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lundi 27 mars 2017

Anniversaire du traité de Rome : « L'Union européenne est de moins en moins hospitalière »







Ce 25 mars marque le soixantième anniversaire du traité de Rome, acte de naissance symbolique de l’Union européenne. Quel bilan tirez-vous de soixante de construction européenne ?

Un bilan assez calamiteux, forcément. Il n'y a qu'à voir comment se sont passés les divers anniversaires de ce début d'année. Car celui du traité de Rome n'est pas le premier que l'on « célèbre ». L'année 2017 est aussi celle des 25 ans du traité de Maastricht, et celle des 15 ans de l'euro qui est entré dans nos portefeuilles le 1er janvier 2002.

Personne n'a pourtant eu le cœur à festoyer. Et pour cause. Les deux années qui viennent de s'écouler ont vu se succéder deux événement majeurs. D'abord la crise grecque de janvier à juillet 2015, qui s'est soldée une mise en coupe réglée de la Grèce. Commel'explique le spécialiste du pays Olivier Delorme la situation économique du pays est désormais effroyable. Sa dette est très clairement insoutenable, ainsi que le répète inlassablement le FMI, bien plus lucide dans ce domaine que les Européens. Son PIB, qui s'est rétracté d'un quart depuis le début de la crise en 2010, a encore reculé de 0,1 % en 2016. Cela signifie qu'en dépit d'une cure d'austérité digne du Guiness Book, l'économie hellène ne se relève pas. Le fait que Michel Sapin puisse affirmer, au sortir de l'Eurogroupe du 20 mars que « Le drame grec est derrière nous » montre que la « post-vérité » et les « alternative facts » ne sont pas l'apanage des « populismes ». Il est évident que le problème grec se reposera très bientôt.

L'autre événement majeur est évidement le Brexit, qui sera officiellement enclenché le 29 mars. Symboliquement, c'est un coup très dur pour l'Union européenne, qui se rétracte pour la première fois alors qu'elle n'avait fait jusque là que s'élargir. On a beau nous seriner que la Grande-Bretagne était très peu intégrée, l’événement reste lourd de sens. D'autant qu'en choisissant l'option du « Brexit dur » et en affirmant qu'à un mauvais accord avec l'UE elle préférait « pas d'accord du tout », Theresa May envoie le signal d'un retour du volontarisme en politique, ce qui ne manquera pas de susciter l'intérêt et l'envie dans les pays voisins.

De plus, contre toute attente, l'économie du pays ne s'effondre pas. Le professeur britannique Robert Skidelsky a récemment expliqué pourquoi dans une tribune parue dans la presse suisse : « la nouvelle situation créée par le Brexit est en fait très différente de ce que les décideurs politiques, presque exclusivement à l’écoute de la City de Londres, avaient prévu. Loin de se sentir dans une moins bonne situation (...), la plupart des électeurs du Leave pensent qu’ils seront mieux lotis à l’avenir grâce au Brexit. Justifié ou non, le fait important à propos de ce sentiment est qu’il existe ». En somme, les Britanniques ont confiance dans l'avenir, et cela suffit à déjouer tous les pronostics alarmistes réalisés sur la foi de modèles mathématiques. Or si la sortie du Royaume-Uni se passe bien économiquement, ça risque là encore de donner des idées aux autres pays.

L'Union européenne est de moins en moins hospitalière. Les dirigeants européens semblent baisser les bras pour certains, tel Jean-Claude Juncker lâchant un « Merde, que voulez-vous que nous fassions ? » devant le Parlement européen le 1er mars. D'autres s'adonnent carrément à l'injure tel Jeroen Dijsselbloem, le président néerlandais de l'Eurogroupe, affirmant toute honte bu le 21 mars : « Durant la crise de l'euro, les pays du Nord ont fait preuve de solidarité vis à vis des pays touchés par la crise. En tant que social-démocrate, j'accorde une très grande importance à la solidarité. Mais [les gens] ont aussi des obligations. On ne peut pas dépenser tous l'argent dans l'alcool et les femmes, et ensuite appeler à l'aide ». Bref, le bilan de la construction européenne en ce jour anniversaire est peu engageant, c'est le moins que l'on puisse dire. 

Votre dernier livre s'intitule La fin de l'Union européenne. Quels pourraient être le scénario de la fin de l’UE. Une nouvelle crise grecque ? La victoire du FN à la présidentielle ?  

D’abord, nous observons que l’Union européenne est déjà en voie de décomposition du fait de son incapacité à faire respecter ses propres règles par les États membres. Dans notre livre, nous parlons de la fin de l’Union européenne au présent et non au futur. On a pu observer les déchirements européens à l’occasion de la crise des réfugiés. La Commission a été obligée de suspendre l’application des traités dans l’urgence pour faire face à la désunion. Quant à la crise de la zone euro, elle a été l’occasion de tels déchirements qu’aujourd’hui cette même Commission renonce à sanctionner l’Allemagne pour ses excédents et le Portugal et l’Espagne pour leurs déficits. De même, aucune sanction n’est tombée contre la Hongrie qui a réformé sa Constitution et sa justice de manière à pouvoir contourner l’application du droit européen sur son propre territoire.

Pourtant, on fait comme si. Les institutions européennes tournent en partie à vide, mais elles tournent, et en France le droit européen continue de s’imposer tout comme la logique d’austérité de s’appliquer. Jusqu’à quand ? Peut-être qu’une victoire du Front national accélérerait la rupture de la France avec les règles européennes et précipiterait son éclatement institutionnel mais rien n'est moins sûr. Encore faudrait-il que Marine Le Pen fasse ce qu'elle promet actuellement, et il n'est pas certain du tout qu'elle en ait les moyens. Avec qui gouvernerait-elle pour avoir une majorité ? Avec une partie de la droite traditionnelle ? Mais cette dernière ne veut absolument pas qu'on touche au statu quo...

Un autre scénario envisageable serait en effet un défaut grec et unesortie de la Grèce de la zone euro. L’intransigeance allemande pousse de fait ce pays à envisager une stratégie de rupture, car comme on l'a dit précédemment, rien n’est résolu. Le jour où la Grèce fait officiellement défaut, les Allemands vont être contraints à « prendre leurs pertes » et donc à reconnaître ce qu’ils ont toujours refusé jusqu’à présent, c’est-à-dire qu’une union monétaire implique une union de transferts. Pas sûr qu’après cela l’Allemagne que souhaite encore rester dans l’euro.

Le scénario d'une crise extérieure est aussi envisageable. Après tout, la crise financière de 2008-2009 est venue des États-Unis. Quelle réaction auraient les autorités européennes en cas de nouvelle crise financière mondiale ? Comment l’Allemagne, premier pays créancier au monde, absorberait-elle la perte de son épargne qui ferait suite à une déflagration financière mondiale ? Que se passerait-il si une nouvelle crise touchait par exemple l’Italie ou si une brusque remontée des taux d’intérêt rendait de nombreux pays d’Europe du Sud à nouveau insolvables ?

Ce ne sont pas les scénarii de crise qui manquent. Ce qui manque, ce sont les scénarii crédibles qui permettrait à l’Union européenne d’en sortir renforcée. Aujourd’hui, on constate une telle divergence entre les économies des pays membres que tout choc externe touchera différemment les pays. Les pays créanciers seront-ils solidaires des pays débiteurs et inversement ? Vu les rapports de forces politiques actuels on peut sérieusement en douter.

Enfin, il ne faut pas minorer l'importance de ce qui se passe en Europe de l'Est. Début février, le Belge Paul Magnette, pourtant connu pour être un fervent européen, constatait que « L'Europe est en train de se désintégrer ». Puis il lançait cet oukase : « j’espère que le Brexit sera suivi par un Polxit, un Hongrexit, un Bulgxit, un Roumaxit ». C'est iconoclaste, mais c'est lucide. La passe d'armes qui s'est récemment produite entre la Pologne et l'Union autour de la reconduction de Donald Tusk à la présidence du Conseil laissera des traces à Varsovie. Les propos échangés ont été très durs. Le ministre des Affaires étrangères polonais, Witold Waszczykowski, a affirmé que son pays jouerait désormais « un jeu très dur » avec l'UE. Puis d'ajouter : « Nous allons devoir bien sûr abaisser drastiquement notre niveau de confiance envers l'UE. Et aussi nous mettre à mener une politique négative ».

La chute de l’UE était-elle inscrite dès le départ de son ADN ou s’agissait-il d’une bonne qui a été dévoyée ? 

Certains « eurosceptiques » pensent que le ver était dans le fruit, que la personnalité même des « Pères fondateurs » (Monnet, Schumann) souvent proches des États-Unis et/ou des milieux d'affaires portait en germes l'échec de l'Europe, qui ne pouvait être qu'un grand marché intégré un peu amorphe, une sorte de grande Suisse. Ce n'est pas notre avis.

Il y a eu en effet, pendant toute l'époque gaulliste, un affrontement entre deux visions de l'Europe. Celle de Monnet et des autres « Pères fondateurs », désireux de fonder une Europe supranationale qui échappe aux « passions populaires » et soit confiée aux bons soins de techniciens. C'est elle qui s'est imposée, puisque l'Union européenne est un édifice économico-juridique avant tout, un Marché unique ficelé dans un ensemble de règles de droit qui sapent la souveraineté des pays membres. Cette Europe fait la part belle à l'action d'entités « indépendantes » : Commission, Banque centrale européenne, Cour de justice de l'Union. Celles-ci prennent des décisions majeures mais ne sont jamais soumises au contrôle des citoyens et à la sanction des urnes. On a donc décorrélé la capacité à décider et la responsabilité politique, ce qui est tout de même assez grave pour la démocratie.

Pourtant, il existait une autre conception de l'Europe, celle des gaullistes. Elle semble d'ailleurs connaître actuellement un regain d'intérêt puisque l'on entend parler à nouveau, si l'on tend l'oreille, « d'Europe européenne ». Il s'agissait de bâtir une Europe intergouvernementale et d'en faire une entité politique indépendante de chacun des deux blocs (c'était en pleine Guerre froide), dont l'objet serait essentiellement de coopérer dans le domaine des Affaires étrangères, de la Défense, de la recherche scientifique, de la culture. Ça a été l'objet des deux plans Fouchet, au début des années 1960, qui ont échoué. Après cet échec, le général de Gaulle n'a pas tout à fait renoncé au projet. Faute d'avoir pu convaincre les Six, il a proposé à l'Allemagne d'Adenauer un traité bilatéral bien connu, le traité de l’Élysée. Ce traité a été signé parce qu'Adenauer y tenait. Le chancelier a toutefois fait l'objet de nombreuses pressions dans son pays, de la part de gens qui ne voulaient absolument pas renoncer au parapluie américain au profit d'un rapprochement franco-allemand. Ceux-là ont donc fait rajouter au traité de l’Élysée un préambule dans lequel il était écrit que le texte ne portait pas préjudice à la loyauté du gouvernement fédéral vis à vis de l'OTAN.

C'est une vieille histoire, celle de l'affrontement de deux visions. Les uns voulaient un marché et des règles de droit intangibles pour cadenasser les peuples. Les autres voulaient créer une entité stratégique indépendante à l'échelle du monde et respectueuse des souverainetés. Rien n'était écrit, c'est l'état des rapports de force de l'époque qui a tranché. En tout état de cause, il est singulier de voir les prétendus gaullistes d'aujourd'hui prêter allégeance à l'Europe telle qu'elle est, et un François Fillon, par exemple, se ruer à Berlin pour promettre des « réformes structurelles » à Angela Merkel...

Il faut ajouter qu'ensuite, les choses se sont dégradées par palier. Le traité de Rome, qui créait le Marché commun, a plutôt été une bonne chose pour l'économie du continent. Le marché s'est élargi pour les produits finis des pays membres, et a offert des débouchés supplémentaires à leurs entreprises. Mais la transformation du Marché commun en Marché unique avec la signature de l'Acte unique de 1986 change tout. Pour nous, c'est une date clé. À ce moment là, ce ne sont plus seulement les marchandises qui circulent librement, ce sont les facteurs mobiles de production, c'est à dire le capital productif et le travail. Ils vont naturellement s'agréger dans le centre de l'Europe, alors plus industrialisé donc plus attractif, pour des raisons historiques que nous expliquons longuement. En résulte un phénomène de « polarisation » qui appauvrit les pays de l'Europe périphérique, et enrichit le cœur, notamment l'Allemagne.

L'Acte unique est donc un virage substantiel. Mais la mise en place de l'euro, qui fluidifie encore les mouvements de capitaux et qui rend l'Allemagne sur-compétitive parce qu'il est sous-évalué pour elle, n'arrange rien. Enfin, l'élargissement à l'Est des années 2004 et 2007 est une nouvelle étape, car elle fait entrer dans le Marché unique de très nombreux Européens qui bénéficient de la libre circulation des personnes comme tout le monde, mais dont les salaires et les protections sociales sont bien moindre qu'à l'Ouest. Cela accroît très fortement la mise en concurrence des travailleurs. Les pays de l'Est se sont d'ailleurs spécialisés dans le dumping social.

Après la chute de l’UE, faudra-t-il reconstruire une nouvelle Europe ? Pourquoi ne pas conserver une partie de ce qui a été construit ? N’y a-t-il rien à sauver de l’Union européenne ?

Il y a des choses à sauver. Mieux, il y a des choses à développer. Toutefois, cela nécessite que soit préalablement défait l'existant, car l'édifice juridico-économique qu'est l'Union européenne (et qui n'est pas l'Europe, il faut insister là-dessus) met les pays européens en concurrence les uns avec les autres au lieu de les rapprocher. Au point de faire (re)surgir des animosités que l'on croyait hors d'âge, et même de conduire à des propos à la limite du racisme, comme ceux de Dijsselbloem évoqués plus haut.

Pour la suite, il faudra bien admettre que tout ce qui a marché jusqu'à présent en Europe relève de l'intergouvernemental et ne doit rien à l'Union. On peut donner quelques exemples : Airbus, entreprise d'abord franco-allemande mais ayant attiré à elle les Néerlandais et les Espagnols, justement parce que ça fonctionnait. A ceci près qu'on ne pourrait plus le refaire aujourd'hui, car les règles européennes en vigueur actuellement, notamment la sanctuarisation de la « concurrence non faussée », ne le permettrait pas. Voilà à cet égard ce que dit Jacques Attali : « On ne pourrait plus faire Airbus aujourd’hui (…) la Commission européenne concentre toute son attention et ses efforts sur la politique de concurrence. Cela conduit à un désastre, parce qu’une politique de concurrence sans politique industrielle s’oppose à la constitution de groupes européens de taille mondiale ».

On peut également citer l'Agence spaciale européenne, celle qui envoie Thomas Pesquet dans l'espace. Ça, c'est l'Europe qui marche, mais on ne l'évoque guère car elle ne pose pas problème. Elle relève de projets ponctuels, concrets, circonscrits, et permet la mise en commun de compétences sans déperdition de souveraineté. Sans doute pourrait-on garder Erasmus également, si cher au cœur des européistes et qui est, c'est vrai, un programme de l'Union. Mais l'apprentissage des langues et les échanges culturels ne doivent pas concerner pour autant qu'un nombre infinitésimal d'étudiants privilégiés. En outre, il n'y a pas besoin de traités d'ordre supranational pour faire cela. La Turquie, la Macédoine, participent au programme sans être dans l'UE.


Entretien initialement paru dans le Figarovox.




vendredi 15 avril 2016

Jean versus Jean : Jean Gabin contre l'Europe de Jean Monnet







C'est une vidéo assez connue que ce passage du film Le Président (1961), où Jean Gabin fustige ceux qui veulent faire « L'Europe de la fortune contre celle du travail, l'Europe de l'industrie lourde contre celle de la paix ». 

C'est assez étourdissant de lucidité, mais aussi d'actualité. Tout y passe : la dénonciation de l'Europe de l'argent, celle des lobbies, celle des abandons de souveraineté... on jurerait être en 2016.  
Le Chalamont vilipendé ici a également tout d'un Jean Monnet, n'ayant pas fait la guerre mais ayant fait banquier, pensant certes à l'Europe mais y pensant de loin, « Européen à texte d'explorateur » habitué à vivre « au-delà des mers, c'est à dire partout... sauf en Europe ». 

Voici une version courte et, dessous, le texte rédigé  : 






« Messieurs,

Monsieur Chalamont vient d'évoquer en termes émouvants les victimes de la guerre. Je m'associe d'autant plus volontiers à cet hommage qu'il s'adresse à ceux qui furent les meilleurs de mes compagnons. 
Au moment de Verdun, Monsieur Chalamont avait dix ans... ce qui lui donne par conséquent le droit d'en parler... Etant présent sur le théâtre des opérations, je ne saurais prétendre à la même objectivité. On a une mauvaise vue d'ensemble quand on voit les choses de trop près. Monsieur Chalamont parle d'un million cinq cent mille morts. Personnellement, je ne pourrais en citer qu'une poignée, tombés tout près de moi.  
J'ai honte, Messieurs. Mais je voulais montrer à Monsieur Chalamont que je peux moi aussi faire voter les morts. Le procédé est assez méprisable, croyez moi. 

Moi aussi, j'ai un dossier complet : trois cent pages ! Trois cent pages de bilans et de statistiques que j'avais préparés à votre intention. Mais en écoutant Monsieur Chalamont je viens de m'apercevoir que le langage des chiffres a ceci de commun avec le langage des fleurs, qu'on lui fait dire ce que l'on veut. Les chiffres parlent mais ne crient jamais. C'est pourquoi ils n'empêchent pas les amis de monsieur Chalamont de dormir. Permettez-moi, Messieurs, de préférer le langage des hommes. Je le comprends mieux. 

Pendant toutes ces années de folie collective et d'autodestruction, je pense avoir vu tout ce qu'un homme peut voir. Des populations jetées sur les routes, des enfants jetés dans la guerre, les vainqueurs et les vaincus finalement réconciliés dans les cimetières, que leur importance à élevés au rang de curiosité touristique. 
La paix revenue, j'ai visité les mines. J'ai vu la police charger les grévistes. Je l'ai vue aussi charger les chômeurs. J'ai vu la richesse de certaines contrées, et l'incroyable pauvreté de certaines autres. Et bien durant toutes ces années, je n'ai jamais cessé de penser à l'Europe ! 
Monsieur Chalamont, lui, a passé une partie de sa vie dans une banque, à y penser aussi . Nous ne parlons forcément pas de la même Europe. 

Tout le monde parle de l'Europe ! Mais c'est sur la manière de faire cette Europe que l'on ne s'entend plus ! C'st sur les principes essentiels que l'on s'oppose. 
Pourquoi croyez vous, messieurs, que l'on demande au gouvernement de retirer son projet d'Union douanière ? Parce qu'il constitue une atteinte à la souveraineté nationale ? Non, pas du tout ! Simplement parce qu'un autre projet est prêt. Un projet qui vous sera présenté par le prochain gouvernement. Et ce projet, je peux d'avance vous en dénoncer le principe : la constitution de trusts horizontaux et verticaux et de groupes de pression qui maintiendront sous leur contrôle, non seulement les produits du travail, mais les travailleurs eux-mêmes ! On ne vous demandera plus, messieurs, de soutenir un ministère, mais d'appuyer un gigantesque conseil d'administration ! 
(...)

Si cette Assemblée avait conscience de son rôle, elle repousserait cette Europe des maîtres de forges et des compagnies pétrolières, cette Europe qui a l'étrange particularité de vouloir se situer au-delà des mers, c'est à dire partout, sauf en Europe ! Car je les connais, moi, ces Européens à têtes d'explorateurs ! (....) Et je comprends très bien que le passif de ses entreprises n’effraie pas une Assemblée où les partis ne sont plus que des syndicats d'intérêts ! ». 

***

Une version un peu plus longue de la même vidéo est disponible ici.
Et le film dans son intégralité est posé là, comme ça. 


vendredi 18 mars 2016

La revue de presse de L'arène nue - du 12 au 19 mars 2016





Quelques articles qu'on pourra lire / vidéos que l'on pourra écouter pour faire le tour de l'actualité européenne de la semaine. 
Les passages les plus alléchants sont mis en exergue. C'est pour faire saliver : miam, miam, miam. 

***

1/ Le mauvais procès instruit contre le code du travail - Alain Supiot, Alter-écoPlus. 


" Le droit du travail est dénoncé dans tous les pays européens comme le seul obstacle à la réalisation du droit au travail. A l’image du président Mao guidant le Grand Bond en avant, la classe dirigeante pense être l’agent historique d’un monde nouveau, dont l’avènement inéluctable exige de la population le sacrifice de toutes les sécurités acquises. Cette fuite en avant est éperdue chez les gouvernants des pays de la zone euro. S’étant privés de tous les autres instruments de politique publique susceptibles de peser sur l’activité économique, ils s’agrippent au seul levier qui leur reste : celui de la déréglementation du droit du travail. Agrippement d’autant plus frénétique qu’ils sont désormais placés sous la menace des sanctions prévues par les traités, mais aussi et surtout de la perte de confiance des marchés financiers. La Commission et la Banque centrale européenne les pressent de procéder aux « nécessaires réformes structurelles », nom de code de la « réduction du coût du travail » et de la « lutte contre les rigidités du marché du travail »."

= = > Pour lire la suite, c'est ici

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2/ Loi travail : pourquoi cette réforme ? France culture, 15 mars 2016. 

"Quand un pays ne respecte pas les critères de Maastricht, notamment un déficit inférieur à 3% du PIB, il peut avoir à payer une amende. La France est dans ce cas depuis 2009. On appelle ça : "procédure pour déficit excessif". En 2012, 15 pays étaient comme nous, en 2016, nous ne sommes plus que cinq avec le Portugal, l'Italie, la Bulgarie, et la Croatie. (...). Le pacte de responsabilité et la loi Macron étaient des réponses à des recommandations faites précédemment [par la Commission européenne]. C'est ce qui nous a permis d'obtenir deux fois des délais. Restait, toujours pendante, la réforme du marché du travail. Or en mai dernier, le Conseil européen, c'est à dire les chefs d'Etat européens (ce n'est pas la Commission qui décide), a recommandé une nouvelle fois à la France de mener cette réforme structurelle".

= = > Pour écouter l'émission, c'est au bout de ce click


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3/ De Gaulle / Monnet, le duel du siècle -  L'observatoire de l'Europe, article probablement un peu daté mais utile rappelle historique. 


"Il fut le plus constant des anti-gaullistes en même temps que le plus farouche adversaire de l’indépendance nationale. Mieux : c’est parce qu’il ne croyait plus aux nations et faisait de leur extinction un gage de progrès, qu’il s’opposa avec acharnement à l’homme du 18 juin, pour qui la souveraineté des Etats était une condition absolue et non négociable de la démocratie. A l’heure où les petits-fils politiques de Jean Monnet semblent victorieux - au point d’avoir converti à leur eschatologie fédéraliste ceux-là même dont la raison d’être commandait, encore et toujours, de garder à la France ses mains libres - il n’est pas inutile de rappeler ce que fut le duel engagé, dès 1943, entre Monnet et De Gaulle autour de la grande querelle de la Nation. Car s’il est du droit de chacun de changer de camp, il n’est de celui de personne de faire mentir l’Histoire au point de présenter la construction européenne d’aujourd’hui comme la fille de celle voulue par le général de Gaulle."

= = > Pour ne rien rater de cette fresque magistrale, c'est là. 
= = > Et pour ceux qui ne craignent rien ni personne, la biographie de Jean Monnet d'Eric Roussel est une référence. Mille pages d'ennui chimiquement pur. Une expérience à faire au moins une fois dans sa vie.  

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4/ Percée de la droite radicale : l'Europe bientôt ingouvernable ? Fabien Escalona, Slate, 14/03/2016

" Si ces succès se confirment, l’Allemagne pourrait donc abriter à l’avenir une importante force de droite radicale, poursuivant en quelque sorte sa «normalisation» en Europe du Nord et du Centre. Depuis les années 1970, de nombreux pays sont devenus des terres d’accueil de cette famille, selon des voies spécifiques à chaque histoire politique: montée en puissance de groupes d’extrême-droite auparavant marginaux (comme en France ou en Suède), création de nouveaux partis (comme aux Pays-Bas ou au Royaume-Uni), mutation d’un parti libéral/anti-fiscalité (comme en Autriche ou en Norvège).Le pouvoir de nuisance de cette force politique pourrait être d’autant plus fort que le mode de scrutin à la proportionnelle lui assurerait une forte représentation parlementaire. Dans deux länder sur trois (le Bade-Wurtemberg et la Saxe-Anhalt), aucune formule «classique» de gouvernement n’est en mesure de réunir une majorité absolue des sièges.  Certains se demandent d’ailleurs s’il ne s’agit pas d’une répétition de ce qui se produira lors des prochaines élections générales en 2017. "

= => Vous êtes à deux pas du bonheur de lire la suite ! 
= => Et sinon, un autre papier sur les élections allemandes de la semaine dernière, celui de la taulière

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5/ Le discours anti-TTIP domine la campagne américaine, Euractiv, 11 mars 2016 

"C’est dans l’industrie manufacturière américaine que le libre-échange est accusé d’avoir causé le plus de dégâts. Depuis 1994, le nombre de salariés du secteur, souvent des emplois peu qualifiés, a fondu de près de 30%. « Il y a beaucoup de gens qui n’ont pas profité de la mondialisation et qui montrent dans cette élection à quel point ils sont en colère », poursuit M. Alden. L’opacité des négociations commerciales contribue également à alimenter la méfiance. « L’époque où (…) on sortait avec un accord et que les gens disaient ok, ça me va » est révolue. Les gens veulent être impliqués, ils veulent de la transparence », a admis mercredi la commissaire européenne au Commerce Cecilia Malmström, de passage à Washington.Si ce changement de cap se confirmait, les Européens, déjà confrontés au scepticisme de leur population, et les États signataires du TPP auront en principe fort à faire avec le prochain pensionnaire de la Maison Blanche".

= = > Et hop ! 
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6/ La nuit ou Angela Merkel a perdu l'Europe, Le Monde, 16 mars 2016
(NB : ils exagèrent un peu, Le Monde. Comme tous les gens qui découvrent la lune tard, ils en font trop).

"Les discussions se terminent vers 3 h 30 du matin. Lundi 7 mars, la surprise est totale en Europe. Diplomates, chefs d’Etat – à commencer par François Hollande – et fonctionnaires du Conseil et de la Commission se réveillent avec cette proposition totalement inattendue de renvoi des Syriens en Turquie, s’éloignant considérablement du plan sur lequel ils travaillent depuis des jours. Dimanche, les ambassadeurs avaient même l’impression d’être proches d’un accord. Ankara était supposé s’engager à reprendre tous les migrants économiques parvenus en Grèce. Les projets de conclusions commençaient à circuler, pendant que Mme Merkel et M. Davutoglu étaient en train de les réécrire. Pour faire bonne figure, l’entourage de Donald Tusk qualifie la proposition germano-turc de « très ambitieuse ». En réalité, le président du Conseil européen est humilié (...). Les institutions européennes, Angela Merkel les a court-circuitées depuis plusieurs mois en traitant directement avec Ankara." 

= = > Pour découvrir la germanophobie du Monde dans toute son ampleur, c'est ici


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7/ L'Europe ou la fin de la démocratie : l'exemple grec, Olivier Delorme, Les carrefours de la pensée 2016, université du Maine.


Ecouter la vidéo ici => Click
** Les autres vidéos sont également intéressantes, notamment celle de la juriste Anne-Marie Le Pourhiet sur la post-démocratie, et celle du philosophe Henri Pena-Ruiz sur la démocratie et la souveraineté populaire.
**  Et ici : une longue étude de l'OCDE sur la pauvreté et les inégalités en Grèce.


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8/ La BCE prête à sortir sa "monnaie hélicoptère", Romaric Godin, La Tribune, 18 mars 2016

"La dernière difficulté est celle de la justification « politique » de cette création monétaire. En contournant les banques, la BCE contournerait également les gouvernements élus. Elle ferait en réalité un plan de relance sans l'accord des Etats. La banque centrale indépendante serait-elle alors toujours dans son rôle ? N'est-ce pas aux représentants des citoyens de déterminer quelles dépenses relèvent ou non de l'intérêt général ? N'est-ce pas au Conseil européen ou au parlement de construire un plan pour l'ensemble de l'Europe ?"

= => Pour en savoir plus sur ce folklore monétariste, appuyez sur le mulot

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9/ En Slovaquie, la gauche va gouverner avec un parti d'extrême-droite, Le Monde, 18 mars 2016.


Entre 2006 et 2010, Robert Fico avait brisé un tabou en s’associant déjà avec la droite extrême. Mais à l’époque, son audace lui avait valu une humiliante exclusion du Parti socialiste européen. La Slovaquie présente désormais la particularité d’avoir deux partis d’extrême droite au Parlement.

= => Pour jouir d'une description plus détaillée de cette délicieuse particularité,



lundi 2 février 2015

« La victoire sans appel de Syriza est une vraie preuve de sang-froid » (interview)

alexis-tsipras
 
 
Interview accordée à l'excellent site Le Comptoir
 
 
Le Comptoir : Beaucoup d’analystes voient dans les annonces faites par le président de la Banque centrale européenne (BCE) Mario Draghi et dans la victoire de Syriza une double défaite pour l’Allemagne. Mais est-ce que les Grecs et les peuples européens en sortiront gagnants ?
 
Coralie Delaume : Il y a eu une double défaite pour l’Allemagne en quelques jours, et même une triple défaite puisque le 13 janvier, la Commission européenne a annoncé un petit assouplissement dans l’interprétation des règles budgétaires. C’est passé un peu inaperçu chez nous mais… je ne doute pas que l’Allemagne, elle, l’ait noté !
 
Ensuite, il y a eu, en effet, l’opération de quantitative easing, lancée par la BCE. Qui est d’ailleurs toute en paradoxes. D’abord, il est probable qu’elle n’aura pas beaucoup d’effets sinon de faire monter les bourses puisque nous sommes dans ce que les économistes appellent une « trappe à liquidités ». Cela fait que la création de monnaie n’a plus d’impact sur l’économie réelle, elle fait simplement grimper le prix des actifs. Bref, dans sa tentative désespérée de prémunir la zone euro contre la déflation, Mario Draghi semble avoir surtout contribué à nourrir une bulle.
 
Ce qui n’empêche pas l’Allemagne d’avoir peur, comme à son habitude dès qu’on parle de création monétaire. Notre voisin a une forte tradition d’orthodoxie monétaire. Et une phobie de l’inflation si profonde qu’elle persiste… même quand il n’y a plus d’inflation du tout. Il est donc probable que l’Allemagne ait très mal vécu le programme de QE lancé par la BCE. D’ailleurs, Jens Weidmann, président de la Bundesbank et membre du conseil des gouverneurs de la BCE, a clairement fait savoir qu’il avait voté contre.
 
À présent vient la victoire de Syriza. Une victoire éclatante, qui montre que les Grecs n’ont tenu aucun compte des tentatives d’intimidation dont ils ont été l’objet. Pourtant, une grosse pression a été mise sur ces électeurs. D’abord depuis Bruxelles : on se souvient de Jean-Claude Junker, se croyant autorisé à donner son avis au sujet d’un processus électoral en cours et affirmant qu’il préférait voir des « visages amis » arriver au pouvoir à Athènes. Dans la foulée, Pierre Moscovici s’était rué en Grèce dans le but évident de soutenir la candidature à la présidence grecque du représentant de Nouvelle Démocratie, par ailleurs ancien commissaire européen… en vain.
 
Et puis il y a eu les menaces de Berlin. Madame Merkel s’est d’ailleurs loupée en laissant fuiter dans la presse qu’une sortie de la Grèce de la zone euro ne serait pas pour lui déplaire en cas de victoire de Syriza. Aucun dirigeant européen ne l’a suivie sur ce terrain.
 
Les Grecs n’ont pas cédé à ce chantage. Pas plus, d’ailleurs, qu’aux sirènes de l’extrême-droite puisque l’Aube dorée a fait un mauvais score. Les résultats du vote, la victoire sans appel de Syriza, me semblent une vraie preuve de sang-froid, de maturité politique et de dignité. Cela force le respect pour ce peuple qui a été très durement malmené économiquement, et humilié par une véritable mise sous tutelle.
 
Pourtant, leur exemple risque de faire réfléchir pas mal de monde dans les pays voisins. Il n’y a qu’à voir la vague de « syrizophilie » qui a saisi la France pour comprendre que quelque chose d’important vient de se produire. Mais ce n’est pas si surprenant que cela. Comme le dit ici Alexandre Devecchio, c’est un peu le réveil de la « France du non », dont on sait depuis mai 2005 qu’elle est majoritaire dans le pays, et à laquelle on a eu l’insigne arrogance de voler un référendum.
 
Nombreux sont les libéraux, de Laurence Parisot à Jean-Michel Aphatie, en passant par Jean-Claude Junker, qui ont craché sur la victoire de Syriza. N’est-ce pas un signe encourageant que le parti d’Alexis Tsipras est sur la bonne voie ?
 
Il est difficile de dire s’il est sur la bonne voie car il n’a pas encore commencé à agir ! Il faut sans doute attendre un peu. Certaines annonces sont encourageantes, comme l’arrêt immédiat des opérations de privatisation du port du Pirée mais il est un peu tôt pour juger.
 
Concernant les gens dont vous parlez, je pense qu’il y a, chez un certain nombre d’européistes, une véritable aversion pour la démocratie. Qu’un parti de gauche puisse remporter des élections les défrise. Mais ce qui les défrise encore plus, c’est qu’un peuple puisse envoyer le signal qu’il est attaché à sa souveraineté. L’Europe n’est pas seulement un édifice libéral. Elle a été une redoutable machine à détruire la souveraineté des nations, donc des peuples. C’était même ça l’idée de départ, depuis les pères fondateurs, depuis Jean Monnet, l’une des figures les plus surévaluées de l’histoire de France.
 
Il y a aussi la cohorte de ceux qui ont fait des carrières entières autour de l’exaltation et de la défense de cette Europe supranationale. Certains cyniquement, d’autres en y croyant vraiment. Quand ça fait vingt ou trente ans qu’on se plante, le réveil peut-être un peu douloureux. Surtout quand on y a vraiment cru d’ailleurs.
 
La Grèce ne pèse que 1,4 % du PIB européen. Dans ces conditions, Alexis Tsipras a-t-il vraiment le pouvoir d’amorcer une réorientation de la zone euro ?
 
Alexis Tsipras arrive au pouvoir dans un certain contexte, qui dépasse largement le cadre grec. C’est le contexte que je viens de décrire, dans lequel l’austérité budgétaire est un tout petit peu moins à la mode, dans lequel la BCE s’autonomise complètement et se met à mener des politiques qui sortent du cadre de son mandat, et dans lequel l’Allemagne, qui domine l’Union européenne et depuis longtemps, subit des revers.
 
Le quantitative easing de la BCE, pour en revenir à lui, est une vraie petite bombe si on considère les modalités de sa mise en œuvre. Seuls quelques économistes dits « hétérodoxes » l’ont noté, mais les choses vont globalement se passer ainsi : les risques liés au rachat des titres de dette ne seront pris en charge par la BCE qu’à hauteur de 20 %. Les 80 % restants seront eux assumés par les banques centrales nationales. Une sorte de « dé-mutualisation » du risque dont l’économiste Jacques Sapir, par exemple, n’hésite pas à souligner qu’elle « vient d’ouvrir la porte à une renationalisation de la politique monétaire par les pays membres de la zone euro ».
Draghi a consenti à faire cela pour apaiser l’Allemagne, qui est hostile à la mutualisation du risque, et qui avait l’impression de voir entrer par la fenêtre les eurobonds auxquels elle avait fermé la porte. Mais l’un des principaux résultats est que l’eurozone est d’ores et déjà ébréchée.
 
Philippe Séguin disait que « la droite et la gauche sont deux détaillants qui ont le même grossiste : l’Europe ». La volonté de Syriza de s’allier avec l’Anel, parti de droite souverainiste, marque-t-il une prise de conscience de cette réalité ? Est-ce que cela signifie que Syriza met au second plan le sociétal et l’immigration, des sujets sur lesquels les deux partis n’ont aucune convergence ?
 
Avec cette alliance, ce que Tsipras réalise en pratique, c’est un peu ce que Jean-Pierre Chevènement avait essayé lors de la présidentielle de 2002 avec sa tentative d’union des « républicains des deux rives ». Ça n’avait pas du tout fonctionné. Peut-être que les choses n’étaient pas mûres. Elles le sont maintenant, et elles le sont en Grèce parce que ce pays a été martyrisé par l’Union européenne et par la Troïka.
 
En s’alliant avec l’Anel, Syriza envoie en tout cas un signal fort. Il signifie qu’en tout premier lieu, il entend récupérer les instruments de la souveraineté grecque. Pour ce faire, il doit s’attaquer au cadre qui enserre cette souveraineté, c’est-à-dire au cadre européen. Notre Europe n’est pas une structure de coopération de pays souverains. Elle est supranationale. Le cadre européen est en surplomb, et tant qu’on ne fait pas bouger le cadre, on ne peut absolument rien faire.
 
Que Tsipras l’ait compris est une excellente nouvelle. Il a déterminé des priorités et elles me semblent être les bonnes. Et puis, comme le dit ici Simon Fulleda, le KKE, le parti communiste grec, a refusé toute alliance. Il préfère la pureté idéologique. C’est sûr que comme ça, on ne risque pas de se salir les mains. Mais on ne risque pas de beaucoup avancer non plus. Or en Grèce, il y a urgence !
Pour ce qui est de l’immigration, la sous-ministre chargée de la question aurait annoncé dès à présent son intention de faciliter la naturalisation de nombreux jeunes d’origine étrangère nés en Grèce. On a vu pire, en termes de conservatisme !
 
La victoire de Syriza peut-elle avoir des retombées positives sur les autres partis de gauche radical européens, comme Podemos en Espagne, le Front de gauche en France, ou Die Linke en Allemagne ?
 
Pour Podemos c’est très possible. Il est dans une bonne dynamique. Il va maintenant avoir tout le loisir d’observer comment les choses se passent en Grèce.
 
Pour Die Linke, je n’y crois pas du tout. Je crois plutôt, à l’inverse, à une poussée de l’AfD, le parti de droite eurosceptique très critique envers l’idée de « payer pour le Sud » et soucieux de préserver « le contribuable allemand ».
 
À mon avis, plus Tsipras sera ferme sur ses positions, plus cela va donner du grain à moudre à l’AfD. Et plus l’AfD aura le vent en poupe, plus la CDU d’Angela Merkel sera obligée de droitiser son discours. Ou alors, l’Allemagne fera des concessions à la Grèce et cela renforcera d’autant l’AfD.
 
On a beaucoup dit qu’Angela Merkel était une « pragmatique ». Mais il y a un moment où ça ne suffit plus. Aujourd’hui, elle affronte des contradictions presqu’inextricables. L’appartenance à la zone euro doit désormais paraître bien coûteuse aux Allemands. Reste à savoir où est le point de rupture, et à quel moment ils diront « stop ».
 
La Grèce ne souhaite pas véritablement sortir de la zone euro. Ce n’est pas du tout dans le programme de Syriza. Pour l’Allemagne et pour des raisons historiques, c’est compliqué. Il lui est très délicat de prendre sur elle la responsabilité d’un échec du « projet européen ». Pourtant, on imagine sans peine qu’elle doit y songer chaque jour un peu plus…

 

mardi 25 juin 2013

Critiquer Barroso : et après ?




« Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes », disait Bossuet. Le Parti socialiste doit beaucoup faire rire Dieu.

Au PS, on a d’abord crié haro sur Angela Merkel, dénonçant son « intransigeance égoïste ». Oh, surprise ! On découvrait incrédule qu’un dirigeant en campagne électorale cherche plus volontiers, dans une Europe qui demeure un agrégat d’entités nationales, à satisfaire ses concitoyens et électeurs qu’à contenter ses voisins !

Mais Angela Merkel n’est pas une cible facile. En tant que « reine d’Europe », elle est tout à fait nulle. Mais en tant que chancelière allemande, il semble qu’elle fasse l’affaire. C’est en tout cas ce que pensent les allemands, qui la reconduiront sans doute en septembre.

On a donc trouvé une autre cible en la personne de Jose Manuel Barroso, qui pour sa part, à la décharge de ceux qui le conspuent, est effectivement nul, et sur à peu près tout. Arnaud Montebourg lui a donc imputé d’être le « carburant du front national », ce qui est lui faire trop d'honneur. Car c'est à la fois un peu vrai et un peu…court.

Tellement court que même Jean Quatremer – cette boussole qui indique le Sud - s’y adonne dans Libération du jour, dépeignant un « Européen pro-américain à veste réversible ». Barroso un atlantiste ? Rhôôô, ben ça alors, c’est vraiment très mal ! On lui rafraîchit la mémoire, concernent feu Jean Monnet, ou le laisse croire que le phénomène est nouveau ?

Surtout, le président de la Commission européenne ne dispose jamais que du pouvoir que les Etats lui ont consenti, à lui et au bidule carcéralo-fédéral dont il est le patron.

François Hollande a fort bien mimé l’étonnement et la colère, au moment de recevoir les recommandations de l’exécutif européen au mois de mai. Il lançait alors, drapé dans une indignation rudement bien interprétée : « la Commission européenne n’a pas à nous dicter ce que nous devons faire ».

Pourtant, il n’y avait rien là que de très prévisible, dans la droite ligne de la série de réformes – six pack, semestre européen, two pack - adoptées par le Parlement européen sans que personne, au sein des États membres, n’y trouve à redire.

De fait, le semestre européen le prévoit explicitement : chaque année, au mois de mai, la Commission adresse aux États des « conseils personnalisés » pour qu’ils puissent répondre aux priorités économiques et budgétaires qu’elle a définies durant les mois précédents.

Le two pack, quant à lui, est entré en vigueur le 30 mai, entrainant ce commentaire sardonique du journal La Tribune : « le gouvernement économique européen est né, et il ne plait pas à François Hollande ». En vertu des deux textes qui composent ce pack, les États devront désormais publier, à l’automne de chaque année, leur projet de budget pour l’année suivante. A charge pour la Commission - celle-là même qui « n’a pas à nous dicter ce que nous devons faire » - d’examiner ces projet et de formuler des observations.

Alors, surpris, messieurs Hollande et Montebourg ? Barroso est-il très très méchant, ou s’est-il simplement saisi des prérogatives qu’on lui a offertes ?

Plus sérieusement, il semble aujourd’hui dérisoire de dénoncer un homme, aussi urticant soit-il, lorsque c’est un ensemble institutionnel qui dysfonctionne. La Commission européenne est un organe à caractère fédéral dans une Europe qui, elle ne l’a jamais été, et l’est de moins en moins, sous l’effet des trajectoires de plus en plus divergentes des Etats-membres.

La droite allemande semble en avoir pris conscience. Le programme électoral de la CDU-CDU plaide en effet pour une Europe de « l’unité dans la diversité » et rejette l’idée d’une Union « organisée et dirigée de manière centralisée ».

On aimerait savoir ce qu’en pense - pour de vrai, pas juste pour déconner - la gauche française.


mercredi 22 mai 2013

Faut-il « En finir avec l'Europe » ?




« La première tentative raisonnée de ce que l’on appelle la « gauche de la gauche » de s’attaquer au mythe européen ». C'est ainsi que l'économiste Jacques Sapir qualifie l'ouvrage collectif dirigé par Cédric Durand, En finir avec l'Europe (La Fabrique, mai 2013).

Il est vrai que souvent, les critiques radicales de la construction européenne proviennent des milieux dits « souverainistes ». Ceux-ci voient dans l’unification continentale un dessaisissement des États et une occasion de délitement des souverainetés nationales. Ces « souverainistes » se voient régulièrement objecter - injustement parfois - leur « nationalisme », ou leur tentation du « repli frileux ».

On est moins prompt, à la « gauche de la gauche », à critiquer l'idée européenne. La tradition internationaliste rend la chose difficile. La contestation, qui se révèle souvent vague et générale, se focalise sur le caractère « néolibéral » de l’Union européenne, et demeure en retrait quant aux les ruptures préconisées.

Pour s'en convaincre, il n'est qu'à voir la manière dont est traitée la question de l'euro par les différents partis de gauche radicale européens. En Grèce, Syriza dénonce « une Europe économique, de l’austérité » mais se garde bien de proposer une sortie de l’euro. En Allemagne, Oskar Lafontaine, fondateur de Die Linke, ne s'est prononcé que très récemment en faveur du retour « à un système qui rende possible les dévaluations et les réévaluations, comme c’était le cas avec le prédécesseur de la monnaie unique, le Système Monétaire Européen ». En France, Jean-Luc Mélenchon, quant à lui, n'a pas franchi le pas. L’anthropologue Emmanuel Todd, sentant bien là une contradiction, adresse d’ailleurs à la « gauche de la gauche » le reproche suivant : « elle veut dépasser le capitalisme mais pas l’euro, elle veut dépasser une économie marchande qui fonctionne en gardant une monnaie qui ne fonctionne pas ».

Cette « timidité de gauche » est étonnante. C’est donc l’un des points fort d'En finir avec l'Europe que d’y pallier en partie, en démontrant la légitimité d'une critique marxiste de l'Union européenne, notamment de son volet monétaire.

Le livre n’est pourtant pas un livre d'économie. C’est un ouvrage pluridisciplinaire. Il regroupe des textes d'universitaires européens de spécialités variées : anthropologie, philosophie politique, sociologie. Quoiqu'il en soit, l'analyse à caractère économique tient une place de choix dans ce recueil, et pour cause : si l’aventure européenne relève aussi d'un processus politico-institutionnel, elle est née avant tout d'un présupposé « économiste » typique du libéralisme, et de l'idée qu'une imbrication matérielle de fait finirait par générer de l’adhésion politique. C'est sur cette illusion que s'est bâtie la construction européenne dès l’origine, en application de la très simpliste « méthode Monnet ».

Une chimère fonctionnaliste, donc, telle est l’Europe que nous connaissons. Excipant pour la forme d’une vague ambition de Paix perpétuelle, on a multiplié les normes et les instruments, sans guère s’interroger sur le sens de l’action, bref, sur la nature du projet politique à bâtir. Enchevêtrement de règles et d’outils, l’UE est devenue, pour reprendre une formule de Castoriadis, « un marteau sans une main pour le guider, sa masse croissant toujours, son rythme toujours plus rapide ».

C’est ce que tentent de montrer Cédric Durand et Razmig Keucheyan dans l’un des chapitres les plus originaux du livre. En utilisant grille d’analyse des crises élaborée par Antonio Gramsci, ils mettent à jour un « césarisme bureaucratique » de l’Europe, soit la propension des structures technocratiques à s’autonomiser et à confisquer l’exercice du pouvoir. Une mise en congé de la démocratie facilitée par la crise, qui « pousse le pouvoir politique à se protéger de la pression populaire ».

L’affaire est en partie connue et une mise en image de ce « césarime » peut-être vue dans « Bruxelles, le vrai pouvoir », un documentaire récemment diffusé par France 5. Mais le film insiste, peut-être avec excès, sur le rôle joué par la Commission. C’est oublier combien la Banque centrale européenne s’est autonomisée elle aussi, profitant de l’indépendance que lui confèrent ses statuts. Durand et Keucheyan ne s’y trompent pas : c’est elle, désormais, qui semble prendre les décisions capitales. C’est sa voix qui est écoutée. Il n’est qu’à se rappeler la béatitude provoquée sur les marchés par cette déclaration de Mario Draghi l’été dernier : « la BCE fera tout pour sauver l’euro, qui est irréversible ». Quel chef d’État ou de gouvernement européen peut aujourd’hui prétendre rassurer les investisseurs par une simple phrase ?

L’autre point fort d’En finir avec l’Europe réside dans la charge contre la monnaie unique européenne, rare à gauche. Or les arguments développés par Wolfgang Streeck et, plus encore, par Costas Lapavistas, prouvent le bien-fondé d’une critique marxiste de l’euro, au-delà des traditionnelles vitupérations contre le « néolibéralisme européen ».

L’ouvrage le rappelle à plusieurs reprises : la mise en place de l’euro a signé le début d’un long processus de transfert de la plus-value du travail vers le capital. Pour deux raisons principales. D’abord, l’introduction de l’euro a rendu impossible toute correction des écarts de compétitivité entre pays par le biais de ces dévaluations qui, auparavant, étaient largement utilisées par les pays du Sud. Ensuite, les critères de « convergence budgétaire » n’ont cessé de s’ajouter les uns aux autres, de ceux de Maastricht en 1992, à l’introduction de la règle d’or par le Pacte budgétaire européen en 2012. Dès lors, sans même disposer des avantages que pourrait présenter un budget fédéral européen, les politiques budgétaires nationales se trouvent ficelées. Et comme l’écrit Lapavistas, « avec de telles contraintes, la compétitivité des pays membres de la zone ne repose plus que sur une seule variable : le travail ».  

Deuxième élément ayant fortement joué en défaveur du travail : la crise des écarts de compétitivité commuée en crise « de la dette ». Toutes les politiques économiques menées aujourd’hui par les pays de l’eurozone semblent ne viser qu’un seul objectif : réduire les déficits publics pour éponger les dettes. Ces dettes qui ne sont rien d’autre que les économies des prêteurs, c'est-à-dire, comme le signale Emmanuel Todd « l’argent des riches ».

Or c’est bien pour rembourser « l’argent des riches » - autrement dit pour rémunérer le capital - qu’une invraisemblable pression est exercée à la baisse sur la rémunération du travail. C’est surtout vrai au Sud, où les travailleurs se voient imposer la baisse des salaires et des retraites, les « réformes structurelles », ou, plus simplement encore, le chômage. Mais c’est également vrai – quoique moins connu – au Nord. Il faut lire Made in Germany, du journaliste économique Guillaume Duval, pour réaliser les sacrifices demandés aux travailleurs allemands, du détricotage méticuleux du droit du travail sous Gerhard Schröder, à la multiplication des « mini-jobs » aujourd’hui.

L’ouvrage dirigé par Cédric Durand a finalement le mérite d’ouvrir des pistes de réflexion plus audacieuses que celles habituellement énoncées à gauche, même si certaines analyses – la critique de l’euro en particulier – ne sont pas, à proprement parler, inédites.

Sans doute reste-t-il maintenant à envisager des solutions. Car s’il semble urgent d’en finir avec l’européisme fonctionnaliste, non seulement pour sortir de la crise, mais également par souci démocratique. Comme le disait Mendès France, « il y a deux façons pour une démocratie d'abdiquer : remettre ses pouvoirs à un homme ou à une commission qui les exercera au nom de la technique ».
En revanche, congédier une saine coopération des peuples d'Europe n’est guère envisageable, pas même souhaitable. Il semble au contraire que les européens soient condamnés à mettre en commun leurs talents pour tâcher de trouver une issue, ainsi qu’en témoigne d’ailleurs assez bien ce petit ouvrage pluridisciplinaire et plurinational.

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