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jeudi 21 mars 2013

Michéa ou le socialisme contre la gauche



Il faut lire le dernier Michéa. Ne serait-ce que parce que le philosophe a le vent en poupe. On l’entend et le lit partout, de Marianne à France Inter en passant par l’Huma. Et pour cause : Jean-Claude Michéa est l’un des critiques les plus offensifs, mais peut-être aussi le plus cohérent et le plus exhaustif du système libéral.

Son idée phare, qu’il développe livre après livre, est la suivante : les termes de « droite et de « gauche » sont obsolètes, car la droite et la gauche « de gouvernement » sont devenues les deux faces d’une même médaille libérale. La droite réactionnaire et la gauche révolutionnaire ont aujourd’hui disparu. La droite moderne, qui doit bien plus à Milton Friedman qu’à Charles Maurras, est entièrement convertie au libéralisme économique, et ne feint de tenir aux « traditions » que pour satisfaire un électorat sensible à la « défense des valeurs ». Dès lors, cette droite délègue habillement à son double, la gauche libérale, le soin de développer le volet politique et culturel du libéralisme. Autrement dit d’accroitre toujours plus les droits et libertés individuels, de manière à garantir une atomisation des individus suffisante pour les maintenir à de l’état de simples consommateurs, uniquement soucieux de « jouir sans entrave ».
Dans Les Mystères de la gauche1, l’auteur tire de ce constat une conséquence logique : pour espérer sortir du capitalisme, il faut en finir avec la gauche. Pour lui, « ce signifiant devient très vite ambigu – et peut-être même inutilement diviseur - à partir du moment où il s’agit de mobiliser l’immense majorité des classes populaires ». Le mot « gauche » étant galvaudé, il faut le congédier pour renouer avec le « socialisme originel ».

Il convient de lever toute ambigüité. Chez Michéa, l’appel à rompre avec « la gauche » et à remiser le clivage gauche/droite tel qu’il existe depuis l’affaire Dreyfus, n’est pas, loin s’en faut, un acquiescement au « ni droite, ni gauche » ou aux mantras « anti-UMPS » du Front national. Jean-Claude Michéa est parfois jugé « inclassable ». Certes, il se qualifie lui-même « d’anarchiste conservateur ». Mais il serait un peu court d’évacuer l’anarchisme pour ne retenir que le seul conservatisme

Il y a, chez l’auteur, une volonté constante de préserver - de conserver  - un certain nombre de valeurs qu’il estime chères au cœur des « gens ordinaires » Mais il s’agit là de vertus plus que de traditions strito sensu. Or, à ceux qui veulent sans cesse faire table rase du passé, on peut aisément objecter que la civilité, la décence, le sens des limites et la conscience morale méritent quant à elles, nonobstant l’addiction contemporaine au « bougisme », d’être précieusement conservées.

Finalement, lorsque Jean-Claude Michéa fait l’éloge des « coutûmes », il ne s’agit en rien d’une apologie du chauvinisme frileux de l’extrême-droite. A l’inverse, son invitation à tenir compte de « fait communautaire » n’est pas une validation de ce communautarisme qui séduit tant l’extrême-gauche. Ce qu’il met en exergue, c’est l’importance du commun, de ce qui lie les hommes, davantage que les « communautés » - même si le terme est employé à plusieurs reprises, comme en écho à la Gemeinwesen de Marx. D’ailleurs, Michéa ne nie pas que les communautés puissent être oppressives. Pas plus qu’il ne réfute les bénéfices de l’émancipation individuelle. Au contraire, il appelle à réfléchir sur les « conditions réelles de la plus grande autonomie individuelle possible sans que jamais pour autant la façon dont la liberté se trouverait ainsi introduite ne conduise à saper les fondements mêmes du lien social »

C’est sans doute l’une des difficultés du discours socialiste. De même qu’il est difficile de faire comprendre que l’internationalisme, à l’inverse de la mondialisation, ne suppose pas l’effacement des nations mais au contraire leur existence, il est ardu d’articuler l’idée de « liberté individuelle » avec la nécessaire préservation d’une existence collective. C’est un projet ambitieux que d’espérer abolir « les seuls liens sociaux fondés sur l’exploitation et la domination », tout en préservant le lien social lui-même, et les conditions de la solidarité.

Quant à la critique de la gauche libérale formulée par Michéa, elle surprend par sa justesse. On pourrait la compléter en y adjoignant cette charge contre « la réforme et la révolution » menée ici par le journaliste Eric Dupin : « la révolution a été mortellement touchée par le drame du communisme réel. Le schéma d’un changement brutal et violent évoque désormais trop le spectre du totalitarisme ». Dans le même temps, « la social-démocratie n’a plus grand sens dans un contexte de mondialisation qui rend obsolète les compromis sociaux naguère forgés dans un cadre national ». La gauche, il faut bien l’admettre, a pêché par excès d’agitation comme par excès d’immobilisme.

Ce qui n’empêche pas les hommes de gauche de se présenter encore et toujours comme les seuls héritiers légitimes du « Progrès ». Or, comme Christopher Lasch avant lui, Michéa s’attache à débusquer les pièges de « la mystique du Progrès », appréhendée sous l’angle de la philosophie politique2 et comme étant une idéologie à part entière. Pour autant, Michéa ne renonce pas, loin s’en faut, à une critique d’ordre technologique et écologique, déplorant, à la manière des adeptes de la décroissance, le culte de l’accumulation illimitée, le triomphe de la société marchande et regrettant même la « fascination de Marx pour les aspects supposés émancipateurs de la grande industrie ».

Cela ne va pas sans soulever quelques questions. On ne peut évidemment nier les invraisemblables excès du capitalisme. Mais on peut s’interroger : rejeter la notion de croissance au motif qu’elle serait « le prête-nom médiatique de l’accumulation illimitée du capital » est-il recevable dans une situation de crise généralisée où, notamment en Europe, nombre de difficultés semblent venir non de l’excès de croissance mais de son atonie ? Peut-on encore se désoler du développement de « la grande industrie » dans un contexte où c’est la désindustrialisation massive et sans solution substitutive qui pose avant tout problème ? Suffira-t-il à des individus privés d’emplois - notamment industriels - de renoncer à acheter des Smartphones et d’expérimenter, au niveau local des « manières de vivre alternatives » pour échapper à la misère ?

Enfin, la croissance est-elle vouée à demeurer une simple accumulation du capital ? N’y a-t-il pas lieu, plutôt que de rejeter toute idée de croissance, d’imaginer une autre répartition de la richesse créée entre le capital et le travail. Bref, ne faut-il pas modifier la clé de répartition des fruits de la croissance plutôt que de renoncer à celle-ci ?

Il semble que Michéa ait choisi de décrire le capitalisme comme un mode de vie, davantage que comme le produit des rapports de force au sein du processus économique. De sorte qu’il est malaisé d’imaginer quel type de réponse économique pourrait être donné à son analyse philosophique. C’est donc peut-être bien sur ce terrain là, désormais, qu’il nous reste à inventer.

1 Climats, mars 2013
2 voir Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis.

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Les réformes sociétales, la gauche et l'égalité  CLOCK

jeudi 21 avril 2011

A l'école, moins d'éducation, plus d'instruction : entretien avec un philosophe


Jean-Claude Blanc est professeur agrégé de philosophie. Particulièrement soucieux des questions de laïcité et du devenir le l’école publique, il donne régulièrement des conférences dans le Sud de la France. Ayant gardé un excellent souvenir de celui qui fut mon « prof de philo » en terminale, je suis allée à sa rencontre pour le questionner sur le « malaise de l’école publique ».


Il est de plus en plus fréquent d’entendre dire que « l’école va mal ». Pensez vous que cela soit le fait des réformes récentes entreprises sous le règne de Sarkozy et par la main de ses ministres successifs ?

Je ne le pense pas. Car s’il est vrai que l’école va mal, il me semble qu’on peut faire remonter cela à 25 ans environ. Or il y a eu des alternances politiques sur cette période. Force est donc de constater que nous sommes là face à un problème politique singulier qui fait fi du clivage droite/gauche. Et les réformes entreprises tant par la gauche que par la droite depuis des années, loin de s’annuler, se sont complétées.
Quand la gauche était au pouvoir, elle s’est beaucoup inspirée des prétendues « sciences de l’éducation ». Les mesures décidées par Jospin ou par Allègre, et qui avaient pour objet de « mettre l’élève au centre de l’école » et de faire de celle-ci un « lieu de vie » ouvert et non plus un lieu fermé, protégé, de transmission des savoir, ont parfaitement préparé le terrain aux réformes décidées aujourd’hui par la droite libérale, et qui sont responsables, pour la première fois depuis bien longtemps, de l’apparition d’un véritable manque de moyens.

Pour la première fois depuis bien longtemps ? Vous voulez dire que le manque de moyens si souvent dénoncé par les syndicats est un phénomène récent ?

Bien sûr ! Alors que la question porte depuis longtemps déjà sur la question des fins, les syndicats s’arc-boutent sur celle des moyens. Mais savez-vous qu’il y a seulement cinq ans, la France était le pays d’Europe qui, après la Suède, consacrait la plus grosse somme à chaque élève, et ce du primaire au lycée ?
Hélas, cela n’est plus vrai aujourd’hui. Comme le rappelle Claire Mazeron, de nombreuses coupes sombres ont désormais fait passer la France au plus bas niveau européen pour son taux d’encadrement des élèves. Cependant l’apparition du phénomène, même rapide, demeure récente.

Ainsi donc nous aurions un problème de définition des fins, qui serait bien antérieur à celui de l’allocation des moyens. Pourtant, en termes de fins, l’idée d’une « école ouverte », ayant pour mot d’ordre « l’élève au centre » semble plutôt une idée généreuse !

En effet, cela a l’apparence du progressisme. D’un progressisme qui s’opposerait à « la nostalgie des blouses grises ». Mais ces slogans apparemment sympathiques sont un leurre. Ils témoignent d’un oubli des caractéristiques mêmes de l’école, qui me semblent être au nombre de deux. Tout d’abord, l’école est un lieu particulier, un espace/temps unique et singulier. Ensuite, elle a une mission particulière, qui est celle d’instruire.

En quoi ce cadre espace-temps représenté par l’école est il si particulier ? En quoi est-il différent, par exemple, d’un autre cadre de travail ? L’élève passe huit heures par jours à l’école, le salarié passe huit heures par jour dans son entreprise. La différence est-elle si grande ?

Fondamentale ! Au contraire du monde l’entreprise, l’école représente ce temps unique où l’on se détourne de l’utilitaire pour se consacrer uniquement à se « faire soi-même ». Ceci remonte à la notion latine de « schola » : c’est l’idée d’un temps où les contraintes ordinaires de la vie sont suspendues, et pendant lequel, en se dépouillant de tout souci relatif à « l’avoir », on va pouvoir cultiver son « être », sa propre humanité. Or si dans l’Antiquité seuls quelques privilégiés pouvaient prétendre à un tel « loisir », les penseurs révolutionnaires ont décrété que chacun devait pouvoir en disposer, que tout enfant était à la fois candidat à l’humanité (laquelle se conquiert, se mérite), et candidat à la citoyenneté. Toute la préoccupation des philosophes de la Révolution était de parvenir à transformer de sujets en citoyens, capables de penser le bien public, l’intérêt général. « Il faut que la raison devienne populaire » disait Condorcet. Par la suite, la troisième République a institutionnalisé cette école publique, en la voulant obligatoire et gratuite, comme nous le savons. Mais cette institution, dès lors, devra sans cesse être défendue, ne serait-ce que parce que la « société civile » n’aura de cesse de vouloir assujettir l’école à ses demandes particulières. Il faut sans cesse rappeler, par exemple, que les règles de l’école ne sont pas celles de la famille. Car l’enfant n’y est plus seulement un enfant, il y est un élève. A l’école, on ne se préoccupe plus du confort et de l’affection pour l’enfant. On s’adresse à la raison de l’élève. Le rapport maître/élève n’est d’ailleurs pas un rapport affectif : on ne demande pas à un professeur d’être « sympa ». On lui demande d’être exigent et juste. Et également exigent avec tous, d’ailleurs. Car à l’école, l’élève se trouve « un » parmi des égaux. Comme le disait Jacques Muglioni, « à l’école, il n’y a pas d’étrangers ».

Ceci n’explique pas pourquoi l’idée « d’école ouverte » vous apparaît si incongrue…

« Eloge des frontières », dirait Debray…Tout d’abord, il apparaît essentiel que l’école soit un lieu fermé à l’air du temps et à la mode. Il est urgent de mettre un terme à cette « école supermarché » singeant le monde de l’entreprise, mettant les établissements en concurrence, proposant une « offre de culture », et donnant le choix aux parents d’accepter ou de refuser un redoublement au motif que « le client est roi ».
Pour que l’école demeure ce lieu sanctuarisé de la transmission du savoir, il me semble évident qu’il faut la rendre hermétique au tumulte du monde et de la rue. Ne serait-ce que par ce qu’elle est ouverte sur tout autre chose : sur la vie de l’esprit, sur la culture, sur les grandes œuvres de l’humanité !


Une nécessaire fermeture à l’ordinaire, pour une meilleure ouverture « vers le haut », en somme…Vous disiez également que l’école à pour mission d’instruire. N’est-ce pas là un truisme ?
Pas si l’on considère la différence entre « instruction » et « éducation ». L’éducation me semble renvoyer plutôt à la transmission d’un modèle préexistant, de conventions sociales : les convenances, la politesse…Ainsi, l’éducation est plutôt du ressort de la famille. Celle-ci y ajoute d’ailleurs ses propres préférences, ses croyances, les usages en vigueur dans sa « communauté ». L’instruction quant à elle, est un enseignement raisonné et détaché des modèles et des déterminismes sociaux.  Elle n’assène pas, mais elle transmet des savoirs raisonnés…

Pensez-vous qu’il faudrait revenir à un ministère de « l’instruction publique », en lieu et place du ministère de l’éducation nationale ?

Pourquoi pas ? Il conviendrait surtout que l’école se recentre sur ses fondamentaux, et notamment sur la maîtrise de la langue, ce véhicule de tous les autres savoirs.
Certains sont tentés d’être laxistes avec la langue au motif que toutes les langues évoluent. Il conviendrait d’être bienveillant envers les erreurs de syntaxe et d’orthographe, qui ne seraient pas des fautes, mais des transformations naturelles.
Ceci me paraît grave pour deux raisons : d’abord, à ce rythme, de plus en plus rares seront ceux pouvant s’emparer d’une pièce de théâtre du XVII° siècle. Petit à petit, ce sont des pans entiers de notre immense patrimoine culturel que nous nous apprêtons à perdre.
Ensuite et surtout, cette défaillance dans la transmission de la langue enferme les élèves dans leur milieu social d’origine. La non-maîtrise d’une langue correcte est un discriminant social très puissant, un marquant que l’on porte avec soi toute une vie !
Quant à la capacité des enseignants à transmettre la langue, je ne vois pas pourquoi elle serait moindre que celle des maîtres qui autrefois réussissaient à enseigner le français à des enfants parlant chez eux mille patois !

A quoi imputez vous cette crise de l’école qui ne serait pas seulement liée, selon vous, à un problème de moyens ?

A l’affrontement de deux camps, sans aucun consensus possible, sur la question des fins. Ainsi que je vous le disais, ces deux camps ne recoupent d’ailleurs pas du tout le clivage droite/gauche. Je considère que le premier camp regroupe tous ceux qui sont attachés à l’école de Condorcet et…de Jules Ferry.
On les moque souvent en les traitant « d’archaïques », la suspicion d’anachronisme étant devenue absolument disqualifiante. Avec un « ringard », il n’est même plus utile de dialoguer. Pourtant, les tenants de ce camp sont attachés à une conception de l’école qui essaye de tirer tout le monde vers le haut. Même en sachant que tout le monde n’obtiendra pas un succès équivalent, on cherche à obtenir de chacun le meilleur. Cela s’appelle « l’élitisme républicain ».
Il est vrai que le terme même « d’élitisme » est suspect aujourd’hui. Mais c’est justement parce que l’on a oublié de quoi il s’agit vraiment ! Brighelli le rappelle dans son ouvrage Tireurs d’élites : l’élitisme républicain, loin de glorifier les élites de fortune ou de naissance, a pour objet de leur substituer d’autres élites : celles qui se fabriquent à force de talent, et surtout de travail. De telle sorte que, loin de s’opposer à l’idée d’égalité, elle permet la réalisation de cette égalité. En effet, ici, le plus humble est censé pourvoir accéder aux plus hautes fonctions à force de travail, et par le seul fait de son mérite.

Il ne s’agit ni plus ni moins que de la thématique de l’égalité des chances…

Exact. Rien à voir, évidemment, avec l’égalitarisme de nos jours, qui conduit non pas à une élévation de chacun, mais à un passage de tous à la toise, et qui, loin de plaider pour une démocratisation du savoir, glorifie sa massification, au prix d’une baisse générale du niveau. C’est d’ailleurs ce que semblent promouvoir les tenants de mon « deuxième camp », celui des « modernistes ».
Pour ces derniers, d’obédience libertaire, il faut rejeter l’élitisme sous prétexte qu’il contraint. Toute contrainte est en effet bannie au motif qu’elle entraverait la liberté, le désir, la spontanéité de l’enfant. Et même sa créativité, puisque l’élève est sommé de découvrir seul comment on « apprend à apprendre », au lieu d’être guidé pour apprendre tout court.
Ce camp des libertaires ne recule d’ailleurs pas devant la mauvaise foi : on s’attaque à la personne même de Jules Ferry, au motif qu’il était « colonialiste ». Peu importe que cela soit hors sujet. On discrédite ces petites sanctions que sont les notes ou les classements, en les présentant comme des violences d’un autre âge, auxquelles il conviendrait d’ajouter les cours magistraux, dénoncés comme « frontaux ». On va même jusqu’à jouer sur les deux sens du mot « maître », en feignant d’assimiler le maître qui enseigne et celui qui exploite….

Pensez vous qu’il existe aujourd’hui une solution pour réconcilier ces deux camps ?

Peut-être, à force d’arguments, pourra-t-on un jour revenir à un accord sur la notion de « culture », sur ce qu’elle peut avoir d’universel, et sur la mission faite à l’école : transmettre LA culture en faisant fi DES cultures.
Il y faudra sans doute du temps, tant l’acception sociologique du terme et l’exaltation DES cultures a pris le dessus, faisant le lit du relativisme culturel. Il est pourtant vrai qu’il existe des cultures. Lévi-Strauss nous a appris cela. Mais faut-il en conclure pour autant que tout est équivalent ? Qu’une recette de cuisine exotique vaut une pièce de Racine ? Faut il sacraliser toutes les traditions ? Faut-il sombrer dans un scepticisme niveleur qui sera bientôt nihilisme, car après tout, si « tout se vaut », rien ne vaut vraiment !
Pour ma part, j’opte plutôt vers une redécouverte de la notion d’universel, et je fais le pari qu’il existe bel est bien UNE culture, composée d’œuvres qui dépassent le temps et le lieu ou elles sont nées, et qui ont vocation à parler à tous. A cette culture, bien évidemment, chaque culture particulière peut apporter sa pierre. Picasso s’intéressant aux sculptures africaines et nous révélant ce qu’on appellera ensuite « l’art nègre » nous montre cette voie.
Mais ces œuvres de l’esprit ont cela de commun qu’elles s’adressent non pas à chaque homme en tant qu’être singulier, mais à chaque homme en tant qu’il fait partie d’une seule et même « condition humaine ». C’est le contraire même de cette idée qu’il existerait DES cultures irréductibles, imperméables les unes aux autres, qui finalement n’auraient vocation qu’à s’opposer. Car à trop vouloir faire l’éloge des différences, on finit un jour par nier le fondement même de tout humanisme : cette idée que l’humanité est « une ». C’est ainsi qu’avec la meilleur conscience du monde, on prépare la barbarie.