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jeudi 10 mars 2016

La revue de presse de L'arène nue - du 7 au 12 mars 2016







Quelques articles qu'on pourra lire / vidéos que l'on pourra écouter pour faire le tour de l'actualité européenne de la semaine. 
Les passages les plus alléchants sont mis en exergue. C'est pour faire saliver : miam. 

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1/ "Pour que l'Europe soit sauvée, il faut lever le tabou sur les nations" - Wolfgang Streeck, Le Monde, 2 mars 2016 (article de la semaine précédente donc, mais à lire) 

"Après les polémiques obligées sur le traitement de faveur que réclament éternellement les Britanniques, alors que toutes les nations européennes rêvent depuis belle lurette d’en réclamer autant, on est passé à la procédure bruxelloise classique : la négociation d’un bon vieux communiqué grâce auquel tous les gouvernements concernés ainsi que l’eurocratie peuvent croire et faire croire qu’ils ont eu gain de cause. L’établissement de tels textes, où de grands thèmes se trouvent émiettés en petits détails technocratiques incompréhensibles pour le profane, est désormais un art développé à la perfection par Bruxelles ; peut-être son seul art et, en tout cas, de loin le plus marquant. Le problème, qui n’a pourtant jamais gêné les responsables politiques européens, c’est que, régulièrement, l’accord ainsi atteint perd sa substance au bout de quelques mois et exige alors une nouvelle révision collective, une nouvelle pseudo-solution. Mais en attendant, on a obtenu le calme, et tant qu’au round suivant nul ne se souvient du dernier, le travail sur ce qu’on ose appeler l’idée européenne peut tranquillement se poursuivre. "

= => Pour lire la suite, c'est ici


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2/ "L'Allemagne a la croissance qui flanche", Alexandre Milicourtois, Xerfi canal, 8 mars 2016

" L’Allemagne, pays vieillissant vit aujourd’hui les vicissitudes d’un créancier dans un environnement de rendements en berne et de prix d’actifs de plus en plus instables. Bref, le pays, qui n’a de cesse de provisionner pour ses retraites, voit sa rente de plus en plus menacée (…) Créancière du reste du monde, l’Allemagne est de fait exposée aux risques des autres. Risque financier d’abord : les banques allemandes ont subi de lourdes pertes sur les marchés américains lors de la crise des subprimes ou sur le marché immobilier espagnol, qui se complique maintenant d’un risque juridictionnel, lié aux procédures engagée par les clients. Risque de croissance aussi avec la panne du commerce mondial. Jusqu’en 2014, l’Allemagne avait été servie par l’histoire. L’émergence synchrone de grandes économies en voie d’industrialisation rapide très demandeuses de biens d’équipements comme la Chine ou le Brésil et l’ouverture de vastes marchés à la consommation avides du made in Germany comme la Russie poussaient les exports. Et peu importe la panne de la zone euro, car le jeu s’était déplacé ailleurs. Oui mais le jeu est cassé. Le Brésil et la Russie ont décroché et la Chine a brutalement atterri. La concurrence s’est aussi durcie avec les industriels japonais qui ont profité de la baisse du yen et les entreprises du Sud de l’Europe devenues plus compétitives avec l’écrasement de leurs coûts de production ". 

= => Pour mater la vidéo, c'est là. 

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3/ "L'Allemagne redécouvre l'extrême-droite" Le Point, 9 mars 2016. 

" Est-ce la fin de l'exception allemande ? Alors que les partis d'extrême droite ont pignon sur rue dans la plupart des pays européens, l'Allemagne se distinguait jusqu'à ce jour par l'absence d'une force politique bien implantée à la droite de la droite démocratique. Les petites formations d'extrême droite se contentaient de faire des poussées de fièvre aux régionales avant de disparaître à nouveau. Jamais un parti d'extrême droite n'a passé la porte du Bundestag, le Parlement allemand. Le tabou moral imposé par la catastrophe nazie, la bonne santé économique du pays faisaient rempart aux populistes et aux démagogues. Mais l'afflux de réfugiés et les craintes qu'il a fait naître sont-ils en train de faire sauter ce verrou ? "

= => Vous êtes à un click de la suite, qui est ici
==> Pour aller plus loin : un long (et bon) article (en anglais) sur le parti AfD est disponible sur le Spiegel Online, là. 

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4/ La recette du miracle allemand ? Un marché du travail moins flexible qu'en France, Guillaume Duval, Alternatives économiques (c'est une reprise, mais qui s'insère idéalement dans le débat sur la "loi travail") 


"Entre la France et l’Allemagne, il n’y a pas photo : les salariés allemands restent sensiblement mieux protégés contre les licenciements que leurs homologues français. Un constat qui peut sembler contre-intuitif : les réformes menées au début des années 2000 par le chancelier social-démocrate Gerhard Schröder sont en effet souvent accusées d’avoir libéralisé à l'excès le marché du travail allemand.  Ces réformes ont en effet entraîné un développement spectaculaire de la précarité outre-Rhin. Multipliant le nombre des personnes qui ne bénéficient pas de ces protections réservées aux seuls salariés en CDI. Mais les différentes formes d’emploi précaire n’en restent pas moins sensiblement moins fréquentes en Allemagne que chez nous, où elles sont de longue date très répandues : en 2014, l’emploi précaire touchait ainsi selon Eurostat 16 % des salariés français, contre 13,1 % des Allemands". 

= => La suite se trouve là.

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5/ Will Italian banks spark another financial crisis ? Global Risk Insights, 7 mars 2016

"Some have compared the risk of an escalating financial crisis in Italy to the seemingly perennial debt crisis in Greece that has ravaged European markets and tested European unity several times since 2008 as investors and EU members alike feared uncontrollable contagion. This has resulted in the multiple EU bail outs granted since then.However, judging by the numbers it is clear that the financial risks posed by Italy are not comparable to Greece – they are far worse.While Greece holds the top spot in the EU for the worst debt-to-GDP ratio, Italy comes in second place with a debt-to-GDP ratio greater than 132% according to Eurostat. So what makes Italy so much worse?  While Greece has more than once brought the global financial markets to the brink, it is only the 44th largest economy in the world.  Italy represents the 8th largest economy in the world.A deteriorating financial crisis in Italy could risk repercussions across the EU exponentially greater than those spurred by Greece" .  

= => Yes, yes, I know it's in English, fuck yeah !


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6/ Interview de Marcel Gauchet sur France Inter pour la sortie de son nouveau livre, 11 mars 2016.

- Et si toutes les nations européennes se mettaient à se comporter comme les Anglais ?
- Marcel Gauchet : et bien ce serait un progrès (...) et c'est comme ça que ça va se passer. Je pense que l’épisode de la négociation avec les Britanniques est le premier acte d'une série de remaniements qui vont profondément modifier la physionomie de la construction européenne. C'est d'ailleurs ce que nous pouvons souhaiter de mieux, plutôt qu'une sortie brutale qui aurait une allure de catastrophe.

= => La suite de l'interview est ici . 


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7/ Interview de Jean-Pierre Chevènement sur l'accord UE-Turquie sur les migrants, RFI, 11 mars 2016. 

"Madame Merkel a annoncé qu'elle allait accueillir un million de réfugiés en faisait fi du principe de Dublin qui prévoit que c'est dans le pays d'enregistrement que l'asile doit être accordé, donc c'est tout le système européen qui a été déséquilibré. Ce n'est pas sans conséquences, et même sans conséquences fâcheuses. Nous sommes à la veille d'élections allemandes dans les Länder du Sud-Ouest et de la Saxe-Anhalt, donc Mme Merkel fait aujourd'hui le contraire de ce qu'elle avait annoncé puisqu'elle vient de conclure directement avec le Premier ministre turc un accord de réadmission (…) nous avons été placés devant le fait accompli. "

= => Pour aller plus loin tout en ménageant sa monture, c'est là. 
= => Un article paru sur L'arène nue et qui rejoint ce point de vue ici



jeudi 21 mars 2013

Michéa ou le socialisme contre la gauche



Il faut lire le dernier Michéa. Ne serait-ce que parce que le philosophe a le vent en poupe. On l’entend et le lit partout, de Marianne à France Inter en passant par l’Huma. Et pour cause : Jean-Claude Michéa est l’un des critiques les plus offensifs, mais peut-être aussi le plus cohérent et le plus exhaustif du système libéral.

Son idée phare, qu’il développe livre après livre, est la suivante : les termes de « droite et de « gauche » sont obsolètes, car la droite et la gauche « de gouvernement » sont devenues les deux faces d’une même médaille libérale. La droite réactionnaire et la gauche révolutionnaire ont aujourd’hui disparu. La droite moderne, qui doit bien plus à Milton Friedman qu’à Charles Maurras, est entièrement convertie au libéralisme économique, et ne feint de tenir aux « traditions » que pour satisfaire un électorat sensible à la « défense des valeurs ». Dès lors, cette droite délègue habillement à son double, la gauche libérale, le soin de développer le volet politique et culturel du libéralisme. Autrement dit d’accroitre toujours plus les droits et libertés individuels, de manière à garantir une atomisation des individus suffisante pour les maintenir à de l’état de simples consommateurs, uniquement soucieux de « jouir sans entrave ».
Dans Les Mystères de la gauche1, l’auteur tire de ce constat une conséquence logique : pour espérer sortir du capitalisme, il faut en finir avec la gauche. Pour lui, « ce signifiant devient très vite ambigu – et peut-être même inutilement diviseur - à partir du moment où il s’agit de mobiliser l’immense majorité des classes populaires ». Le mot « gauche » étant galvaudé, il faut le congédier pour renouer avec le « socialisme originel ».

Il convient de lever toute ambigüité. Chez Michéa, l’appel à rompre avec « la gauche » et à remiser le clivage gauche/droite tel qu’il existe depuis l’affaire Dreyfus, n’est pas, loin s’en faut, un acquiescement au « ni droite, ni gauche » ou aux mantras « anti-UMPS » du Front national. Jean-Claude Michéa est parfois jugé « inclassable ». Certes, il se qualifie lui-même « d’anarchiste conservateur ». Mais il serait un peu court d’évacuer l’anarchisme pour ne retenir que le seul conservatisme

Il y a, chez l’auteur, une volonté constante de préserver - de conserver  - un certain nombre de valeurs qu’il estime chères au cœur des « gens ordinaires » Mais il s’agit là de vertus plus que de traditions strito sensu. Or, à ceux qui veulent sans cesse faire table rase du passé, on peut aisément objecter que la civilité, la décence, le sens des limites et la conscience morale méritent quant à elles, nonobstant l’addiction contemporaine au « bougisme », d’être précieusement conservées.

Finalement, lorsque Jean-Claude Michéa fait l’éloge des « coutûmes », il ne s’agit en rien d’une apologie du chauvinisme frileux de l’extrême-droite. A l’inverse, son invitation à tenir compte de « fait communautaire » n’est pas une validation de ce communautarisme qui séduit tant l’extrême-gauche. Ce qu’il met en exergue, c’est l’importance du commun, de ce qui lie les hommes, davantage que les « communautés » - même si le terme est employé à plusieurs reprises, comme en écho à la Gemeinwesen de Marx. D’ailleurs, Michéa ne nie pas que les communautés puissent être oppressives. Pas plus qu’il ne réfute les bénéfices de l’émancipation individuelle. Au contraire, il appelle à réfléchir sur les « conditions réelles de la plus grande autonomie individuelle possible sans que jamais pour autant la façon dont la liberté se trouverait ainsi introduite ne conduise à saper les fondements mêmes du lien social »

C’est sans doute l’une des difficultés du discours socialiste. De même qu’il est difficile de faire comprendre que l’internationalisme, à l’inverse de la mondialisation, ne suppose pas l’effacement des nations mais au contraire leur existence, il est ardu d’articuler l’idée de « liberté individuelle » avec la nécessaire préservation d’une existence collective. C’est un projet ambitieux que d’espérer abolir « les seuls liens sociaux fondés sur l’exploitation et la domination », tout en préservant le lien social lui-même, et les conditions de la solidarité.

Quant à la critique de la gauche libérale formulée par Michéa, elle surprend par sa justesse. On pourrait la compléter en y adjoignant cette charge contre « la réforme et la révolution » menée ici par le journaliste Eric Dupin : « la révolution a été mortellement touchée par le drame du communisme réel. Le schéma d’un changement brutal et violent évoque désormais trop le spectre du totalitarisme ». Dans le même temps, « la social-démocratie n’a plus grand sens dans un contexte de mondialisation qui rend obsolète les compromis sociaux naguère forgés dans un cadre national ». La gauche, il faut bien l’admettre, a pêché par excès d’agitation comme par excès d’immobilisme.

Ce qui n’empêche pas les hommes de gauche de se présenter encore et toujours comme les seuls héritiers légitimes du « Progrès ». Or, comme Christopher Lasch avant lui, Michéa s’attache à débusquer les pièges de « la mystique du Progrès », appréhendée sous l’angle de la philosophie politique2 et comme étant une idéologie à part entière. Pour autant, Michéa ne renonce pas, loin s’en faut, à une critique d’ordre technologique et écologique, déplorant, à la manière des adeptes de la décroissance, le culte de l’accumulation illimitée, le triomphe de la société marchande et regrettant même la « fascination de Marx pour les aspects supposés émancipateurs de la grande industrie ».

Cela ne va pas sans soulever quelques questions. On ne peut évidemment nier les invraisemblables excès du capitalisme. Mais on peut s’interroger : rejeter la notion de croissance au motif qu’elle serait « le prête-nom médiatique de l’accumulation illimitée du capital » est-il recevable dans une situation de crise généralisée où, notamment en Europe, nombre de difficultés semblent venir non de l’excès de croissance mais de son atonie ? Peut-on encore se désoler du développement de « la grande industrie » dans un contexte où c’est la désindustrialisation massive et sans solution substitutive qui pose avant tout problème ? Suffira-t-il à des individus privés d’emplois - notamment industriels - de renoncer à acheter des Smartphones et d’expérimenter, au niveau local des « manières de vivre alternatives » pour échapper à la misère ?

Enfin, la croissance est-elle vouée à demeurer une simple accumulation du capital ? N’y a-t-il pas lieu, plutôt que de rejeter toute idée de croissance, d’imaginer une autre répartition de la richesse créée entre le capital et le travail. Bref, ne faut-il pas modifier la clé de répartition des fruits de la croissance plutôt que de renoncer à celle-ci ?

Il semble que Michéa ait choisi de décrire le capitalisme comme un mode de vie, davantage que comme le produit des rapports de force au sein du processus économique. De sorte qu’il est malaisé d’imaginer quel type de réponse économique pourrait être donné à son analyse philosophique. C’est donc peut-être bien sur ce terrain là, désormais, qu’il nous reste à inventer.

1 Climats, mars 2013
2 voir Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis.

Lire et relire
Les réacs attaquent, les Inrocks les retoquent  CLICK
Je suis antilibérale et favorable à la décroissance, entretien avec Natacha Polony  CLACK
Les réformes sociétales, la gauche et l'égalité  CLOCK

dimanche 16 septembre 2012

Politique économique du gouvenement : les faits sont têtus.


Par Jacques Sapir

Cette note a été rédigée par l'économiste Jacques Sapir après l'intervention de télévisée de François Hollande dimanche 10 septembre. Merci à lui de l'avoir mise à disposition de l'arène nue.
 
***
 
Le Président de la République, François Hollande, a indiqué dans son entretien sur TF1 dimanche dernier qu’il entendait poursuivre diverses orientations qu’il avait déjà présentées lors de la campagne présidentielle. Il a aussi indiqué sa volonté d’accélérer le calendrier de certaines réformes. Ceci découpe, en creux, une stratégie pour le début du quinquennat, même s’il reste excessif à cet égard de parler à ce propos « d’agenda 2014 ».
 
Dans la présente note, on examinera certains des aspects de cette stratégie.

 
I- La « réforme du marché du travail »

François Hollande a indiqué sa volonté d’avancer rapidement vers une réforme importante du marché du travail en France. De fait, la persistance d’offres d’emploi non satisfaites, alors que nous connaissons un chômage élevé, montre bien la persistance d’un problème grave dans ce domaine. Mais, l’inspiration de cette réforme serait plus à chercher dans la « FlexiSécurité » telle qu’elle est appliquée au Danemark. Or, on constate que les résultats de ce pays, en période de forte chute de la croissance (2009 - 2011), sont loin d’être aussi bons que ce qu’ils étaient en période d’expansion.

 
Graphique 1


Source : Statistiques de l'OCDE sur l'emploi et le marché du travail (base de données).



Le rapport entre le taux de chômage au Danemark et celui de la France ou de l’Allemagne s’est fortement dégradé depuis 2008, et montre que le « modèle danois » ne s’est pas avéré plus résistant, ou résilient, par rapport à la crise.


Graphique 2
 
 Source : OCDE et CEMI-EHESS
 

Graphique 3

Source : Dépenses sociales: données agrégées,
Statistiques de l'OCDE sur les dépenses sociales (base de données)


En période de récession, la flexibilité se transforme en surcroît de licenciements et la « sécurité » disparaît. Par ailleurs, le coût du système danois apparaît comme très élevé, et largement supérieur au coût du système français ou allemand.

 La référence au Danemark semble plus être un effet de mode que le résultat d’une analyse sérieuse des données disponibles.

 
II - Les prévisions de croissance pour 2013.

 
Un deuxième point important dans l’intervention du Président a été constitué par le double rappel de la volonté de réduire les déficits (ce qui implique et conduit au traité européen qui doit être voté) et de limiter la hausse du chômage. Sur ce point en particulier, le Président a déclaré qu’il comptait inverser la courbe du chômage, qui monte aujourd’hui de manière rapide, à l’horizon de la rentrée 2013.
Ces deux points convergent sur la prévision de croissance pour l’année 2013. Le Président a donné le chiffre de 0,8% comme base de calcul du budget 2013, et il a précisé que ceci impliquerait de trouver 30 milliards d’euros, répartis par tiers entre des économies, des contributions des entreprises et des contributions des ménages.
 
1) La prévision de croissance affichée pour 2013 n’est absolument pas réaliste. Alors que dans les pays voisins (Espagne, Italie) on révise à la baisse les chiffres pour 2012, il est clair que cela aura des conséquences sur 2013 pour l’économie Française. Le service des recherches de NATIXIS a récemment ajusté ses prévisions à -0,2%. Compte tenu de la dégradation de l’environnement économique (Chine, Inde et États-Unis), il est clair que la fourchette d’estimation de la croissance française pour 2013 se situe entre 0% et -1%, avec une forte probabilité de concentration entre -0,2% et -0,5%. Ceci implique, si le Budget 2013 est bien calculé sur la base de 0,8% un écart entre les prévisions et la réalité qui sera compris entre 1 et 1,3 points de PIB.
 
2) Un écart de cette importance implique un écart dans les recettes futures qui est compris entre 9 et 12 milliards d’euros. Compte tenu de l’accroissement mécanique des dépenses de transferts, ce sont 15 milliards d’euros supplémentaires qu’il faudrait trouver si nous voulons respecter l’engagement de déficit budgétaire pour 2013 à 3% du PIB. C’est la raison pour laquelle il y a actuellement un consensus entre les économistes pour considérer que le déficit réel sera bien plus proche de 4,5% que de 3%.
 
3) Si le gouvernement veut, malgré tout, respecter ses engagements, il devra prélever 15 milliards de plus en 2013, soit, si on respecte la formule adoptée pour l’instant, 5 milliards de plus sur les ménages. Le choc sur la consommation sera fort, et cumulé avec le choc déjà prévu. La loi rectificative de finance qu’il faudra faire voter entre la fin du printemps et la rentrée 2013 aura pour effet d’accélérer la récession, et pourrait nous conduire autour d’une baisse du PIB de -1%, ce qui aura des conséquences tant sociales (forte hausse du chômage) que fiscales (forte hausse de la dette publique). Avec un taux d’inflation à 2% l’an, la dette exprimée en pourcentage du PIB augmentera de 2%.
 
4) Si le gouvernement se décidait à ne pas respecter ses engagements, et si la baisse de croissance n’était que de -0,2% pour 2013, un déficit de 4,5% n’impliquerait en réalité qu’une hausse mécanique de 2,4% de la dette, sous les mêmes hypothèses d’inflation. Mais alors, que deviendrait la crédibilité du gouvernement ?
 
 
Il faut savoir que c’est la croissance de la consommation privée française qui a largement contribué à ce que la crise dans la zone Euro soit relativement modérée. La croissance de la consommation allemande est très faible, celle de l’Italie (3ème économie) et de l’Espagne (4ème économie) est en réalité négative.


Graphique 4
 
Source : Base de données des Perspectives économiques de l'OCDE
 

On comprend bien qu’il est fort peu probable que le gouvernement français se lance dans une surenchère pour la politique fiscale et budgétaire. Mais, alors, pourquoi se mettre volontairement dans une situation ou nous serons amenés à renier nos engagements ? Quel sens à de faire voter le TSCG si c’est pour ne pas l’appliquer ?

Les opérateurs sur les marchés financiers ne sont pas idiots. Ils sanctionneront et une politique qui renoncerait à ses engagements, et une politique qui les respecterait, en nous faisant plonger dans une profonde récession.

 La raison et le bon sens conseillent de reporter ce vote au moins au début de l’année prochaine, quand nous serons en possession de plus d’éléments pour juger du déroulement économique de l’année 2013.

Sans même prendre position sur la gravité des engagements du TSCG, et sur la pression sociale qui monte en faveur d’un référendum (72% des Français y sont favorables), il est évident aujourd’hui que le vote de ce traité n’est pas la priorité. Toute tentative de la faire voter par des pressions politiques, des menaces de sanction pour les députés socialistes qui auraient l’intention de s’abstenir ou de voter contre, serait profondément contre-productive. Nul n’est obligé de se jeter dans l’erreur et qui le fait après avoir été dûment averti doit savoir qu’il en portera totalement la responsabilité.

 
III - La stratégie gouvernementale.
 

Arrivée à ce point, on peut se demander s’il y a bien une stratégie gouvernementale. Or, il y en a bien une, mais fondée sur un pari douteux et articulée à une croyance suivie avec la foi du charbonnier.

 Déroulons-en le raisonnement.

Le gouvernement s’attend à une forte montée du chômage (au minimum 500 000 chômeurs de plus d’ici juin 2013, et sans doute plus). Il en a pris son parti et n’espère plus que de pouvoir atténuer ce processus à la marge, avec la création de 100 000 à 120 000 emplois aidés pour l’année 2013, dont probablement 70 000 seront mis en œuvre d’ici juin. Mais, il escompte trois choses, et c’est là que réside le pari, qui modifieront la situation d’ici à la fin de 2013 :

  1. Que les anticipations des investisseurs, tant français qu’étrangers, s’amélioreront dans la mesure où l’on aura procédé à la « consolidation » de la zone Euro (entrée en action du MES, Union Bancaire, TSCG).
  2. Que la conjoncture internationale s’améliorera hors d’Europe et tirera la croissance européenne à partir de fin 2013.
  3. Que les conditions de compétitivité de l’économie française s’amélioreront suffisamment à la fois grâce à la réforme du marché du travail, à des modifications dans les prélèvements des charges sociales et à l’action de la future Banque Publique d’Investissement. Dès lors, l’économie française pourrait tirer son épingle du jeu dans une croissance revenue.

Examinons maintenant ces divers éléments.

Le premier relève, en réalité de la méthode Coué. Si les investissements sont en train de chuter, c’est pour deux raisons essentielles : la demande est en train de se contracter et la profitabilité des entreprises est en train de se dégrader. Il ne faut pas, à cet égard, confondre l’attitude des marchés financiers, prompts à s’emballer dans un sens ou un autre, et l’attitude des investisseurs « réels ». Le graphique 5 montre que l’investissement est en train de baisser dans les différents grands pays. Ce n’est donc pas une très hypothétique « consolidation » de la zone Euro qui provoquera sur ce point un changement.

Le second point implique que l’on s’attarde un petit peu sur les éléments de conjoncture internationale :

1) Les pays émergents, comme la Chine et l’Inde sont entrés ou vont entrer d’ici au prochain trimestre, en récession. Dans le cas de la Chine, il s’agit d’un ajustement de longue durée (de 24 à 30 mois) rendu impératif par la bulle immobilière. Il est illusoire de penser que ces pays auront un effet de traction sur l’économie mondiale avant au moins septembre 2014 et plus probablement le début de 2015. La tendance sera bien plus de chercher à exporter davantage vers l’Europe, ce qui exercera un effet dépressif sur l’économie européenne.

2) Les États-Unis connaissent une croissance « molle », du fait des multiples problèmes qui perdurent dans le secteur financier, qui n’a pas été durablement assaini depuis quatre ans. Quant à la Grande-Bretagne, si le secteur industriel donne des signes d’espoirs (résultat de l’importante dévaluation à laquelle ce pays a procédé) la partie financière de l’économie reste elle aussi profondément malade.

Il est donc parfaitement illusoire d’espérer dans une demande extérieure à la zone Euro les facteurs d’une hypothétique croissance d’ici un an, et en réalité d’ici deux ans au moins.


Graphique 5

Source : Base de données des Perspectives économiques de l'OCDE.


Sur le troisième point, la compétitivité française ne pourra, en mettant les choses au mieux, progresser que dans un délai de dix à quinze ans. Si l’on veut réaliser une « dévaluation interne » en transférant massivement les charges des entreprises vers les ménages, c’est à un choc supplémentaire sur la consommation que l’on arrivera, et qui pourrait, cette fois, nous faire passer de la récession à une véritable dépression. La Banque Publique d’Investissement même si elle mise sur pied d’ici à janvier 2013 ne verra le fruit de ses efforts qu’à l’horizon 2015 et plus probablement 2016. Notons aussi que pour que ses efforts puissent avoir un effet important sur l’économie, il faudrait que les engagements de cette banque soient très importants et, en réalité, très supérieurs aux 20 milliards d’euros de son possible capital. Quant à la réforme du marché du travail, on a vu dans la première partie de ce texte ce qu’il fallait en penser.
 
Aucun des trois éléments implicitement appelés à venir soutenir le pari du gouvernement ne sera au rendez-vous. C’est à un « pari pascalien » que nous sommes confrontés, au sens le plus religieux du terme.
 
Car, derrière ce pari, il y a la croyance dans les vertus de l’Euro, croyance qui aujourd’hui est poursuivie avec la foi du charbonnier. Non que l’on ignore certaines réalités. Les gouvernements se préparent à une tempête financière que pourrait déclencher un défaut de la Grèce d’ici cet hiver, défaut qui serait rapidement suivi d’une sortie de l’euro. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les mesures de la BCE annoncées jeudi dernier par Mario Draghi. Tout le monde comprend bien qu’elles ne sont, et ne peuvent être, une réponse à la crise. Mais, elles devraient néanmoins permettre à la zone Euro de traverser une grave crise spéculative, même si leurs conséquences négatives se feront sentir peu après (avec très certainement une aggravation de la récession globale liée à la généralisation des plans de rigueur et à la contraction des liquidités privées engendrée par la stérilisation de la création monétaire publique).
 
La question se pose alors des sources de cette foi, assez forte pour résister aux faits, comme on peut le voir sur les statistiques de croissance depuis l’entrée en action de l’Euro.


Graphique 6

Source : OCDE et CEMI-EHESS
 
À l’exception du Japon, passé par la fameuse « décennie perdue » tous les autres pays importants ont connu une croissance plus forte que la zone Euro, et encore n’avons-nous pas fait figurer sur le graphique 6 ni la Chine, ni l’Inde, ni la Russie : la comparaison eut été encore plus cruelle.

Derrière ces chiffres, on trouve le chômage de masse, mais aussi la misère qui s’accumule désormais de manière dramatique dans les pays de la zone Euro.

 Le pari sur lequel est fondée la stratégie du gouvernement actuel et du Président n’a aucune chance de se réaliser. Le chômage va continuer d’augmenter, atteignant les 3 millions et demi au printemps prochain et sans doute un peu moins de 4 millions à la fin de l’année prochaine. Non qu’il n’y ait aucune alternative. La crise actuelle n’est nullement une « calamité naturelle » mais bien une calamité qui est imposée aux Français par une combinaison redoutable d’ignorance, de manque de courage et de fanatisme que l’on retrouve, hélas, tant à gauche qu’à droite.


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