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lundi 20 mai 2013

« Les Français ont été les cocus de l’Europe ! » : entretien avec Jean-Michel Quatrepoint



Jean-Michel Quatrepoint est journaliste économique et essayiste

 
Dans votre livre Mourir pour le yuan (Bourin Editeur, 2011), ouvrage sur la Chine, vous consacrez un chapitre entier à l'Allemagne. Vous identifiez des similitudes entre ces deux pays. Quelles sont-elles ?
 
Tout d’abord, ce sont deux pays qui ont une revanche à prendre. C’est le cas de la Chine, qui, au XVIIIe siècle, était encore la première puissance économique, avec pas moins de 35% du PIB mondial. Puis vient le siècle de l’humiliation, qui débute avec sa défaite dans la guerre de l’opium, et ne s’achève que lorsqu’elle recouvre son indépendance avec Mao en 1949.
 
Depuis lors, via une stratégie mêlée de capitalisme dans le domaine économique, de communisme dans le domaine politique et, au final, de nationalisme, elle cherche à retrouver son premier rang mondial.
 
L’Allemagne, elle, a évidemment une revanche à prendre sur sa défaite de 1945. Elle n’a bien sûr aucune envie de nouvelles aventures militaires. Mais elle prend cette revanche sur les plans économique et politique. En effet, elle entend imposer sa façon de concevoir l’Europe en construction. D’ailleurs, le centre de gravité de l’Europe est désormais à Berlin.
 
Autre similitude entre la Chine et l’Allemagne : ce sont tous deux des pays mercantilistes, dont le modèle économique privilégie les exportations. Pour l’Allemagne, c’est une stratégie qui remonte à Bismarck. Elle s’explique notamment par le fait qu’historiquement, les Allemands ont beaucoup émigré. Bien plus que les Français, par exemple. Ils ont ainsi disposé rapidement de nombreuses diasporas servant de relais à leurs exportations.
 
Vous dites que l’Allemagne a une revanche à prendre. Pourtant, en œuvrant pour construire l’Europe, elle accepte un partage, même très partiel, de souveraineté…
 
On ne peut pas dire ça. Il faut raisonner en deux temps : avant et après la réunification de 1989. Premier temps : après 1945, le modèle allemand va se développer autour de trois piliers : la Bundesbank (Buba), pilier de la politique monétaire. Les Länder, puissants et possédant un système bancaire propre, les Landesbank. Enfin, les grands groupes industriels, patriotes et habitués à œuvrer dans l’intérêt général allemand.

S’appuyant sur ces acteurs, les Allemands vont s’attacher à faire exactement le contraire de ce qu’avaient fait la République de Weimar d’une part, Hitler d’autre part. En souvenir de l’hyperinflation qui avait régné sous Weimar, ils érigent l’inflation en mal absolu. Lutter contre cette dernière devient un horizon indépassable. Avec, pour mener cette politique, la Bundesbank indépendante.
 
L’orthodoxie libérale, c’est donc pour empêcher le retour de l’inflation qui a mis Hitler au pouvoir ?
 
Ce n’est justement pas l’inflation qui a causé Hitler. L’hyperinflation est antérieure. C’est pendant la République de Weimar que le mark a perdu 90% de sa valeur, jusqu’à ce que le banquier Hjalmar Schacht parvienne à mettre fin à cette hyperinflation en 1923, en créant une nouvelle monnaie, le rentenmark. Ça a ruiné au passage les épargnants allemands, mais en tout cas, à partir de cette date-là, le problème de l’inflation était réglé. En revanche, un autre problème est apparu immédiatement après : celui de la déflation.
 
Avant le krach de 1929, en effet, l’Allemagne remonte progressivement la pente. Mais le krach boursier se répercute sur elle. Elle subit une série de faillites bancaires. C’est alors que le chancelier Brüning décide de mener une politique qui ressemble à s’y méprendre à celle exigée par Angela Merkel aujourd’hui pour les pays du Sud de l’Europe, faite d’austérité à tout prix. Le chômage explose, Hitler gagne les élections de janvier 1933 et arrive au pouvoir. Puis il fait repartir l’économie en faisant tourner la planche à billets, grâce à une banque centrale aux mains du pouvoir politique et en refusant de payer la dette du pays.
 
L’attachement à une Buba indépendante, le refus de l’inflation, ce serait donc en partie pour prendre le contre-pied de la politique économique d’Hitler ?
 
Oui. Mais ça ne s’arrête pas là. Sur le plan de l’organisation politique également, on prend le contre-pied. Ça consiste notamment à casser l’État central. Sur le modèle de ce qu’étaient la Prusse et les principautés voisines au XIXe siècle, on décentralise. On fait de l’Allemagne un pays fédéral, avec des Länder autonomes et puissants. Et l’on implante la capitale à Bonn, ville tout à fait secondaire.
 
Forte de sa politique monétaire menée par la Buba, de ses Länder et des choix opérés par ses grands groupes, l’Allemagne connaît une croissance comparable à celle des Trente glorieuses en France, mais avec une inflation moindre. C’est d’ailleurs pour cela, pour maintenir sa compétitivité par rapport à l’Allemagne, que la France dévalue régulièrement sa monnaie par rapport au mark.
 
Malgré sa belle prospérité, l’Allemagne accepte l'intégration dans l'Europe Pourquoi ? N’a-t-elle pas à y perdre ?
 
Elle a trouvé des intérêts dans le marché commun. Par exemple, après la guerre, l’Allemagne n’avait plus le droit de posséder certaines industries. Je pense notamment à l’aéronautique. Or, très habilement, elle se glisse derrière les Français pour récupérer progressivement des pans d’industrie. De fait, l’Allemagne est parvenue à revenir dans le secteur aéronautique grâce à Airbus puis EADS, ou dans le secteur de l’espace à travers Arianespace. Des entreprises binationales de ce type leur ont permis de se respectabiliser.
 
Mais l’Europe telle qu’elle se construit avant la réunification allemande est différente de celle que nous connaissons aujourd’hui. À l’époque, aucun pays ne pèse réellement plus que les autres. Grosso modo, France, Allemagne et Italie pèsent le même poids. Mieux : si vous regardez une carte, vous vous apercevez que, jusqu’en 1989, le centre de gravité géographique de l’Europe… c’est la France.
 
À partir de 1989, ce centre de gravité bascule vers l’Allemagne. Pour deux raisons : d’abord parce qu’elle se réunifie, ensuite parce qu’elle impose l’élargissement à l’Est.
 
D’ailleurs, il faut se rappeler qu’en Grande-Bretagne, Margaret Thatcher était opposée à la réunification. En bonne nationaliste anglaise, elle a senti venir le basculement de l’Europe vers l’Est. C’est la raison pour laquelle les Anglais, en 1993, décident de sortir du SME (système monétaire européen). Aujourd’hui, vous le savez, ils ne sont pas dans la zone euro.
 
À vous écouter, on a l’impression que les Anglais ont joué leur partition, que les Allemands ont imposé leurs vues. Et les Français, dans tout ça ?
 
Les Français ont été les cocus de l’Europe ! Pourtant, c’est Mitterrand lui-même qui a imposé l’euro au chancelier Kohl, qui n’en voulait pas. Mais c’était une grave erreur. Il s’est fait avoir !
 
Mitterrand s’est fait avoir ?
 
Bien sûr ! Il s’est même fait avoir deux fois. La création de l’euro était une erreur historique, mais il en avait déjà commis une première, en mai 1981, en refusant absolument de dévaluer le franc. Pourtant, ils ont été nombreux à le lui conseiller : Michel Jobert, Michel Rocard, Jean-Pierre Chevènement… Mais Mitterrand avait un programme de largesses, de redistribution. Or, dans ces conditions, dévaluer n’a pas de sens. Cela n’en a que si la dévaluation s’accompagne d’une politique rigoriste.
 
Toujours est-il que, faute d’avoir dévalué dès le départ, il devra le faire par trois fois dans le cadre du SME, pour pallier l’écart de compétitivité avec l’Allemagne qui ne cesse de se creuser. En revanche, Mitterrand n’a jamais réellement menacé de sortir du SME. Il ne voulait pas menacer de rompre…
 
ustement : récemment, des socialistes français ont fait connaître leur désir de se confronter à Angela Merkel. Ont-ils raison ? Que peut-on espérer dans une négociation quand, de toute façon, on sait qu’on n’ira jamais jusqu’à la rupture ?
 
Je suis partisan depuis longtemps d’un dialogue avec l’Allemagne. On devrait se mettre face-à-face, toutes forces politiques confondues, et réfléchir à ce que l’on veut vraiment faire ensemble. Si l’on veut poursuivre sur la voie du rapprochement, cela implique des concessions de part et d’autre. Et que l’on invente un modèle nouveau. Pas que l’un des pays accepte de se laisser imposer le modèle de l’autre !
 
Malheureusement, jusqu’à la fin des années 1990, les élites françaises se sont imaginé qu’elles parviendraient à transposer le modèle français à toute l’Europe. Illusion ! Au lieu de ça, la France s’est retrouvée coincée entre Anglais et Allemands. Tout en ne parvenant pas à s’attacher le soutien des autres pays de l’Union. C’est comme ça que la France a peu à peu perdu son influence.
 
Il faut donc une confrontation avec l’Allemagne, comme le dit Claude Bartolone ?
 
Une confrontation, c’est avant tout un débat. Le mot confrontation n’est pas un gros mot. Ce qu’il faut, c’est se mettre autour d’une table et essayer de comprendre, chacun de son côté, ce que veut l’autre. La première question à se poser ensemble est la suivante : jusqu’où veut-on aller dans l’intégration ? Veut-on une Europe fédérale ? Si on veut cela, ça implique de gros sacrifices de part et d’autre. De plus, c’est sans doute plus évident pour les Allemands que pour nous. Comme l’explique Guillaume Duval dans Made in Germany, l’Allemagne a déjà une tradition fédérale. Ce qui n’est pas le cas de la France. Et on ne peut pas gommer un millénaire de notre histoire.
 
Sans aller jusqu’à la question du fédéralisme, on pourrait négocier avec les Allemands un sauvetage enfin définitif de cet euro perpétuellement crise. En envisageant notamment une modification des statuts de la Banque centrale européenne, pour que celle-ci mène une vraie politique monétaire, et ne se focalise pas sur la seule lutte contre l’inflation.
 
Pour quoi faire ? Même si la BCE monétisait massivement nos dettes, ça ne modifierait pas les différentiels de compétitivité entre les différents pays d’Europe.
 
Pourtant, tout le monde n’est-il pas d’accord sur le fait que « le problème, c’est la dette » ?
 
La dette n’est pas un problème dès lors qu’en face, il y a des actifs. Et en France, on a ces actifs. L’épargne privée abonde. Elle pourrait d’ailleurs financer largement la dette, pour peu qu’on accepte de re-nationaliser celle-ci, comme ça se fait au Japon.
 
Le vrai problème, ce n’est donc pas la dette. Ce sont les comptes extérieurs. Regardez les différentes balances des paiements dans le monde : les pays mercantilistes (la Chine, par exemple) ne cessent d’accumuler des excédents. Les autres accumulent des déficits. Les États-Unis les premiers, mais pour eux, c’est égal. Ils battent la monnaie librement, et leur monnaie se trouve être la monnaie des transactions internationales.

Quant à la zone euro, sa balance des transactions courantes est globalement équilibrée. Elle est même en léger excédent. L’Allemagne est excédentaire, tous les autres sont déficitaires. Mais l’équilibre global explique que l’euro soit une monnaie forte par rapport au dollar et au yuan. Et au yen, puisque les Japonais viennent de décider de laisser filer le cours du yen.
 
Voilà un argument à opposer à l’Allemagne : seule bénéficiaire de toute la zone euro, elle voit ses voisins — donc les futurs clients de ses exportations — s’appauvrir.
 
Elle le sait. D’ailleurs, la stratégie allemande consiste désormais à trouver des clients ailleurs. Ce n’est pas pour rien que la chancelière se rend tous les ans en Chine. Et quand elle y va, elle y reste une semaine.
 
Vous allez vous faire traiter de germanophobe
 
C’est absurde. Je dis juste que l’Allemagne joue, en toute logique, sa partition. Elle n’a pas fait les mêmes erreurs que la France. Chez nous, depuis vingt ans, on détruit des emplois dans le secteur privé, le seul qui rapporte de l’argent au pays. Et l’on compense cela par du chômage, ou par des emplois publics et parapublics, notamment dans les collectivités locales ou dans l’associatif.
 
Donc, lorsque Hollande mène une politique favorable aux entreprises, vous lui donnez raison ?
 
Il a raison. Ce qu’il ne fait pas, c’est distinguer les différents types d’entreprises. S’il y a bien un scandale, c’est la manière dont on a laissé les multinationales échapper à tout contrôle. On ne s’est jamais attaqué à elles, encore moins aux paradis fiscaux. De sorte qu’aujourd’hui — c’est un comble ! — ce sont les anglo-saxons qui mènent l’offensive contre les paradis fiscaux. Ne serait-ce que parce que Cameron et Obama rencontrent de gros problèmes de recettes budgétaires, et qu’ils cherchent de l’argent là où il se trouve !
 
L’erreur des socialistes français, c’est de n’avoir fait aucune nuance. Ils se sont trompés de cible. Ils ont visé des individus, les riches, mais ne se sont pas attaqués autrement qu’en paroles aux multinationales et à leur optimisation fiscale. Ils n’ont pas remis en cause le pouvoir de la finance et ne se sont pas attaqués à la citadelle de Bercy, cette machine à fabriquer de la complexité inutile lui permettant de justifier les emplois de ses fonctionnaires.
 
Le CICE (crédit impôt compétitivité emploi), décidé suite au rapport Gallois, c’est une bonne chose ?
 
Le principe est bon mais c’est une usine à gaz, typique des inventions de Bercy. En plus, on a plafonné les crédits d’impôt aux salaires inférieurs à 2,5 fois le SMIC. Ce sont donc La Poste et la grande distribution qui seront les principaux bénéficiaires. C’est-à-dire les entreprises qui, précisément, ont beaucoup de salariés peu formés et mal payés.
 
Ces choix de Hollande relèvent d’une politique de l’offre. N’y a-t-il pas plutôt un problème de demande, en France ?
 
On ne peut pas faire une politique de demande aujourd’hui. En économie ouverte, ça ne favorisera que les importations. Sauf si on installe des barrières douanières… mais il faudra qu’on m’explique où on est supposé les mettre, alors même que nous sommes intégrés dans le marché commun.
 
Finalement, quelle solution voyez-vous ?
 
Nous avons quelques vrais atouts. Je propose par exemple qu’on augmente le budget de la Défense, au lieu de le laisser s’éroder du montant de l’inflation, comme cela vient d’être décidé pour le budget 2014. Un jour ou l’autre, l’Europe va se réveiller et se souvenir qu’elle a besoin d’être défendue. La France est en bonne position pour pouvoir assumer ce rôle pour toute l’Union. Mais cela doit se faire à une condition : sortir le budget de la Défense du calcul du déficit budgétaire.
 
Autre proposition : se mettre d’accord avec les Allemands sur la question de l’énergie. Se répartir les tâches. L’Allemagne ne veut plus fabriquer d’énergie nucléaire, faisons-le. À nous le nucléaire, à eux la production d’énergie éolienne et solaire. Enfin, nous devons retrouver une diplomatie dynamique indépendante. Tisser des relations avec la Chine, avec la Russie, avec l’Algérie. Mais sans le clamer. De la même manière qu’Angela Merkel soigne, de manière feutrée et en toute autonomie, la relation germano-chinoise.
 
Pas de grande réforme fiscale ?
 
Quelle réforme fiscale voulez-vous faire ? L’impôt sur le revenu rapporte peu. Et 55% de personnes ne payent pas cet impôt. On ferait mieux d’aller chercher de l’argent du côté des multinationales. En taxant le chiffre d’affaires qu’elles réalisent en France, de sorte qu’elles soient assujetties à cet impôt sur le CA quand bien même elles parviendraient à ne pas payer d’impôt sur les sociétés en France. Là, je vous assure qu’il y a de l’argent à récupérer. Beaucoup d’argent.
 
Lire et relire :
Europe : est-ce vraiment l'Allemagne qui paie  CLICK
Chinallemagne : mourir pour le yuan ou pour l'euro ?  CLACK
Protectionnisme : Pascal lamy bientôt journaliste au Monde ? CLICK
Compétitivité : ils vont nous faire le coup de l'Espagne ! CLACK
François Lenglet m'a fait un choc...de compétitivité CLOUCK
J'ai lu un édito eurosceptique dans Le Monde CLONCK
Libération de la parole eurosceptique : voici Quatremer ! CLOUCK
 

jeudi 25 avril 2013

Politique économique : après TINA, est-ce que TINS ?





Après la séquence très sociétalo-centrée consacrée au mariage pour tous, somme nous à l’orée d’un nouveau « changement-c’est-maintenant » ?

A feuilleter la presse du jour, on en a l’impression. D’ailleurs, ce « nouveau départ » semble avoir fait l’objet d’un mot d’ordre au sein du Parti socialiste. Si Claude Bartolone parle, dans Le Monde, d’un « deuxième temps du quinquennat », Stéphane Le Foll évoque dans Les Échos la « phase offensive » du mandat.

En quoi consiste cette nouvelle phase ? Pour le président de l’Assemblée nationale, il s’agit surtout d’« améliorer le pouvoir d'achat sans déséquilibrer les comptes publics ». Le ministre de l’agriculture parle, quant à lui, de « se donner les moyens de relancer la croissance ». Il n’est que temps, et l’on peut se demander pourquoi on n’a pas commencé par là.

Nous voilà donc éclairés sur les objectifs et on y souscrit sans peine. Reste à déterminer quels sont les moyens d’y parvenir. C’est là que ça se gâte…

A la suite de la députée Karine Berger, qui plaidait il y a une semaine pour une mobilisation de l’épargne privée des Français en faveur de l’investissement, Stéphane Le Foll affirme ceci : « la crise oblige la gauche à changer de stratégie. Elle a longtemps pensé que la relance ne passait que par la dépense publique et l’emprunt. Aujourd’hui, c’est l’investissement productif qui permettra de relancer l’activité ». Une bonne vieille politique de l’offre, en somme. Comme le confirme d’ailleurs Bartolone, qui veut quant à lui « se réconcilier avec les entrepreneurs » : ah bon, ils étaient fâchés ?

Mais fâchés de quoi ? N’est-ce pas justement une politique de l’offre que le gouvernement Ayrault mène depuis le début ? N’était-ce pas précisément l’objet du rapport Gallois, et du choc, du pacte, du bidule « de compétitivité » ? Ne s’agissait-il pas déjà, via le CICE (crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi), de se rabibocher avec les entrepreneurs ? Où se situe donc le second souffle du quinquennat ?

Surtout, à quoi va donc servir cette politique de l’offre et cet encouragement à l’investissement si les patrons n’anticipent pas une embellie de la conjoncture ? Si l’on est libéral – ce que Bartolone et le Foll semblent bien être – il faut être cohérent. L’un des axiomes du libéralisme est de considérer les acteurs économiques comme des êtres rationnels. Il y a donc une contradiction avec le fait de prendre les patrons pour des ânes. Ceux-ci n’investissent pas que parce qu’on est gentil avez eux. Ils le font s’ils y voient un intérêt. Or comme l’écrit Frédéric Lordon, « les entreprises n’étendent leurs capacités de production qu’à condition d’anticiper une demande suffisante. Pour le reste, elles procèdent à des investissements de rationalisation qui augmentent la productivité mais en détruisant l’emploi. On peut les laisser empiler du profit tant qu’elles veulent : pas de demande, pas d’investissement ».

Et pas de bras, pas de chocolat. Mais Stéphane Le Foll s’en fiche, car favoriser la demande, ce serait devenu ringard. Et le ministre d’affirmer sans ciller : « la gauche doit penser le post-keynésianisme ». Il est vrai que le post-marxisme, à défaut d’avoir été pensé, a bel et bien été entériné par la gauche. Au rang des économistes sensés, il ne reste donc plus que Keynes : hâtons-nous de lui faire la peau.

Le problème, c’est que le post-keynésianisme a déjà été expérimenté dans toute l’Europe, et que ça ne marche pas. De nombreuses voix s’élèvent désormais – et pas des plus hétérodoxes – pour expliquer que la politique austéritaire « a atteint ses limites ». Sans parler des institutions - voire le FMI et sa sous-estimation du « multiplicateur budgétaire » - ou des économistes - voire la bourde magistrale de Reinhart et Rogoff - qui promouvaient ladite austérité en s’appuyant sur des calculs…faux.

Et l’on se demandera, non sans une pointe d’anxiété : si Marx est mort, si le libéralisme et l’austérité ont fait leur temps et s’il faut également tuer Keynes, quelle est la solution résiduelle ?

Après nous avoir saturés de TINA (there is no alternative) pendant trois décennies, va-t-on à présent nous expliquer que TINS (there is no solution) ?


vendredi 4 janvier 2013

Une pétition pour nationaliser Florange




Une pétition, intitulée «L’Acier lorrain vivra» et demandant la nationalisation du site de Florange est disponible au bout de ce lien : http://sauvonsflorange.wesign.it/fr

Comme l’a indiqué Edouard Martin (CFDT) jeudi, cette pétition doit être remise à l’Elysée le 15 janvier. Ainsi que vous le voyez sur le site de la pétition, les metallos espèrent recueillir quelque 35 000 signatures. A ce jour, la barre des 28 300 paraphes a déjà été franchie.

L’arène nue tient à relayer l’initiative, dans l’espoir d’emplafonner joyeusement le seuil des 35 000 soutiens, et requiert votre aide à cette fin.
S’il vous plait : signez !
Et ensuite : faites tourner !

Vous avez des préventions contre le « pétitionnage » ? Je vous comprends.
Mais très franchement, à cette heure, vous avez une meilleure idée ?

Ainsi, vous pourrez toujours objecter que :

  • « le gouvernement a décidé qu’il n’y aurait pas de nationalisation : ce qui est dit est dit »
Certes, mais enfin, voyez un peu les conséquences : plusieurs sondages relayés ici par le journal Le Monde en attestent : l’affaire de Florange a eu un effet « dévastateur » sur la popularité du Premier ministre.
Oui, je sais : les sondages, ce n’est pas très sérieux et il faut s’en défier. Surtout, n’hésitez pas à aller le dire à Jean-Marc Ayrault : on attend avec impatience son opinion sur la question.

  • « la nationalisation de Florange, c’est une mesure symbolique. Ca ne sauvera que quelques emplois »
D’une part, ce n’est symbolique si vous ne bossez pas à l’aciérie de Florange. D’autre part, s’il y a un domaine où les symboles sont importants, c’est bien la politique. Un geste fort pour témoigner que « le changement », c’est bien « maintenant » et non en 2073, ça ne peut pas faire de mal.
Et puis les symboles, ça permet de rétablir « la confiance ». C’est important dans le domaine de l’économie, qui n’est pas une science exacte mais une science humaine, avec plein de subjectivité dedans. D’ailleurs, si « la confiance » n’était un élément fondamental, expliquez-moi donc pourquoi on nous assomme avec ça sur toutes les télés et toutes les radios ?

  • « la nationalisation, c’est un truc irénique de  gauchiste  ensablé dans ses chimères »
Peut-être, mais c’est toujours mieux que les trucs résignés de centristes ensablés dans un « réalisme » dont on voit bien où il nous a conduit jusqu’alors.
Et puis, je ne sais pas si on vous l’a dit, mais en mai 2012, les Français ont élu un Président de gauche. J’te promets, c’est vrai.

  • « la nationalisation, ça coûte cher »
Non : pas si elle est temporaire.

  • « oui, mais il n’y a pas de repreneur pour le site de Florange »
Qu’en savez-vous ? Vous êtes des Renseignements Généraux ?

  • « la nationalisation temporaire d’un site, c’est utile dans le cadre d’une politique industrielle d’ensemble. Florange ne présente pas d’intérêt stratégique à long terme pour la France »
Qu’en savez-vous ? Vous êtes sidérurgiste ?

  • « exproprier Mittal, c’est envoyer un signal désastreux aux investisseurs qui ne voudront plus venir en France »
Les investisseurs continueront à venir : on a le meilleur camembert du monde.
On a aussi la Sécu, de très bonnes infrastructures de transport, une forte productivité du travail et un climat tempéré.
Enfin, avec le « pacte de compétitivité », les entrepreneurs ont été servis. Les salariés attendent leur tour, c’est bien normal.

  • « la nationalisation temporaire, c’est une idée d’Arnaud Montebourg, et moi, je ne l’aime pas »
Moi non plus : je n’aime pas ses cheveux. Mais on ne nous demande pas de l’aimer. La politique ne sert pas à se faire des copains. Si vous avez des soucis de ce côté-là, contactez « SOS Amitié ».

Et sinon, le chemin d’accès à la pétition, c’est toujours là : http://sauvonsflorange.wesign.it/fr


mardi 27 novembre 2012

« Il faut qu’on organise la faillite des banques » entretien avec Jean-Luc Gréau

Jean-Luc Gréau est économiste et ancien conseiller du MEDEF. 
Il publie ce mois-ci La Grande Récession, chez Gallimard.
 
Cet entretien est initialement paru dans le magazine Ragemag
 
 
Dans votre dernier livre, La Grande Récession, vous évoquez une « nouvelle politique industrielle », en critiquant la faiblesse capitalistique des entreprises françaises et en appelant de vos vœux le maintien des filières de production. Tout cela rejoint le récent rapport Gallois. Êtes-vous satisfait des conclusions que le gouvernement a tirées de ce rapport
 
Le rapport Gallois est intéressant en tant que tel mais le gouvernement n’en a tiré aucune conclusion, pour une raison simple : les mesures annoncées étaient prêtes avant même la remise du rapport au Premier ministre.
 
Ce rapport a surtout permis d’ouvrir une fenêtre médiatique pour préparer l’opinion à l’annonce des mesures dites « de compétitivité », qui consistent à soutenir les entreprises à hauteur de 20 milliards d’euros, financés par une réduction des dépenses publiques et par une augmentation de la TVA. Pourtant, ce rapport, réalisé par une personnalité incontestée, notamment par ses pairs dans l’industrie, aurait sans doute permis d’ouvrir un vrai débat. Encore eût-il fallu prendre davantage le temps de la réflexion avant d’annoncer des mesures.
 
Le diagnostic posé par Louis Gallois est globalement juste. Il a même soulevé un point qui a peu ou pas été relevé, celui de la parité de la monnaie, et appelé à une « politique monétaire extérieure au service de la croissance ». De fait, l’ancien patron d’EADS est bien placé pour le savoir. En 2008, lorsque l’euro a atteint la parité de 1,40 dollars, il a été contraint à un plan de restructuration de l’entreprise – Power8 – qui a supprimé des milliers d’emplois qualifiés en France, en Espagne et au Royaume-Uni. En effet, avec cette parité, Airbus ne pouvait que perdre de l’argent lors de ses exportations dans la zone dollar. D’ailleurs, même avec la parité actuelle de 1 € = 1,30 $ les gains réalisés restent faibles comparé à Boeing, son principal concurrent.
 
Le rapport Gallois préconisait un « choc de compétitivité » misant sur une politique de l’offre. Dans quelle mesure est-il efficace de favoriser l’offre si cette offre ne trouve pas de débouchés faute de demande ?
 
C’est toute la difficulté. Il existe un problème de compétitivité en France, mais il existe aussi, dans le même temps, un problème de demande. Or les solutions aux deux types de problèmes ne sont pas compatibles.
 
Les pays du Sud de l’Europe, qui ont, plus encore que nous, ces difficultés-là, réduisent désormais leurs salaires, non pas seulement dans la fonction publique mais aussi dans le secteur privé. C’est vrai en Grèce, en Espagne, au Portugal, en Irlande, où les rémunérations ont chuté de 15 à 30% depuis le début de la crise.Ceci leur permet évidemment d’être plus compétitifs, et de mieux garantir leurs exportations, mais au prix d’une dépression supplémentaire de la demande intérieure. Ces pays sont en train de s’enfoncer dans une spirale récessive dont on imagine mal l’issue.
 
Pour réconcilier les « keynésiens », désireux de favoriser la demande, et les partisans d’une politique de l’offre, existe-t-il une troisième voie qui serait la dévaluation ?
 
La dévaluation est davantage qu’une solution : elle est le préalable à toute solution. Mais on l’a écartée dès 2010 lorsqu’on a démarré les plans de sauvetage de la Grèce. Les raisons en sont obscures : on affirmait alors vouloir protéger l’euro, sans comprendre qu’il ne pouvait se maintenir qu’avec une parité moins forte, de l’ordre de 1 € = 1 $.
 
La Banque centrale européenne (BCE) refuse toute idée d’action sur la parité monétaire, alors même que l’euro est la monnaie la plus surévaluée au monde, après le yen japonais.
 
Ce refus est-il dicté par la fameuse « peur de l’inflation » ?
 
Ça, c’est l’argument des illettrés ! Nous n’avons plus d’inflation en Europe depuis le milieu des années 1980. La France a été le dernier pays du continent à surmonter la grande vague d’inflation des années 1970. Depuis 1986, soit bien avant l’entrée en vigueur de l’euro, notre inflation oscille entre 2 et 2,5% par an.
 
C’est important de le noter car d’aucuns abusent de l’argument inflationniste. L’ancien ministre de l’économie, François Baroin, a en le front de dire récemment qu’une dévaluation entrainerait un retour à l’inflation d’avant la monnaie unique. Or cette inflation était déjà contenue !
 
En réalité, je pense que nos élites sont surtout sous l’emprise du discours né dans les années 1980, qui consiste à considérer qu’une monnaie forte est – à l’inverse même de ce qu’on constate – un facteur de compétitivité, dans la mesure où elle oblige les entreprises à des efforts constants de productivité et de qualité. Or ce raisonnement n’est juste que dans certaines limites : pour gagner véritablement en productivité, encore faut-il se trouver dans un contexte économique favorable.
 
Imaginons que l’on fasse finalement le choix de dévaluer. Comment cela se passerait-il techniquement ?
 
Il faudrait déjà que les Américains et les Européens s’entendent. Or les Américains ne veulent pas entendre parler, pour l’heure, d’une réévaluation du dollar par rapport à l’euro. Ils viennent de connaître une période difficile, ils ont supprimé près de 9 millions d’emplois après la crise de 2008. Ils ont commencé à reprendre le dessus à partir de 2009 et 2010. Mais il faut bien voir que cette relative bonne tenue de l’économie américaine tient à la sous-évaluation du dollar par rapport au yen et à l’euro.
 
D’ailleurs, la plupart des entreprises européennes et japonaises ne peuvent désormais vendre en zone dollar qu’en produisant sur place. Par exemple, Airbus a ouvert une usine d’assemblage en Alabama.
 
En somme, une monnaie surévaluée induit directement des délocalisations ?
 
Bien sûr. Je ne suis pas opposé à ce qu’on produise là où l’on vend, bien au contraire. Mais le fait, par exemple, que des constructeurs automobiles allemands comme BMW ou Volkswagen aient choisi de livrer leur clientèle américaine à partir de leurs unités de production installées sur place est la preuve même qu’il y a un problème de parité monétaire.
 
Vous faites partie de ceux qui ont affirmé que l’euro n’était pas viable. Pourtant, depuis le début de cette crise, on constate que le système finit toujours par s’adapter. Par exemple, la Grèce n’a toujours pas quitté l’union monétaire.
 
Je voudrais que ceux qui parlent avec tant de désinvolture du maintien des pays en détresse dans l’eurozone partagent, ne serait-ce que quelques semaines, le sort de leurs populations. Voyez comme la misère frappe l’Espagne, un pays encore très prospère il y a cinq ans !
 
L’euro, de toute façon, a cessé d’être un outil économique. Il est devenu un objet sacral. On en a fait le symbole de l’unité européenne. C’est avant tout l’aspect politique et symbolique de cette monnaie qui l’emporte sur toute rationalité économique. Au contraire, la raison économique aurait dû nous conduire à envisager son démembrement dès 2010.
 
En attendant, le prix à payer pour se maintenir dans l’euro est l’augmentation continue de la masse des dettes. Pas seulement celles de la Grèce, de l’Espagne ou du Portugal, mais aussi celle de l’Allemagne, qui prête et garantit désormais les emprunts des pays du Sud.
 
Comment peut-on envisager l’issue de cette crise de la dette ?
 
Par la faillite des débiteurs ! Nous aurions dû organiser la banqueroute partielle de la Grèce, de Chypre, de l’Irlande ou du Portugal. On ne l’a pas fait pour une seule raison : on a voulu sauver les banques.
 
Il faut tout de même rappeler que l’essentiel des créances sur les États sont détenues par les banques et compagnies d’assurance européennes. Or toute dévaluation, tout défaut de paiement partiel des États ferait immédiatement fondre les créances que possèdent les banques. Elles subiraient alors de grosses pertes, et pourraient même se trouver en cessation de paiement. C’est là le grand problème caché de la zone euro.
 
Mais si les banques s’effondrent, c’est toute l’économie qui s’effondre !
 
C’est un argument imparable. C’est pourquoi je me suis risqué, dans La Grande Récession, à envisager une solution. Je pense qu’il faut qu’on organise la faillite des banques et que l’on tente en parallèle, dans l’urgence, de construire un nouveau système bancaire.
 
Il faudrait alors séparer strictement les activités classiques et sans risque de dépôt, qui ne génèrent jamais de pertes, et celles, à risque, de crédit. Il n’y a aucune raison que le patrimoine déposé par les particuliers à la banque soit mis en danger par les autres activités de ladite banque.
 
Dans votre livre, vous mettez en cause la « titrisation ». De quoi s’agit-il ?
 
C’est ma préoccupation. Il s’agit d’une procédure qui s’est développée à très vaste échelle depuis trente ans. Il s’agit, pour un prêteur, de se débarrasser du risque inhérent à l’activité de crédit en « revendant » le risque sur le marché, à une compagnie d’assurance ou à un fond de placement. Ce qui ne manque pas d’entrainer une déresponsabilisation totale des prêteurs. En principe, le métier de banquier consiste à prendre un risque après l’avoir évalué, puis de l’assumer. Pas de le revendre.
 
Autre élément : la banque qui revend ainsi les prêts qu’elle a elle-même accordés, le fait en contrepartie de cash. Qu’elle réinvestit immédiatement. Sur le marché hypothécaire américain, par exemple… On a là un mécanisme continu d’augmentation de la masse des crédits, ce qui est l’un des éléments de base de la constitution des « bulles ».
 
Revenons à l’Europe. Vous mettez en cause la politique monétaire du continent. Pourtant, on constate un ralentissement de l’activité économique partout, y compris dans les pays dits émergents. La crise actuelle n’est-elle pas davantage mondiale qu’européenne ?
 
C’est vrai. La Chine, l’Inde ou le Brésil on vu ralentir sensiblement leur activité économique. On s’est même demandé si la Chine n’était pas déjà entrée en récession.
 
Les États-Unis gardent la tête hors de l’eau avec un taux de croissance de 2%, mais ils ralentissent également. Ils sont d’ailleurs mis en danger par la mauvaise situation européenne et par le ralentissement en Asie. Prenons l’exemple d’une entreprise américaine comme Caterpillar, numéro 1 mondial dans le domaine du matériel de BTP. Cette entreprise possède 18 usines en Chine, à partir desquelles elle dessert le marché chinois. Mais si l’investissement chinois ralentit, les profits de Caterpillar ne peuvent que ralentir du même coup.
 
En fait, c’est la logique même de la mondialisation qui est en cause dans cette crise généralisée.
 
Vous êtes donc favorable à ce qu’on a appelé « la démondialisation » ?
 
Je n’aime guère le terme car il fait penser à une copie inversée de la mondialisation. Je pense qu’il faut à présent inventer tout autre chose. Il faut notamment constituer de vastes sous-ensembles économiques régionaux, en Asie, en Europe, en Amérique, en Afrique. Au sein de ces ensembles de taille intermédiaire, les pays membres pourraient libéraliser les échanges intérieurs. Dans le même temps, les importateurs désireux de vendre dans chaque zone devraient s’y installer et produire sur place, contribuant ainsi à la création de richesse dans la zone même.
 
J’imagine qu’une monnaie unique ne serait pas indispensable au sein de ces zones ?
 
En effet. Il serait préférable que ces zones mettent en place des mécanismes tels que notre ancien système monétaire européen (SME). Cela permettrait de conserver des monnaies nationales adaptées aux différents pays, mais qui auraient, les unes par rapport aux autres, une relative stabilité. Car à l’inverse de la monnaie unique, qui est totalement rigide, une construction de type SME permet des ajustements concertés et de la souplesse.
 
Êtes-vous favorable à un protectionnisme européen ?
 
Oui, bien sûr. Mais il devient de plus en plus difficile d’argumenter en faveur de cette idée, tant l’Europe de Bruxelles est absolument libre-échangiste. Elle ne cesse de désarmer les États-membres au lieu d’aider à les protéger, obligeant les entreprises et les différentes populations à se livrer entre elles une concurrence de chaque instant.
 
Les précédents entretiens de l'arène nue :
Entretien avec Catherine Kintzler sur la laïcité CLACK
Entretien avec Jean-Paul Brighelli sur l'école, l'éduction CLOCK
Entretien avec Hervé Juvin sur l'économie, l'Europe CLOUCK
Entretien avec Laurent Bouvet sur "la gauche et le peuple" 1/2 puis 2/2
Entretien avec Sylvain Crépon sur le Front national CLYCK
Entretien avec Eric Dupin sur les législatives 2012 CLICK
Entretien avec Jean-Loup Amselle sur les "identités" CLAICK
Entretien avec Gaël Brustier sur la "droitisation" CLONCK
Entretien avec Jacques Sapir sur l'Europe et l'euro  1/1 puis 2/2
 

vendredi 23 novembre 2012

Compétitivité : ils vont nous faire le coup de l’Espagne !

 


« Ils » nous ont copieusement rebattu les oreilles avec le « modèle allemand », supposé mille fois meilleur que le français, car tout est toujours meilleur que le modèle français, étriqué, rabougri et archaïque – forcément archaïque.
 
Le « modèle allemand », on en a eu partout et tout le temps, de midi à minuit et de la cave au grenier. Ah ! La bonne vieille modération salariale germanique, permise par cette si « raisonnable » discipline rhénane dont les salariés français devraient prendre de la graine, eux qui sont « cramponné à leurs avantages acquis », comme disent des « spécialistes » désintéressés, qui ne défendent jamais, pour ce qui les concerne, aucun avantage !
 
Jusque là, le modèle espagnol, lui, faisait plutôt figure de repoussoir. Pendant la campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy - n’osant tout de même pas exhumer la menace des chars russes sur les Champs-Élysées - prédisait même, la miné dégoûtée, un « scénario à l’espagnole » si la gauche l’emportait.
 
Pourtant, depuis quelques semaines, par un de ces extraordinaires retournements de situation dont on croyait seuls capables l’UMP déliquescente et les films de James Bond, on sent advenir le moment où « ils » vont nous faire le coup de l’Espagne.
 
Les médias ont tranquillement préparé le terrain, notamment avant l'ouverture du sommet européen des 22 et 23 novembre sur le budget de l'Union, sommet qui vient d'ailleurs d'échouer pour cause « d'égoïsmes nationaux », comme il convient de les nommer sottement. Avant le sommet, donc, on nous annonçait cette incroyable nouvelle : « l'Espagne a intégré le club des pays les plus riches de la zone euro ».
 
Et oui : alors qu’ils sont aux prises avec une crise effroyable, alors même que Mariano Rajoy se tâte tant est plus pour savoir s’il va solliciter auprès de ses partenaires un plan de sauvetage du pays, les malheureux ibères risquent fort de devenir prochainement « contributeurs nets » au budget de l’Europe. C'est-à-dire d’avoir à cotiser plus qu’ils ne recevront d’aides. Quel honneur ! Une belle victoire remportée sur la Roumanie !
 
Mais ce qui fait le plus gloser, par ces temps très marqués par la thématique de la compétitivité, ce sont les performances de l’industrie espagnole, dont on nous chante les louanges de manière un peu trop récurrente pour que ça ne finisse pas devenir suspect. « L’Espagne défie la France », nous dit-on. Elle gagne des point à l’export, son déficit commercial se réduit, et nos propres entreprises délocalisent chez elles, comme Renault, qui s’apprête à y créer 1 300 nouveaux emplois.
 
Certes, mais à quel prix ? Natixis répond ainsi : « L’Espagne commence à regagner de la compétitivité, à la fois par le freinage des salaires et par les gains de productivité, ce qui redresse aussi fortement la profitabilité des entreprises ».
 
Surtout par le « freinage » - la baisse, c'était too much ? - des salaires, si l'on en croit les chiffres : - 9,8 % pour les coûts salariaux unitaires dans l’industrie entre 2008 et 2012 contre + 5,3 % dans la « France archaïque et irréformable ». Ne fait-ce pas rêver ? Si l’on y ajoute la baisse des salaires dans le secteur public, on peut même envisager que nos voisins finissent un jour par payer pour bosser. Ce qui serait une victoire substantielle sur Grèce et sur la Slovénie !
 
La prochaine étape consistera à emboîter le pas au Point, organe de presse toujours en pointe lorsqu'il s'agit du progrès social, et à nous répéter sans cesse que la France (archaïque, crispée, moisie : rayez la mention inutile) est plombée par le « boulet du coût du travail ».
 
Et peu importe que le gouvernement ait déjà décidé d'alléger celui-ci en via un crédit d'impôt de 20 milliards pour les entreprises, dans la foulée du rapport Gallois. Dans cette Europe pleine de joie et de bonté, on n'en fait jamais assez pour se débarrasser du « boulet ». Ni pour s'aligner sans cesse vers le bas. Mettons-nous donc au niveau de l'Espagne rapidement, puis un jour peut-être, si on est ambitieux, rattrapons la Bulgarie.
 
Lire et relire:
François Lenglet m'a fait un choc...de compétitivité  CLICK
La "Une" du Point et ses très grosses ficelles  CLACK
L'Europe, du baratin de Monnet au baragouin sur la monnaie  CLOCK
 
 

vendredi 9 novembre 2012

Audace de l'Ayraultisme : deux rapports par semaine, pas moins.

 
 


A force d’entendre parler tous les jours de « rapport », moi, ça m’émoustille. Déjà, avec le « rapport Gallois » : je frétillais doucettement. Mais avec le « rapport Jospin », je suis sur des charbons ardents. Ce doit être l’audace de l’Ayraultisme : deux rapports par semaine, pas moins.
 
D’ailleurs, les rapports, c’est tellement bon qu’on devrait en faire une fête. Après tout, il existe des « journées mondiales enfaveur de l’émail dentaire », des « journées européennes pour l’optimisation du pansage du crin de poney », des « journées nationales de lutte contre la varicelle asymptomatique ». Pourquoi ne pas créer une « journée de la remise officielle du rapport lénifiant rédigé par une commission ad hoc » ?
 
En début de semaine – je le rappelle pour ceux qui étaient ponctuellement morts, qui faisaient un stage « jungle » à Manaus ou qui écopaient aux States le reliquat de la tempête Sandy – nous était dévoilé le rapport Gallois relatif à la compétitivité. Aussitôt, Arnaud Montebourg, n’écoutant que son désir de faire vivre l’imprimerie  Made in France proposait cette chose insolite : « j’ai suggéré au Premier ministre d’en faire un livre de poche pas cher pour que tous les Français puissent le lire ».
 
Las, le ministre oublie que ce rapport est en ligne sur le ouèbe, qu’il appartient à la Documentation française d’archiver les rapports publics et que ceux-ci sont généralement disponibles au bout de ce lien : CLICK.
 
C’est à présent au tour du rapport Jospin d’être livré aux quolibets faciles d’une opinion publique ingrate et à la vindicte imbécile de commentateurs acerbes. 131 pages et 35 propositions, c’est ce que propose Lionel Jospin pour tâcher de « rénover la vie publique », qu’il connait si bien pour l’avoir définitivement quitté en 2002, comme chacun sait.
 
Interdiction du cumul des mandats, introduction d’une dose de proportionnelle aux législatives, réforme des parrainages pour l’élection présidentielle, le « Grand Retiré » et sa commission impeccablement paritaire - tellement plus sexy qu’une banale commission ou mission d’information parlementaire avec plein d’élus du peuple dedans – y sont vraiment allés forts en matière de propositions…qu’on n’attendait pas du tout. On demeure toutefois surpris que l’ancien Premier ministre n’ait pas proposé l’abolition du suffrage universel direct, lui qui en fut, en 2002, un très grave accidenté, à cause notamment de la candidature dissidente de Christiane Taubira, car c’est toujours à cause des autres.
 
On ignore à cette heure si Montebourg proposera de mettre bout à bout tous ces rapports, qui pourraient, à bien y réfléchir, constituer un recueil fort dense. On pourrait même publier le total en collection Pléiade, vu qu’ils ont justement une rubrique « textes sacrés ».
 
A titre personnel, je me réjouis de cette perspective, et je pense que cet ouvrage sera du meilleur effet dans ma bibliothèque, entre La France peut s’en sortir ! de Jean Arthuis et Michel Sapin, et l’émouvant La lettre perdue, le bouquin intimiste de l’abbé Hirsch.
 
Lire et relire :
Si tu avances et tu cumules... CLICK
"Choc de compétitivité" : vous voyez le rapport ? CLACK
François Lenglet m'a fait un choc...de compétitivité  CLOCK
 

dimanche 4 novembre 2012

"Choc de compétitivité" : vous voyez le rapport ?

 

Quand on aperçoit Louis Gallois, on ne se dit pas d’emblée qu’avec lui on va se marrer. Et pourtant, « l’affaire » – car c’en devient une – du rapport que celui-ci doit rendre public le 5 novembre commence à prendre des airs de quasi-comédie. Featuring François Hollande, Jean-Marc Ayrault et un certain nombre de ministres du gouvernement, ce vaudeville mérite d’être considéré dans son ensemble, des prolégomènes annonçant l’incipit à l’épilogue préfigurant la postface. Explications.

D’abord, la préhistoire. Le rapport sur la compétitivité commandé à l’ancien patron d’EADS et de la SNCF, loin d’être le premier dans son genre, est l’héritier d’un nombre conséquent de vénérables ancêtres. On se rappellera notamment – même si ça ne nous rajeunit pas – le rapport Malinvaud remis à Jospin en 1998. A l’époque, quoi que n’ayant eu à subir ni la fronde des « pigeons » ni la lettre au père Noël des patrons de l’Afep, la gauche « sérieuse, responsable et gestionnaire » s’interrogeait déjà sur le coût du travail. Dans ce cadre, le rapport Malinvaud proposait une diminution des charges patronales sur les bas salaires compensable par un « élargissement de l’assiette des cotisations à la valeur ajoutée », ce qui fleurait un peu le « choc de compétitivité » avant l’heure.
 
On évoquera également le rapport Camdessus, de 2004, intitulé Vers une nouvelle croissance pour la France, qui prônait, quant à lui, non un « choc », mais un « sursaut ». Enfin, en 2008, le rapport Attali suggérait de « libérer » la croissance française, dont nous savons tous qu’elle est prisonnière de l’archaïsme hexagonal, de la frilosité des gouvernants et des rigidités d’un modèle social mal adapté à un monde qui bouge. On le voit, la commande de rapports relève pour partie du réflexe conditionné, ce qui tend à overbooker un peu La documentation Française, chargée de publier ces textes et de les archiver.
 
Reste ensuite à déterminer que faire du kilogramme de papier livré par « l’expert ». Car un bon rapport est un rapport qu’on escamote, tout en affirmant doctement qu’on l’étudie, voire qu’on s’en inspire. Avant même d’être officiellement rendu public, le rapport Gallois a déjà eu droit à tout ça. Il est même déjà mort plusieurs fois pour mieux ressusciter, évoquant tout à la fois le phénix, le serpent de mer et celui qui se mord la queue.

Ainsi la semaine dernière a-t-elle été ponctuée de fuites relatives au mystérieux document, accompagnées de commentaires gouvernementaux subséquents et souvent flous, si ce n’est contradictoires. On a commencé par enterrer le texte quoique pas tout à fait, avant que de l’exhumer quoique pas entièrement.

S’exprimant le premier, Michel Sapin affirmait ainsi : « le rapport Gallois est un élément, et qui sera extrêmement sérieux (…) mais ce n’est pas le seul point de vue qui compte ». Immédiatement, le ministre du Travail était partiellement contredit par celui de l’Économie. Et Pierre Moscovici d’assurer : « ce rapport n’est pas enterré, nous l’attendons », tout en tempérant : « en même temps, c’est un rapport ». Dans la foulée, Jean-Marc Ayrault jurait ne pas vouloir faire fi du document dont « beaucoup de choses [seraient] reprises ». Puis François Hollande fermait le bal en proposant une motion de synthèse : certes que le gouvernement travaillera « sur la base des propositions du rapport de M. Gallois ». Pour autant, celui-ci n’engage « que son auteur ». Que le premier qui a compris lève le doigt…
 
Reste désormais à savoir si on aura un « choc », des « pistes», un « pacte », un roc, un pic, un cap ou une péninsule. Car on est passé tour à tour de l’idée d’un « choc de compétitivité » à celle d’une « trajectoire de compétitivité » puis à celle d’une « stratégie de compétitivité ». On attend désormais l’inévitable « contrat de compétitivité » qui devrait précéder un souhaitable « accord de compétitivité », lequel semble une bonne alternative au « programme de compétitivité » sans pour autant se substituer au « plan de compétitivité ». Et vice-versa.

On en viendrait presque à souhaiter sa sortie, au dit rapport, quoiqu’il puisse raconter. Au moins la discussion sur le fond des propositions permettrait-t-elle de chasser un temps l’écume communicationnelle qui accompagne les fuites et les rumeurs. Louis Gallois préconise-t-il vraiment un transfert de cotisations sociales de 30 milliards d’euros ? Veut-il ouvrir les professions réglementées, des taxis aux notaires en passant par les huissiers ? Souhaite-t-il torpiller les 35 heures ? Désire-t-il manger tout crus les petits enfants, cambrioler les grand-mères et égorger des chatons ? Le suspense est à peine tenable…
 
Le hic, c’est que l’épilogue a beau être prévu pour le lundi 5 novembre, l’affaire n’est pas près de prendre fin pour autant. Car il faudra aussi compter avec les conclusions du Haut Conseil de financement de la protection sociale, énième instance superfétatoire et méconnue qui réfléchit aux même choses que Gallois, mais en parallèle de Gallois. Sauf que le Haut Conseil, lui, est autorisé à dégoupiller deux fois : d’abord il pause un diagnostic, sous forme de rapport. Et ce n’est qu’en janvier 2013, qu’il formulera des propositions à l’occasion… d’un rapport.
 
De quoi contribuer de manière tangible à déforestation de l’Amazonie. Mais cela n’aura pas été vain. Car s’il restait à découvrir une ressource à la fois non-rare et parfaitement renouvelable, la voilà mise à jour : la « concertation ». Au point qu’on pourrait presque envisager de faire passer la production de rapports en mode industriel. Une fois de plus, le schmilblick risque de connaître une spectaculaire avancée…
 
Lire et relire :
François Lenglet m'a fait un choc...de compétitivité  CLICK