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samedi 1 avril 2017

[ Vers le Grexit ? 3/3 ] - Grèce : l'impasse politique






Olivier Delorme est écrivain et historien. Passionné par la Grèce, il est l'auteur de La Grèce et les Balkans: du Ve siècle à nos jours (en Folio Gallimard, 2013, trois tomes), qui fait aujourd'hui référence. Il vient également de publier Trente bonnes raisons de sortir de l'Europe.
Alors que la crise grecque semble sur le point de refaire surface en raison de la mésentente entre les différents créanciers du pays, et que l'idée d'un « Grexit » est récemment devenue, pour la toute première fois, majoritaire dans un sondage grec, Olivier Delorme a accepté de revenir pour L'arène nue sur la situation de la Grèce. 
Cette analyse est en trois partie et traite successivement de l'impasse économique, de l'impasse géostratégique et de l'impasse politique dans lesquelles se trouve Athènes. Le premier volet, l'impasse économique, est disponible ici. Le second volet (impasse géostratégique) se trouve là. Ci-dessous figure le troisième volet.

***

La troisième impasse dans laquelle se trouve la Grèce est politique. Après que Syriza eut perdu de peu les élections législatives de juin 2012, ses responsables jugèrent que, l’accession au pouvoir devenant probable, il convenait de renoncer à un programme radical au profit d’une approche qu’ils pensaient (ou feignirent de penser) acceptable par l’UE. L’aggiornamento s’opéra donc au profit d’un réformisme néokeynésien, en vérité très modéré, appuyé sur l’idée que les partenaires européens comprendraient que, pour que la question de la dette trouve une solution pérenne et raisonnable, le pays devait sortir de la spirale déflationniste résultant des politiques imposées par le FMI et l’UE depuis 2009-2010. Syriza faisait du même coup l’impasse sur le fait qu’il était fort peu probable que les gouvernements allemand et européens (conservateurs ou prétendument socialistes, mais tous acquis aux dogmes néolibéraux) fassent à un gouvernement de gauche qui s’affichait radicale (bien qu’il ne le fût déjà plus vraiment) un cadeau qu’ils avaient refusé à son prédécesseur conservateur, envoyant celui-ci à l’abattoir électoral alors même qu’il était leur allié idéologique.

Ce que Syriza n’a pas voulu comprendre (ou qu’elle a feint de ne pas comprendre), c’est la nature profondément idéologique de ce qu’il est convenu d’appeler la « construction européenne » dès l’origine, mais de manière bien plus brutale depuis la décennie 1986-1995 (Acte unique européen, traité de Maastricht, création de l’Organisation mondiale du commerce). Ce que Syriza, comme l’ensemble des partis socio-démocrates, feint d’ignorer, c’est que la moindre politique de gauche – fût-elle extrêmement modérée – est désormais impensable dans ce cadre. Et que ce cadre-là a précisément été conçu pour servir à cela. Qu’il est donc irréformable.

Avant comme après la victoire électorale de 2015, j’ai écrit et dit que si les dirigeants de Syriza pensaient ce qu’ils proclamaient, ils iraient dans le mur. Car la position de l’UE n’était pas rationnelle (ce qu’a confirmé l’ex-ministre des Finances Varoufakis dans ses témoignages sur les « négociations » de l’Eurogroupe) mais bien idéologique. Dès lors, le discours de Syriza n’était justifiable que dans la mesure où il permettait d’accéder au pouvoir, dans un pays où la peur des conséquences d’une sortie de l’euro était encore forte, puis de faire la démonstration devant le peuple qu’aucune solution raisonnable n’étant acceptable dans la logique qui sous-tend l’euro, la question qu’il reviendrait à ce peuple de trancher était de savoir s’il préférait rester dans l’euro, ce qui supposait la poursuite des mêmes politiques, ou changer de politique, ce qui supposait de sortir de l’euro. Et nous fûmes un certain nombre à croire, lors de l’annonce du référendum de juillet 2015, que c’était bien la stratégie du gouvernement – jusqu’à ce que celui-ci trahisse, presque immédiatement, le mandat qu’il avait sollicité et reçu.

Je n’avais pas envisagé la troisième solution quant à l’explication du discours de Syriza : qu’il était le paravent, au niveau du petit groupe de dirigeants, ou d’une partie de celui-ci, d’un opportunisme dont le but était d’occuper la place d’un système politique failli et effondré – celui de la Nouvelle démocratie (ND, droite) et du Parti socialiste panhellénique (PASOK) qui avaient alterné au gouvernement depuis le rétablissement de la démocratie en 1974 –, puis de se maintenir au pouvoir à n’importe quel prix. 

Combien de mesures exactement contraires aux convictions affichées de Syriza ont été ratifiées par le deuxième gouvernement Tsipras ? Une capitulation n’est jamais que l’acte initial d’une série sans fin de capitulations. Jusqu’à l’automne 2016, celles-ci ont été justifiées par la perspective d’obtenir, en échange, un allègement de la dette – perspective fallacieuse, puisque le refus allemand d’une telle opération est tout autant idéologique que le refus de tout « accommodement raisonnable » en 2015 – idéologique et électoral, car dans une situation où elle se trouve concurrencée sur sa droite par l’AfD, la chancelière Merkel ne peut consentir la moindre concession à la Grèce.

Comme il était prévisible, la négociation sur la dette n’a donc abouti qu’à des mesures symboliques, en aucun cas susceptibles de permettre un rebond de l’économie grecque. Ces mesures ont d’ailleurs été suspendues par l’UE aussitôt que Tsipras a annoncé, en décembre 2016, quelques « cadeaux de fin d’année » pour les plus pauvres, pourtant eux aussi symboliques, manifestant ainsi que la Grèce était en réalité devenue – comme on disait au XIXe siècle pour des États formellement indépendants mais tenus dans une étroite dépendance par leurs créanciers d’Europe occidentale – une « colonie sans drapeau ».

Dans ces conditions, les discussions de ces dernières semaines ne pouvaient qu’aboutir au résultat auquel elles ont abouti. On sait depuis longtemps déjà que le FMI n’aurait pas dû participer aux plans indûment nommés « plans d’aide », puisqu’ils ne font que maintenir la Grèce dans un état de dépendance et aggravent la situation des Grecs. Pour le faire, le Fonds a en effet enfreint ses propres règles, en même temps qu’il a ignoré les analyses produites en son sein prouvant que les effets récessifs des politiques imposées à la Grèce avaient été massivement sous-évalués, puis que les politiques appliquées ne pouvaient qu’échouer sans une véritable restructuration de la dette permettant sa soutenabilité – une restructuration à laquelle se refuse le gouvernement allemand. Et il semble bien que, au nom des convenances électorales de Mme Merkel, le FMI soit une fois de plus en passe d’accepter ce qu’il devrait refuser au regard de ses propres principes, l’absence de restructuration le conduisant, une fois de plus et de manière absurde, à exiger davantage de mesures récessives dont on sait qu’elles ne feront qu’aggraver encore et toujours la situation.

La course à l’abîme et aux « réformes » structurelles, à la baisse des pensions (alors qu’en raison du chômage de masse, des familles entières n’ont plus que la pension de l’aïeul comme seul revenu régulier) et à la liquidation de ce qui reste d’État social aussi bien que de patrimoine national va donc se poursuivre. À la Vouli (le Parlement), le Premier ministre Tsipras a présenté cette nouvelle capitulation comme un « compromis honorable » consistant à aller « au-delà de l’austérité », à « en finir avec les plans d’aide » et à « faire sortir le pays de la crise ». Alors qu’il s’agit juste du contraire : cette inversion de la parole politique posant la question désormais centrale en Grèce : celle de la démocratie.

Déjà, l’adoption des trois mémorandums avait constitué une négation du droit d’amendement des députés et des prérogatives du Parlement, fondements de la démocratie représentative qui figurent parmi les principes dont se réclame l’UE. Puis, au lendemain de la victoire électorale de Syriza en janvier 2015, Jean-Claude Juncker affirma qu’il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens. Aujourd’hui, le même président de la Commission répond par lettre à deux députés grecs au Parlement européen – qui arguaient des principes mêmes de l’UE pour demander le rétablissement des conventions collectives abolies par les mémorandums – que « les mesures convenues dans le cadre d’un programme d’ajustement n'ont pas nécessairement à se conformer à l’acquis européen » et que « lorsque des mesures nationales sont convenues dans le cadre d’un programme d’ajustement, la Grèce ne met pas en œuvre la législation européenne et, par conséquent, la Charte des droits fondamentaux de l’UE ne s'applique pas comme telle dans les mesures grecques ». Autrement dit, l’UE est habilitée, en Grèce, à violer les principes sur lesquels elle prétend se fonder.

Dans ces conditions que reste-t-il des droits fondamentaux, économiques et sociaux, proclamés et garantis par la Constitution du 9 juin 1975 ? Quelle est encore la crédibilité de Syriza, dont toute la campagne pour les élections de janvier 2015 fut axée sur la volonté de rendre sa dignité au peuple grec, Tsipras annonçant, le soir même de la victoire, que son gouvernement serait « chaque mot de la Constitution » ? Que subsiste-t-il, en Grèce, d’un État de droit que l’UE prétend ranger au nombre de ses principes fondateurs et qu’elle a vaporisé, en Grèce, depuis 2010 ? Quelle est encore la crédibilité des mécanismes démocratiques – vidés de sens et de contenu par l’UE – et la crédibilité de la parole des formations politiques ?

On sait que, après 2009, le PASOK qui, depuis les années 1980 réunissait autour de 40 % des suffrages, s’est effondré sous les 10 %, et que la ND, dont l’audience électorale était du même ordre est tombée à 18,85 % en mai 2012 pour se stabiliser entre 27,8 % et 29,7 % aux trois scrutins suivants (juin 2012, janvier puis septembre 2015). Alors que beaucoup de Grecs pensent que le gouvernement Tsipras est en sursis et que de nouvelles élections législatives se tiendront à plus ou moins brève échéance, les sondages donnent la ND et le PASOK à des niveaux du même ordre (sous les 30 % pour la ND, autour de 6 % pour le PASOK). D’autant que la ND est désormais dirigée par Kyriakos Mitsotakis, rejeton d’une des familles les plus caricaturales du vieux système clientéliste, qui affiche sa grande proximité avec l’Allemagne afin d’accréditer l’idée qu’on lui concédera, à Berlin, ce qu’on a refusé à ses prédécesseurs, ce qui, vu l’état de l’opinion grecque et le fort ressentiment à l’égard de l’Allemagne, est à double tranchant. De surcroît, ce leader, à la popularité déjà bien faible pour un chef du principal parti d’opposition candidat au poste de Premier ministre, est périodiquement mis en cause pour son implication présumée dans le plus grand scandale de corruption qu’ait jamais connu la Grèce – celui des innombrables pots-de-vin versés par l’Allemand Siemens. C’est dire combien le discrédit frappant Syriza, qui a obtenu 16,8 % en juin 2012, 36,3 % en janvier 2015, 35,4 % en septembre et se retrouverait autour de 15 %, ne profite pas aux formations de l’ancien système. 

Les sondages semblent indiquer aussi que disparaîtrait de la Vouli le parti centriste pro-européen Potami (Le Fleuve), dont la fonction, comme Ciudadanos en Espagne ou Macron en France aujourd’hui, est de fournir une « roue de secours » à des majorités épuisées, en se réclamant de la nouveauté et de la modernité. Il en irait de même de l’Union des centres, entrée à la Vouli en septembre 2015, ainsi que des Grecs indépendants, scission de la ND qui s’affichait souverainiste, mais qui, partenaire de coalition de Syriza, subit logiquement les conséquences du rejet de la politique du gouvernement.

Dans l’état actuel, seuls les néonazis d’Aube dorée (prétendument partisans d’une sortie de l’euro et de l’UE) et les communistes orthodoxes du KKE (favorables la sortie de l’euro et au « désengagement » de l’UE) semblent en position de tirer une partie des marrons du feu – les uns et les autres restant néanmoins en-dessous de 10 %. Enfin les différentes formations qui se trouvent à la gauche de Syriza – l’EPAM, qui défend depuis le plus longtemps une sortie de l’euro ; ANTARSYA, gauche anticapitaliste et libertaire ; Unité populaire, issue de l’aile gauche de Syriza, et Cap sur la liberté de l’ancienne présidente du Parlement, Zoé Konstantopoulou, qui ont quitté Syriza après la capitulation de juillet 2015 – admettent désormais tous, plus ou moins ouvertement, la nécessité, avant ou après une négociation, d’une sortie de l’euro, voire de l’UE. Mais ces partis sont pour l’heure incapables de présenter un front commun et aucun d’entre eux ne semble en mesure d’obtenir une représentation parlementaire.

Dans ce paysage politique ravagé, par les injonctions européennes et les reniements de Syriza, beaucoup de Grecs estiment que si des élections intervenaient, elles ne serviraient à rien. Elles seraient les septièmes depuis 2007, aucune assemblée n’étant depuis cette date allée au terme de son mandat : ce qui montre à quel point les politiques européennes ont rendu le pays ingouvernable.

Le score étriqué que les sondages accordent à la ND et au PASOK risque en outre de ne pas leur permettre de pouvoir reconduire une coalition qui a gouverné le pays entre 2011 et 2015 (il faut totaliser autour de 40 % des suffrages pour obtenir une majorité absolue à la Vouli). À moins que le véritable but de Tsipras ne soit aujourd’hui de revenir avec assez de députés pour être indispensable à une formule de « grande coalition » qui se généralise en Europe à mesure que le rejet, par les peuples, des politiques induites par l’appartenance à l’euro et à l’UE réduit l’audience électorale des anciens partis de gouvernement : si l’on ajoute aujourd’hui les scores donnés à ces trois partis qui ont gouverné la Grèce depuis 1974, on parvient à peine à 50 % du corps électoral ! Et quelle serait d’ailleurs la viabilité d’une telle combinaison, dès lors qu’il s’agira, de toute façon, de poursuivre la même politique sous la même tutelle ? Ne serait-ce pas, surtout, la meilleure façon de permettre l’ascension électorale d’Aube dorée ?

Quant à l’abstention qui a atteint 43,5 % en septembre 2015, dans un pays où le vote est obligatoire et où la participation tourna longtemps autour de 80 %, elle sera le meilleur baromètre du discrédit, non de tel ou tel parti, mais bien de la démocratie elle-même. Sur le terrain en tout cas, l’épuisement psychique et parfois physique, en même temps que le rejet de toute parole politique, est sensible chez beaucoup. 

Les perspectives apparaissent dès lors bien sombres. L’échec de Syriza a en réalité tué, et sans doute pour longtemps, l’idée qu’une alternance soit autre chose qu’un leurre permettant de poursuivre une politique déterminée ailleurs et hors de tout contrôle démocratique. La contestation sociale ne s’est jamais éteinte. Mais les niveaux de mobilisation sont loin des hautes eaux de 2010. Si les grèves et les manifestations sont permanentes, elles restent catégorielles, éclatées, elles ne coagulent pas (encore ?) en un mouvement populaire puissant capable d’emporter le régime comme ce fut le cas en Argentine, dans des conditions économiques et politiques assez comparables, en 2001 – depuis le début de la crise, remarquons que l’image d’un hélicoptère survolant le Parlement grec, en référence à celui qui exfiltra alors le président De la Rua de la Casa Rosada, est un classique de l’iconographie des manifestants. 

De même, l’armée a-t-elle été dépolitisée depuis le retour de la démocratie en 1974, alors que, depuis l’indépendance, elle était intervenue maintes fois dans la vie politique, qu’il s’agisse de « coups » d’extrême droite (le plus connu étant celui des Colonels en 1967) ou d’officiers modernisateurs (en 1909, le coup de Goudi inaugura une des périodes de modernisation et de démocratisation les plus intenses de l’histoire du pays). Peut-on pour autant exclure que, si Erdogan envenimait la situation en mer Égée – dans une stratégie de fuite en avant classique pour des régimes autoritaires en difficulté intérieure –, une partie de l’armée considère que les gouvernements successifs, qui ont accepté le carcan imposé par l’UE, ont mis en danger les intérêts supérieurs de la nation ? Il est certain, en tout cas, que la fragilisation de la démocratie par l’UE rouvre un champ des possibles qui semblaient ne plus l’être depuis longtemps.

Un autre possible paraît d’ailleurs s’ouvrir avec l’arrivée au pouvoir du nouveau président américain et la dernière pseudo-négociation sur la poursuite de la participation du FMI au processus de mise en tutelle de la Grèce appelé « plan d’aide », qui a donné l’occasion au ministre des Finances allemand Schäuble d’agiter une fois encore la menace d’un Grexit forcé. Sur la chaîne Bloomberg, l’économiste Ted Malloch, pressenti par le président Trump pour représenter les États-Unis auprès de l’UE (où certains s’activent à empêcher cette nomination considérée hostile), a déclaré le 5 février dernier que la Grèce ne pouvait continuer à souffrir ainsi de stagnation, ajoutant : « je ne veux pas parler à la place des Grecs, cependant du point de vue d’un économiste, il y a de très fortes raisons pour la Grèce de quitter l’euro », ce qui devrait, selon lui, être assorti d’un plan d’accompagnement.

Venant peu après l’entretien accordé par le président Trump au Times (16 janvier) dans lequel ce dernier se prononçait en faveur de la conclusion rapide d’un accord commercial bilatéral avec le Royaume-Uni et d’une aide américaine aux pays qui choisiraient de quitter l’UE, la déclaration de Malloch a bien sûr été entendue à Athènes. Il faut rappeler ici combien une partie des « élites politiques » grecques, quelle que soit leur appartenance partisane – y compris des membres du groupe dirigeant de Syriza et de l’actuel gouvernement –, est intimement liée aux États-Unis où nombre d’hommes politiques grecs (qui parlent parfois mieux l’anglais que leur langue « maternelle ») ont été formés, où ils ont souvent accompli tout ou partie de leur vie professionnelle.

C’est dans cette perspective qu’il faut dès lors considérer ce que, dans son précieux blog, l’historien et ethnologue Panagiotis Grigoriou, relevait récemment quant aux rumeurs de plus en plus insistantes d’un retour à la drachme – une drachme adossée au dollar. Pour l’observateur de la politique grecque, il ne serait pas très étonnant de voir une partie de ces élites, à la fois coincées dans l’impasse de l’euro allemand et habituées à être les courroies de transmission d’un étranger dominant, envisager de troquer une tutelle euro-allemande inflexible, et de plus en plus impopulaire, contre un retour à la tutelle américaine espérée moins contraignante, plus bienveillante – à un moment où, pour les États-Unis, l’importance géostratégique de la Grèce (et donc l’intérêt d’y être plus présents) pourrait être réévaluée alors que le régime islamo-autoritaire d’Erdogan devient de plus en plus imprévisible.

En Grèce en tout cas, la magie de l’euro semble désormais ne plus vraiment fonctionner : pour la première fois, un sondage donne une majorité, et très nette : 54,8 % (soit 29,6 % des électeurs de la ND et 66,2 % de ceux de Syriza lors des dernières élections législatives) sinon pour une sortie de l’euro par principe, du moins pour un rejet des nouvelles mesures exigées par les créanciers, même si cela doit conduire à une sortie de l’euro et un retour à la drachme, 32,2 % des personnes interrogées se prononçant pour l’acceptation et le maintien à tout prix dans l’euro.

Pour ceux qui, comme moi, pensent depuis le début de la « crise grecque » que l’euro en a été la cause essentielle, la prise de conscience de l’opinion que semble traduire ce sondage est sans doute une raison d’espérer que le peuple grec trouve enfin une issue à la triple impasse actuelle. Il reste que le temps perdu ne se rattrape pas et que la sortie – de toute façon inéluctable – serait plus dure aujourd’hui qu’elle ne l’aurait été en 2010, 2012 ou 2015 parce que, tout au long de ces années sacrifiées, le potentiel productif – et donc de rebond – n’a cessé de fondre. Pour les mêmes raisons, cette sortie sera plus difficile demain qu’aujourdhui ; elle le sera d’autant plus qu’elle sera imposée ou/et improvisée, au lieu d’être choisie, préparée et négociée.


Pour aller plus loin, on peut également regarder ce reportage sur la Troïka :





mardi 27 novembre 2012

« Il faut qu’on organise la faillite des banques » entretien avec Jean-Luc Gréau

Jean-Luc Gréau est économiste et ancien conseiller du MEDEF. 
Il publie ce mois-ci La Grande Récession, chez Gallimard.
 
Cet entretien est initialement paru dans le magazine Ragemag
 
 
Dans votre dernier livre, La Grande Récession, vous évoquez une « nouvelle politique industrielle », en critiquant la faiblesse capitalistique des entreprises françaises et en appelant de vos vœux le maintien des filières de production. Tout cela rejoint le récent rapport Gallois. Êtes-vous satisfait des conclusions que le gouvernement a tirées de ce rapport
 
Le rapport Gallois est intéressant en tant que tel mais le gouvernement n’en a tiré aucune conclusion, pour une raison simple : les mesures annoncées étaient prêtes avant même la remise du rapport au Premier ministre.
 
Ce rapport a surtout permis d’ouvrir une fenêtre médiatique pour préparer l’opinion à l’annonce des mesures dites « de compétitivité », qui consistent à soutenir les entreprises à hauteur de 20 milliards d’euros, financés par une réduction des dépenses publiques et par une augmentation de la TVA. Pourtant, ce rapport, réalisé par une personnalité incontestée, notamment par ses pairs dans l’industrie, aurait sans doute permis d’ouvrir un vrai débat. Encore eût-il fallu prendre davantage le temps de la réflexion avant d’annoncer des mesures.
 
Le diagnostic posé par Louis Gallois est globalement juste. Il a même soulevé un point qui a peu ou pas été relevé, celui de la parité de la monnaie, et appelé à une « politique monétaire extérieure au service de la croissance ». De fait, l’ancien patron d’EADS est bien placé pour le savoir. En 2008, lorsque l’euro a atteint la parité de 1,40 dollars, il a été contraint à un plan de restructuration de l’entreprise – Power8 – qui a supprimé des milliers d’emplois qualifiés en France, en Espagne et au Royaume-Uni. En effet, avec cette parité, Airbus ne pouvait que perdre de l’argent lors de ses exportations dans la zone dollar. D’ailleurs, même avec la parité actuelle de 1 € = 1,30 $ les gains réalisés restent faibles comparé à Boeing, son principal concurrent.
 
Le rapport Gallois préconisait un « choc de compétitivité » misant sur une politique de l’offre. Dans quelle mesure est-il efficace de favoriser l’offre si cette offre ne trouve pas de débouchés faute de demande ?
 
C’est toute la difficulté. Il existe un problème de compétitivité en France, mais il existe aussi, dans le même temps, un problème de demande. Or les solutions aux deux types de problèmes ne sont pas compatibles.
 
Les pays du Sud de l’Europe, qui ont, plus encore que nous, ces difficultés-là, réduisent désormais leurs salaires, non pas seulement dans la fonction publique mais aussi dans le secteur privé. C’est vrai en Grèce, en Espagne, au Portugal, en Irlande, où les rémunérations ont chuté de 15 à 30% depuis le début de la crise.Ceci leur permet évidemment d’être plus compétitifs, et de mieux garantir leurs exportations, mais au prix d’une dépression supplémentaire de la demande intérieure. Ces pays sont en train de s’enfoncer dans une spirale récessive dont on imagine mal l’issue.
 
Pour réconcilier les « keynésiens », désireux de favoriser la demande, et les partisans d’une politique de l’offre, existe-t-il une troisième voie qui serait la dévaluation ?
 
La dévaluation est davantage qu’une solution : elle est le préalable à toute solution. Mais on l’a écartée dès 2010 lorsqu’on a démarré les plans de sauvetage de la Grèce. Les raisons en sont obscures : on affirmait alors vouloir protéger l’euro, sans comprendre qu’il ne pouvait se maintenir qu’avec une parité moins forte, de l’ordre de 1 € = 1 $.
 
La Banque centrale européenne (BCE) refuse toute idée d’action sur la parité monétaire, alors même que l’euro est la monnaie la plus surévaluée au monde, après le yen japonais.
 
Ce refus est-il dicté par la fameuse « peur de l’inflation » ?
 
Ça, c’est l’argument des illettrés ! Nous n’avons plus d’inflation en Europe depuis le milieu des années 1980. La France a été le dernier pays du continent à surmonter la grande vague d’inflation des années 1970. Depuis 1986, soit bien avant l’entrée en vigueur de l’euro, notre inflation oscille entre 2 et 2,5% par an.
 
C’est important de le noter car d’aucuns abusent de l’argument inflationniste. L’ancien ministre de l’économie, François Baroin, a en le front de dire récemment qu’une dévaluation entrainerait un retour à l’inflation d’avant la monnaie unique. Or cette inflation était déjà contenue !
 
En réalité, je pense que nos élites sont surtout sous l’emprise du discours né dans les années 1980, qui consiste à considérer qu’une monnaie forte est – à l’inverse même de ce qu’on constate – un facteur de compétitivité, dans la mesure où elle oblige les entreprises à des efforts constants de productivité et de qualité. Or ce raisonnement n’est juste que dans certaines limites : pour gagner véritablement en productivité, encore faut-il se trouver dans un contexte économique favorable.
 
Imaginons que l’on fasse finalement le choix de dévaluer. Comment cela se passerait-il techniquement ?
 
Il faudrait déjà que les Américains et les Européens s’entendent. Or les Américains ne veulent pas entendre parler, pour l’heure, d’une réévaluation du dollar par rapport à l’euro. Ils viennent de connaître une période difficile, ils ont supprimé près de 9 millions d’emplois après la crise de 2008. Ils ont commencé à reprendre le dessus à partir de 2009 et 2010. Mais il faut bien voir que cette relative bonne tenue de l’économie américaine tient à la sous-évaluation du dollar par rapport au yen et à l’euro.
 
D’ailleurs, la plupart des entreprises européennes et japonaises ne peuvent désormais vendre en zone dollar qu’en produisant sur place. Par exemple, Airbus a ouvert une usine d’assemblage en Alabama.
 
En somme, une monnaie surévaluée induit directement des délocalisations ?
 
Bien sûr. Je ne suis pas opposé à ce qu’on produise là où l’on vend, bien au contraire. Mais le fait, par exemple, que des constructeurs automobiles allemands comme BMW ou Volkswagen aient choisi de livrer leur clientèle américaine à partir de leurs unités de production installées sur place est la preuve même qu’il y a un problème de parité monétaire.
 
Vous faites partie de ceux qui ont affirmé que l’euro n’était pas viable. Pourtant, depuis le début de cette crise, on constate que le système finit toujours par s’adapter. Par exemple, la Grèce n’a toujours pas quitté l’union monétaire.
 
Je voudrais que ceux qui parlent avec tant de désinvolture du maintien des pays en détresse dans l’eurozone partagent, ne serait-ce que quelques semaines, le sort de leurs populations. Voyez comme la misère frappe l’Espagne, un pays encore très prospère il y a cinq ans !
 
L’euro, de toute façon, a cessé d’être un outil économique. Il est devenu un objet sacral. On en a fait le symbole de l’unité européenne. C’est avant tout l’aspect politique et symbolique de cette monnaie qui l’emporte sur toute rationalité économique. Au contraire, la raison économique aurait dû nous conduire à envisager son démembrement dès 2010.
 
En attendant, le prix à payer pour se maintenir dans l’euro est l’augmentation continue de la masse des dettes. Pas seulement celles de la Grèce, de l’Espagne ou du Portugal, mais aussi celle de l’Allemagne, qui prête et garantit désormais les emprunts des pays du Sud.
 
Comment peut-on envisager l’issue de cette crise de la dette ?
 
Par la faillite des débiteurs ! Nous aurions dû organiser la banqueroute partielle de la Grèce, de Chypre, de l’Irlande ou du Portugal. On ne l’a pas fait pour une seule raison : on a voulu sauver les banques.
 
Il faut tout de même rappeler que l’essentiel des créances sur les États sont détenues par les banques et compagnies d’assurance européennes. Or toute dévaluation, tout défaut de paiement partiel des États ferait immédiatement fondre les créances que possèdent les banques. Elles subiraient alors de grosses pertes, et pourraient même se trouver en cessation de paiement. C’est là le grand problème caché de la zone euro.
 
Mais si les banques s’effondrent, c’est toute l’économie qui s’effondre !
 
C’est un argument imparable. C’est pourquoi je me suis risqué, dans La Grande Récession, à envisager une solution. Je pense qu’il faut qu’on organise la faillite des banques et que l’on tente en parallèle, dans l’urgence, de construire un nouveau système bancaire.
 
Il faudrait alors séparer strictement les activités classiques et sans risque de dépôt, qui ne génèrent jamais de pertes, et celles, à risque, de crédit. Il n’y a aucune raison que le patrimoine déposé par les particuliers à la banque soit mis en danger par les autres activités de ladite banque.
 
Dans votre livre, vous mettez en cause la « titrisation ». De quoi s’agit-il ?
 
C’est ma préoccupation. Il s’agit d’une procédure qui s’est développée à très vaste échelle depuis trente ans. Il s’agit, pour un prêteur, de se débarrasser du risque inhérent à l’activité de crédit en « revendant » le risque sur le marché, à une compagnie d’assurance ou à un fond de placement. Ce qui ne manque pas d’entrainer une déresponsabilisation totale des prêteurs. En principe, le métier de banquier consiste à prendre un risque après l’avoir évalué, puis de l’assumer. Pas de le revendre.
 
Autre élément : la banque qui revend ainsi les prêts qu’elle a elle-même accordés, le fait en contrepartie de cash. Qu’elle réinvestit immédiatement. Sur le marché hypothécaire américain, par exemple… On a là un mécanisme continu d’augmentation de la masse des crédits, ce qui est l’un des éléments de base de la constitution des « bulles ».
 
Revenons à l’Europe. Vous mettez en cause la politique monétaire du continent. Pourtant, on constate un ralentissement de l’activité économique partout, y compris dans les pays dits émergents. La crise actuelle n’est-elle pas davantage mondiale qu’européenne ?
 
C’est vrai. La Chine, l’Inde ou le Brésil on vu ralentir sensiblement leur activité économique. On s’est même demandé si la Chine n’était pas déjà entrée en récession.
 
Les États-Unis gardent la tête hors de l’eau avec un taux de croissance de 2%, mais ils ralentissent également. Ils sont d’ailleurs mis en danger par la mauvaise situation européenne et par le ralentissement en Asie. Prenons l’exemple d’une entreprise américaine comme Caterpillar, numéro 1 mondial dans le domaine du matériel de BTP. Cette entreprise possède 18 usines en Chine, à partir desquelles elle dessert le marché chinois. Mais si l’investissement chinois ralentit, les profits de Caterpillar ne peuvent que ralentir du même coup.
 
En fait, c’est la logique même de la mondialisation qui est en cause dans cette crise généralisée.
 
Vous êtes donc favorable à ce qu’on a appelé « la démondialisation » ?
 
Je n’aime guère le terme car il fait penser à une copie inversée de la mondialisation. Je pense qu’il faut à présent inventer tout autre chose. Il faut notamment constituer de vastes sous-ensembles économiques régionaux, en Asie, en Europe, en Amérique, en Afrique. Au sein de ces ensembles de taille intermédiaire, les pays membres pourraient libéraliser les échanges intérieurs. Dans le même temps, les importateurs désireux de vendre dans chaque zone devraient s’y installer et produire sur place, contribuant ainsi à la création de richesse dans la zone même.
 
J’imagine qu’une monnaie unique ne serait pas indispensable au sein de ces zones ?
 
En effet. Il serait préférable que ces zones mettent en place des mécanismes tels que notre ancien système monétaire européen (SME). Cela permettrait de conserver des monnaies nationales adaptées aux différents pays, mais qui auraient, les unes par rapport aux autres, une relative stabilité. Car à l’inverse de la monnaie unique, qui est totalement rigide, une construction de type SME permet des ajustements concertés et de la souplesse.
 
Êtes-vous favorable à un protectionnisme européen ?
 
Oui, bien sûr. Mais il devient de plus en plus difficile d’argumenter en faveur de cette idée, tant l’Europe de Bruxelles est absolument libre-échangiste. Elle ne cesse de désarmer les États-membres au lieu d’aider à les protéger, obligeant les entreprises et les différentes populations à se livrer entre elles une concurrence de chaque instant.
 
Les précédents entretiens de l'arène nue :
Entretien avec Catherine Kintzler sur la laïcité CLACK
Entretien avec Jean-Paul Brighelli sur l'école, l'éduction CLOCK
Entretien avec Hervé Juvin sur l'économie, l'Europe CLOUCK
Entretien avec Laurent Bouvet sur "la gauche et le peuple" 1/2 puis 2/2
Entretien avec Sylvain Crépon sur le Front national CLYCK
Entretien avec Eric Dupin sur les législatives 2012 CLICK
Entretien avec Jean-Loup Amselle sur les "identités" CLAICK
Entretien avec Gaël Brustier sur la "droitisation" CLONCK
Entretien avec Jacques Sapir sur l'Europe et l'euro  1/1 puis 2/2
 

dimanche 16 septembre 2012

Politique économique du gouvenement : les faits sont têtus.


Par Jacques Sapir

Cette note a été rédigée par l'économiste Jacques Sapir après l'intervention de télévisée de François Hollande dimanche 10 septembre. Merci à lui de l'avoir mise à disposition de l'arène nue.
 
***
 
Le Président de la République, François Hollande, a indiqué dans son entretien sur TF1 dimanche dernier qu’il entendait poursuivre diverses orientations qu’il avait déjà présentées lors de la campagne présidentielle. Il a aussi indiqué sa volonté d’accélérer le calendrier de certaines réformes. Ceci découpe, en creux, une stratégie pour le début du quinquennat, même s’il reste excessif à cet égard de parler à ce propos « d’agenda 2014 ».
 
Dans la présente note, on examinera certains des aspects de cette stratégie.

 
I- La « réforme du marché du travail »

François Hollande a indiqué sa volonté d’avancer rapidement vers une réforme importante du marché du travail en France. De fait, la persistance d’offres d’emploi non satisfaites, alors que nous connaissons un chômage élevé, montre bien la persistance d’un problème grave dans ce domaine. Mais, l’inspiration de cette réforme serait plus à chercher dans la « FlexiSécurité » telle qu’elle est appliquée au Danemark. Or, on constate que les résultats de ce pays, en période de forte chute de la croissance (2009 - 2011), sont loin d’être aussi bons que ce qu’ils étaient en période d’expansion.

 
Graphique 1


Source : Statistiques de l'OCDE sur l'emploi et le marché du travail (base de données).



Le rapport entre le taux de chômage au Danemark et celui de la France ou de l’Allemagne s’est fortement dégradé depuis 2008, et montre que le « modèle danois » ne s’est pas avéré plus résistant, ou résilient, par rapport à la crise.


Graphique 2
 
 Source : OCDE et CEMI-EHESS
 

Graphique 3

Source : Dépenses sociales: données agrégées,
Statistiques de l'OCDE sur les dépenses sociales (base de données)


En période de récession, la flexibilité se transforme en surcroît de licenciements et la « sécurité » disparaît. Par ailleurs, le coût du système danois apparaît comme très élevé, et largement supérieur au coût du système français ou allemand.

 La référence au Danemark semble plus être un effet de mode que le résultat d’une analyse sérieuse des données disponibles.

 
II - Les prévisions de croissance pour 2013.

 
Un deuxième point important dans l’intervention du Président a été constitué par le double rappel de la volonté de réduire les déficits (ce qui implique et conduit au traité européen qui doit être voté) et de limiter la hausse du chômage. Sur ce point en particulier, le Président a déclaré qu’il comptait inverser la courbe du chômage, qui monte aujourd’hui de manière rapide, à l’horizon de la rentrée 2013.
Ces deux points convergent sur la prévision de croissance pour l’année 2013. Le Président a donné le chiffre de 0,8% comme base de calcul du budget 2013, et il a précisé que ceci impliquerait de trouver 30 milliards d’euros, répartis par tiers entre des économies, des contributions des entreprises et des contributions des ménages.
 
1) La prévision de croissance affichée pour 2013 n’est absolument pas réaliste. Alors que dans les pays voisins (Espagne, Italie) on révise à la baisse les chiffres pour 2012, il est clair que cela aura des conséquences sur 2013 pour l’économie Française. Le service des recherches de NATIXIS a récemment ajusté ses prévisions à -0,2%. Compte tenu de la dégradation de l’environnement économique (Chine, Inde et États-Unis), il est clair que la fourchette d’estimation de la croissance française pour 2013 se situe entre 0% et -1%, avec une forte probabilité de concentration entre -0,2% et -0,5%. Ceci implique, si le Budget 2013 est bien calculé sur la base de 0,8% un écart entre les prévisions et la réalité qui sera compris entre 1 et 1,3 points de PIB.
 
2) Un écart de cette importance implique un écart dans les recettes futures qui est compris entre 9 et 12 milliards d’euros. Compte tenu de l’accroissement mécanique des dépenses de transferts, ce sont 15 milliards d’euros supplémentaires qu’il faudrait trouver si nous voulons respecter l’engagement de déficit budgétaire pour 2013 à 3% du PIB. C’est la raison pour laquelle il y a actuellement un consensus entre les économistes pour considérer que le déficit réel sera bien plus proche de 4,5% que de 3%.
 
3) Si le gouvernement veut, malgré tout, respecter ses engagements, il devra prélever 15 milliards de plus en 2013, soit, si on respecte la formule adoptée pour l’instant, 5 milliards de plus sur les ménages. Le choc sur la consommation sera fort, et cumulé avec le choc déjà prévu. La loi rectificative de finance qu’il faudra faire voter entre la fin du printemps et la rentrée 2013 aura pour effet d’accélérer la récession, et pourrait nous conduire autour d’une baisse du PIB de -1%, ce qui aura des conséquences tant sociales (forte hausse du chômage) que fiscales (forte hausse de la dette publique). Avec un taux d’inflation à 2% l’an, la dette exprimée en pourcentage du PIB augmentera de 2%.
 
4) Si le gouvernement se décidait à ne pas respecter ses engagements, et si la baisse de croissance n’était que de -0,2% pour 2013, un déficit de 4,5% n’impliquerait en réalité qu’une hausse mécanique de 2,4% de la dette, sous les mêmes hypothèses d’inflation. Mais alors, que deviendrait la crédibilité du gouvernement ?
 
 
Il faut savoir que c’est la croissance de la consommation privée française qui a largement contribué à ce que la crise dans la zone Euro soit relativement modérée. La croissance de la consommation allemande est très faible, celle de l’Italie (3ème économie) et de l’Espagne (4ème économie) est en réalité négative.


Graphique 4
 
Source : Base de données des Perspectives économiques de l'OCDE
 

On comprend bien qu’il est fort peu probable que le gouvernement français se lance dans une surenchère pour la politique fiscale et budgétaire. Mais, alors, pourquoi se mettre volontairement dans une situation ou nous serons amenés à renier nos engagements ? Quel sens à de faire voter le TSCG si c’est pour ne pas l’appliquer ?

Les opérateurs sur les marchés financiers ne sont pas idiots. Ils sanctionneront et une politique qui renoncerait à ses engagements, et une politique qui les respecterait, en nous faisant plonger dans une profonde récession.

 La raison et le bon sens conseillent de reporter ce vote au moins au début de l’année prochaine, quand nous serons en possession de plus d’éléments pour juger du déroulement économique de l’année 2013.

Sans même prendre position sur la gravité des engagements du TSCG, et sur la pression sociale qui monte en faveur d’un référendum (72% des Français y sont favorables), il est évident aujourd’hui que le vote de ce traité n’est pas la priorité. Toute tentative de la faire voter par des pressions politiques, des menaces de sanction pour les députés socialistes qui auraient l’intention de s’abstenir ou de voter contre, serait profondément contre-productive. Nul n’est obligé de se jeter dans l’erreur et qui le fait après avoir été dûment averti doit savoir qu’il en portera totalement la responsabilité.

 
III - La stratégie gouvernementale.
 

Arrivée à ce point, on peut se demander s’il y a bien une stratégie gouvernementale. Or, il y en a bien une, mais fondée sur un pari douteux et articulée à une croyance suivie avec la foi du charbonnier.

 Déroulons-en le raisonnement.

Le gouvernement s’attend à une forte montée du chômage (au minimum 500 000 chômeurs de plus d’ici juin 2013, et sans doute plus). Il en a pris son parti et n’espère plus que de pouvoir atténuer ce processus à la marge, avec la création de 100 000 à 120 000 emplois aidés pour l’année 2013, dont probablement 70 000 seront mis en œuvre d’ici juin. Mais, il escompte trois choses, et c’est là que réside le pari, qui modifieront la situation d’ici à la fin de 2013 :

  1. Que les anticipations des investisseurs, tant français qu’étrangers, s’amélioreront dans la mesure où l’on aura procédé à la « consolidation » de la zone Euro (entrée en action du MES, Union Bancaire, TSCG).
  2. Que la conjoncture internationale s’améliorera hors d’Europe et tirera la croissance européenne à partir de fin 2013.
  3. Que les conditions de compétitivité de l’économie française s’amélioreront suffisamment à la fois grâce à la réforme du marché du travail, à des modifications dans les prélèvements des charges sociales et à l’action de la future Banque Publique d’Investissement. Dès lors, l’économie française pourrait tirer son épingle du jeu dans une croissance revenue.

Examinons maintenant ces divers éléments.

Le premier relève, en réalité de la méthode Coué. Si les investissements sont en train de chuter, c’est pour deux raisons essentielles : la demande est en train de se contracter et la profitabilité des entreprises est en train de se dégrader. Il ne faut pas, à cet égard, confondre l’attitude des marchés financiers, prompts à s’emballer dans un sens ou un autre, et l’attitude des investisseurs « réels ». Le graphique 5 montre que l’investissement est en train de baisser dans les différents grands pays. Ce n’est donc pas une très hypothétique « consolidation » de la zone Euro qui provoquera sur ce point un changement.

Le second point implique que l’on s’attarde un petit peu sur les éléments de conjoncture internationale :

1) Les pays émergents, comme la Chine et l’Inde sont entrés ou vont entrer d’ici au prochain trimestre, en récession. Dans le cas de la Chine, il s’agit d’un ajustement de longue durée (de 24 à 30 mois) rendu impératif par la bulle immobilière. Il est illusoire de penser que ces pays auront un effet de traction sur l’économie mondiale avant au moins septembre 2014 et plus probablement le début de 2015. La tendance sera bien plus de chercher à exporter davantage vers l’Europe, ce qui exercera un effet dépressif sur l’économie européenne.

2) Les États-Unis connaissent une croissance « molle », du fait des multiples problèmes qui perdurent dans le secteur financier, qui n’a pas été durablement assaini depuis quatre ans. Quant à la Grande-Bretagne, si le secteur industriel donne des signes d’espoirs (résultat de l’importante dévaluation à laquelle ce pays a procédé) la partie financière de l’économie reste elle aussi profondément malade.

Il est donc parfaitement illusoire d’espérer dans une demande extérieure à la zone Euro les facteurs d’une hypothétique croissance d’ici un an, et en réalité d’ici deux ans au moins.


Graphique 5

Source : Base de données des Perspectives économiques de l'OCDE.


Sur le troisième point, la compétitivité française ne pourra, en mettant les choses au mieux, progresser que dans un délai de dix à quinze ans. Si l’on veut réaliser une « dévaluation interne » en transférant massivement les charges des entreprises vers les ménages, c’est à un choc supplémentaire sur la consommation que l’on arrivera, et qui pourrait, cette fois, nous faire passer de la récession à une véritable dépression. La Banque Publique d’Investissement même si elle mise sur pied d’ici à janvier 2013 ne verra le fruit de ses efforts qu’à l’horizon 2015 et plus probablement 2016. Notons aussi que pour que ses efforts puissent avoir un effet important sur l’économie, il faudrait que les engagements de cette banque soient très importants et, en réalité, très supérieurs aux 20 milliards d’euros de son possible capital. Quant à la réforme du marché du travail, on a vu dans la première partie de ce texte ce qu’il fallait en penser.
 
Aucun des trois éléments implicitement appelés à venir soutenir le pari du gouvernement ne sera au rendez-vous. C’est à un « pari pascalien » que nous sommes confrontés, au sens le plus religieux du terme.
 
Car, derrière ce pari, il y a la croyance dans les vertus de l’Euro, croyance qui aujourd’hui est poursuivie avec la foi du charbonnier. Non que l’on ignore certaines réalités. Les gouvernements se préparent à une tempête financière que pourrait déclencher un défaut de la Grèce d’ici cet hiver, défaut qui serait rapidement suivi d’une sortie de l’euro. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les mesures de la BCE annoncées jeudi dernier par Mario Draghi. Tout le monde comprend bien qu’elles ne sont, et ne peuvent être, une réponse à la crise. Mais, elles devraient néanmoins permettre à la zone Euro de traverser une grave crise spéculative, même si leurs conséquences négatives se feront sentir peu après (avec très certainement une aggravation de la récession globale liée à la généralisation des plans de rigueur et à la contraction des liquidités privées engendrée par la stérilisation de la création monétaire publique).
 
La question se pose alors des sources de cette foi, assez forte pour résister aux faits, comme on peut le voir sur les statistiques de croissance depuis l’entrée en action de l’Euro.


Graphique 6

Source : OCDE et CEMI-EHESS
 
À l’exception du Japon, passé par la fameuse « décennie perdue » tous les autres pays importants ont connu une croissance plus forte que la zone Euro, et encore n’avons-nous pas fait figurer sur le graphique 6 ni la Chine, ni l’Inde, ni la Russie : la comparaison eut été encore plus cruelle.

Derrière ces chiffres, on trouve le chômage de masse, mais aussi la misère qui s’accumule désormais de manière dramatique dans les pays de la zone Euro.

 Le pari sur lequel est fondée la stratégie du gouvernement actuel et du Président n’a aucune chance de se réaliser. Le chômage va continuer d’augmenter, atteignant les 3 millions et demi au printemps prochain et sans doute un peu moins de 4 millions à la fin de l’année prochaine. Non qu’il n’y ait aucune alternative. La crise actuelle n’est nullement une « calamité naturelle » mais bien une calamité qui est imposée aux Français par une combinaison redoutable d’ignorance, de manque de courage et de fanatisme que l’on retrouve, hélas, tant à gauche qu’à droite.


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vendredi 14 septembre 2012

Avec Hollande, "le jeu est encore très ouvert"


Entretien avec Didier Motchane


Didier Motchane a co-fondé le CERES avec JP Chevènement, P. Guidoni et A. Gomez.
Il est notamment l'auteur de :
- Voyage imaginaire à traver les mots du siècle, Fayard, 2010
- Les années Mitterrand, Bruno Leprince , 2011
 


Quelle est votre appréciation des 100 premiers jours de François Hollande et du gouvernement Ayrault ?
 
Par la force des choses, dans les premières semaines de l'entrée en fonction d'un nouveau gouvernement, le jeu se situe essentiellement sur le domaine du symbolique. C'est essentiellement à partir de maintenant que la plupart des décisions annoncées sont susceptibles d'être prises. A quelques exceptions près, comme notamment le relèvement du plafond du Livret A - décision significative qui affecte une masse importante de l'épargne au logement social - les actions ont été surtout d'affichage. Mais on sait combien les symboles sont importants en politique.
 
Quant à la suite, il me semble que le jeu est encore très ouvert, d'autant plus que le président de la République s'est essentiellement cantonné, pour l'heure, à des déclarations de principe. De plus, lorsqu'on observe les gens qui constituent son entourage, on constate une assez grande diversité des profils.
 
Pour ma part, je crois que ne pourront être considérées comme significatives que les mesures qui porteront atteinte aux inégalités. Je pense en particulier à la mesure la plus facile et rapide à mettre en œuvre : la réforme de la fiscalité. Si la réforme fiscale promise est importante, si elle marque un virage net, elle aura un caractère décisif. Elle donnera véritablement sa couleur au quinquennat.
 
Vous ne rejoignez donc pas les critiques virulentes du Front de gauche ?
 
Je me retrouve dans un certain nombre des thèmes chers au Front de gauche. Pour autant, je ne partage pas la tendance à l'imprécation – parfois précipitée – de Jean-Luc Mélenchon. La manière tonitruante dont il exprime son désaccord a sans doute de bonnes raisons rhétoriques, mais je préfère être attentif à ce qu'il propose plus qu'à ce qu'il dénonce. Il est plus utile et plus efficace de dire, de répéter, d'expliquer ce que l'on se proposerait de faire que de demeurer dans la « critique vertueuse ».
 
Mais il arrive à Mélenchon de proposer...il propose notamment que le gouvernement organise un référendum sur le Pacte budgétaire européen...
 
Il pourrait en effet sortir beaucoup de choses d'un tel référendum...Tout dépend des conditions dans lesquelles il serait organisé : il faudrait que ce soit là l'occasion d'un débat préalable, et d'un débat de qualité. Ce pourrait être l'occasion de poser un certain nombre de questions dans le débat public. A condition bien sûr de s'en donner le temps, et de ne pas organiser une telle consultation à la va-vite...et de ne pas flouer, comme cela fut le cas une première fois lors du référendum de 2005, le verdict populaire.
 
N'est-il pas trop tard pour une telle consultation ?
 
Non...la décision de voter ce traité ne me fait pas plaisir, et je pense qu'il aurait été très encourageant et très manifeste d'un changement politique si on ne s'y était pas résigné.
 
Evidemment, on peut dire – et on ne s'en prive pas- que le traité a été signé et que la parole de la France est engagée. Toutefois, on sent bien qu'en France, comme dans les pays alentours, le « fond de l'air », autrement dit l'idéologie dominante, commence à changer. Lentement, mais nettement. Regardez comme on se croit obligé, désormais, pour faire passer la ratification du traité, de le flanquer d'un « Pacte de croissance ». De pur affichage, certes, mais qui montre qu'on est désormais contraint de tenir compte, au moins dans les apparences, des doutes nouveaux et nombreux qui s'expriment ça et là. A cet égard, il sera très intéressant de voir quel sera le nombre des parlementaires de gauche qui ne le voteront pas.
 
François Hollande vous semble-t-il avoir la possibilité d'infléchir significativement les positions allemandes ?
 
Ça, c'est une bonne question....A mon sens, il en a la possibilité. Mais ça dépendra beaucoup de l'évolution du climat en Allemagne et du jeu des rapports de force au sein de ce pays.
 
D'autre part, ça dépendra de la détermination française et de la volonté personnelle d'Hollande. Il faut dire que l'idée de calquer la politique française sur l'allemande fonctionne de plus en plus comme une sorte de garde-fou, de garantie de la poursuite de cette politique inaugurée dans les années 1990 avec le « franc fort », reposant sur l'idée que la parité entre le franc et le mark étaient immuable. L’Allemagne apparaît à beaucoup comme un rempart, une garantie de survie du social-libéralisme.
 
Social-libéralisme...que vous définissez comment ?
 
Disons que ça consiste à ne pas chercher de véritable mise en cause des inégalités, à ouvrir chaque jour davantage les voies « aux marchés » et à donner une priorité absolue à la réduction des déficits budgétaires. Autrement dit, on considère qu'il faut absolument diminuer la dépense publique quelle qu'elle soit, sans jamais considérer qu'une proportion importante de la dépense publique devrait au contraire augmenter : celle qui est consacrée à l'investissement. Je pense en particulier à l'éducation, à l'école, à la recherche, à la santé, à la culture.
 
Sans doute une modification des rapports de forces en Europe peut-elle aider ? Plusieurs pays auront des élections dans les deux ans à venir...
 
Oui, cela peut permettre d'aider à la lente modification du « fond de l'air ». De petites secousses de ce type ne semblent pas encore de nature à déplacer beaucoup de convictions ni de détermination. Mais à ces petites secousses peuvent s'ajouter prochainement de plus grandes. D'autant plus que l'on va probablement vers un certain nombre de crises sociales importantes. Le chômage croissant en est le signe annonciateur.
 
Imaginez-vous que certains pays du Sud, sous l'effet de cette crise, justement, puissent quitter la zone euro ?
 
Ce n'est pas impossible si s’accroît l'intolérance sociale aux mesures d'austérités que subissent les populations pour maintenir leur pays dans l'eurozone.
 
C'est d'autant plus plausible que dans les pays du Nord de l'Europe, l'opinion est de plus en plus défavorable à cette solidarité qu'on leur impose avec le Sud, et qui leur semble désormais trop coûteuse.
 
Finalement, ce que la crise montre, c'est que l'idée d'imposer l'uniformité d'une monnaie unique à des sociétés profondément différentes par la culture, par les habitudes, par l'économie était une grande erreur. Et cette erreur est de plus en plus remise en cause, comme en témoignent les nombreux craquement auxquels nous assistons, non seulement en Grèce, en Italie, en Espagne, mais également en Allemagne.
 
Alors bien sûr, l'euro n'éclatera pas du jour au lendemain. Mais rien n'interdit d'envisager qu'il finisse par se scinder. Soit que certains pays s'en détachent purement et simplement, soient que le Nord et le Sud de la zone décident de se séparer.
 
Un tel partage en deux vous semble jouable ?..
 
La question est de savoir si le contraire – c'est à dire le maintien en l'état de la zone euro – restera, lui, indéfiniment jouable !
 
Mario Draghi semble se montrer offensif et pragmatique. Que peut véritablement la Banque centrale européenne ?
 
C'est difficile car on tend à attendre de la Banque centrale qu'elle prenne des décisions qui devraient en fait relever d'un Etat fédéral. Lequel n'existe pas.
 
L'euro, en principe, supposerait un fédéralisme autorisant les transferts budgétaires, seule solution pour pallier l'impossibilité de jouer de l'outil monétaire. Or ce fédéralisme est politiquement impossible, tant il est peu souhaité par la majorité des européens. Comme vous le savez, le budget de l'Union européenne est aujourd'hui négligeable
 
Revenons-en un instant au Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TCSG). Imaginons que les députés de gauche à ne pas le voter soient nombreux. Quelles en seraient les conséquences ?
 
Cela nous rapprocherait du moment, dont je crois que la survenue est possible et même probable, où l'on se rendra compte que l'idéologie européiste est condamnée à mort. Ce qui ne veut pas dire du tout que l'Europe l'est également. C'est l'européisme qui est dépassé, et ce que l'on fait actuellement de l'Europe.
 
D'ailleurs, ce que l'on fait de cette Europe est très vague. Si on demandait aux gens de définir en deux phrases ce qu'est, pour eux, l'Europe, beaucoup seraient incapables de répondre. On nous dit que l'Europe, c'est « l'avenir ». Autrement dit, c'est une idée qui remplace ce que fut jadis la « divine providence ». Il y a quelque chose de religieux dans l'idéalisme européiste.
 
Tout de même, pour faire face à la montée des grands pays émergents, il nous faut bien acquérir, en nous associant, une certaine taille. Et ça ce n'est pas religieux...
 
Voilà qui est fort vague ! Pour faire face à quoi exactement ? Pourquoi voulez-vous « faire face » ? La dimension, évidemment, est un élément qui compte. Mais il est loin d'être le seul. La cohérence politique n'est nullement proportionnelle à la dimension d'un pays. Concernant l'Europe, elle est même plus difficile que dans un cadre national, car l'Europe est un conglomérat de sociétés dont les habitudes, les représentations, la mémoire et, pour une part, l'horizon, sont différents les uns des autres.
 
En France, il a fallu un temps très long, plusieurs siècles, pour constituer une nation, autrement dit un espace pleinement civique. Alors, peut-être que dans plusieurs siècles, l'espace civique ne sera plus national mais supranational. Mais pour l'instant et pour encore longtemps, ce n'est pas le cas. Une association ponctuelle et transnationale de la volonté des citoyens ne suffit pas encore à constituer cet espace pleinement civique, autrement dit un espace dans lequel la solidarité est quasiment sans limite, au point qu'on peut aller jusqu’à donner sa vie pour cela.
 
En tout état de cause, pour l'heure, l'européisme n'est rien d'autre qu'une idéologie de rechange utilisée par des socialistes qui ont entrepris de se muer en libéraux. Le socialisme qu'ils appelaient de leur vœux étant mort à leurs yeux depuis l'expérience soviétique, ils l'ont tout bonnement troqué.
 
Peut-on encore être socialiste ?
 
Bien sûr. Mais en gardant les pieds sur terre. Il est vrai que les expérience de socialisme déclaré, et qui ont défiguré le socialisme, ont échoué. Il faut désormais réfléchir aux conditions qui permettraient de faire renaître des convictions de type socialiste aujourd'hui. Cela me semble passer avant tout par par la correction -notamment via la fiscalité - de ces inégalités devenues bien trop grandes et trop nombreuses dans notre pays.
 
 
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