 ans).

Les deux hommes sont opposés sur leur parcours et quant à leur vision. Mas est l'héritier de Pujol, qui disait de l'autonomie catalane : « nous avons les avantages d'un État sans les inconvénients ». Il Mas s'est converti tard à l'indépendantisme (en 2012, quand il a perdu le soutien du PP au Parlement catalan et qu'il risquait une sanction électorale pour avoir mené des politiques d'austérité). Puigdemont c'est tout le contraire : il est indépendantiste depuis toujours, il accomplit aujourd'hui le rêve de sa vie. Mais il n'a pas de troupes, pas de réseau, pas vraiment de parti. Il n'est pas la marionnette de Mas, mais il doit composer avec lui car ce dernier tient le PDeCAT et négocie en direct avec Junqueras, le président d'ERC (lors du remaniement du gouvernement de cet été, les deux chefs de parti l'ont établi sans en référer à Puigdemont).

Dans un article disponible ici, il est expliqué que l'indépendantisme catalan a été renforcé par la crise, les Catalans ayant constaté l'incapacité de l’État espagnol à les protéger, et les solidarités communautaires étant apparues comme des recours indispensables. Qu'en pensez-vous ?

C'est exact et l'un des points forts du discours de la CUP : pour eux, Madrid ne fait que brider les efforts des Catalans pour mettre en place des législations progressistes. Et depuis cinq ans, force est de constater que le Tribunal constitutionnel espagnol a annulé de nombreuses lois catalanes qui instauraient des droits nouveaux, des impôts nouveaux ou allaient plus loin que les lois nationales sur des thèmes comme l'égalité femme/homme). Pour certains Catalans existe l'idée que l'Espagne en crise, avec sa corruption endémique (dont le PP est aujourd'hui le symbole, alors que l’ancien parti au pouvoir en Catalogne – CDC – est aussi gravement mise en cause dans des scandales financiers) et une solidarité territoriale qui fonctionne mal, n'est plus en mesure d'assurer la prospérité et le bien être de leur région.

En plus, il faut tenir compte que ce qui a déclenché (symboliquement) la vague indépendantiste, c'est la censure partielle du statut d'autonomie, adopté en 2006 par référendum après avoir fait l’objet d’un accord entre les socialistes de Zapatero et les nationalistes de Mas. D’ailleurs, Rajoy (qui était chef de l’opposition) avait tenté de provoquer un référendum national sur ce texte, ce qui est contraire à la Constitution (et ce qui ne manque pas de sel au regard de la situation actuelle). Le statut reconnaissait la prééminence de la langue catalane et définissait la Catalogne comme une Nation, ce que le Tribunal constitutionnel a censuré en 2010. Alors que la Catalogne (comme l'Espagne) prenait la crise de plein fouet, il y a eu la conjonction de deux facteurs : l'un politique, l'autre économique, qui a conduit à une évolution rapide de la mentalité d’un grand nombre d’habitants de Catalogne.


dimanche 29 octobre 2017

Rémi Bourgeot : « Partout en Europe, nous assistons à la réaffirmation des États ».






Rémi Bourgeot est économiste et chercheur associé à l’IRIS. Il a poursuivi une double carrière de stratégiste de marché dans le secteur financier et d’expert économique sur la zone euro et les marchés émergents pour divers think tanks. Concernant la zone euro ses études traitent des divergences économiques, de la BCE, du jeu politique européen, de l’Allemagne et des questions industrielles. Catalogne, pays de l'Est, Brexit, Allemagne : il revient sur tout cela aujourd'hui sur L'arène nue


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La situation est incertaine en Espagne et devient dangereuse. Le Parlement catalan a voté vendredi dernier l'indépendance. Madrid a a répondu en annonçant la mise sous tutelle de la région, conformément à l’article 155 de la Constitution espagnole. Quelles pourraient être, pour l'Europe, les conséquences de la dislocation d'un de ses États membres ? L'UE peut-être aider à régler la crise catalane ?

La crise catalane renvoie à un risque existentiel pour l’Union européenne. Alors que l’UE a été vue historiquement comme un soutien des divers régionalismes, cette crise représente la limite absolue à cette approche. Quoi que l’on pense de la gestion littéralement désastreuse de Mariano Rajoy, ou des revendications catalanes, une UE qui encouragerait, près du point de rupture, l’éclatement d’un de ces grands États membres, s’aliénerait la quasi-totalité des États et ferait face à une situation de blocage fondamentale. L’UE est une construction internationale qui repose sur la participation volontaire de ses membres. Cette réalité est de plus en plus apparente depuis la crise. Ce constat est évidemment paradoxal si l’on a, par exemple, à l’esprit les programmes d’austérité. En réalité,, toutefois marquée par les lourds déséquilibres qui affectent les relations entre États, en particulier autour de la puissance allemande. 

L’UE a été le cadre de développement de ces déséquilibres qui s’avèrent d’autant plus extrêmes une fois que l’illusion d’un dépassement institutionnel des États se défait. Il n’est donc guère surprenant que l’UE soit la grande absente de la crise catalane. Ce non-soutien a douché les espoirs des indépendantistes catalans qui imaginaient transformer la Catalogne en une sorte de région à nu dans l’UE, en dépassant ce qu’ils considèrent comme un simple échelon madrilène. Sans soutien d’une UE dont le pouvoir politique apparaît de plus en plus comme inexistant en dehors du jeu interétatique (certes déséquilibré), la sécession catalane est impossible… sauf à accepter de plonger dans une forme ou une autre de chaos légal et économique. La Catalogne n’appartiendrait plus à l’UE et aurait les pires difficultés à rejoindre le club. Pro-européenne, elle chercherait à conserver l’euro mais se verrait formellement exclue de l’union monétaire en même temps que de l’UE et se retrouverait donc à utiliser la monnaie unique sur une base légale très faible, au même titre que le Kosovo ou le Monténégro.

Le cas catalan renvoie à un itinéraire historique particulier mais illustre un certain type d’instabilité politique. Il s’agit de la tendance plus générale à la désagrégation des États, les régions les plus riches s’émancipant progressivement de leur appartenance nationale en se représentant plus libre dans un cadre plus large et plus abstrait. Christopher Lasch avait justement relevé ce phénomène à la fin de sa vie, au début des années 1990, en évoquant notamment le cas de la Californie qui rêvait d’une forme d’émancipation dans le cadre de la mondialisation, par son appartenance économique au « Pacific Rim ». La crise politique que traversent nos sociétés dépasse le cadre du populisme et s’ancre davantage dans une remise en question des cadres étatiques qui ont, depuis plus de quatre décennies, organisé leur propre délitement.

Tout autre pays, tout autre type de manifestation identitaire : un parti populiste de droite hostile à l'immigration (ANO) a remporté la victoire aux élections législatives tchèques du 21 octobre. Une semaine auparavant, le très conservateur Sebastian Kurz gagnait les élections autrichiennes, et entreprend actuellement de former une coalition avec le parti de droite radicale FPÖ. Pourquoi cette épidémie de revendications identitaires à l'Est de l'Europe ? 

La thèse défendue, au lendemain de l’élection d’Emmanuel Macron, selon laquelle la vague populiste incarnée par Donald Trump et les partisans du Brexit se serait échouée sur les côtes de l’Europe continentale, n’aura pas tenu longtemps. La remise en cause du statu quo politique est en train de devenir une réalité où que l’on regarde en Europe, mais cette tendance prend des formes bien différentes d’un pays à l’autre. Les développements politiques qui touchent l’Europe centrale paraissent d’abord surprenants si l’on cherche à expliquer le populisme par une lecture quelque peu simpliste des chiffres de croissance économique ou par la seule question de la relégation des classes populaires. Si cette ligne d’analyse permet assez bien d’expliquer l’essor des mouvements populistes en France, au Royaume-Uni ou aux États-Unis, le cas de l’Europe centrale est de nature assez différente, tout comme celui de l’Allemagne. 

Les pays d’Europe centrale issus du bloc communiste ont tendance à rester bloqués à des niveaux de développement plus bas que ceux d’Europe occidentale mais l’ampleur du chemin économique parcouru ces deux dernières décennies ne fait aucun doute et ils ont, de plus, tendance à jouir de taux de chômage plutôt limités. La République tchèque que vous évoquez, connaît même une situation proche du plein emploi, et, sur le plan financier, fait office sur les marchés mondiaux de havre de stabilité, de « safe haven » alternatif, comme une sorte de Suisse d’Europe centrale. D’ailleurs, n’oublions pas que la riche Suisse a été précurseur en matière de populisme de droite visant le pouvoir, avec le SVP/UDC de Christoph Blocher qui, tout comme l’américain Donald Trump ou le tchèque Andrej Babiš, est chef d’entreprise et milliardaire.

Si les bénéfices économiques de leur intégration à l’Union européenne sont apparus comme assez évidents à la Tchéquie et à ses voisins d’Europe centrale, notamment dans le cadre de leur rattrapage économique et des fonds structurels versés aux nouveaux États-membres, les nombreuses implications de la participation à l’UE y paraissent plus problématiques. Il est évident que, pour ces pays, la question de l’abandon de pans de leur souveraineté est, pour des raisons historiques notamment, particulièrement sensible, et alimente une réaction identitaire souvent épidermique voire  brutale. 

Sur la question même de la « success story » économique, il convient tout de même de souligner les limites de leur rattrapage qui a essentiellement consisté en une intégration à l’appareil industriel allemand. La sous-traitance est un puissant outil de rattrapage économique mais ce phénomène connaît, dans la quasi-totalité des pays émergents, une limite intrinsèque qui conduit en général à un pallier dans le développement. Le modèle de sous-traitance nourrit par ailleurs une frustration liée à une structuration économique et sociale qui ne s’ancre pas dans la conception et qui ne mobilise pas la créativité du pays. 

En somme, il existerait un type de frustration identitaire lié à un modèle de croissance économique peu valorisant et devant tout à l'extérieur (ici, à l'Allemagne) ?

Oui. Les gouvernants qui se contentent de jouer la petite musique de l’adaptation bureaucratique au marché unique ou à la mondialisation suscitent rarement une forte adhésion populaire au bout du compte, que cette approche économique produise un certain succès comme en Europe centrale ou une logique de délitement de l’appareil productif comme en France et en Italie. Le rattrapage économique est très souvent le résultat de l’imitation d’un modèle, comme cela fut d’ailleurs le cas des pays d’Europe occidentale suivant la révolution industrielle anglaise. Mais, même en suivant un modèle éventuel, le dépassement du simple cadre du rattrapage nécessite l’intégration de la conception et de la production. Un pays comme la République tchèque a une longue histoire industrielle derrière lui, et était bien plus industrialisé et productif que le bloc communiste dans son ensemble. Ce qui y nourrissait une grande fierté.

Le type de rattrapage des deux dernières décennies, écrit d’avance et connaissant par ailleurs de nombreuses limites, si ce n’est un plafond de verre, a un caractère débilitant lorsqu’il ne s’accompagne pas d’un véritable projet national, et l’on peut à cet égard comprendre le vertige économique de ces pays dans le cadre de l’Union européenne. Toutes les modalités de croissance économique ne se valent pas. Alors qu’il est évident que l’Union européenne souffre de l’absence de projets de coopération viables, les États aussi ont eu tendance à se vider de leur substance dans le cadre de cette simple logique d’allocation du capital productif à l’échelle européenne et mondiale. 
La dimension identitaire de ces développements politiques est préoccupante mais peu surprenante. Nous sommes témoins de l’effondrement de l’illusion quant au dépassement des États-nations. Non seulement pour les pays qui connaissent un délitement économique mais aussi pour ceux qui ont connu un extraordinaire rattrapage, comme les anciens pays du bloc communiste, ou ceux qui affichent une solide prospérité comme l’Autriche, qui n’a rejoint l’UE qu’en 1995 une fois que la disparition de l’URSS l’y a autorisée, ou comme la Suisse qui, bien qu’à l’écart de l’appartenance formelle à l’UE, y est largement intégrée. 

Et la question migratoire alors ? La république tchèque n'a pratiquement pas reçu de « migrants ».... 
Il n’est pas très surprenant de voir, dans ce contexte, une partie de l’électorat de ces pays se focaliser sur la figure de l’immigré, que l’immigration y soit importante ou très faible. Si le mouvement historique de dépassement des États a neutralisé la capacité de mobilisation positive des peuples européens, il semble que des tendances plus sombres lui aient au contraire survécu. Bien que l’on puisse aborder les questions d’immigration de façon apaisée, il convient de ne pas prendre à légère ces obsessions identitaires et leurs conséquences, qui nous dépassent forcément. Nous ne revivons probablement pas les années trente, mais le type de vide politique qui apparait à tous les étages de la structure européenne engendre rarement vertu et raison. Cette réalité s’applique aussi bien aux Etats, qui pensaient s’en remettre à l’Europe pour à peu près tout et à une mondialisation prétendument heureuse, qu’à la bureaucratie européenne elle-même.

En tout état de cause, l’idée de vouloir sauver les meubles en divisant l’Europe centrale entre pro-européens (République tchèque, Slovaquie…) et eurosceptiques (Pologne, Hongrie) est inefficace car erronée dans ses prémisses, comme le montre justement le résultat de l’élection tchèque. Il est, dans tous les cas, trop tard désormais pour ce type de stratégie. Si les pays de ce que l’on appelle le groupe de Visegrád   suivent effectivement des tendances politiques assez différentes, la remise en cause du cadre européen y est commune et profonde. A vouloir stigmatiser à tout prix la critique de l’UE chez les membres les plus récents, on ne fait que donner du sens à une sorte de front commun de ces pays et surtout on y légitime les tendances politiques les plus néfastes. 

Les responsables européens devraient renoncer à l’instrumentalisation de cette « nouvelle Europe » et s’attaquer à la question essentielle du rééquilibrage du continent, du point de vue politique et économique. Les dérives politiques qui mettent en danger l’État de droit doivent être dénoncées. Mais les stratégies de stigmatisation de l’euroscepticisme en tant que tel sont vouées à l’échec. 

Le Brexit semble bien mal engagé. Pourquoi le processus de séparation de la Grande-Bretagne et de l'Union avance-t-il aussi peu ? Qui bloque ? Les Britanniques ? Les États membres de l'UE ? Pensez-vous, comme l'a récemment affirmé l'ancien ministre grec Yanis Varoufakis que le couple franco-allemand ne souhaite pas une véritable réussite des négociations mais veuille au contraire faire un exemple en rendant les choses difficiles aux britanniques ?

L’analyse de Yanis Varoufakis est intéressante et parfois même savoureuse, du fait de sa connaissance intime du cadre des négociations européennes, mais elle est limitée par une forme d’incohérence. Il ne cesse de démontrer sa compréhension du cadre inégalitaire qui organise les relations entre États au sein de l’Union européenne, mais il semble n’y reconnaître que deux échelons, celui d’hegemon et celui de dominion. Il ne fait aucun doute que la Grèce a exploré tous les aspects imaginables de cette dichotomie dans le cadre des plans d’aide. Mais les choses ne sont, en temps de crise, pas si simples ou binaires pour les grands pays. Autant la dépression grecque était un sujet d’importance parfaitement mineure pour l’Allemagne, autant la question du Brexit est tout de même d’un autre ordre.

L’instauration de barrières douanières entre le Royaume-Uni et l’UE, dans le cadre de l’OMC, n’aurait pas de conséquences économiques catastrophiques pour l’Allemagne, malgré son excédent bilatéral d’environ 50 milliards d’euros (86 milliards d’exportations contre 36 milliards d’importations…) avec Londres. Cela serait tout de même problématique pour l’industrie automobile, parmi d’autres secteurs. Dans le cadre politique allemand et de ses règles tacites, la chancelière n’a pas de mandat pour pénaliser délibérément un secteur phare de l’économie nationale à des fins politiques. Même dans le cas des sanctions contre la Russie, on a fini par voir les responsables économiques se manifester et rendre la position allemande ambivalente. 

L’UE souffrirait moins que le Royaume-Uni de l’instauration de barrières douanières mais il est évident que cela serait problématique pour un certain nombre de secteurs qui exportent massivement vers le Royaume-Uni. Plus encore, le commerce entre le Royaume-Uni et l’UE se fait très largement entre entreprises d’un même secteur dans le cadre de chaînes de valeur intégrées. L’instauration de barrières douanières dans ce cadre, tout comme l’addition d’une couche supplémentaire de bureaucratie, affecteraient ces secteurs de façon sensible. Par ailleurs, certains pays comme la Belgique et les Pays-Bas sont encore plus orientés vers le Royaume-Uni et souffriraient bien plus que l’UE prise dans son ensemble.

Alors oui, on entend beaucoup à Paris l’idée qu’un Brexit chaotique, sans accord, servirait d’exemple. Mais dans la plupart des pays européens, l’intérêt économique jouit encore d’une certaine priorité, et c’est notamment le cas en Allemagne, même si cette question n’y a pas d’implication macroéconomique majeure. 

Côté britannique, le principal problème réside aujourd’hui dans la faiblesse politique de Theresa May à la suite des élections générales désastreuse du moi de juin. La Première ministre ne jouit pas d’un véritable mandat pour négocier une nouvelle relation avec l’UE. Elle fait par ailleurs face à la fronde au Parlement des députés les plus pro-européens des deux bords, qui veulent s’assurer d’avoir leur mot à dire non seulement sur l’accord final mais aussi sur la possibilité de l’absence d’accord. Dans la réalité, l’idée d’un accord est de plus en plus ancrée de tous les côtés et les dirigeants des divers États membres sont pressés d’entamer les négociations sur la question commerciale. Évidemment, ceux-ci souhaitent aussi récupérer une partie de l’activité de la City et souhaiteraient donc un accord qui présente d’importantes contraintes pour le Royaume-Uni, en échange d’une limitation de l’immigration européenne.
Reste que l’idée d’encourager d
élibérément un véritable échec final des négociations est éloignée de la réalité. Le cadre fixé dans le cadre de la Commission est inefficace, et naturellement cette inefficacité en partie volontaire peut servir à orienter l’accord final. Des négociations chaotiques peuvent permettre de finir par mettre un accord sur la table, côté européen, et de négocier de simples amendements avec les Britanniques, qui seraient prétendument soulagés d’échapper à une forme de rupture et surtout à l’incertitude. Il semble ainsi que des brouillons d’accord commercial circulent entre ministères à Berlin. 

Le déraillement des négociations, dans le cadre caricatural qui a été fixé à Michel Barnier, a révélé les inquiétudes de divers États européens autant que la forme de chaos qui règne à Westminster et empêche les Britanniques de développer une véritable stratégie.

Et le couple franco-allemand, alors ? Existe-t-il toujours ? Emmanuel Macron poursuit Angela Merkel de ses assiduités mais cette dernière semble plutôt occupée à monter sa coalition « jamaïque ». Les projets de Macron de relance quasi-fédérale de l'Europe vous semblent-ils réalistes une fois cette coalition formée, où sont ils iréniques ?

Les projets d’Emmanuel Macron pour une réforme de la zone euro vont dans le sens du « gouvernement économique européen » dont rêve l’élite française depuis la conception de l’euro, malgré le rejet catégorique de l’Allemagne qui se focalise pour sa part sur le respect de simples règles budgétaires, par la contrainte. Cependant, même sur ce seul plan économique, les projets du Président français font l’impasse sur la question de la coordination macroéconomique qui est en réalité encore plus importante que celle du dispositif institutionnel. Si l’on a à l’esprit l’absence complète de coordination macroéconomique, l’Allemagne étant engagée dans une longue phase de désinvestissement visant à la maximisation de l’excédent budgétaire, on comprend que l’idée, encore bien plus ambitieuse, d’une sorte de fédéralisation de la zone est parfaitement exclue en Allemagne. Et c’était déjà le cas dans le cadre de la coalition sortante entre la CDU/CSU et le SPD. Le SPD et la myriade d’experts proche du parti assuraient le service après-vente fédéraliste de la politique de Mme Merkel, mais n’orientaient pas concrètement celle-ci dans ce sens.

Les élections allemandes de cet automne, avec l’entrée dans la coalition du FDP et l’arrivée massive de l’AfD au Bundestag aggravent cette réalité et la révèlent aux yeux du monde. L’élection d’Emmanuel Macron a, pendant quelques semaines, nourri l’idée d’une convergence de vues entre les dirigeants français et allemands, mais il n’y avait quasiment aucune réalité derrière ces affirmations, bien qu'elles semblaient faire consensus non seulement en Europe mais un peu partout dans le monde, de façon assez étonnante. 

Ce que l’on a appelé « couple franco-allemand » dans l’après-guerre n’existe plus depuis le début des années 1990. D’un côté la réunification allemande et l’intégration économique de l’Europe centrale ont changé en profondeur la place et le poids de l’Allemagne en Europe. De l’autre, les dirigeants français se sont empressés de se débarrasser de leurs prérogatives économiques, vues comme écrasantes, en imposant l’idée de l’euro aux Allemands, en échange d’un soutien à la réunification. Il n’y a jamais eu de couple franco-allemand parfait, symbiotique. Mais les mandats de Gerhard Schröder, bien qu’officiellement pro-européen et social-démocrate, ont changé en profondeur le rapport de l’Allemagne à la France et à l’Europe, quand simultanément la France parachevait son grand rêve bureaucratique d’abandon de ses responsabilités économiques. 

Le discours de la Sorbonne d’Emmanuel Macron a souvent été vu comme une grande feuille de route pour l’Europe, mais il semblait davantage prendre acte de la divergence de vue avec l’Allemagne sur les sujets les plus cruciaux comme l’euro, bien qu’il existe une certaine convergence sur d’autres sujets extérieurs.

Dans un entretien donné au Figaro, le philosophe Pierre Manent expliquait récemment : « L'Allemagne se trouve aujourd'hui dans la situation nationale la plus favorable où elle se soit jamais trouvée. Elle exerce sur l'ensemble européen une hégémonie qui est acceptée et souvent appréciée ». On sent pourtant un malaise dans ce pays, ainsi que l'ont montré le bon score de l'Afd aux élections du 24 septembre et le virage souverainiste des libéraux du FDP comme vous venez de le dire. Pourquoi ce malaise ?

Le vote AfD reste lié aux couches populaires, en particulier de l’Est. Mais le phénomène est plus complexe puisque le parti reprend en fait, en amplifiant la dimension eurosceptique, la grammaire économique ordolibérale. Il ne s’agit donc pas, en tant que tel, d’un relais économique de classes populaires sous pression, puisque le parti peut difficilement être vu comme défendant leurs intérêts. Même sa critique de l’euro, qui était la marque de fabrique du parti à sa création, suivait plutôt une ligne technocratique, à coup de dénonciations du système « Target 2 » (qui régit les flux entre banques centrales nationales dans le cadre de l’Eurosystème) qui fait l’objet d’une obsession maladive chez les eurosceptiques allemands. A l’origine, la ligne du parti semblait plutôt relever d’une sorte d’extrapolation des positions économiques allemandes traditionnelles. La crise des migrants a changé le cœur thématique du parti à partir de 2015. Si le manque de concertation dans les décisions du gouvernement d’Angela Merkel a été critiqué bien au-delà des cercles de l’extrême droite, l’AfD a alors affirmé un ancrage idéologique plus radical.

L’AfD participe de la montée d’un discours nationaliste qui, bien que minoritaire, dépasse le cadre sociologique de ce parti. On a vu au cours des derniers mois, un ouvrage révisionniste et antisémite, Finis Germania de Rolf Peter Sieferle, un historien et ancien conseiller du gouvernement pour l’environnement qui a mis fin à ses jours l’an passé, devenir un best-seller et susciter des prises de position contrastées, parfois complaisantes, au sein de l’establishment littéraire. Bien que l’élite médiatique ait fini par condamner cet ouvrage, dont l’auteur prétendait vouloir donner un sens non-négationniste à une expression telle que « mythe de la Shoah », le débat autour du livre a illustré la crise identitaire qui accompagne notamment la renaissance d’une extrême droite de masse, organisée politiquement.

L’AfD n’est pas un parti néonazi et, bien que nationaliste, ne s’inscrit pas dans l’environnement idéologique du fascisme, ne serait-ce que par sa conception limitée des prérogatives étatiques. Mais il encourage délibérément, notamment en son sein, une libération de la parole et une dédiabolisation de discours pour le moins ambigus sur le Troisième Reich, et l’utilisation de termes à connotation national-socialiste au sujet des immigrés (comme « Überfremdung » pour décrire la prétendue submersion des allemands de souche).

Par ailleurs, la notion de souveraineté a, en allemand, une forte connotation ethnique qui diffère de la conception française (bien que « Souveränität » ait évidemment une étymologie française). Cette différence se reflète également dans le sens donné à la nation, qui s’applique historiquement en France à un ensemble très hétérogène autour d’un projet étatique et d’un modèle de citoyenneté. Si certains philosophes comme Habermas, ont cherché à développer une orientation ouverte, plus politique, de la vision allemande dans le cadre notamment d’un dépassement européen, il convient de constater qu’ils ne sont finalement guère parvenus, malgré leur prestige académique, à orienter les conceptions nationales dans le sens résolument européen qu’ils avaient à l’esprit.

On constate, jour après jour, en Allemagne et ailleurs, le décalage entre les focalisations nationales et l’affichage rhétorique de la croyance en leur dépassement. Cette confusion produit des conséquences plus ou moins nocives selon les pays, mais elle va, dans tous les cas, à l’encontre d’une véritable coopération européenne. 

L’Europe a tellement investi, à tous points de vue, dans la mise en avant de la vision fédérale qu’elle est aujourd’hui paralysée par une crise intellectuelle et même sociologique qui empêche de dessiner la voie d’un nouveau mode de coopération. Au lieu d’un nouveau modèle, nous voyons l’ancien dégénérer en une superposition de crises identitaires nationales, dont il serait imprudent de se réjouir.


lundi 9 octobre 2017

N. Klein : « En Catalogne, il n'y a que de mauvaises solutions pour Carles Puigdemont »






Ancien élève de l'ENS Lyon, Nicolas Klein est agrégé d'espagnol. Il s'est spécialisé dans l'étude de l'Espagne contemporaine et anime un blog dédié au sujet

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Hier dimanche, les Catalans hostiles à l'indépendance de leur région sont descendus dans la rue, et leur manifestation a été un succès. Qui étaient ces gens qui battaient le pavé pour réclamer le maintien dans l'Espagne ? 

La manifestation de dimanche, bien qu'elle survienne après une série d'autres marches et rassemblements anti-indépendantistes dans tout le pays (Madrid, Tarragone, Manresa, Valence, Palma de Majorque, etc.), a eu un retentissement énorme. Cela tient à la fois au nombre de personnes qui ont manifesté (350 000 selon la Garde urbaine de Barcelone, un million selon les organisateurs) mais aussi à l’impact psychologique : le président de la Généralité, Carles Puigdemont, et son gouvernement se sont tout à coup rendus compte qu’ils ne pouvaient plus faire semblant. Il apparaît désormais aux yeux de tous les Espagnols (indépendantistes ou pas) et du monde entier que les autorités séparatistes catalanes ne représentent au mieux qu’une petite moitié de la population de la communauté autonome. 

Par ailleurs, cette manifestation a été transversale. Elle a d’abord été organisée par des associations comme Société civile catalane puis a été parrainée par la droite (Parti populaire, Ciudadanos) et par la gauche (Parti des Socialistes de Catalogne). Les formations politiques n’ont fait que suivre un mouvement qu’elles n’ont pas initié mais qu’elles ont renforcé. C’est la population espagnole (en particulier en Catalogne) qui s’est mobilisée, qui s’est réveillée et qui s’est fait entendre. Cette manifestation pour l’unité de l’Espagne, qui revendiquait à la fois l’appartenance à la région et à la nation, est inédite dans le pays. Elle marque clairement un avant et un après.

Carles Puigdemont, le président catalan qui doit s'exprimer mardi. Peut-il encore déclarer l'indépendance, ou cette possibilité est-elle éliminée ?

Conjuguée à la récente fuite des entreprises hors de la région, la marche de dimanche constitue un signal d’alarme pour Carles Puigdemont. Il est à présent coincé. D’un côté, s’il renonce finalement à l’indépendance de la Catalogne, la Candidature d’Unité populaire (la CUP, parti de « gauche radicale » séparatiste qui le soutient au Parlement régional) risque de lui retirer son soutien et d’agiter la rue, avec un réel risque de dérive violente, ce qui renforcerait la saignée économique. De l’autre, s’il va jusqu’au bout et annonce l’indépendance unilatérale de la Catalogne, il va créer un vent de panique chez les Catalans, qu’ils soient entrepreneurs ou particuliers. 

Toutes les options sont mauvaises, pour lui. D’après Marta Pascal, coordinatrice du Parti démocrate européen catalan (PDeCAT) – la formation d’Artur Mas – qui était interrogée par la BBC, Puigdemont s’oriente vers une déclaration d’indépendance symbolique. Mais cela ne veut concrètement rien dire : on se proclame indépendant ou on ne se proclame pas indépendant. Il n’existe pas de demi-mesure en matière de création d’État. Si cette information se confirme, elle rendra les membres de la CUP furieux, décevra toute une partie du secteur indépendantiste et ne rassurera pas pour autant les anti-séparatistes. 

Depuis que l’exode économique catalan a commencé la semaine dernière, le PDeCAT et une partie de la Gauche républicaine de Catalogne (ERC, autre formation au pouvoir à Barcelone) ne sont plus si sûrs d’eux. Le conseiller régional aux Entreprises et à la Croissance, Santi Vila, a été le premier à reculer sur la question de l’indépendance. Désormais, cette attitude est partagée par de nombreux représentants politiques de l’indépendantisme. Le journal La Vanguardia, qui a été un soutien décisif des séparatistes, se montre beaucoup plus prudent ces derniers jours. De son côté, le très riche homme d’affaires catalan Jaume Roures (qui détient des parts dans l’entreprise médiatique Mediapro et a favorisé un rapprochement entre Podemos et l’ERC) évoque la possibilité d’un référendum sur la question catalane dans l’ensemble de l’Espagne, ce qui contraste avec les positions qu’il a pu défendre jusqu’à présent. 

Vous dites que la manifestation de dimanche a été est soutenue aussi bien par des partis de droite que de gauche. Mais on trouve également des partisans de l'indépendance à droite et à gauche. Pour quelle raison la CUP, par exemple, soutient-elle une sécession régulièrement présentée en France comme le réflexe égoïste d'une région riche ?

L’univers séparatiste est composite, aucun observateur sérieux ne l’a jamais nié. Il existe à mon avis trois grandes catégories de soutien à l’indépendantisme catalan : le séparatisme sentimental (qui se fonde sur une vision émotionnelle et largement faussée de l’histoire catalane, de ses rapports avec le reste de l’Espagne et de l’identité de la région) ; le séparatisme égoïste (fondé sur le rejet de toute solidarité économique et financière avec le reste de l’Espagne) ; le séparatisme identitaire (placé très à droite, il concerne surtout la Catalogne intérieure, celle des petits villages qui n’ont que du mépris pour une Espagne jugée inférieure). Ces trois catégories ne sont pas exclusives : une personne ou un groupe peuvent soutenir l’indépendance catalane pour les trois raisons à la fois mais en mettant plus l’accent sur l’une d’entre elles.

C’est ce qui explique qu’un parti dit de « gauche radicale » comme la CUP puisse soutenir une telle idée. Il représente pour l’essentiel le séparatisme sentimental, qui repose sur l’idée de mauvais traitements imposés à la Catalogne par l’Espagne depuis des siècles mais aussi sur une image de la Catalogne en tant que terre promise de la gauche et du républicanisme social. C’est pourtant la droite libérale et bourgeoise de Convergence et Union (CiU) puis du PDeCAT qui domine la région depuis le retour à la démocratie, puisque trois de ses chefs de file – Jordi Pujol de 1980 à 2003, Artur Mas de 2010 à 2016 puis Carles Puigdemont depuis 2016 – ont été présidents de la Généralité. Par ailleurs, depuis 2009, la Catalogne est clairement la communauté autonome espagnole qui a le plus coupé dans ses dépenses sociales alors que toutes ont été confrontées aux mêmes défis avec la crise de l’euro. En réalité, les autorités catalanes de droite ont été bien contentes de se retrancher derrière les décisions du Parti populaire à Madrid (en validant par exemple les coupes sombres dans le budget de l’État) pour imposer des mesures qu’elles savaient antisociales. La vision sentimentale que la CUP a de la Catalogne (la région progressiste et évoluée par excellence) ne correspond donc pas à la réalité mais plutôt à la propagande que diffusent les dirigeants catalans depuis plusieurs décennies, que ce soit à l’école ou dans les médias.

Cela n’empêche pas l’égoïsme d’être aussi l’un des défauts de toute la gauche séparatiste, y compris de la CUP, puisque cette dernière refuse les transferts d’argent de la Catalogne vers d’autres autonomies espagnoles. En fait, plutôt que d’égoïsme, je parlerai plutôt avec la presse espagnole de suprématisme catalan. Tous les indépendantistes, qu’ils soient de gauche ou de droite, partagent l’idée que l’Espagne est un boulet dans tous les domaines et que la Catalogne s’en sortira mieux si elle est indépendante car elle est dotée de qualités intrinsèques et transcendantes qui la distinguent. Le PDeCAT insistera volontiers sur la tradition entrepreneuriale de la communauté autonome et sur sa richesse (par opposition à une Espagne vue comme naturellement et fatalement pauvre et archaïque) là où la CUP mettra plutôt l’accent sur une culture supposément espagnole de la dictature et de la répression (tandis que la Catalogne serait depuis toujours un havre de paix et de démocratie). Tous considèrent en tout cas que la région est non seulement différente mais aussi supérieure au reste de l’Espagne. Les déclarations xénophobes ou ethnicistes de Jordi Pujol, Oriol Junqueras (actuel vice-président de la Généralité) et Jordi Turull (porte-parole et conseiller à la Présidence de la région) sont là pour le confirmer.

Pensez-vous qu'il existe un lien, comme expliqué par deux chercheurs ici, entre la l'appartenance de l'Espagne à l'UE et l'actuelle crise catalane, soit que l'austérité imposée par Madrid au nom de l'Europe ait rendu les transferts budgétaires insupportable aux Catalans, soit que le vide politique qui règne dans notre UE écomico-juridique génère l'émergence de projets politiques substitutifs ?

Il y a un lien manifeste, ça ne fait aucun doute pour moi. L’on remarque dans l’histoire de l’Espagne que, quand l’État central est faible pour des raisons politiques et/ou économiques, les tendances centrifuges apparaissent très vite et affaiblissent, voire menacent la cohésion nationale. En 1640, le roi Philippe IV règne sur le pays depuis 19 ans mais c’est un monarque faible, qui se repose essentiellement sur l’action politique de son favori, le comte-duc d’Olivares. Ce dernier mène une politique intelligente qui aurait pu porter ses fruits mais il butte sur les oppositions que l’on retrouve traditionnellement dans la Couronne d’Aragon et sur la crise économique qui touche le pays. En 1640, donc, le Portugal, qui avait été intégré à la monarchie hispanique en 1580, recouvre son indépendance. L’Aragon et l’Andalousie, sous la férule de grands seigneurs locaux et de figures fortes, manquent de proclamer leur indépendance à l’égard de Madrid. Et bien entendu, la Catalogne se soulève et obtient une autonomie de facto qui sera toutefois mouvementée et très limitée par le Royaume de France.

À l’heure actuelle, l’Espagne a remis beaucoup de ses compétences fortes à l’Union européenne notamment la prérogatives régalienne de battre monnaie. Si le pouvoir madrilène n’est plus qu’une simple chambre d’enregistrement de ce qui vient de Bruxelles, il n’est pas étonnant que des alternatives politiques et territoriales se fassent jour. Ajoutez à cela la crise économique de 2008, qui a supposé une saignée budgétaire pour l’État central et toutes les communautés autonomes, et vous obtenez un cocktail explosif qui explique en partie ce que nous vivons aujourd’hui avec la Catalogne.

Si Puigdemont déclare l'indépendance malgré tout, quelles pourraient être les réactions du gouvernement Rajoy ? Doit-on craindre de la violence ? Quelle serait, selon vous, le scénario le plus raisonnable pour sortir de la crise ?

l est très difficile de répondre à ces questions car je n’ai pas de boule de cristal ! Néanmoins, j’oserai émettre quelques hypothèses. Je pense qu’en l’état actuel des choses, une déclaration unilatérale d’indépendance (DUI, selon la terminologie des médias espagnols) serait vouée à l’échec. En premier lieu, une République catalane ainsi constituée ne serait reconnue par presque aucun pays. En deuxième lieu, le lendemain de cette déclaration, le soleil continuerait à se lever, les trains continueraient à circuler entre la Catalogne et le reste de l’Espagne, les administrations continueraient à fonctionner normalement, etc. Le gouvernement régional veut obliger les entreprises qui opèrent en Catalogne à payer leurs impôts auprès du Trésor public catalan qu’il a créé il y a déjà quelque temps et qui n’a jamais vraiment fonctionné. Vu la fuite des entreprises à laquelle on assiste depuis plusieurs jours (et qui concerne même des firmes dirigées par de grandes figures du séparatisme, comme la société financière GVC Gaesco), il est peu probable que le monde économique régional fasse confiance audit Trésor public en cas de DUI. Troisièmement, l’exode économique et financier risquera de s’emballer.

Le plan de la CUP est cependant d’investir les infrastructures critiques de la communauté autonome (comme les ports, aéroports, bâtiments publics, etc.) dès la proclamation d’indépendance (ou peu avant) pour la rendre effective. C’est un projet très risqué qui pourrait entraîner des débordements avec les forces de l’ordre espagnoles ou même l’armée – d’autant que Madrid a récemment renforcé sa présence dans certains de ces endroits stratégiques, comme l’aéroport d’El Prat. C’est donc un élément à surveiller de près.

Il sera très difficile de mettre fin à la crise actuelle, d’autant qu’aucun des deux acteurs en présence ne peut se dédire totalement sans perdre en crédibilité. Si la coalition au pouvoir en Catalogne, Junts pel Sí (« Ensemble pour le Oui »), abandonne officiellement toute idée d’indépendance, elle sera débordée par la CUP et délaissée par les électeurs. Si Mariano Rajoy et son gouvernement finissent par céder et accepter l’idée d’une indépendance négociée, ils ne pourront pas refuser cette indépendance à d’autres régions (notamment le Pays basque) et les électeurs espagnols unionistes (clairement majoritaires) ne leur pardonneront jamais.

Certains, notamment du côté de Podemos, avancent la possibilité d’un dialogue entre Madrid et Barcelone pour régler les questions en suspens (autonomie fiscale accrue, nouvelles compétences dans divers domaines). À leur sens, cela permettrait de réduire la pression séparatiste. Mais peut-on négocier avec un pouvoir qui n’a cessé d’enfreindre la loi ? Si Mariano Rajoy décide de passer l’éponge sur les violations de la Constitution commises par les autorités catalanes, pourra-t-il ensuite être crédible auprès de ses électeurs ? D’ailleurs, la Généralité veut-elle autre chose que l’indépendance à l’heure actuelle ? Et qu’est-ce qui garantit que, d’ici dix ans, Barcelone ne reviendra pas voir Madrid en expliquant que les compétences cédées sont encore insuffisantes et qu’il lui en faut plus – sous peine d’une nouvelle menace d’indépendance ?

Je pense, à titre personnel, que le pouvoir espagnol va devoir songer à se ressaisir de certaines compétences (que ce soit pour la Catalogne ou pour les autres communautés autonomes), notamment l’instruction publique (les écoles catalanes sont aujourd’hui des fabriques de petits indépendantistes biberonnés à la haine de l’Espagne) et le système sanitaire. Par ailleurs, je crois que Mariano Rajoy devra convoquer de nouvelles élections avant l’échéance normale (premier semestre 2020). Le président du gouvernement espagnol, quel qu’il soit, ne pourra pas affronter ce défi sans avoir à nouveau reçu l’onction des urnes.



dimanche 8 janvier 2017

Espagne : « ceux qui croient que Podemos remettra en cause l'Union européenne se trompent », entretien avec Nicolas Klein








Ancien élève de l'ENS Lyon, Nicolas Klein est agrégé d'espagnol. Il s'est spécialisé dans l'étude de l'Espagne contemporaine et anime un blog dédié au sujet
Cet entretien a été réalisé par Alexandre Karal.  



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Alexandre Karal : les élections générales espagnoles de décembre 2015 et de juin 2016 n’ayant pas permis l’émergence d’une majorité absolue, le gouvernement s’est contenté, pendant dix mois, d’expédier les affaires courantes, jusqu’à la ré-investiture de Mariano Rajoy du Parti populaire (PP, droite) à la présidence du gouvernement, grâce à l’abstention de la majorité des députés du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE). Pourquoi ceux-ci se sont-ils abstenus ? Quel avenir le PSOE a-t-il ?

Nicolas Klein : L’abstention du PSOE doit être comprise à la confluence de plusieurs facteurs : le problème de son secrétaire général ; le problème de sa ligne politique ; le problème purement électoral.

Prenons les choses dans l’ordre. L’ancien secrétaire général du PSOE, Pedro Sánchez, après bien des revers électoraux et de nombreux revirements dans sa ligne de conduite, a choisi, plus ou moins en secret, à constituer une coalition parlementaire qui aurait regroupé, outre son propre parti, la formation Podemos et la formation Ciudadanos. Il s’agissait de parvenir à une majorité absolue de sièges (176 au minimum sur les 350 que compte le Congrès des députés, chambre basse du Parlement espagnol) pour mettre fin au cycle de droite ouvert en 2011 avec la victoire écrasante de Mariano Rajoy (il avait, à l’époque, récolté 186 sièges). L’ambition était énorme puisqu’il fallait réunir trois partis différents afin de cumuler leurs résultats (85 députés pour le PSOE, 71 pour la coalition Unidos Podemos et 32 pour Ciudadanos).

Un souci majeur s’est toutefois posé : Podemos et Ciudadanos estiment leurs programmes incompatibles et refusent de collaborer depuis 2015. Il ne restait donc qu’une alliance entre le PSOE et Unidos Podemos, soit 156 sièges. Un nombre insuffisant en cas de refus de toutes les autres formations présentes au Congrès. C’est alors que Pedro Sánchez s’est tourné (et on ne l’a appris que peu après) vers les partis régionalistes, voire séparatistes : la Gauche républicaine de Catalogne et la Convergence démocratique de Catalogne pour les Catalans ; le Parti nationaliste basque et Bildu pour les Basques. C’est à ce prix que Pedro Sánchez aurait pu réunir une majorité suffisante. Or, il aurait fallu, pour obtenir l’adhésion des Catalans et des Basques, accepter l’idée d’un référendum indépendantiste en Catalogne et un nouveau transfert de compétences et de crédits vers le Pays basque. Pedro Sánchez pouvait se contenter d’une abstention de la part de ces formations si elles ne désiraient pas aller jusqu’à un vote d’adhésion à son égard. Il s’agissait donc pour le PSOE de trahir (une fois de plus) la souveraineté nationale espagnole et de reconnaître qu’un démembrement du pays était envisageable.

C’est à la fois pour réagir à cette menace et pour se débarrasser de Pedro Sánchez que les dirigeants du PSOE ont choisi de le débarquer et de refuser cette alliance dangereuse et complexe. N’oublions d’ailleurs pas que si Sánchez a bien été élu secrétaire général à l’issue d’une primaire, il n’a pu gagner qu’avec le soutien indéfectible de Susana Díaz, actuelle présidente de la Junte d’Andalousie et poids lourd du socialisme espagnol. Or, c’est cette même Susana Díaz, à la tête de la principale fédération socialiste espagnole, qui a choisi de défaire la carrière de celui qu’elle avait soutenu à l’origine. Ce sont bien les barons qui ont précipité la chute de Sánchez… mais c’est aussi eux qui l’avaient fait roi.



Quid des conséquences de cette éviction sur a ligne politique du parti, du coup ?

Elle a été modifiée. L’opposition qu’il entretenait avec Susana Díaz et ses alliés n’était pas qu’une question d’ego, même si les personnalités ont évidemment compté. La présidente andalouse n’a jamais apprécié Podemos et ne s’en est jamais cachée. Elle a préféré s’allier à Ciudadanos pour conserver le pouvoir suite aux élections andalouses de mars 2015, même si l’attitude à son égard de Teresa Rodríguez (tête de liste de Podemos lors de ce scrutin) a beaucoup joué. Au niveau national, en tant que figure de proue du socialisme espagnol, elle a constamment œuvré pour que le PSOE ne penche pas du côté de la gauche « radicale ». Elle prétend donc représenter une aile centriste, plus modérée de la social-démocratie espagnole, en consonance avec le felipismo – idéologie social-libérale prônée par Felipe González, président du gouvernement espagnol de 1982 à 1996. González est lui-même sévillan d’origine et ce n’est pas un hasard s’il a été, en tant que figure tutélaire du PSOE, l’un des principaux adversaires internes de Pedro Sánchez.


Pedro Sánchez et Susana Díaz


Reste donc le problème électoral. Pedro Sánchez avait de fortes chances de ne pas parvenir à son but – c’est-à-dire de ne pas constituer une coalition regroupant le PSOE, Unidos Podemos et les séparatistes ou régionalistes catalans et basques. Il risquait donc d’entraîner tout le pays vers de nouvelles élections parlementaires, qui se seraient déroulées le jour de Noël – ou une semaine auparavant en cas d’accord en ce sens avec le PP. Or, tous les observateurs – notamment au PSOE – avaient bien compris le danger que représentaient de nouvelles élections pour cette formation : un écroulement dans les urnes et une relégation en troisième position, derrière les conservateurs et la gauche « radicale ». En juin 2016, les socialistes ont évité le pire en ne perdant « que » cinq sièges par rapport au scrutin précédent (décembre 2015) et en ne subissant pas le sorpasso que tous prédisaient. En revanche, ils auraient probablement hérité d’un sort encore plus déplaisant en cas de troisièmes élections générales. Il fallait donc limiter la casse et temporiser. Ceux qui ont fait remarquer que Pedro Sánchez n’a jamais rendu de compte pour ses défaites électorales successives (régionales, municipales et générales) ont, à mon avis, raison : comment se fait-il qu’il n’ait jamais pris acte du rejet croissant qu’il produisait au sein de la population espagnole ?

Quoi qu’il en soit, même sans lire dans le marc de café, l’on peut dire que l’avenir du PSOE est compliqué, notamment dans les prochains mois. Dès le mois d’octobre, Mariano Rajoy a clairement fait comprendre que, s’il ne parvenait pas à faire voter les modifications du budget national pour l’année 2017 et, plus globalement, à faire avancer son ouvrage législatif, il demanderait au roi de dissoudre les Cortes (le Parlement espagnol) et de convoquer un nouveau scrutin. Or, le PSOE n’a aucun intérêt à voir les bureaux de vote rouvrir prochainement étant donné que les sondages continuent à lui promettre de très mauvais résultats. Les dirigeants socialistes sont donc sur la corde raide : ils doivent faire comprendre aux électeurs qu’ils sont bien dans l’opposition, qu’ils luttent bel et bien pour leurs droits sociaux… tout en collaborant avec le PP pour échapper à un nouveau scrutin.



Le PSOE espagnol n'est-il pas victime de la crise générale de la sociale démocratie en Europe, et de ce qu'on l'on désigne désormais communément sous le nom de « pasokisation » ?

Bien sûr. La social-démocratie européenne est dépassée par la crise économique et par le défi de la souveraineté. Son effondrement dans la plupart des pays européens est patent : PASOK en Grèce, PS en France, Parti travailliste au Royaume-Uni, SPD en Allemagne, Parti démocrate en Italie, etc. Il suffit de contempler le paysage législatif en Pologne, où aucun parti de « gauche » n’est représenté au Parlement, pour comprendre que les formations qui se réclament de la gauche traditionnelle, modérée, « de gouvernement », sont mal en point. À cela s’ajoute le fait que le PSOE est en panne de leadership, et qu’il n’a eu de cesse, au cours des décennies qui ont suivi la mort de Franco, d’affaiblir toujours plus l’État central au profit des communautés autonomes. Il ne propose donc aucun projet concret et régénérateur pour le pays. Or, il s’agit de son principal problème : à quoi sert le PSOE ? Que peut-il offrir à l’Espagne et aux Espagnols ? Pris en étau entre Podemos et le PP, quelles idées originales peut-il défendre ?

C’est à ces questions qu’il va devoir répondre, quel que soit son prochain secrétaire général. L’année 2017 sera en effet décisive pour la formation, qui va organiser un congrès fédéral ainsi qu’un scrutin pour se choisir un nouveau chef. Même si Pedro Sánchez, qui n’a jamais caché sa volonté de retrouver son ancien poste, est réélu, il ne pourra se dispenser d’une réelle redéfinition idéologique. Une alliance avec Podemos (qui pourrait fort bien aboutir à la disparition de facto des socialistes au profit des podemitas) ne serait pas suffisante et risque même de s’avérer contre-productive.



Quelle politique le nouveau gouvernement Rajoy va-t-il pouvoir mener, compte tenu du contexte économique et de sa légitimité limitée ?

Je tiens en premier lieu à rappeler que, si la légitimité du gouvernement conservateur est limitée étant donné les rapports de force parlementaires, celle du PSOE ou celle de Podemos le sont plus encore.

En ce qui concerne le contexte économique espagnol, il me semble qu’il faut éviter de tomber dans deux excès : considérer qu’il est très satisfaisant et considérer qu’il est catastrophique. Chacun des acteurs, aussi bien chez notre voisin que dans les autres pays, choisit généralement l’option qui lui convient le mieux (le plus souvent pour des raisons idéologiques ou politiciennes), sans être capable de faire preuve de nuance. Les médias français ont une façon tendancieuse de présenter l’état de l’économie espagnole, là aussi en fonction de leurs propres préjugés sur le pays et de leurs propres orientations.

Disons en premier lieu que l’année 2016 a été encourageante pour l’Espagne, dont le taux de chômage est passé en-dessous de la barre symbolique des 20 % pour la première fois depuis 2010. Selon les données officielles d’octobre 2016, 19,2 % des Espagnols sont au chômage, ce qui reste un chiffre bien trop important. Toutefois, depuis 2013, l’on note une évolution réellement favorable avec une baisse régulière (bien qu’encore trop lente) de ce taux, qui reflète à lui seul l’ampleur de la crise en Espagne.

En revanche, il est certain que les mesures prises par le gouvernement Rajoy ont favorisé une « flexibilisation » du marché du travail – soit, en termes plus clairs, une précarisation du statut de nombreux travailleurs. La réforme portée par Fátima Báñez, ministre de l’Emploi et de la Sécurité sociale, cherche à contenir l’inflation en limitant le « coût du travail » (c’est-à-dire en gelant ou en réduisant les salaires) et en facilitant le licenciement (ce qui est censé faciliter à son tour l’embauche, notamment dans les petites et moyennes entreprises). Un discours que nous ne connaissons que trop bien en France.

Mariano Rajoy a aussi bénéficié de « vents favorables », à savoir la baisse du taux de change de l’euro par rapport au dollar et la diminution du prix du pétrole. Ces facteurs ont évidemment joué dans le redressement de la situation économique espagnole – mais ils ont joué pour tout le monde et l’on ne peut pas dire que la France ou la Grèce en aient bénéficié dans la même mesure. En réalité, les dernières années ont été l’occasion pour les Espagnols de découvrir qu’ils disposent d’un secteur industriel bien plus dynamique que ce qu’ils croyaient (et que ce que nous croyons toujours en tant que Français). Des records d’exportations sont régulièrement battus ces dernières années (dans le domaine de l’automobile, par exemple), tandis que les secteurs traditionnels (comme l’agroalimentaire, l’industrie portuaire, les infrastructures ou les grands contrats internationaux) se portent bien et connaissent une croissance enviable. Certains responsables internationaux ont été jusqu’à parler d’un « miracle exportateur » concernant l’Espagne – et c’est ce « miracle » qui tire, avec le retour de la consommation intérieure, la croissance de notre voisin, qui devrait atteindre 3,1 % cette année (contre 3,2 % en 2015).


Mariano Rajoy et Jean-Claude Juncker


Ce « miracle » n’en est toutefois pas un car, je le répète, il s’est accompagné d’une nette dégradation des conditions de travail (et de vie) de nombreux Espagnols. Selon les dernières données disponibles, près de 30 % des Espagnols sont proches de la grande pauvreté ou de l’exclusion sociale, signe que la crise n’est pas passée et que le nouveau modèle de développement espagnol est loin d’être égalitaire. En somme, l’économie espagnole est globalement plus solide que ce que l’on peut parfois le dire… mais la reprise que connaît notre voisin est, pour sa part, encore fragile. Elle doit se consolider dans le temps et, si crise bancaire grave il y a en Italie, par exemple, les secousses que ressentirait toute l’Union européenne pourraient être dévastatrices outre-Pyrénées. L’impossibilité de dévaluer l’euro et le libre-échange absolu que subissent les Espagnols restent des handicaps lourds pour une économie en convalescence.


Consolider cette économie ne sera pas chose facile dans un contexte européen où les pays d'Europe du Sud se voient en permanence imposer davantage d'austérité…

Justement, revenons aux mesures économiques de Mariano Rajoy. Plusieurs défis se posent à son gouvernement. En premier lieu, il va devoir revoir le financement des retraites espagnoles, dans un cadre économique plutôt défavorable et en prévision d’un vieillissement accéléré de la population – l’on estime que les personnes âgées de 65 ans ou plus représenteront 30 % de la population espagnole totale en 2050. Pour ne pas grever le budget national et creuser le déficit public, les conservateurs ont choisi de puiser à intervalles réguliers dans ce que les Espagnols appellent la « tirelire des retraites » (hucha de las pensiones) – c’est-à-dire, en termes plus savants, le Fonds de Réserve de la Sécurité sociale. Mis en place en 2000, ce fonds souverain a pour vocation de pallier les difficultés de trésorerie de l’État espagnol dès lors qu’il s’agit de financer le système de retraite par répartition. Il s’inscrit dans le cadre du Pacte de Tolède, organisme mis en place à la fin des années 90 et voulu aussi bien par le PSOE que par le PP. Ce pacte a pour mission de faciliter le dialogue et la prise de décision entre tous les acteurs concernés par le financement des retraites en Espagne. Or, avec l’augmentation drastique du taux de chômage depuis 2008, le vieillissement de la population et le creusement du déficit public, ce modèle de financement est largement remis en cause, tandis que la « tirelire » des retraites voit son niveau baisser dangereusement. À l’heure où j’e vous parle, la Sécurité sociale espagnole a encore dû retirer 936 millions d’euros de ce Fonds de Réserve – et, sur toute l’année 2016, il a fallu avoir recours à près de 20 milliards d’euros (!) disponibles dans ce fonds pour faire face à toutes les échéances sociales.

De plus et comme vous me parlez de l'Europe, il faut savoir que la Commission européenne veille au grain et qu’elle ne laissera pas l’Espagne continuer de « déraper » en matière budgétaire. Pierre Moscovici estime que le déficit public espagnol devrait atteindre 3,9 % du PIB cette année (alors que Madrid s’est engagé à plusieurs reprises à le faire passer sous la barre des 3 %, chiffre magique prescrit par les instances communautaires). L’Espagne, tout comme le Portugal, a échappé à une sanction humiliante de la part de la Commission à l’été 2016, mais cette « clémence » ne sera pas éternelle, surtout si le pouvoir allemand se sent menacé et qu’il estime que la « discipline » n’est plus respectée. Il faut cependant bien voir que ce chiffre de 3,9 % (même s’il est un peu dépassé en fin d’année) est faible par rapport au déficit public dont part l’Espagne : 9,39 % en 2010, 9,61 % en 2011 voire 10,47 % en 2012 ou 10,96 % en 2009. Des efforts considérables ont été consentis de la part de l’Espagne et des Espagnols pour parvenir à repasser sous les 5 % du PIB et c’est pourquoi Mariano Rajoy de « lâcher un peu la bride » afin de ne pas tuer la croissance dans l’œuf. Globalement, ces plus de 310 jours sans gouvernement qui se sont étendus de décembre 2015 à octobre 2016 ont aussi permis aux Espagnols d’éviter de nouvelles coupes budgétaires ou de nouveaux impôts.

Mais avec la constitution de son nouveau gouvernement, plusieurs décisions lourdes ont été prises, notamment en matière fiscale : révision du mode de perception de l’impôt sur les sociétés afin de renflouer les caisses, augmentation des taxes sur l’alcool, le tabac ou les boissons sucrées, etc. La pression de Bruxelles reste importante et le budget espagnol est toujours sous surveillance. Beaucoup d’Espagnols se demandent à juste titre quand leur pays verra le bout du tunnel en matière de déficit.


Le parti Podemos, lui, s’est opposé à la candidature de Mariano Rajoy. Comment se positionne-t-il par rapport au PP et au PSOE ? Est-il juste de parler de « populisme » à son sujet ?

Le positionnement de Podemos par rapport aux deux « grands partis historiques » a largement évolué entre 2014 (année de sa révélation au grand public, suite aux élections européennes) et 2016. Dans un premier temps, Pablo Iglesias et ses partisans ont dénoncé la caste (casta) au pouvoir, terme qui regroupait aussi bien le PP que le PSOE – l’on a volontiers parlé, à l’époque, de PPSOE, un peu comme on dénonçait « l’UMPS » en France. C’est l’époque où Podemos, sous l’impulsion de son actuel numéro deux, Íñigo Errejón, se voulait une sorte de parti transversal, qui rejetait le clivage gauche-droite traditionnel pour mieux défendre la souveraineté populaire. Tout au long de l’année 2014 et au début de l’année 2015, Podemos mettait les conservateurs et les socialistes dans le même sac, les accusant de pratiquer à peu de choses près la même politique économique et sociale mais aussi de s’être partagés le pouvoir pendant plusieurs décennies sans jamais réellement prêter attention aux revendications du peuple. Ce partage du pouvoir aurait amené, selon Podemos, de nombreux maux avec lui : corruption endémique, dysfonctionnement de nombreuses administrations, absence de véritable alternative, etc.

Je rejoins une grande partie de ce constat – et je crois que c’est aussi le cas de bien des Espagnols. La gestion de la crise économique par Zapatero lors de son second mandat (2008-2011) a été désastreuse et a démontré que la social-démocratie espagnole n’avait pas le courage de s’opposer réellement aux marchés, aux injonctions européennes et aux appétits de la finance. Plus globalement, l’explosion de la bulle immobilière espagnole et toutes les conséquences néfastes qu’elle a entraînées sont le résultat de politiques acceptées aussi bien par le PP que par le PSOE : crédit facile, fort endettement des ménages, incitation permanente à la consommation, etc.

Pour Podemos, il semblait donc logique de refuser tout compromis avec les conservateurs mais aussi avec les socialistes – puisque ces derniers ont gouverné l’Espagne pendant plus longtemps que les premiers après la mort de Franco et ont une responsabilité écrasante dans l’état actuel du pays. Pourtant, après les élections régionales et municipales de mai 2015, Podemos (et ses filières ou alliés locaux, que l’on appelle confluencias outre-Pyrénées) n’a pas hésité longtemps à dialoguer avec le PSOE. Dans certains cas, les socialistes ont soutenu un candidat podemita afin de déloger le PP du pouvoir – comme dans les mairies de Madrid (Manuela Carmena), Valence (Joan Ribó), Cadix (José María González, dit « Kichi »), Saint-Jacques-de-Compostelle (Martiño Noriega), etc. Dans d’autres cas, c’est Podemos et ses alliés qui ont soutenu la candidature d’un socialiste, notamment à la tête des régions.

Du coup, certains zélateurs de Podemos ont interprété la chose comme une stratégie visant à surveiller le PSOE dans un premier temps, à le phagocyter dans un deuxième temps , à le remplacer enfin. Personnellement, je n’ai jamais cru à cette explication et j’ai toujours été sceptique à l’égard de Podemos.


Pourtant, Podemos inspire, notamment en France. Par exemple, Jean-Luc Mélenchon semble se revendiquer à son tour et à la suite d'Iglesias de la philosophe Chantal Mouffe. Il est devenu « Youtubeur », comme Pablo Iglesias animait La Tuerka, une web télé…

Je peux comprendre ce qui a séduit dans le mouvement. Après tout, il semblait vouloir court-circuiter les institutions établies pour s’adresser directement au peuple – ce qui ressemble être du populisme dans le bon sens du terme, soit une politique venue du peuple et faite véritablement pour lui. Mais pour ce faire, il faut encore savoir à quel « peuple » l’on s’adresse. Or, Podemos a un électorat bien précis, à la fois socialement et géographiquement et, pour des raisons politiques et idéologiques, il a choisi de ne courtiser que cet électorat et de ne prendre de décisions que pour lui. La plupart des études réalisées, notamment par le CIS (Centre des Recherches sociologiques), montrent clairement que ce ne sont pas les plus démunis qui votent pour Podemos (ou pour Unidos Podemos, la coalition qu’il forme avec la Gauche unie, sorte de Front de Gauche à l’espagnole). Les citoyens dont les revenus dépassent les 4 500 euros mensuels votent en moyenne à 31 % pour la formation de Pablo Iglesias (et à 11,5 % pour le PP), tandis que le soutien envers Podemos tombe en-dessous des 15 % chez les personnes touchant entre 600 et 900 euros par mois (c’est-à-dire autour du salaire minimal, qui s’élève à 764,40 euros par mois en 2016), contre 21 % pour le PP. La sociologie électorale de Podemos est limpide, puisqu’elle repose pour l’essentiel sur les jeunes urbains (entre 18 et 35 ans) les mieux formés, souvent plus aisés, ayant suivi des études universitaires, ayant voyagé et n’étant pas réellement attachés à leur pays – pas plus qu’à la notion de nation en général.


Pablo Iglesias et Íñigo Errejón 


Par ailleurs, au niveau géographique, Podemos et ses alliés font le plein dans l’Espagne périphérique – c’est-à-dire la Catalogne, le Pays basque, la Navarre, la Communauté de Valence et, dans une moindre mesure, les Baléares et la Galice. Par « Espagne périphérique », il ne faut surtout pas comprendre « Espagne défavorisée » puisqu’il s’agit, à l’exception de la Galice (et en partie de la Navarre), d’une Espagne plutôt riche et urbaine surtout désireuse de renforcer les privilèges déjà arrachés à l’État central. En réalité, Podemos est surtout le parti de ceux qui se reconnaissent dans une gauche « radicale » et pensent que Pablo Iglesias pourra les mener efficacement à l’indépendance de facto ou de jure de leur communauté autonome. Les dirigeants de Podemos n’ont d’ailleurs jamais caché leur soutien aux régionalistes et aux séparatistes de tout poil.

Si l’on se penche sur une carte des derniers résultats électoraux en Espagne, le bilan est facile à tirer : en dehors du cœur de l’agglomération madrilène (zone riche, dynamique et urbaine), qui leur est plutôt favorable, les podemitas ne séduisent guère dans le centre de l’Espagne. De la même façon, ils sont à la traîne dans les régions périphériques plus défavorisées (Région de Murcie, Andalousie, Canaries, Asturies). C’est pourtant dans ces zones que se trouvent les plus pauvres des Espagnols, ceux qui bénéficient le moins des avantages matériels offerts par la mondialisation – je pense notamment aux zones rurales de Castille-et-León, de Castille-La Manche, d’Aragon et d’Estrémadure. Ces régions sont centrales géographiquement mais périphériques économiquement et politiquement – et elles n’intéressent pas Podemos, puisqu’elles tournent le dos à cette formation (même si l’on note des exceptions locales, comme l’agglomération de Cadix, en Andalousie).


Faut-il renoncer à espérer que Podemos prône un jour la sortie de l’Union européenne pour l’Espagne comme le font de nombreux mouvements populistes dans d’autres pays de l’UE ?

Honnêtement, je n'y crois guère. Et si un tel bouleversement a lieu, ce sera avec d’autres dirigeants et des bases idéologiques radicalement différentes. En dehors de Juan Carlos Monedero, né en 1963 (mais qui ne fait plus partie du bureau politique de la formation), les principales figures de proue de Podemos sont nées dans les années 70 ou 80, ont grandi avec l’Union européenne, l’ouverture des frontières, la libre circulation des personnes, la dilution progressive des États-nations traditionnels, etc. Quand bien même ils pourraient en critiquer les orientations libérales, les responsables de ce parti ont un profond attachement à l’idée même d’Union européenne et ils l’ont toujours rappelé avec véhémence.

Bien entendu, ceux qui ont présenté Podemos comme un dangereux parti bolchevique prêt à faire la révolution prolétarienne à tout instant (c’est-à-dire tous les adversaires de droite du parti) ont aussi affirmé pendant des mois que l’élection de Pablo Iglesias à la tête du gouvernement espagnol supposerait une rapide sortie de l’Espagne de l’Union européenne. On l’a entendu aussi bien dans la bouche d’hommes politiques espagnols (comme Mariano Rajoy) que dans celle de journalistes de nombreux pays. Cela me semble ridicule : Iglesias et ses partisans n’ont eu de cesse que de rappeler qu’ils n’étaient pas opposés à l’idée même d’UE. Ils réclament cependant une autre Europe, une « Europe sociale », une « Europe des travailleurs », etc., de vieilles lunes dont on sait ce qu’il faut penser. L’Union européenne est comme elle est (libérale, antidémocratique, etc.) non pas par un accident de l’histoire, par la volonté néfaste des dirigeants des vingt dernières années ou par une fâcheuse déviation de ses objectifs initiaux : elle a été conçue pour devenir ce qu’elle est devenue. Et je ne suis pas sûr que les responsables et une bonne partie des électeurs de Podemos finissent par le comprendre. Ils ont un profond blocage psychologique et idéologique à ce sujet.


La Gauche unie, le nouveau partenaire de Podemos au sein « d'Unidos Podemos », n'est-elle pas plus radicale dans sa critique de l'Europe ?

Sans doute. Mais la Gauche unie en est aujourd’hui réduite à jouer le rôle de supplétif de Pablo Iglesias. A priori, elle est condamnée à terme à disparaître électoralement. De plus, elle n’a jamais si claire concernant l’Union européenne et l’euro. J’en veux pour preuve les déclarations de son actuel coordinateur fédéral, Alberto Garzón, qui affirmait auprès du magazine Mundo obrero en juillet 2013 : « C’est une question [l’euro] compliquée d’un point de vue technique mais l’on peut affirmer, pour résumer, que le véritable problème de l’économie [espagnole] n’est pas strictement monétaire ; il concerne le capitalisme espagnol, qui ne trouve pas sa place dans le monde. […] Ce que fait l’euro, c’est accentuer ces problèmes puisqu’il agit comme une camisole de force. Sortir de l’euro n’implique pas une solution. Cela vous donne des instruments plus importants pour gérer une politique monétaire différente, bien qu’au départ, cela implique une souffrance très importante, mais dans tous les cas, vous continuez à lutter sur le même théâtre de concurrence mondialisée. Par conséquent, le débat ne concerne pas tellement l’euro mais le type d’institutions, aussi bien politiques qu’économiques, que nous devons articuler entre les différentes économies européennes pour qu’elles forment un bloc commun pour s’en sortir. […] Au lieu d’un débat sur l’euro, je suis partisan d’une discussion sur la création de blocs sociaux, politiques et économiques en Europe du Sud (c’est-à-dire la Grèce, le Portugal, l’Italie et l’Espagne), car nous partageons des problèmes structurels ».

En d’autres termes, après avoir clairement identifié le problème fondamental posé par une monnaie unique, Alberto Garzón expliquait que ce problème est finalement secondaire, et qu’il fallait attendre une coordination entre différents pays européens pour s’en sortir. Autant attendre les calendes grecques. En juin 2013, son prédécesseur au poste de coordinateur fédéral, Cayo Lara, signait un article intitulé « La Gauche unie parie sur l’euro au sein d’une Union européenne refondée ». C’est aussi ce que proposait en son temps Aléxis Tsípras pour la Grèce – avec le succès que l’on connaît. Et depuis 2013, pour autant que je sache, les positions en la matière de la direction de la Gauche unie n’ont guère évolué.


Alberto Garzón et Pablo Iglesias

Quant à Podemos en lui-même, l’Union européenne lui tient lieu de totem indéboulonnable auquel on doit sans cesse rappeler son attachement. À la veille des élections générales du 20 décembre 2015, l’Institut royal Elcano, cercle de réflexion sis à Madrid, posait une série de questions dans le domaine de la politique étrangère aux quatre plus grandes formations en lice. L’une de ces questions était la suivante : « En tant qu’objectif à moyen et long terme, seriez-vous partisan d’une Europe fédérale ou d’un saut décisif vers de véritables « États-Unis d’Europe » ? » La personnalité mandatée par Podemos répondait la chose suivante : « Dans la mesure où cela se fait depuis les valeurs dont nous venons de parler [les droits de l’homme, l’égalité des sexes, la démocratie et le développement durable et inclusif], oui. Le plus curieux dans tout ce processus de débat sur le chapitre « Europe » de notre programme électoral, c’est qu’il nous ait fallu démentir le mythe selon lequel les adhérents et sympathisants de Podemos sont opposés au projet européen. C’est tout le contraire. Chez Podemos, nous sommes partisans d’un renforcement de l’union politique des 28 avec une nouvelle réforme constituante, à condition qu’elle se fasse dans une perspective démocratique, avec l’accent mis sur les citoyens et sur la base de l’Europe sociale et des valeurs. Nous revendiquons ainsi un projet transformateur ambitieux, solidaire, inclusif et profondément européiste ». Je crois qu’une telle profession de foi se passe de tout commentaire.

Podemos n’a jamais condamné non plus la monnaie unique en tant que telle . Dans son « Projet économique pour les gens » (Proyecto económico para la gente), document de travail approuvé par Pablo Iglesias en 2014 mais rédigé par deux universitaires proches de la formation (Vicenç Navarro et Juan Torres), le parti consacre un chapitre particulier à la politique européenne (en faisant une fois de plus une question comme une autre alors qu’elle est, à l’heure actuelle, cruciale pour retrouver la souveraineté populaire et nationale). Il y réclame une modification des statuts et des normes de la Banque centrale européenne (bon courage pour affronter une bonne partie des pays européens sur ce sujet). L’euro est évoqué au début du document en ces termes : « La zone monétaire de l’euro est « mal » conçue, au bénéfice de l’Allemagne et des grandes corporations, tout particulièrement des corporations financières. Il lui manque tous les éléments dont nous savons qu’ils sont indispensables pour que l’union monétaire soit optimale et fonctionne correctement lorsque des problèmes se présentent, c’est-à-dire sans générer des asymétries et des inégalités, des déséquilibres constants et une instabilité continuelle. Les Espagnols doivent comprendre qu’il est matériellement impossible de mener à bien des politiques qui satisfassent l’intérêt général (celui de l’immense majorité de la population), au sein de l’euro tel qu’il est conçu. Ils doivent savoir que l’euro a été imaginé comme un véritable guêpier mais qu’il n’est écrit nulle part que les peuples doivent l’accepter sans broncher. »

Jusque-là, le constat me paraît plutôt lucide, même si, à nouveau, il n’y a aucun « défaut de conception » dans l’euro, pas plus que dans l’Union européenne : une monnaie unique ne peut que « mal » fonctionner entre des pays différents, aux intérêts divergents, aux structures économiques incomparables et au poids politique et économique sans commune mesure. Ou alors il faudrait que des transferts financiers massifs soient acceptés dans les zones les plus riches pour que les zones les plus pauvres soient constamment sous perfusion monétaire. Mais le plus beau est à venir puisque le « Projet économique pour les gens » précise la chose suivante : « Il y a d’autres façons de construire l’Europe et de faire en sorte que la monnaie unique fonctionne. Il est fondamental que le gouvernement espagnol promeuve et mette au point dès que possible des accords stratégiques avec le gouvernement des autres pays européens pour que l’on puisse changer les actuelles conditions de gouvernance de l’euro ». Une autre Europe à laquelle ne seront favorables ni l’Allemagne, ni les Pays-Bas, ni l’Autriche, ni la France (en cas par exemple d'élection de François Fillon à la présidence du pays), etc.

Et pourquoi ne pas commencer par envisager des solutions proprement espagnoles, qui consisteraient à retrouver véritablement la souveraineté face aux puissances d’argent mais aussi face aux institutions supranationales ? Cela supposerait bien entendu de rompre clairement et définitivement avec la zone euro, l’Union européenne, etc., alors que Podemos appelle de ses vœux une « Europe fédérale ».

Il faut bien comprendre que, si les défis des pays européens s’inscrivent évidemment dans un cadre commun, chaque nation conserve ses particularités. En ce sens, il est indispensable que tous les observateurs de la vie politique espagnole soient conscients du fait que toute la gauche espagnole a abandonné l’idée de nation et de souveraineté nationale. Podemos promeut, tout comme la Gauche unie ou le PSOE (et même le PP, mais c’est une autre discussion là aussi) une double dissolution de l’Espagne : une aspiration par le haut (via les institutions européennes et la fédéralisation du continent) et une aspiration par le bas (via la désagrégation du pays et sa fragmentation en baronnies indépendantes de jure ou de facto). Tout (ou presque) sera accepté au nom du « dépassement » de l’idée de nation – et sans nation, pas de souveraineté nationale. Je ne souhaite qu’une chose : que Podemos change son fusil d’épaule en la matière et adopte des positions réellement « souverainistes » (car parler de « patrie » ou de « souveraineté » ne suffit pas, encore faut-il joindre les actes aux paroles).

Dans ce cadre, ceux qui, particulièrement en France, continuent de voir aujourd’hui en Podemos un facteur de profonde remise en cause de l’Union européenne ou de l’euro se trompent lourdement.