Traduire / Translate

Affichage des articles dont le libellé est Schröder. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Schröder. Afficher tous les articles

jeudi 13 juin 2013

« L'Allemagne est une poule qui aurait trouvé un couteau » entretien avec Guillaume Duval

Guillaume Duval est rédacteur en chef d'Alternatives économiques
et auteur de Made in Germany, Seuil, 2013

Dans votre livre Made in Germany, consacré au modèle allemand, vous vous montrez très critique vis-à-vis des réformes du marché du travail réalisées par le prédécesseur d’Angela Merkel, le chancelier social-démocrate Schröder. Pourquoi ?

C’est plutôt malgré Schröder que grâce à Schröder que l’Allemagne s’en sort plutôt bien aujourd’hui. Il faut bien comprendre qui fut Schröder. Nous, Français, avons tendance à considérer l’Allemagne comme un grand pays social-démocrate, sur le modèle scandinave. Cette vision est totalement fausse. L’Allemagne est un pays très conservateur, qui a été gouverné presque sans discontinuer par la droite. Le SPD est un parti puissant, mais qui a très peu exercé le pouvoir. Il l’a exercé, par exemple, avec Helmut Schmidt et Willy Brandt après la Seconde Guerre mondiale, mais toujours en association avec des partis de droite, CDU et FDP.

Lorsque Schröder arrive au pouvoir, c’est donc la toute première fois que la gauche – SPD et Verts – est vraiment majoritaire. Mais paradoxalement, cette situation a surtout été l’occasion d’une politique très antisociale, comme n’en avait jamais connue l’Allemagne. Schröder a donc réussi une performance, en sept années d’exercice du pouvoir : il a fait de l’Allemagne un pays plus inégalitaire que la France, alors qu’elle l’était initialement moins.

C’est évidemment pour cette raison que la droite, en Europe, l’utilise comme référence. Mais je ne crois pas du tout que Schröder ait servi les intérêts à long terme de l’Allemagne. Au contraire, il a affaibli l’un des principaux points forts du modèle allemand : son fort niveau de cohésion sociale.
Par ailleurs, s’il a pu faire cette politique, c’est en exerçant une pression très forte sur les dépenses publiques. Sous sa direction, le SPD a renoncé à mettre en œuvre une partie importante de son programme, consistant à remédier à l’absence de structures pour accueillir les jeunes enfants. En Allemagne, faute de ces structures, de nombreuses femmes sont contraintes de choisir entre exercer un métier ou avoir des enfants. Ce qui contribue au lourd problème démographique que connaît aujourd’hui ce pays.

Autre conséquence de cette pression à la baisse sur les dépenses publiques : l’Allemagne est le seul pays de l’OCDE qui soit en situation de désinvestissement public. Autrement dit, les dépenses d’entretien des routes, des bâtiments publics, sont insuffisantes pour pallier l’usure des équipements. Depuis le début des années 2000, le niveau des investissements publics allemands est plus de deux fois inférieur à celui de la France. On peut douter que cela soit une bonne manière de préparer l’avenir d’un pays…

Finalement, cette politique a généré de très importants déficits publics. Durant les douze premières années d’existence de la zone euro, l’Allemagne a été incapable d’atteindre le critère de 3% de déficit public pendant 7 ans, et celui de 60% de dette publique pendant 11 ans. Un très mauvais élève du pacte de stabilité, en somme. Et c’est un comble que Schröder, qui a ajouté près de 39 milliards d’euros à la dette allemande, soit aujourd’hui présenté comme un modèle pour la gestion des finances publiques !

Pourtant, quand François Hollande se rend en Allemagne à l’occasion des 150 ans du SPD, il s’empresse de louer les réformes « courageuses » de Schröder…

Oui. Je mets ça sur le compte de la politesse. Mais si c’est davantage, s’il était convaincu que de telles réformes sont souhaitables en France, il nous engagerait alors sur une très mauvaise pente.
Les réformes Schröder ont coûté très cher aux salariés allemands en termes de salaires : ils retrouvent tout juste aujourd’hui leur pouvoir d’achat de 2000. Elles ont aussi coûté cher en termes de niveau d’emploi : l’Allemagne n’a retrouvé qu’en 2010 son niveau d’emploi de 2000, si l’on comptabilise les seuls emplois qui génèrent des cotisations sociales.

Car outre ceux-ci, se sont aussi développées, sous la houlette de Schröder, des formes de sous-emploi, notamment les fameux mini-jobs, qui consistent, lorsqu’un salarié gagne moins de 400 euros par mois, à l’exonérer presque entièrement de cotisations sociales. En contrepartie, il ne touchera aucune retraite… Aujourd’hui, environ 5 millions de personnes subissent ce régime.

Au bout du compte, est-ce qu’Angela Merkel ne serait pas en train de faire mieux que son prédécesseur ?

Oui, paradoxalement. Sa politique est un peu moins antisociale. Elle a corrigé certains excès, comme ceux, par exemple, de la réforme Hartz IV. Elle a également mis la pédale douce, à ses débuts, sur l’austérité budgétaire. Dans la période récente, on lui doit des efforts non négligeables, notamment pour mettre en place des crèches ou des modes d’accueil dans les écoles qui permettent aux gens qui ont des enfants de continuer à travailler.

Son actuelle popularité dans les sondages n’est donc pas tellement surprenante…

Pendant la période Schröder, l’économie allemande est allée très mal. Il y avait plus de 5 millions de chômeurs quand il a quitté le pouvoir. En revanche, l’économie a commencé à se redresser en 2005 environ, et elle a plutôt bien résisté pendant la crise de 2008-2009. Il est tentant pour les Allemands de l’attribuer à Mme Merkel. Je vois pour ma part d’autres éléments qui expliquent cette bonne santé économique, dont trois choses déjà présentes avant la crise, et trois choses qui se révèlent durant la crise.

Avant la crise – et paradoxalement – c’est sa dépression démographique qui permet à l’Allemagne d’aller plutôt bien. En effet, si les Français tendent à ne voir que les bons côtés de la natalité, il faut savoir qu’élever des enfants a un coût. Il faut les nourrir, les loger, les habiller, les soigner, les éduquer… Autant de dépenses privées et publiques auxquelles les Allemands n’ont pas eu à faire face.
La principale conséquence se fait sentir dans un domaine en particulier : celui du logement. L’Allemagne, qui a perdu plus de 500 000 habitants depuis le début des années 2000, a un marché de l’immobilier beaucoup moins cher que la France. Depuis 1995, les prix de l’immobilier ont été multipliés par 2,5 en France, alors qu’ils ne bougeaient pas d’un iota en Allemagne. Un logement à Paris vaut 8 000 €/m², contre 2 300 €/m² à Francfort.

Ces deux facteurs – dépenses de logement contenues, moindres dépenses liées aux enfants – expliquent finalement pourquoi les Allemands ont supporté des politiques de modération salariale prolongées. Autre facteur de bonne santé économique avant-crise : la chute du mur de Berlin. Les Allemands pleurent beaucoup sur le coût de la réunification. C’est vrai, ça a coûté cher et ça a été difficile. Mais ça n’a pas eu que des inconvénients pour l’Allemagne. D’abord, ça lui a donné un marché intérieur plus vaste. Ensuite, nous, Européens, avons largement financé la réunification via les politiques peu coopératives menées à cette occasion par la Bundesbank.

Enfin et surtout, les Allemands ont été les grands gagnants de la réintégration des pays d’Europe centrale et orientale dans le concert européen. Ils les ont incorporés très rapidement dans leur tissu productif. Avant la chute du mur, le principal pays à fournir l’Allemagne en sous-traitance était la France. Désormais, ce sont la Pologne, la Tchéquie, la Slovaquie, la Hongrie. Et si l’on considère qu’il existe encore un écart de 1 à 5 entre le coût du travail en Pologne et en France, on mesure ce que l’Allemagne a gagné en termes de compétitivité/coûts de ses produits.

En plus, certaines caractéristiques du modèle allemand permettent de comprendre pourquoi cela s’est fait en douceur, et n’a pas détruit la base productive allemande. Tout n’a pas été délocalisé à l’Est, loin de là. Pour une raison essentielle : l’industrie allemande fonctionne sur la base de la codétermination. Le patronat doit tout négocier avec les syndicats, qui sont réellement puissants. Ce qui n’a abouti qu’à des délocalisations partielles.

Enfin, l’Allemagne a eu la chance de voir exploser la demande dans les pays émergents dans des domaines où, justement, elle est spécialisée. Notamment les machines-outils, très prisées dans les pays où les usines poussent comme des champignons. Ou les grosses voitures, qui s’exportent bien dans les pays où émerge une vraie classe moyenne.

Quels sont les facteurs qui ont permis à l’Allemagne de résister pendant la crise ?

Le premier facteur, ce n’est justement pas les réformes Schröder de flexibilisation du marché du travail, mais le fait qu’elles n’ont pas fonctionné. La flexibilité externe aux entreprises a été faible pendant la crise. L’Allemagne a connu une récession presque deux fois supérieure à la nôtre en 2009. Nous avons perdu 350 000 emplois cette année-là, elle, aucun. En dépit des possibilités nouvelles offertes par la politique Schröder, personne n’a été licencié. Les entreprises se sont débrouillées en interne comme à leur habitude, en utilisant notamment le chômage partiel.

Second facteur : l’Allemagne a beaucoup profité de la crise de la dette. Les taux d’intérêt y sont excessivement bas. Les investisseurs payent pour ainsi dire l’État allemand pour pouvoir disposer de sa dette, au motif qu’elle serait plus sûre que celle des autres pays de la zone euro.

Le calcul suivant a donc été fait : la baisse des taux entre 2008 et 2012 a permis une économie de 70 milliards d’euros sur les intérêts de la dette. C’est plus que les 55 milliards que l’Allemagne a dû débourser jusque-là via le FESF pour aider les pays en difficulté. 55 milliards d’euros qui, de surcroît, ne sont pas des dépenses sèches, mais des prêts à 4%… et dont on peut quand même escompter que la majeure partie sera remboursée. Rien à voir avec la situation de l’Italie, également engagée à hauteur de 40 milliards d’euros dans le FESF, qui prête à 4%, mais qui, elle, emprunte à 6%…

Enfin, troisième facteur de bonne santé relative malgré la crise : la baisse de l’euro par rapport au dollar. L’euro fort, qui est tout de même monté à 1,6 $ pour 1 € en 2008, a en grande partie liquidé l’industrie européenne. Puis il a baissé à environ 1,3 $ pour 1 € aujourd’hui. C’est encore trop pour le Portugal, l’Espagne ou la Grèce, mais l’industrie allemande, elle, en a profité. Ça a donné un coup de fouet à ses exportations hors eurozone.

Justement, dans quelle mesure les exportations allemandes hors zone euro compensent-elles la perte de débouchés dans l’eurozone liée à la crise et à la compression de la demande européenne ?

Grâce à cette baisse de l’euro dans la période récente, c’est d’ores et déjà compensé. L’excédent commercial allemand était de 170 milliards en 2007, réalisé aux trois-quarts en zone euro. En 2012, cet excédent était toujours de 180 milliards, mais réalisé aux trois-quarts hors zone euro.
Finalement, la situation de l’économie allemande est plutôt favorable en dépit de la crise, d’où le peu d’empressement de Mme Merkel à résoudre cette crise. Elle ne l’entretient évidemment pas à dessein. Mais cela explique qu’il n’y ait aucune pression sociale outre-Rhin.

Il y aurait donc une forme relative d’indifférence allemande face à la crise ?

Oui, c’est cela. On parle beaucoup du leadership allemand. Mais en vérité, il y a plutôt une absence de leadership. L’Allemagne a conquis un leadership économique de facto, mais elle ne sait pas du tout quoi en faire sur le plan politique. Elle se comporte comme une poule qui aurait trouvé un couteau.
S’ajoute à cela un trait de caractère propre à Angela Merkel. On a affaire à une Allemande de l’Est qui a découvert l’Union européenne à l’âge de 35 ans, qui ne s’est jamais promenée en Italie, en Espagne ou en Grèce auparavant, et qui n’a découvert tout ça qu’à travers des voyages officiels et des sommets européens. Je pense qu’elle ne comprend finalement pas grand-chose à ce qui se passe en Europe.

En somme, l’hypothèse d’un égoïsme allemand vous séduit peu. Vous constatez surtout de l’inertie.

Oui. D’ailleurs, le reproche adressé à Merkel dans la première version d’un certain texte du Parti socialiste me semble totalement inefficace. Reprocher à un dirigeant d’être davantage tourné vers son peuple que vers les autres tend à conforter les électeurs de ce dirigeant.

Surtout, c’est faux. Le vrai reproche que l’on peut faire à Mme Merkel est de mener une politique contraire aux intérêts des Allemands. Y compris à ceux des épargnants, dont l’épargne est investie pour une large part hors d’Allemagne, dans le reste de l’Europe. Or, si les pays européens sont maintenus en récession, si, pour cette raison, ils ne parviennent pas à se désendetter et qu’au bout du compte il faille se résoudre à annuler leurs dettes, les épargnants allemands seront les premiers à perdre leur mise…

Que pourrait faire la France pour relancer le couple franco-allemand ?

C’est un couple qui a moins d’importance pour l’Allemagne que pour la France, depuis qu’elle a retrouvé son unité et sa centralité en Europe… Angela Merkel semble pourtant faire quelques concessions. Elle en a notamment fait lors de sa dernière visite à Paris, autour du thème du « gouvernement économique de la zone euro ». Oui. Cela tient à ce qui se passe en ce moment en Allemagne, et qui me semble significatif. De nombreux intellectuels et politiques allemands, Habermas, Ulrich Beck, Helmut Schmidt, Joshka Fischer, tirent la sonnette d’alarme de longue date. Sans écho dans le peuple.

Pourtant, ces dernières semaines, deux évènements importants se sont produits. D’une part l’apparition d’un discours critique en France alors qu’aux débuts d’Hollande, mais surtout sous Sarkozy, l’alignement était total. D’autre part, le concours de l’Eurovision, très suivi en Allemagne, et qui a joué un véritable rôle de révélateur : 34 des 39 pays votants y ont choisi d’ignorer la chanteuse allemande. Cela a touché l’opinion, et suscité un véritable débat public. Les Allemands, qui demeurent malgré tout très attachés à la construction européenne, sont en train de découvrir l’ampleur de l’isolement dans lequel les a conduits Angela Merkel. Quant à elle, elle redoute en retour de perdre des plumes sur cette thématique aux élections de septembre prochain.



mercredi 22 mai 2013

Faut-il « En finir avec l'Europe » ?




« La première tentative raisonnée de ce que l’on appelle la « gauche de la gauche » de s’attaquer au mythe européen ». C'est ainsi que l'économiste Jacques Sapir qualifie l'ouvrage collectif dirigé par Cédric Durand, En finir avec l'Europe (La Fabrique, mai 2013).

Il est vrai que souvent, les critiques radicales de la construction européenne proviennent des milieux dits « souverainistes ». Ceux-ci voient dans l’unification continentale un dessaisissement des États et une occasion de délitement des souverainetés nationales. Ces « souverainistes » se voient régulièrement objecter - injustement parfois - leur « nationalisme », ou leur tentation du « repli frileux ».

On est moins prompt, à la « gauche de la gauche », à critiquer l'idée européenne. La tradition internationaliste rend la chose difficile. La contestation, qui se révèle souvent vague et générale, se focalise sur le caractère « néolibéral » de l’Union européenne, et demeure en retrait quant aux les ruptures préconisées.

Pour s'en convaincre, il n'est qu'à voir la manière dont est traitée la question de l'euro par les différents partis de gauche radicale européens. En Grèce, Syriza dénonce « une Europe économique, de l’austérité » mais se garde bien de proposer une sortie de l’euro. En Allemagne, Oskar Lafontaine, fondateur de Die Linke, ne s'est prononcé que très récemment en faveur du retour « à un système qui rende possible les dévaluations et les réévaluations, comme c’était le cas avec le prédécesseur de la monnaie unique, le Système Monétaire Européen ». En France, Jean-Luc Mélenchon, quant à lui, n'a pas franchi le pas. L’anthropologue Emmanuel Todd, sentant bien là une contradiction, adresse d’ailleurs à la « gauche de la gauche » le reproche suivant : « elle veut dépasser le capitalisme mais pas l’euro, elle veut dépasser une économie marchande qui fonctionne en gardant une monnaie qui ne fonctionne pas ».

Cette « timidité de gauche » est étonnante. C’est donc l’un des points fort d'En finir avec l'Europe que d’y pallier en partie, en démontrant la légitimité d'une critique marxiste de l'Union européenne, notamment de son volet monétaire.

Le livre n’est pourtant pas un livre d'économie. C’est un ouvrage pluridisciplinaire. Il regroupe des textes d'universitaires européens de spécialités variées : anthropologie, philosophie politique, sociologie. Quoiqu'il en soit, l'analyse à caractère économique tient une place de choix dans ce recueil, et pour cause : si l’aventure européenne relève aussi d'un processus politico-institutionnel, elle est née avant tout d'un présupposé « économiste » typique du libéralisme, et de l'idée qu'une imbrication matérielle de fait finirait par générer de l’adhésion politique. C'est sur cette illusion que s'est bâtie la construction européenne dès l’origine, en application de la très simpliste « méthode Monnet ».

Une chimère fonctionnaliste, donc, telle est l’Europe que nous connaissons. Excipant pour la forme d’une vague ambition de Paix perpétuelle, on a multiplié les normes et les instruments, sans guère s’interroger sur le sens de l’action, bref, sur la nature du projet politique à bâtir. Enchevêtrement de règles et d’outils, l’UE est devenue, pour reprendre une formule de Castoriadis, « un marteau sans une main pour le guider, sa masse croissant toujours, son rythme toujours plus rapide ».

C’est ce que tentent de montrer Cédric Durand et Razmig Keucheyan dans l’un des chapitres les plus originaux du livre. En utilisant grille d’analyse des crises élaborée par Antonio Gramsci, ils mettent à jour un « césarisme bureaucratique » de l’Europe, soit la propension des structures technocratiques à s’autonomiser et à confisquer l’exercice du pouvoir. Une mise en congé de la démocratie facilitée par la crise, qui « pousse le pouvoir politique à se protéger de la pression populaire ».

L’affaire est en partie connue et une mise en image de ce « césarime » peut-être vue dans « Bruxelles, le vrai pouvoir », un documentaire récemment diffusé par France 5. Mais le film insiste, peut-être avec excès, sur le rôle joué par la Commission. C’est oublier combien la Banque centrale européenne s’est autonomisée elle aussi, profitant de l’indépendance que lui confèrent ses statuts. Durand et Keucheyan ne s’y trompent pas : c’est elle, désormais, qui semble prendre les décisions capitales. C’est sa voix qui est écoutée. Il n’est qu’à se rappeler la béatitude provoquée sur les marchés par cette déclaration de Mario Draghi l’été dernier : « la BCE fera tout pour sauver l’euro, qui est irréversible ». Quel chef d’État ou de gouvernement européen peut aujourd’hui prétendre rassurer les investisseurs par une simple phrase ?

L’autre point fort d’En finir avec l’Europe réside dans la charge contre la monnaie unique européenne, rare à gauche. Or les arguments développés par Wolfgang Streeck et, plus encore, par Costas Lapavistas, prouvent le bien-fondé d’une critique marxiste de l’euro, au-delà des traditionnelles vitupérations contre le « néolibéralisme européen ».

L’ouvrage le rappelle à plusieurs reprises : la mise en place de l’euro a signé le début d’un long processus de transfert de la plus-value du travail vers le capital. Pour deux raisons principales. D’abord, l’introduction de l’euro a rendu impossible toute correction des écarts de compétitivité entre pays par le biais de ces dévaluations qui, auparavant, étaient largement utilisées par les pays du Sud. Ensuite, les critères de « convergence budgétaire » n’ont cessé de s’ajouter les uns aux autres, de ceux de Maastricht en 1992, à l’introduction de la règle d’or par le Pacte budgétaire européen en 2012. Dès lors, sans même disposer des avantages que pourrait présenter un budget fédéral européen, les politiques budgétaires nationales se trouvent ficelées. Et comme l’écrit Lapavistas, « avec de telles contraintes, la compétitivité des pays membres de la zone ne repose plus que sur une seule variable : le travail ».  

Deuxième élément ayant fortement joué en défaveur du travail : la crise des écarts de compétitivité commuée en crise « de la dette ». Toutes les politiques économiques menées aujourd’hui par les pays de l’eurozone semblent ne viser qu’un seul objectif : réduire les déficits publics pour éponger les dettes. Ces dettes qui ne sont rien d’autre que les économies des prêteurs, c'est-à-dire, comme le signale Emmanuel Todd « l’argent des riches ».

Or c’est bien pour rembourser « l’argent des riches » - autrement dit pour rémunérer le capital - qu’une invraisemblable pression est exercée à la baisse sur la rémunération du travail. C’est surtout vrai au Sud, où les travailleurs se voient imposer la baisse des salaires et des retraites, les « réformes structurelles », ou, plus simplement encore, le chômage. Mais c’est également vrai – quoique moins connu – au Nord. Il faut lire Made in Germany, du journaliste économique Guillaume Duval, pour réaliser les sacrifices demandés aux travailleurs allemands, du détricotage méticuleux du droit du travail sous Gerhard Schröder, à la multiplication des « mini-jobs » aujourd’hui.

L’ouvrage dirigé par Cédric Durand a finalement le mérite d’ouvrir des pistes de réflexion plus audacieuses que celles habituellement énoncées à gauche, même si certaines analyses – la critique de l’euro en particulier – ne sont pas, à proprement parler, inédites.

Sans doute reste-t-il maintenant à envisager des solutions. Car s’il semble urgent d’en finir avec l’européisme fonctionnaliste, non seulement pour sortir de la crise, mais également par souci démocratique. Comme le disait Mendès France, « il y a deux façons pour une démocratie d'abdiquer : remettre ses pouvoirs à un homme ou à une commission qui les exercera au nom de la technique ».
En revanche, congédier une saine coopération des peuples d'Europe n’est guère envisageable, pas même souhaitable. Il semble au contraire que les européens soient condamnés à mettre en commun leurs talents pour tâcher de trouver une issue, ainsi qu’en témoigne d’ailleurs assez bien ce petit ouvrage pluridisciplinaire et plurinational.

Lire et relire sur l'arène nue :
"Les Français ont été les cocus de l'Europe", entretien avec JM Quatrepoint  CLICK
Europe : est-ce vraiment l'Allemagne qui paie ?  CLACK
Référendum sur l'Europe : et si on faisait comme Ayrault a dit ? CLICK
J'ai lu un édito eurosceptique dans Le Monde CLONCK
Libération de la parole eurosceptique : voici Quatremer ! CLOUCK

Philanthropie : la BCE au chevet des banques commerciales CLOUCK