Traduire / Translate

Affichage des articles dont le libellé est loi de 1905. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est loi de 1905. Afficher tous les articles

lundi 10 décembre 2012

François Hollande sera-t-il laïque ou lâche ?


Article invité, par Jérôme-Olivier Delb


 

Jérôme-Olivier Delb est l’auteur du blog « L’abeille et l’architecte », un blog qui traite de politique et d’architecture.

***

Ce n’est ni par le fruit d’un compromis ni par celui d’un consensus mais bien à la suite d’une victoire politique que la loi de séparation des Églises et de l’État fut votée le 3 juillet 1905 par 341 voix contre 233 à la Chambre, et 181 pour contre 102 au Sénat pour être enfin promulguée le 9 décembre 1905.

Pourtant, de l’ancien président de la République au parti d’extrême-droite en passant par des fonctionnaires zélés ou encore ceux qui, à gauche ont honte d’être laïque, jamais au cours de ces dernières années, la laïcité n’a été autant mise à mal, récupérée, déformée, abîmée et incomprise…

Toutefois, ce principe étant le garant de la liberté absolue de conscience, il est non seulement nécessaire de rappeler à tous combien la laïcité est une valeur républicaine essentielle mais aussi de proposer de nouvelles mesures permettant à la fois de garantir sa bonne application mais aussi d’éviter qu’elle ne soit définitivement volée par le Front National. Retour sur trois affaires récentes qui soulèvent de nombreuses questions :

La semaine dernière, la directrice d’une école maternelle de Montargis (45) a annulée la visite le Père Noël  afin de « respecter les diverses croyances ». La visite de ce Saint-Nicolas laïque a été rétablie depuis mais d’après le témoignage anonyme d’une mère de famille citée mercredi par Le Parisien, derrière le « respect des croyants » cacherait en fait la peur de la directrice. Le témoin affirme en effet : « elle m’a expliqué qu’elle ne voulait pas se faire taper sur les doigts par certaines familles de musulmans ».

Outre la  véracité douteuse de ce seul et unique témoignage, la réaction de la directrice souligne d’une part l’incompréhension de ce que devrait être la laïcité à l’Education Nationale et d’autre part le manque de fermeté quant à son application si jamais les pressions étaient réelles. Manque de repères ? Ou de formation sur la laïcité à l’Education Nationale ?

Jeudi dernier, la ville du Havre a annulé au dernier moment le dessert prévu au menu des enfants scolarisés en maternelle et primaire. Des mousses au chocolat envoyées à la poubelle, au motif qu’elles contenaient de la gélatine de porc. Pourquoi ce gaspillage ? Pour désamorcer une potentielle crise religieuse mais aussi par souci « d’égalité et de sérénité » selon Philippe Brunel, le directeur général adjoint au développement social et à la famille, à la mairie du Havre. Une nouvelle fois, des fonctionnaires zélés confondent la laïcité qui doit être sacralisée dans l’enceinte de l’école de la république et la liberté absolue de conscience pleine et entière dans le cadre privé.

Comme le souligne pourtant Dounia Bouzar, qui revient dans Le Monde sur les deux affaires, de Montargis et des mousses au chocolat : « dans ces deux cas, la neutralité des institutions est mise à mal, car ce sont elles qui sont amenées à interpréter des croyances religieuses. L’une valide le fait que le Père Noël est chrétien et rentre donc dans la définition de la chrétienté ; l’autre valide le fait que les enfants musulmans ne peuvent pas manger de la gélatine de porc et rentre aussi dans l’interprétation d’une norme islamique, qui n’est pas forcément partagée par tous ».

Autre cas moins connu : l’inauguration, à la fin du mois de novembre, de 188 « logements halal » dans la banlieue ouest d’Amsterdam soulevait un débat national vite récupéré par le leader du parti d’extrême droite Geert Wilders. Ces logements ont des spécificités telles qu’ « une grande cuisine-salle à manger séparée du salon par des portes coulissantes, afin que les femmes puissent s’isoler des hommes, et un grand hall donnant accès à toutes les pièces pour éviter qu’hommes et femmes ne se croisent ».

Spécificité hollandaise impossible en France, imagine-t-on… C’est sans compter les bailleurs de logements sociaux qui (oui, en France !) formulent déjà à de nombreux architectes de telles demandes: « on nous a demandé de prévoir un sas entre entrée, cuisine et chambres de manière à séparer hommes et femmes pendant le Ramadan. Hommes et femmes ne devaient pas pouvoir se croiser, en fait. Les hommes au salon, et les femmes à la cuisine ».  Ou encore : « ça va même plus loin on nous a demandé de limiter les jardins privatifs au minimum pour que quand les locataires rentrent au bled pendant l’été, ça ne soit pas la forêt vierge par manque d’entretien. »

Simple violation de la laïcité - déjà grave et condamnable -  le logement social n’est-il pas historiquement un outil d’intégration sociale ? -  ou début de prise en compte de considérations ethniques, religieuses, sexuelles dans la construction de logements sociaux ? Essentialisation des différences via le logement social : en ait-on déjà arrivé là ?

  • Les laïques attendent François Hollande
Qui profite de ces faits divers attisant les « paniques morales » ? L’extrême-droite et en premier lieu le Front National. Pourquoi des élus de gauche, des fonctionnaires zélés ou des acteurs de terrain détournent-ils la laïcité ou sur-interprètent les religions pour soi-disant toutes les respecter ?

Sûrement, parce qu’une bonne partie de la gauche a (pour les plus sobres) honte d’être laïque ou (pour les plus virulents) considère que la laïcité est un principe raciste post-colonialiste. (voir ici). Par ailleurs, certains élus de gauche entretiennent la confusion et sont capables -au nom de la laïcité ! - de créer par exemple des «conseils des cultes» ou autre «journée des spiritualités». Attention, l’adjectivation est proche: laïcité positiviste, laïcité ouverte…

Que la droite ne défende pas la laïcité: c’est son problème, mais que la gauche la jette en pâture au nom de nouvelles valeurs dîtes supérieures, cela va contre son histoire et contre ses principes. Qu’elle cesse de trahir son idéal !

A ce jour, François Hollande, qui s’était engagé comme aucun candidat à la présidence de la République auparavant, en faisant de la laïcité un des points centraux de son programme - c’est le discours du Bourget - n’a encore rien fait si ce n’est, ces jours-ci, la supposée création de l’Observatoire de laïcité… déjà crée par Dominique de Villepin le 25 mars 2007 !

Pourtant, des actions plus ou moins simples pourraient être menées dès maintenant pour le reste du mandat. Certaines sont mêmes des promesses du candidat Hollande dans une lettre (voir ici) à l’Union des Familles Laïques :
1- L’inscription des principes de la loi de 1905 dans la Constitution,
2- L’abrogation du régime dérogatoire des cultes en Alsace et en Moselle avant la fin du quinquennat,
3- La suppression de la loi Carle, sur le financement public des écoles privées,
4- La suppression des accords Kouchner-Vatican sur la reconnaissance mutuelle des diplômes,
5- La suppression des réductions d’impôt sur le revenu auxquelles donnent droit les dons aux religions et suppression des aides financières aux associations religieuses
6- L’ajout au règlement intérieur des écoles de la République d’une charte de la laïcité à faire signer par les parents et par les enfants,
7-La remise, à chaque entrée en fonction de tous les personnels de l’Etat (fonctionnaires, agents territoriaux, enseignants…) de la charte de la laïcité (existante) qui serait à compléter et à signer.
8- La création d’une journée de laïcité: le 09 décembre, date anniversaire de la loi de 1905,
9- La création d’une délégation interministérielle chargée de la laïcité,
10- L’abrogation de l’arrêté Guéant sur les conférences départementales de la liberté religieuse.

Toutes ses mesures ont pour objet non seulement de faire vivre pleinement la laïcité, outil essentiel du vivre ensemble et du pacte social, dans notre République et dans cette France dont beaucoup souhaitent la fin de l’indivisibilité (les Indivisibles, les identitaires…) mais aussi pour ne pas se laisser voler la laïcité par Marine Le Pen.

L’abrogation du concordat Alsace-Moselle, notamment, nous permettrait de démontrer que la « laïcité à la FN » n’est que le paravent de son rejet de l’islam. (Cela fonctionne aussi pour la droite -forte ou non.) Toutes ces mesures feraient de François Hollande le président laïque dont la France a besoin depuis tant d’années, sinon il ne sera que le lâche qui a abandonné la laïcité au FN.


"La laïcité n’est pas une opinion, c’est la liberté d’en avoir une."
Jean-Marie Matisson, ex-président du Comité Laïcité République.


Retrouvez Jérôme-Olivier Delb sur son blog.

Laïcité : lire et relire sur l’arène nue
Sarkozy, le pape et Molière  CLICK
Après le voile et la kippa, Marine Le Pen enlève le bas ? CLACK
"La tolérance parfaite, c'est la laïcité". Entretien avec J-C Blanc  CLOCK
Une interview de Catherine Kintzler sur la laïcité  CLOUCK

mercredi 9 novembre 2011

« Le régime de laïcité est le mieux armé face aux prétentions politiques des religions… »

entretien avec Catherine Kintzler

Catherine Kintzler est philosophe. Elle est notamment l'auteur de
Qu'est ce que la laicité ? Vrin, 2007. Elle anime le site Mezetulle

Coralie Delaume. L’étude récemment conduite par Gilles Kepel sur les « banlieues de la République » a remis sur le devant de la scène la question de la place de l’islam en France. Cette enquête montre que dans certains « quartiers », l’appartenance religieuse a pris la place d’une promesse républicaine non tenue. En disant cela, ne suggère-t-on pas un peu vite que l’islam et la République sont deux systèmes concurrents, voire inconciliables ?
Catherine Kintzler. Il n'y a pas à choisir entre islam et République, car il n'y a pas à choisir entre religion et laïcité : la laïcité assure la liberté de conscience dont la liberté de culte fait partie. La loi républicaine ne demande que deux choses aux religions, c'est de renoncer à leur pouvoir civil et de renoncer à exercer un droit de regard sur de prétendues « communautés », sortes de « chasses gardées » dont elles pourraient contrôler les mœurs.

Même si dans une République comme la France, on ne « reconnaît » aucune communauté, on demeure obligé de les « connaître ». Force est de constater qu’elles existent de fait, et qu’elles génèrent des solidarités particulières.
Peut-être, mais l'adhésion à une communauté doit demeurer totalement libre, et cette liberté comprend sa réciproque : chacun doit aussi être libre de se soustraire à « sa » communauté.

Il semble qu’il y ait, dans la France d’aujourd’hui, une sorte de retour aux solidarités religieuses. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
Il existe des tentatives, par les religions, de réaffirmer leur pouvoir civil. Cette perspective régressive est suscitée par une politique de démantèlement des services publics, elle-même oublieuse des principes fondamentaux d'une république laïque. Partout où la solidarité civile s'efface, un boulevard s'ouvre devant la marchandisation et devant l'action d'associations qui s'engouffrent dans la brèche et qui pratiquent le clientélisme. Il n'y a pas de politique laïque sans une politique ferme et homogène de bons services publics, c'est pourquoi le combat laïc est inséparable du combat social.

Au mois septembre, l’interdiction formelle de prier dans les rues est entrée en vigueur. Pour que cette interdiction soit respectée, l’Etat ne sera-t-il pas contraint, à terme, de financer des lieux de culte au profit des religions les plus récemment implantées ?
A ma connaissance il n'y a pas d'interdiction visant l'acte de prier dans la rue. Ce qui est interdit, ce sont les rassemblements et les manifestations qui entravent la liberté d'autrui ou qui troublent l'ordre public : si vous priez en vociférant et en apostrophant les passants, si vous organisez un sit-in envahissant un hall de gare ou obstruant la voie publique, vous tombez sous le coup de l'interdit. Il faut au moins qu'un rassemblement ou une manifestation susceptible d'entraver la voie publique soit temporaire et déclaré aux autorités chargées de faire respecter l'ordre public. On n'interdit donc pas les prières de rue parce que ce sont des prières, mais on interdit des rassemblements non déclarés qui portent atteinte au droit d'autrui – par exemple le droit d'aller et venir librement.

La mise en œuvre de cette interdiction aurait donc pu intervenir depuis longtemps !
Il me semble en effet. La publicité faite autour de cette prétendue nouveauté relève d'une opération de communication dans laquelle, en l'occurrence, le Ministre de l'Intérieur et les intégristes islamistes sont en miroir. L'un pour dire « voyez comme je suis ferme et innovant », les autres pour se présenter faussement en victimes d'une répression discriminatoire et pour réclamer à l'Etat des moyens matériels.
Apparaît alors l'idée que le financement des lieux de culte serait une mesure nécessaire pour la liberté des cultes et l'égalité entre les cultes. Cette position confond les « droits-liberté » et les « droits-créance »  et fait comme si la liberté de culte était un « droit-créance».
La puissance publique garantit la liberté de culte : par exemple si des fidèles veulent ériger une église, une mosquée, un temple dans le respect du droit, elle doit faire respecter leur liberté contre ceux qui entendent s'y opposer. Mais cela ne veut pas dire qu'elle doive, en plus, assurer les moyens des cultes.

La liberté de culte n’est pas un service public, en quelque sorte…
C’est cela. La liberté des cultes n'est comparable, ni au droit à l'instruction, ni au droit à la santé, ni à aucune prestation sociale, ni au droit au logement ou au travail, qui sont des « droits-créance ».
On peut en revanche comparer la liberté des cultes au droit de propriété : j'ai le droit de m'acheter une voiture de luxe, et si je n'en ai pas les moyens, il n'appartient pas à l'Etat de m'y aider. Il s'agit d'un « droit-liberté ». On en juge aisément par la proposition réciproque : un « droit-liberté » inclut sa négative. Le droit d'être propriétaire inclut le droit de refuser de l'être. De même, ne pas avoir de culte est une liberté, un droit.
J'ajoute à cela  trois remarques :
- lorsqu'une association manque de locaux, elle se tourne vers ses adhérents et leur demande une participation financière,
- s'agissant d'offices religieux, il n'est pas exclu d'envisager d'organiser plusieurs services successifs en cas d'affluence,
- la proposition de financement public fait comme si l'exercice d'un culte était une norme sociale et la transforme en norme politique. Or même s'il n'y avait qu'un seul incroyant, il aurait le droit d'objecter que la mesure est injuste et de récupérer son argent.

Quant à l'argument de l'égalité entre les cultes, il s'appuie sur le caractère historique de la loi de 1905 : les collectivités publiques sont propriétaires des lieux de culte principalement catholiques et se chargent de leur entretien. Mais d'autres cultes ne bénéficient pas de cette disposition... donc il faudrait rétablir l'égalité en injectant de l'argent public dans la construction de nouveaux locaux. Une telle disposition, si elle était valide, devrait valoir pour toutes les religions présentes et futures, et prendre en compte rétroactivement tous les édifices cultuels construits entre 1906 et aujourd'hui...

Ce qui est insensé, sauf à « démocratiser l’histoire afin que chacun en ait une part égale », comme plaisantait un jour Elisabeth Lévy…
C’est impossible en effet. On prétend qu'il y aurait un problème parce que l'islam s'est développé en France après la loi de 1905, et serait donc pénalisé par une histoire dans laquelle il n'a pas été présent. Mais la loi de 1905, comme toutes les lois, a été faite pour après sa promulgation ! Toute disposition juridique importante doit affronter la temporalité : « liquider » une situation antérieure, prendre des dispositions transitoires et fixer des délais à partir desquels elle s'applique pleinement. Cela a été fait clairement par la loi de 1905.

Dans un récent entretien au Monde des religions, Elisabeth Badinter affirmait : « en dehors de Marine Le Pen, plus personne ne défend la laïcité ». Au-delà du procès en sorcellerie qui s’ensuivit, la philosophe ne déplorait-elle pas simplement l’abandon progressif, par la droite comme par la gauche, de l’idéal laïc au profit de la simple « tolérance » présentée comme plus généreuse car “ouverte” ?

Le transfert du vocable « laïcité » dans l'escarcelle du Front national n'est pas tellement étonnant pour qui a observé la vie politique depuis une trentaine d'années. Le président de la République et son gouvernement y ont certes bien travaillé en faisant un grand écart, du discours de Latran aux déclarations de Claude Guéant. Mais la voie a été ouverte de longue date par bien des « forces de gauche » traditionnelles.
Deux dérives symétriques et complices permettent d'expliquer ces mouvements. La première dérive, je l'appelle la « laïcité adjectivée » (plurielle, ouverte, positive, etc.). Elle consiste à vouloir étendre au domaine de l'autorité publique - où s'applique rigoureusement le principe de neutralité - le régime de la société civile où doit régner le libre affichage des opinions dans le respect du droit commun. Cette dérive récuse le caractère neutre et minimaliste de la puissance publique républicaine, et peut autoriser les propos religieux au sein de l'Etat lui-même.
La seconde dérive, une forme « d'extrémisme laïc », consiste symétriquement et inversement à vouloir durcir l'espace civil en exigeant qu'il se soumette à l'abstention qui devrait régner dans le seul domaine de l'autorité publique. On a vu se former des groupes favorables à l'effacement dans l'espace civil de tout signe religieux, et qui ont diffusé récemment des thèmes non pas antireligieux (comme cela serait cohérent avec leur principe) mais plus particulièrement anti-musulmans.

Ces deux courants (laïcité adjectivée et extrémisme laïque) auraient donc, selon vous, favorisé l’appropriation des thématiques laïques par Marine Le Pen ?
Oui. L'un en désertant le terrain du combat laïque pendant de longues décennies, l'autre en l'investissant avec des propositions durcies et réactives, les deux en épousant le fonds de commerce des politiques d'extrême-droite, à savoir la constitution fantasmatique de « communautés » (en l'occurrence « les musulmans ») que les premiers révèrent en criant à la « stigmatisation » et que les seconds détestent.
Le mécanisme de balancier est alors facile à décrire. A force d'amollir la laïcité, d'en nier l'essence au point d'introduire le discours religieux comme légitime dans le domaine de l'autorité publique, à force de consacrer le fractionnement du corps social en reconnaissance politique d'appartenances particulières, à force de dissoudre l'idée républicaine, on finit par réveiller ou par produire un mouvement réactif et rigide. Ce mouvement  réclame le « nettoyage » de toute présence du religieux dans l'ensemble de la vie civile et sa restriction à la seule vie intime - autant dire qu'il réclame l'abolition de la liberté d'opinion. Comment s'étonner que l'extrême-droite, criant à l'abandon de la laïcité, n'ait plus qu'à s'emparer d'un extrémisme (baptisé « laïcité ») aux ordres du nettoyage anti-religieux (que l'on réduit opportunément au nettoyage anti-musulman) ?

Poursuivons un instant sur le sujet de l’islam… Deux femmes portant le voile intégral ont été dernièrement verbalisées à Meaux, sanction qu’elles ont jugé contraire aux droits de l’homme.
Il faut distinguer d'une part la question du port du voile, qui n'est visé par aucune interdiction dans l'espace civil (le port de signes religieux et pas seulement celui du voile est prohibé uniquement dans les espaces participant de l'autorité publique (école publique incluse), et d'autre part celle de la dissimulation complète du visage visée par la loi de 2010. La verbalisation ne pouvait donc porter que sur la dissimulation du visage, et non sur le caractère religieux de tel ou tel vêtement. Si la loi de 2010 était contraire aux droits de l'homme, il me semble qu'elle aurait été « retoquée » par le Conseil constitutionnel.

Mais comment comprendre le comportement de femmes, qui défendent ainsi à grand bruit leur…droit à la soumission ?
Je ne m'interroge pas, à vrai dire, sur le bien-fondé de tel ou tel comportement, pourvu qu'il ne porte atteinte à aucun droit. On est libre dans la France républicaine de revendiquer ce qu'on veut, pourvu que cela ne contrarie le droit de personne. Si quelqu'un revendique comme une liberté ce que je juge être une soumission, je ne vois pas comment je pourrais le lui interdire, même si ça ne me plaît pas et que je ne me prive pas de le dire et de dire pourquoi. Mais si quelqu'un entend imposer une manière de vivre à autrui, j'ai le droit et le devoir de m'en inquiéter.

Avez-vous entendu parler de Kenza Drider, cette avignonnaise pro-niqab, ayant annoncé vouloir se présenter à l’élection présidentielle en 2012 ?
Franchement cela me semble une pure opération de propagande. Il lui faudrait d'abord obtenir les signatures d'élus pour se présenter. Et que veut-on prouver au juste ? Que le port du voile est interdit en France ? C'est faux. Seule la dissimulation du visage l’est.

Un film réalisé par Nadia El Fani, Laïcité Inch Allah, montre combien fut forte, dans les premiers jours du « printemps » tunisien, la demande de laïcité. Cependant, on a assisté lors des premières élections libres en Tunisie, à une forte percée du parti « islamo-conservateur » Ennahda. Les espoirs nés de la « révolution » tunisienne ne seraient-ils pas trahis, s’il advenait que l’islam soit reconnu comme religion d’Etat ?
Nous sommes entourés de pays où existe une religion d'Etat, et où cependant la liberté de pensée s'exerce, par exemple le Royaume-Uni. En Grèce la religion orthodoxe a le statut de « religion dominante » et est largement subventionnée. En Norvège, plus de la moitié des ministres doivent professer la religion d'Etat évangélique luthérienne. Un régime de religion d'Etat devient contraire à la liberté de pensée et d'expression lorsque cette religion est imposée à tous et qu'elle dicte la loi – il en va de même pour un athéisme d'Etat.

Mais n’y a-t-il pas contradiction entre l’existence d’une religion d’Etat - qui implique un statut d’infériorité pour les fidèles d’autres religions et pour les incroyants - et l’idée de démocratie qui implique quant à elle l’égalité de tous citoyens ?
Il y a de grandes différences entre un régime laïc et un régime de religion d'Etat tolérant.  En régime laïc, la référence religieuse est superflue, inutile pour construire la cité : le lien religieux et le lien politique sont entièrement disjoints. La liberté des cultes s'inscrit dans le cadre de la liberté de conscience qui est beaucoup plus large. Autrement dit, le régime laïc est indifférent à la question de la religion et de l'athéisme, il est minimaliste.
Il s'ensuit une différence au niveau de la considération des personnes : dans un régime de simple tolérance comme ceux que j'ai cités, le fait d'avoir une religion est une norme sociale couramment admise – les incroyants sont tolérés, mais leur statut moral est déprécié. Le cœur politique de la différence entre le régime de la tolérance et le régime de laïcité, c'est l’accès des communautés en tant que telles à l’autorité politique. Le régime de laïcité accorde des droits étendus à toutes les communautés, dans le cadre du droit commun. Mais ces droits sont civils : aucune communauté en tant que telle ne peut se voir reconnaître un statut politique. La souveraineté réside dans les citoyens et leurs représentants élus, et les droits sont les mêmes pour tous.

Il demeure pourtant possible à chacun de renoncer à sa prétendue « communauté » d’origine.
Cela est beaucoup plus facile en régime laïc qu'en régime de simple tolérance. La tolérance avec religion officielle ne fonctionne bien qu’à la condition qu’existe un consensus dans lequel les communautés acceptent de ne pas imposer leur loi comme exclusive et de laisser leurs prétendus membres libres de dire et de faire ce qui est réprouvé par la communauté mais permis par la loi, et acceptent que la critique puisse se déployer. Mais un dogmatisme intégriste n’est pas soluble dans la tolérance et s'il devient religion d'Etat, il installe une tyrannie.
Je pense qu'un régime de laïcité est plus clair et plus simple ; il peut s'appliquer à des pays où les différences culturelles et religieuses sont fortes car il construit un espace critique commun par la référence à la liberté de conscience, où s'inscrit la liberté des cultes. En régime laïc, une législation sur le blasphème ou qui placerait les religions au-dessus de toute critique est impensable.

En somme, plus il existe de « communautés » cohabitant dans un même pays, plus la laïcité, qui leur offre un espace commun, devient souhaitable…
Certainement. Le régime de laïcité est mieux armé face à aux prétentions politiques de la part d'une religion hégémonique parce qu’il monte la défense un cran plus haut : il ne propose à aucun groupe particulier un accès ès qualités à l'autorité politique, il n’en sacralise aucun.
Toutefois, l'existence d'une religion d'Etat peut se décliner sous régime de tolérance et n'est pas nécessairement contraire à la démocratie et aux libertés – c'est ce qui a été exposé par Locke au XVIIe siècle. Un tel régime repose sur un consensus culturel et religieux large ; mais son fonctionnement suppose aussi un consensus politique dans lequel la religion officielle renonce  à s'imposer à tous, et renonce à s'ériger en pouvoir civil : qu'elle accepte de se présenter seulement comme une référence morale et spirituelle non contraignante. Cela suppose une législation indépendante du pouvoir et des dogmes religieux, et une vigilance des citoyens relative aux droits des individus.
A l’inverse si une religion dominante veut s'imposer comme hégémonique, et sortir du domaine de la référence « spirituelle », alors la tolérance ne suffit pas : la laïcité est beaucoup mieux armée pour la contenir. La France a longtemps connu une telle situation de religion hégémonique, et l'invention de la laïcité lui est historiquement liée.

____________________

mardi 5 avril 2011

Laïcité toilettée et outrances laïcardes : le grand écart de l'UMP


C’est donc hier que se tient le petit conclave UMPiste sur la laïcité. Il devait ressembler à quelque chose d’intermédiaire entre le congrès du parti radical et la cabine téléphonique, si l’on en juge par le nombre de responsables de droite à s’être fait porter pâles. Quoiqu’il en soit, la chose semblait, la veille encore, assez mal engagée. Les « 26 propositions » de Jean-François Copé avaient en effet été en partie éclipsées par la dernière sortie de Claude Guéant, pour lequel l’accroissement du nombre de fidèles musulmans « pose problème ».

Il faut dire que le parti majoritaire a le don de générer, au sujet de la laïcité, d’inextricables confusions. Le grand écart est en effet devenu permanent entre les prêches en faveur d’une « laïcité  toilettée », et les déclarations abruptes d’obédience « laïcardes ». Le président de la République se fait volontiers héraut de la première, tandis que Guéant frise le record de France de nigauderie dans ses tentatives de promouvoir la seconde, chacun des deux ayant en commun d’être un multirécidiviste.

A Saint-Jean de Latran, Nicolas Sarkozy avait estimé que « longtemps la République laïque (avait) sous-estimé l’importance de l’aspiration spirituelle », tout en se réjouissant qu’elle n’ait jamais eu « le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes ». Lesdites racines se portaient toujours bien lors de la visite présidentielle au Puy-en-Velay, même si le chef de l’Etat n’a pas manqué d’y saluer également « les racines juives ». Le pays enchanté de la « laïcité toilettée » jouxtant le royaume de la « diversité », il convient que tout le monde en ait pour ses « racines ».

Il faut dire que Sarkozy est un défenseur de la première heure de la laïcité « ouverte », également appelée laïcité « positive », ce qui permet de sous-entendre à peu de frais que la laïcité tout court  est à la fois fermée et négative. On jette ainsi la suspicion sur un concept dont on laisse accroire qu’il serait l’ennemi numéro 1 des religions. Comme le dit la philosophe Catherine Kintztler, on « adjective » la laïcité pour préparer les esprits à son futur amendement.

A cet égard, l’intervention récente des six principales religions de France dans le débat public, même s’il s’agissait de demander l’annulation du débat Copé, n’a pu déplaire totalement au président Sarkozy. La belle unanimité affichée par les représentants des cultes, permet en effet de se féliciter du caractère « responsable » de ces derniers, qui plaident d’une seule voix en faveur de la laïcité. De plus, il accrédite l’idée de l'œcuménisme comme substitut raisonnable à l’idéal laïc. Enfin, dans leur tribune du 29 mars, les patrons des différentes religions affirmaient, au sujet de la loi de 1905, que « les modalités d’application de ses principes restent toujours perfectibles », tout en se réclamant du rapport MACHELON de 2006, qui préconisait le financement public de lieux de cultes. Aubaine, pour une droite adepte de la laïcité « toilettée », qui flatterait volontiers un électorat composé de fidèles en en tous genres, en leur concédant le financement public de lieux de prières. Aubaine également pour une droite libérale qui semble considérer la religion comme le dernier des « services publics » qui vaille la peine d’être financé, comme si elle avait vocation à prendre le relais d’un Etat providence moribond. S’achemine-t-on, comme le redoute Henri Pena-Ruiz, vers « un encouragement des confessions religieuses à prendre le relais de l’Etat social défaillant, et ce sur un mode caritatif » ?

Quant à l’idée du financement public des lieux de culte, elle ne doit pas déplaire non plus à ceux qui, à l’autre bout de la majorité présidentielle, ont été désignés pour séduire non plus les différents pasteurs et leurs ouailles, mais les électeurs de plus en plus nombreux d’un Front national désormais champion de France du combat laïc. Sans doute Claude Guéant ne renierait-il pas le financement public de quelques mosquées, que l’on présente de plus en plus fréquemment comme un antidote aux financements venus de l’étranger d’une part, et comme un moyen de contrôle des musulmans d’autre part. Comme s’il était acceptable que l’Etat achète un droit de regard sur l’exercice de cultes dont la loi de 1905 vise justement à garantir la parfaite liberté !

Mais Guéant s’est surtout illustré ces derniers temps en tant que porte-voix « laïcard » du parti présidentiel, via cette stupéfiante déclaration : « les agents des services publics ne doivent pas porter de signes religieux, manifester une quelconque préférence religieuse, mais les usagers du services publics ne le doivent pas non plus ». Devra-t-on désormais, ôter sa médaille de baptême dès lors qu’il s’agira d’aller acheter un timbre à la Poste ? Ou cette saillie, comme c’est le plus probable, ne s’adresse-t-elle qu’aux seuls musulmans, et notamment aux porteuses de voile ?

Si tel est le cas, il convient de rappeler d’urgence au Ministre que le régime de laïcité n’a jamais eu pour objet d’interdire aux croyants l’expression de leur foi dans « l’espace public ». Contrairement à une idée trop communément admise, l’idéal laïc ne repose pas sur séparation public / privé. Catherine Kintzler l’a bien compris, qui distingue quant à elle deux types d’espaces : d’une part, « l’espace de constitution des droits et libertés, c'est-à-dire le domaine de l’autorité publique », où la neutralité est de rigueur, et d’autre part « celui de l’exercice de ces libertés », autrement dit « l’espace civil », régi quant à lui par le principe de tolérance. Dans la rue, dans les commerces, mais également au bureau de Poste ou dans le métro dont on est usager, il est permis d’exprimer son appartenance et ses croyances dès lors qu’on ne trouble pas l’ordre public. Cette façon toute nouvelle de vouloir purger « l’espace public » de tout signe d’appartenance religieuse ne dénote en rien d’un attachement à la laïcité, mais au contraire d’une dérive « laïcarde », essentiellement dirigée contre l’Islam, et dont l’objectif à peine voilé est de courtiser les électeurs de Marine Le Pen. Pour imaginer où cela peut conduire, il suffit de se pencher sur la perte progressive du sens commun observable chez cette « extrême droite saucisson-pinard » constituée de Riposte laïque et du Bloc identitaire, qui entend désormais « interdire la religion musulmane » et favoriser le retour progressif des musulmans en terre d’Islam.

Laïcité « toilettée » d’une part, visant à saper progressivement les principes posés par la loi de séparation des églises et de l’Etat, dérive « laïcarde » d’autre part, prétendant bannir toute expression publique de l’appartenance religieuse, tels sont les récifs entre lesquels navigue (à vue) le parti majoritaire, dans une confusion spectaculaire. Entre les deux, une seule et unique constante : l’exaltation de plus en plus fréquente des « racines chrétiennes » de la France.

François Baroin, rapporteur peu enthousiaste du débat UMPiste sur la laïcité, affirmait hier matin espérer clore au plus vite ce chapitre pour investir à nouveau les problématiques « sociales ». Voici une espérance aux allures fort raisonnables.