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mercredi 12 avril 2017

Allemagne : Schulz fait sienne la recette austéritaire allemande pour l'UE






Le texte ci-dessous est la traduction d'un article paru le 10 avril dans le Financial times . Cet article relaie les récents propos de Martin Schultz, candidat social-démocrate à la chancellerie dans le cadre des législatives allemandes de septembre 2017 et rival d'Angela Merkel. 

Schulz avait jusque-là le vent en poupe dans les sondages, après qu'il a remplacé Sigmar Gabriel – actuel ministre de Merkel – à la tête du SPD. Il semble que l'effet « nouvel tête » fonctionnait bien, de même que la « gauchisation » du discours social-démocrate. 

Cette gauchisation (dont l'efficacité électorale est devenue douteuse après le résultat des élections régionales en Sarre) a laissé penser un temps aux partisans de la « réorientation de l'Europe de l'intérieur » qu'en cas d'élection de Martin Schulz leur projet « d'autre Europe » avait des chances d'aboutir. Notamment si un candidat gentil-européiste gagnait préalablement la présidentielle française de mai. L'alignement des planètes fédéralistes serait alors réalisé, et l'on pourrait faire une « union de transferts » sur la base d'un budget fédéral, d'eurobonds, d'un Parlement de la zone euro. Peut-être même pourrait-on re-re-re-sauver la Grèce, mais cette fois pour de bon, en restructurant une partie de sa dette (il faut n'avoir jamais entendu Martin Schulz, alors président de Parlement européen, s'exprimer sur le cas grec durant la crise de 2015 pour croire à pareille fable, mais bon....). 

La sortie sur l'Europe de Schulz pose un pavé dans jardin de ceux qui pensent – c'est devenu un poncif en vogue – que « l'Allemagne est plurielle » (oui, sans doute l'est-elle, mais pas sur l'Europe, parce qu'elle a des intérêts nationaux qui sont pérennes comme tous les pays du monde, et qu'ils ne vont pas changer parce que Schulz remplace Merkel) et que le problème n'est pas « l'Allemagne essentialisée » mais « la droite allemande ». 

Voici donc un aperçu de ce que pense le candidat social-démocrate Martin Schulz. Où l'on voit que la réorientation, c'est vraiment, vraiment pas pour demain. 


***


Allemagne : Schulz fait sienne la recette austéritaire allemande pour l'UE  

Source originelle ici


Martin Schulz vient d'affirmer qu'il n'assouplirait la position pro-austérité de l' Allemagne s'il était désigné comme chancelier cette année, une annonce qui ne manquera pas de désappointer ceux qui, en Europe, attendent du dirigeant social-démocrate qu'il ouvre la voie à un changement de la politique allemande en zone euro. 

A l'occasion de sa première rencontre avec la presse étrangère depuis qu'il a été élu chef du SPD le mois dernier, M. Schulz a envoyé un message de continuité, suggérant qu'il n'y aurait pas, s'il remplace Angela Merkel, de grand changement quant aux exigences allemandes relatives la réduction des dettes et à la conduite de réformes structurelles. Il a affirmé que l'Allemagne avait un « intérêt majeur » à ce que tous les États membres de l'UE s'acheminent vers une croissance stable «mais que pour y arriver, des réformes sont nécessaires dans certains de ces pays ». 

Ce propos contraste fortement avec la rhétorique qui était la sienne quand il était président du Parlement européen, s'opposait à l'austérité et défendait avec vigueur une approche plus indulgente des difficultés de l'Europe du Sud. En 2012, lorsque la crise de la dette grecque faisait rage, il avait par exemple dit qu'il trouvait « la situation bizarre en Europe » alors que 26 pays sur 27 étaient en faveur d'une aide plus généreuse à Athènes et qu'un seul était contre, l' Allemagne de Mme Merkel. 

Interrogé lundi sur la question de savoir si la Grèce pourrait rester dans la zone euro, il a répondu que cela dépendrait « de la mise en œuvre des réformes ». Une reprise très claire de la ligne de Mme Merkel et de celle de son inflexible ministre des Finances Wolfgang Schäuble. 

M. Schulz est sous pression pour surmonter la crainte des électeurs allemands qu'il se montre laxiste envers la Grèce et d'autres pays de la zone euro endettés. Beaucoup d'électeurs considèrent Mme Merkel et M. Schäuble comme des champions de la rigueur face au fléau du  laxisme Europe du Sud, donc comme des dirigeants plus crédibles. Selon le « baromètre » publié par la chaîne de télévision ZDF vendredi dernier, 34 % des sondés trouvent Mme Merkel plus fiable que son challenger, 31 % la trouvent plus sympathique et 46 % plus compétente. Une autre enquête publiée lundi suggère que la montée dans les sondages qui a suivi la désignation de M. Schulz comme chef du SPD pourrait être enrayée. Le sondage place le bloc conservateur de Mme Merkel à 33 % et les sociaux-démocrates à 31,5 %. Du coup, le dirigeant du SPD a également renoncé à une proposition qu'il avait évoquée au cours de la crise de l'euro et qui fut vivement combattue par Mme Merkel, celle de mutualiser les dettes de la zone euro par l'émission d'eurobonds. « La seule chose qui vaille à propos des Bond c'est James, » a-t-il plaisanté. Il a ajouté que l'idée avait été rendue caduque par la création du Mécanisme européen de stabilité, le fonds de sauvetage de la zone euro. 

Mais il reste une question sur laquelle M. Schulz défend une position distincte de celle de Mme Merkel et de démocrates-chrétiens. Une question pourrait le mettre sen délicatesse avec le président américain Donald Trump.  

Le gouvernement allemand a en effet promis d'augmenter ses dépenses de Défense pour les faire passer de 1,2 % à 2 % du PIB, conformément à ses engagements vis à vis de l'OTAN. Mme Merkel a réitéré cette promesse lors de sa récente rencontre avec M. Trump, lequel a fait valoir que les partenaires européens des États-Unis -  en particulier l'Allemagne - dépensaient trop peu pour leur Défense et comptaient trop sur les États-Unis. Mais M. Schulz a pris ses distances avec ce point de vue, affirmant qu'il n'était « pas d’accord sur le fait qu'il ait été convenu avec l'OTAN que nous devions atteindre cet objectif de 2 % du PIB ». Il a rappelé que cela signifierait « plus de 20 milliards d'euros de dépenses supplémentaires par an au cours des prochaines années », ce qui constituerait un « fardeau financier important sur l'Allemagne ». « Ce n'est certainement pas l'objectif qu'un gouvernement que je dirigerais poursuivra » a-t-il ajouté. « Ce dont nous avons besoin  ce sont des initiatives de désarmement et davantage d'investissements dans la prévention, pas d'une nouvelle course aux armements », a-t-il conclu.



mercredi 8 février 2017

Pour l'anniversaire de Maastricht, le «Grexit» revient




Le sujet n'est plus à la mode. Au cœur de l'actualité européenne, le «hard Brexit» de Theresa May a volé la vedette depuis fort longtemps à la crise grecque, supposée réglée. En France, on parvient à engager des campagnes présidentielles - et même à bâtir des programmes économiques entiers - sans paraître se soucier du cadre européen.
Dans ce contexte, il ne viendrait l'idée à personne de remettre sur la table l'épineux sujet grec, surtout pas à quelques mois des élections néerlandaises (mars 2017), de la présidentielle française et des législatives allemandes (septembre). Pourtant, ce dernier pourrait bien s'imposer de lui-même sans demander l'autorisation dans les semaines et mois qui viennent.
Selon un récent article du journal allemand Bild en effet, «le Grexit est de retour». C'est Wolfgang Schäuble qui semble avoir remis le sujet sur le tapis, à l'issue de l'Eurogroupe du 27 janvier dernier. Schäuble estime comme à son habitude que le gouvernement grec n'en a pas fait assez dans le domaine des «réformes de structure». Le ministre allemand des Finances n'a probablement jamais vraiment renoncé à son idée de «Grexit temporaire» formulée en 2015. Il semble à nouveau vouloir pousser les Grecs vers la sortie, quitte à affirmer sans gêne qu'ils n'ont «pas fait ce qu'ils se sont tant de fois engagés à faire».
Pourtant, ce ne sont pas les réformes qui ont manqué en Grèce. Dès 2013, l'OCDE indiquait dans un rapport que le pays avait «le taux le plus élevé de réponse aux réformes structurelles recommandées» et se félicitait des «progrès impressionnants accomplis» (OECD, Economic Survey - Greece, November 2013). C'était bien avant, pourtant, qu'Athènes ne s'engage sur la voie du troisième mémorandum, celui exigé par les Européens après que Tsipras eût capitulé face à ses créanciers mi 2015.nt tant de fois engagés à faire».
Ce troisième mémorandum en effet, véritable «catalogue des horreurs» de l'aveu même du journal allemand Der Spiegel, a repoussé toutes les limites de ce qui se pouvait concevoir en terme de maltraitance économique. Outre le fait que «l'aide» de 86 milliards d'euros dont il est la contrepartie - mais qui n'est constituée que de prêts - va alourdir d'autant une dette déjà située à près de 180% du PIB, outre les habituelles hausses d'impôts, la nouvelle baisse des retraites et la énième «flexibilisation» du droit du travail, Athènes s'est fait détrousser de l'infinitésimal reliquat de souveraineté qui lui restait. Comme le rappelle ici la spécialiste du pays Marie-Laure Coulmin Koutsaftis, l'État grec est en cours de démantèlement pur et simple. Nombre d'actifs publics sont vendus à l'initiative d'un fonds de droit privé, la Société des Participations Publiques, étroitement contrôlé par les créanciers du pays et présidé par un Français. Le gouvernement hellène a également perdu la main sur son administration fiscale qui s'est muée, le 1er janvier 2017, en «agence des recettes autonome». Outre certaines attributions habituellement dévolues à un ministère du Budget (fiscalité, mesures douanières), lui incombe la sympathique mission de faire main basse sur les habitations principales des débiteurs insolvables pour les vendre. Enfin, un invraisemblable mécanisme adopté en mai dernier et surnommé «la cisaille» permet de faire entrer en vigueur de manière immédiate et mécanique de nouvelles mesures d'austérité s'il apparaît que le budget de l'État s'éloigne de l'objectif d'excédent budgétaire primaire (hors service de la dette) de 3,5 % fixé pour 2018. Il s'agit donc de «légiférer» en mode automatique, sans consulter le Parlement. Du jamais vu.
Là où le bât blesse, c'est que pour prix de ces réformes au chalumeau, les créanciers promettent de longue date à la Grèce un allègement de son énorme dette publique. Or sur ce point, l'ex-Troïka se déchire. Faucons jusqu'au délire, «les Européens» ne cèdent pas d'un pouce. Même le très modeste toilettage de la dette concédé en décembre dernier a failli être remis en question après qu'Alexis Tsipras a osé accorder un coup de pouce financier aux retraités de son pays pour Noël sans demander l'autorisation à «l'Europe».
L'Allemagne, parangon d'intransigeance, ne veut pas entendre parler de coupes dans le stock de dette hellène, surtout pas à l'approche de son scrutin législatif. Pour autant - et c'est un paradoxe - elle tient absolument à ce que le Fonds monétaire international demeure partie prenante de l'actuel plan «d'aide». Or le Fonds, pour sa part, met de plus en plus de distance entre lui-même et ses acolytes de l'ancienne Troïka. Il menace régulièrement de les quitter car ses statuts lui interdisent en principe de secourir un pays insolvable, ce qui est désormais le cas de la Grèce selon luEt ça fait longtemps qu'il le dit. On ne compte plus les rapports dans lesquels le FMI alerte sur l'urgente nécessité de restructurer la dette hellénique et menace, si cela n'intervient pas, de se retirer de l'aventure. En 2013 déjà, il publiait un document sévère relatif à la gestion de la première crise grecque, celle de 2010. Il déplorait qu'à l'époque «la restructuration de la dette [ait] été envisagée par les parties à la négociation mais qu'elle [ait] été exclue par les dirigeants de la zone euro» ( IMF Country Report No. 13/156 - Greece, 06/2013). Deux ans plus tard, le Fonds proposait d'accorder à Athènes «un délai de grâce» de trente ans sur le paiement de sa dette et estimait celle-ci «totalement non viable» (IMF Country Report No. 15/186 - Greece, 14/07/2015). En juillet 2016, le Bureau indépendant d'Évaluation (IEO) du FMI, publiait un bilan assassin rappelant que toutes les modalités de prise de décision habituellement en vigueur au sein du Fonds avaient été contournées dans l'affaire grecque. Pour des raisons politiques, pour satisfaire l'appétence des «Européens» pour une dureté d'airain vis à vis d'Athènes, la direction du FMI aurait sciemment désinformé son Conseil d'administration et conduit l'institution de Washington à opérer un renflouement là où il aurait fallu pratiquer un «haircut» (une coupe dans la dette).
Enfin, le tout dernier rapport en date (janvier 2017) vient de réaffirmer de manière catégorique: «La dette grecque est totalement intenable. Même avec une application pleine et entière des réformes approuvées dans le cadre du programme d'aide, la dette publique et les besoins de financement vont devenir explosifs sur le long terme». C'est avec ce document pour base de travail que devaient se rencontrer lundi, afin de s'entre-exposer une nouvelle fois les uns aux autres leurs inexpugnables divergences, les différents protagonistes: le FMI pour rappeler qu'il faut soit trancher fermement dans la dette grecque, soit prévoir un tour de vis austéritaire supplémentaire. Le gouvernement grec, pour faire valoir qu'il n'irait pas plus loin dans les réformes. Les créanciers européens pour rappeler que décidément, rien ne leur va, ni l'idée de se passer du concours du Fonds, ni celle de se ranger à ses vues en acceptant d'alléger enfin la dette hellène.
Que peut-il sortir de ce dialogue de sourds? Peut-être la fuite pure et simple, cette fois, d'un FMI excédé qui laisserait «les Européens» barboter seuls dans cet hôpital de jour à ciel ouvert qu'est devenue, vingt-cinq ans tout juste après l'entrée en vigueur du traité de Maastricht, l'Union économique et monétaire. La décision interviendra dans le courant de ce mois.
Quelle suite les États membres donneront-ils à un éventuel départ de ce «tiers séparateur» qu'est en réalité le Fonds?
Les Grecs, pour leur part, semblent (re)commencer à envisager une sortie de l'euro. D'anciens ministres d'Alexis Tsipras se font entendre. Comme le rapporte Médiapart, l'ex ministre des Affaires européennes Nikos Xydakis a récemment affirmé que l'omerta sur la question monétaire devait être levée. «Il ne doit pas y avoir de tabou quand nous parlons du destin de la nation. Nous sommes arrivés au point où le peuple est au bout de son endurance. Je crois que nous avons besoin d'une discussion politique nationale en profondeur», a-t-il affirmé. Yanis Varoufakis pour sa part, ne mâche pas ses mots dans la tribune qu'il signe ici le 4 février. Il accuse le ministre allemand Wolfgang Schäuble de manigancer un Grexit hostile. Puis il enjoint le gouvernement de son pays à prendre les devants, lui suggère de tourner le dos aux créanciers et de restructurer unilatéralement certains titres de dette, l'invite à mettre en place un système de paiement parallèle.
Cette «double monnaie», Varoufakis en avait préparé l'avènement au printemps 2015, alors qu'il était encore ministre des Finances du gouvernement Syriza. Le projet n'a jamais vu le jour. Que de temps gaspillé s'il devait s'imposer maintenant. Que de mesures d'austérité votées pour rien....
Est-ce à dire pour autant qu'un éventuel Grexit serait forcément un désastre? Tout dépend de l'aide que recevra Athènes si elle choisit de faire le grand saut. La situation internationale a changé depuis 18 mois. Le nouveau pouvoir américain ne fait pas mystère de son hostilité à la construction européenne. S'il n'a pas encore été nommé à ce poste et si sa candidature doit d'abord être acceptée par des Européens qui traîneront nécessairement des pieds, Ted Malloch, le candidat de Donald Trump au poste d'ambassadeur américain auprès de l'UE désormais connu pour ses diatribes hostiles à l'Union et à l'euro, n'hésite pas à affirmer: «Je ne veux pas parler à la place des Grecs, cependant, du point de vue d'un économiste, il y a très fortes raisons pour la Grèce de quitter l'euro».
Au point, pour les États-Unis, d'aider la Grèce à franchir le pas le cas échéant? Difficile, pour l'heure, d'y voir clair dans le jeu américain. Ce que l'on peut dire, en revanche, c'est que la crise grecque est de retour.
Après la toute première sortie de l'Union (celle de la Grande-Bretagne), la toute première sortie de l'euro pourrait elle aussi se produire très bientôt.

[Article initialement paru sur Figarovox]

vendredi 17 juillet 2015

Pourquoi l'euro est-il l'instrument de la domination allemande ?



Il n'est pas utile de revenir sur le détail de l'accord effroyable conclu entre le Grèce et ses créanciers le week-end dernier. Tout en a été dit ou presque. Il vient d'être voté à l'unisson par les différents parlements nationaux, alors même que tout le monde, d'Alexis Tsipras à Wolfgang Schäube en passant par le FMI et des économistes du monde entier, s'accorde à dire qu'il n'est pas viable. C'est d'ailleurs bien normal puisqu'il ne s'agit pas d'un véritable accord pour secourir la Grèce. Il s'agit au contraire de la mise en coupe réglée d'un pays vaincu, auquel on souhaite ne laisser aucune chance de rétablissement. Paradoxal, en plein cœur de « l'Europe-c'est-la-Paix ». Mais le ministre slovaque des finances Peter Kažimír a imprudemment vendu la mèche sur Twitter en avouant - avant d'effacer son tweet – que si l'accord obtenu était particulièrement dur pour Athènes, c'était parce qu'il venait sanctionner le « Printemps grec ». Pas d'accord donc, mais un châtiment. Une expédition punitive conduite par des idéologues violents. Par des « terroristes » avait lancé Yanis Varoufakis. Cela avait provoqué un tollé. On sait désormais qu'il exagérait à peine.


Il peut être utile, en revanche, de revenir sur les enseignements que cet « accord » a livrés. Il est désormais clair, par exemple, que le projet d'Alexis Tsipras consistant à combiner la réhabilitation de la démocratie en Grèce, la fin de l'austérité et le maintient dans l'euro relevait de la quadrature du cercle. En refusant d'envisager le Grexit, le premier ministre hellène se condamnait mécaniquement à renoncer à ses deux autres ambitions.  

Extrait d'un article paru sur le Figarovox. Pour lire la suite, CLICK


samedi 18 avril 2015

Filikí Etería n°5 : La Grèce vue de Grèce – revue de presse






A l’heure où des rumeurs de versement d'une aide financière russe (à ce stade démenties par Moscou) agitaient le ouèbe, la presse française se passionnait pour l’arrivée du printemps et pour le retour de la paix dans la famille Le Pen. De son côté, la presse grecque de la semaine écoulée a longuement commenté un match passionnant entre les optimistes, les inquiets et les hargneux au sujet des négociations avec l'Europe. Elle s'est aussi penchée sur les pressions américaines et les propositions russes tout en se passionnant pour les réformes du système éducatif et fiscal…

Inquiétudes...

Une partie de la presse grecque se montre inquiète de la dégradation des rapports entre les représentants de l’UE et le ministre des finances Yanis Varoufakis. Dans son édition du 14 avril, le quotidien proche du PASOK To Vima titrait « La musique nous invite à danser » et Sifis Polymilis écrivait : « Depuis deux mois et demi, les membres du gouvernement donnent des conférences sur ce que l'Europe doit faire pour son salut. Ils évitent toutefois de dire ce qu'ils doivent faire eux-mêmes, en leur qualité de gestionnaires du pouvoir. A titre d'exemple, M. Varoufakis, réputé pour son omniscience sauf sur les sujets qui relèvent de sa propre sphère de compétence, a quasiment prononcé l'oraison funèbre de l'U.E. à force d'affirmer qu'elle est une union asymétrique et que les unions asymétriques sont vouées à l'effondrement, tôt ou tard. Ignorance du danger, indifférence, de quoi faudrait-il taxer le ministre des finances qui pratique une philosophie de bas étage alors que le pays se trouve à un pas du précipice ? ».

1/ Les négociations sur la dette toujours aussi difficiles et l’accord prévu le 24 avril pourrait être repoussé

a/ L’impatience des responsables de l’UE

Les conférences téléphoniques du « groupe de Bruxelles » (ex-Troïka) seraient quotidiennes selon Ethnos, Ta Néa et Kathimerini avec pour objectif d’obtenir un accord pour la date du 24 avril. Si cette date fait encore débat, des responsables européens se montrent impatients. Ainsi, la Haute représentante de l'UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Mme Federica Mogherini a déclaré le 14 avril que « l'Europe doit faire preuve de flexibilité dans ses négociations sur la crise de la dette en Grèce non pas seulement dans le cadre de la solidarité mais pour défendre l'intérêt commun européen ». Cette impatience a été formulée tout autrement par le directeur général du mécanisme européen de stabilité (MES), M. Klaus Regling et par le commissaire européen Pierre Moscovici. Les deux responsables ont parallèlement rappelé : « le gouvernement grec doit soumettre rapidement une liste des réformes précises » . Mme Mogherini avait dépassé l’impatience et les exigences pour faire part de son inquiétude en affirmant que « si un pays tombe, le système entier tombera également ».

b/ La confiance de Tsipras dans un accord fin avril malgré des désaccords avec « les Européens »

Dans une déclaration datée du 16 avril (Reuters, sources Ethnos, Ta Nea, Kathimerini, Avghi, Le Journal des Rédacteurs) Alexis Tsipras s’est montré optimiste en affirmant qu’un accord serait trouvé d’ici la fin du mois d’avril. Le premier ministre a mentionné des « progrès notables » sur les questions de la collecte de l'impôts, de la lutte contre la corruption, de la réforme de l’administration publique ainsi que sur les garanties d’excédent primaire pour 2015. Selon lui, la nouvelle politique fiscale ne doit pas accabler la population, et davantage répartir les charges entre les contribuables (notamment pour ceux « ayant une capacité contributive élevée »). Alexis Tsipras a tout de même évoqué quatre points de désaccord avec l'UE et le FMI (les relations professionnelles, le système de sécurité sociale, la hausse de la TVA et les différences d’appréciation sur la mise en valeur des biens publics) avant d’invoquer des blocages plus « politiques » que techniques. Enfin, il a conclu en affirmant que l'UE ne choisirait pas « la voie du chantage financier déloyal et brutal mais au contraire celui de la recherche du compromis et de la stabilité, au bénéfice de notre avenir commun européen».

Selon Le Journal des Rédacteurs du 17 avril cet interview avait pour but « d'adresser un message aux créanciers en les invitant à cesser les jeux politiques et les chantages ».

c/ Pendant que grondent les créanciers…

Selon la presse grecque du 16 avril (Ethnos, Ta Nea, Kathimerini, Avghi, Le Journal des Rédacteurs) il existe un réel « blocage » dans les négociations entre Athènes et les créanciers. Selon ces journaux, les deux parties restent fermes sur leurs positions, alors qu’en parallèle les médias allemands évoquent à nouveau l’éventualité du « Grexit ». Le journal Ethnos va plus loin et estime que de « vives confrontations » opposent désormais créanciers et gouvernement grec. Son titre « Bras de fer avec les créanciers » permet d’évoquer les menaces exercées par les créanciers qui évoquent le Grexit tout en faisant pression pour obtenir des réductions supplémentaires des salaires et des retraites et des augmentations de taxes.

d/ … les menaces pleuvent à Berlin !!!


Wolfgang Schäuble fait jaillir un arc-en-ciel
 
La presse grecque du 16 avril (Ethnos, Ta Nea, Kathimerini, Eleftheros Typos) reprenait les déclarations du ministre allemand des finances, M. Schäuble. Celui-ci a estimé qu’une solution ne serait pas trouvée d’ici le 24 avril avant de qualifier la situation en Grèce de «très difficile» et d’affirmer que le nouveau gouvernement de Syriza avait « détruit l’œuvre du gouvernement précédent et sapé toutes les hypothèses sur lesquelles se basait le redressement des finances du pays ». Toujours sur le même ton, Wolgang Schaüble a poursuivi en déclarant qu’« il n’y a pas un besoin de plus d'argent, mais un besoin de plus de réformes ». Le ministre allemand s’est d’ailleurs senti autorisé de préciser que « le problème n’était pas la dette mais le manque de compétitivité ».

Selon Ethnos du 17 avril, le ministre Schäuble aurait fini par légèrement s’assouplir en évoquant la possibilité d’un décaissement de la prochaine tranche du prêt sans la mise en application à 100% des réformes. Il a en effet déclaré le 16 avril lors de son discours de l’Institut Brookings aux États-Unis que « les institutions ne demandent pas la mise en application des réformes à 100% mais d’une grande partie d’entre elles, ce qui permettra le décaissement de la prochaine tranche du prêt ».

e/ L’accord reporté au 11 mai ?

De son côté, le gouvernement grec se déclare déterminé à ne pas franchir de lignes rouges (sources gouvernementales, 15 avril). Malgré ses propos rassurants, Ta Nea souligne qu’une solution sera difficilement trouvée d’ici l’Eurogroupe du 24 avril et estime que l’éventuel accord devrait être reportée à l’Eurogroupe du 11 mai.

f/ ou reporté à une prochaine confetti party ?

Lors de sa conférence de presse interrompue par une militante anti-BCE, le président de la BCE, Mario Draghi, a pu déclarer (malgré les confettis) que la poursuite des financements d'urgence à la Grèce dépendait uniquement de la bonne volonté du gouvernement hellène, tout en refusant de considérer l’éventualité d’un Grexit, (Ethnos, Avghi, Eleftheros Typos du 16 avril) .

g/ Heureusement en France, l’austérité sent le Sapin…

Le journal Kathimerini titrait le 16 avril « La France dit non aux recommandations de la Commission en faveur de l’austérité » et commentait les propos du ministre français des finances, Michel Sapin qui venait de déclarer que « l'application stricte de certains aspects de la recommandation de la Commission sur la réduction du déficit français aurait fait chuter la croissance et augmenter le chômage ». Michel Sapin, emporté par une fièvre anti-austérité tout à fait inhabituelle, a même poursuivi en affirmant qu’«une autre voie est possible » . Le journal grec prédit de vives réactions à Bruxelles, où un délai supplémentaire de deux ans vient d’être accordé à la France pour réduire son déficit sous la barre des 3%.

II/ Relations internationales : entre Washington et Moscou, mon cœur balance…

1/ La visite de Varoufakis aux États-Unis

Selon la presse du 17 avril, la visite du ministre Varoufakis aux États-Unis a donné lieu à plusieurs événements. D’abord, lors de son discours à l’Institut Brookings, sur le thème « L’économie grecque et ses partenaires européens », M. Varoufakis a souligné que le gouvernement grec était prêt à faire un compromis honorable avec ses partenaires, y compris en prenant des décisions politiques difficiles sur la base d’un paquet de 7 réformes, tout en excluant l’adoption de mesures récessives. Le ministre a défendu la souveraineté de la Grèce avant de préciser : « nous avons le droit de nous faire entendre et de remettre en question la logique d’un programme qui a échoué » (Ethnos, Avghi, Ta Nea, Kathimerini, Le Journal des Rédacteurs).

De plus, plusieurs journaux (Ethnos, Kathimerini) ont commenté l’entretien extraordinaire du 16 avril entre M. Varoufakis et la directrice générale du FMI, Mme Lagarde. Selon Kathimerini, il a été décidé d’accélérer les procédures afin d’aboutir le plus rapidement possible à un accord sur la dette grecque.

2/ Les lendemains de la visite de Tsipras à Moscou

Alors que certains journalistes grecs s’interrogeaient sur les tensions possibles à l’intérieur du gouvernement Syriza-ANEL et estimaient que « l’objectif de la visite au Kremlin était d’augmenter la popularité d’Alexis Tsipras en vue d'un nouveau recours aux urnes » (Notis Papadopoulos), des sources du Palais Maximos affirmaient qu’Alexis Tsipras faisait bien l'objet de pressions tant à l'intérieur du parti (groupe Lafazanis, etc.) qu'à l'étranger (Berlin, Bruxelles, FMI).

Ce « printemps russe » a été largement commenté par la presse grecque. Certains journaux réduisaient la visite à un événement symbolique, notamment pour la réaffirmation de la souveraineté nationale grecque, mais qui n’aurait permis aucun véritable engagement (To Vima du 14 avril). D'autres quotidiens y voyaient la confirmation de choix stratégiques s’inscrivant dans le long terme. (Kathimerini parle de « printemps prolongé »).

Révolutionnaire ou pas, cette visite a donné lieu à une déclaration commune des deux dirigeants qui ont souhaité lever toute inquiétude sur une hypothétique mise en place d'un axe stratégique concurrent à l'U.E. Selon To Vima du 14 avril, M. Poutine a même nié vouloir se servir de la Grèce comme d'un cheval de Troie au sein de l'U.E. avant de rappeler que la Grèce relève d'un « autre territoire géopolitique » que celui de la Russie.

Symbolique ou pas, cette visite a surtout donné lieu à des accords concrets qui devraient aboutir bientôt (gazoduc « Turkish Stream » pour 2 milliards d’euros financé par les Russes mais soumis à un accord Turc, privatisation des rails grecs et du port de Thessalonique, hydrocarbures en mer Égée et en Crète, limitation de l’embargo russe sur les produits agricoles grecs).

Le ministre de la Défense, Panos Kamménos, s’est rendu à Moscou le 14 avril (il y retournera d’ailleurs le 09 mai pour la commémoration de la victoire sur le nazisme – fêtée le 09, et non le 08 mai par les Russes ) pour traiter de questions de défense. Les entreprises du secteur de l’armement allemand s’inquiètent d’ailleurs de la signature de prochains contrats avec les russes (modernisation avec armes russes, privatisations de l’industrie grecque de défense, etc.). Pour autant, les relations bilatérales ont été renforcées et une coopération internationale face à la menace de terrorisme islamique aurait été lancée.

III/ Politique intérieure

1/ Éducation : tension avec les étudiants anarchistes et réformes progressistes.

L’occupation, par des étudiants, de l’université d’Athènes devrait prendre fin bientôt.

En même temps, le gouvernement Syriza-ANEL met en place un projet de loi progressiste pour les étudiants (retour de l’asile universitaire, participation des étudiants aux élections, suppression de l’évaluation systématique des professeurs, fin du délai obligatoire d’études).

2/ Immigration : vague migratoire et peur d’un tsunami de réfugiés…

Selon Kathimérini du 14 avril, les garde-côtes grecs ont secouru prêt de 10 500 ressortissants étrangers au premier trimestre 2015 (trois fois plus que sur la même période en 2014). Le même journal reprend des informations selon lesquelles 2, 5 millions de réfugiés se trouveraient sur les côtes turques, prêts à entrer en Grèce et dans l’UE. Cette vague migratoire inquiète les autorités et les habitants des îles de l’Égée orientale alors que s’ouvre la saison touristique.

Les autorités grecques tentent de répondre aux problèmes des locaux pour accueillir ces migrants en ouvrant des stades, des bâtiments de l’armée et en les déplaçant vers le continent et soulèvent la question du cofinancement de la politique migratoire au niveau européen. De son côté, le maire d’Athènes, M Kaminis s’est entretenu avec d’autres maires de capitales concernés par la question de l’accueil des réfugiés (Mme Hidalgo pour Paris et M. Marino pour Rome).

Ces questions devraient être traitées lors d’un prochain sommet de l’UE.


3/ l’Eglise Orthodoxe devrait contribuer davantage au remboursement de la dette

Selon le Journal des Rédacteurs, l’archevêque d’Athènes, Mgr Iéronymos aurait proposé au gouvernement de « mettre à profit les biens de l’église dans le but de rembourser la dette ». Une société commune qui vient d’être créée par la loi devrait permettre, via la mise en valeur du patrimoine ecclésiastique, d’orienter des futures recettes vers le remboursement de la dette.

4/ Taux d’imposition particulièrement haut et note abaissée par Standard and Poor’s

Ta Néa commentait la dernière publication de l’OCDE et qui plaçait la Grèce en tête des 36 pays étudiés en terme d’imposition des ménages ( 43, 4% pour la Grèce, contre une moyenne de 27% pour l’OCDE, loin devant la Belgique et ses 40,6% ou la France et ses 40,5%).

De son côté, l'agence Standard and Poor's poursuivait son travail d’expert en abaissant la note de la dette grecque d'un cran (à CCC+). L’agence a souligné dans son communiqué du 15 avril que cette décision s’appuyait sur le fait que les conditions économiques et financières nécessaires à la solvabilité de la Grèce se sont détériorées, en raison de l'incertitude entourant les négociations prolongées entre le gouvernement grec et ses créanciers (Sources : Ethnos, Kathimerini).

 

jeudi 16 avril 2015

La Grèce va-t-elle faire défaut le 24 avril ?




La Grèce va-t-elle finir par faire défaut ? C'est bien possible. Car le silence coupable de la France sur ce dossier et l'interlude marqué à l'occasion des fêtes de Pâques n'empêchent pas les choses de suivre leur cours et d'aller tranquillement.... dans le mur. 

Prochaine étape : l'Eurogroupe qui doit se tenir le 24 avril à Riga. Évidemment, les « partenaires » de la Grèce vont l'y sommer une fois de plus de franchir ce que son gouvernement considère comme des « lignes rouges » : baisse des retraites et nouvelles encoches dans le droit du travail essentiellement. Tsipras ne semble pas prêt à céder là-dessus. Et l'Allemagne ne paraît pas disposée à lui faire quelque cadeau sur le sujet. Du coup, la situation pourrait demeurer bloquée. Le très souple et très conciliant ministre allemand des Finances Wolfgang Schauble a d'ailleurs eu ces mots récents : « personne ne dispose du moindre indice laissant espérer que nous parviendrons à un accord sur un programme ambitieux ». Bref, la Grèce ne semble pas prête de recevoir la tranche d'aide de 7 milliards d'euros qu'elle espère...

En attendant : 

- Après la visite très commentée de Tsipras à Moscou, c'est au tour de Yanis Varoufakis de se rendre aux États-Unis. Il se dit qu'il y rencontrerait Barack Obama. Dans l'espoir que celui-ci mette un coup de pression amicale à son allié allemand ? On sait le Président américain est attentif à l'évolution de la situation depuis le début. « On ne peut pas continuer à pressurer des pays qui sont en pleine dépression » avait-il affirmé dès le début du mois de février, faisant allusion à la Grèce. 

- Hier, Standard and Poor's a dégradé la Grèce. La note de sa dette a été abaissée d'un cran,  à CCC+ assortie d'une perspective négative.

- L'idée de mettre en circulation une « double monnaie » (voir explications ici) pour payer les traitements des fonctionnaires et les retraites, est de plus en plus souvent évoquée, que ce soit dans la presse grecque ou dans la presse britannique. 

- Celle qu'un défaut partiel de la Grèce pourrait intervenir immédiatement après l'échec - prévisible - des négociations de Riga, fait elle aussi son chemin, tant le pays commence à être à sec. Ce défaut, d'ailleurs, n’entraînerait pas forcément une expulsion de la zone euro. Et pour cause : rien, dans les traités, ne rend cette exclusion possible. Les créanciers du pays - essentiellement des acteurs publics depuis que l'UE, en 2010, a généreusement aidé les banques françaises et allemandes à se dégager du bourbier et que le risque a été transféré vers les États-membres, le MES et la BCE - en seraient alors pour leurs frais. Et une crise politique majeure s'ouvrirait en Europe. 

Bref, le calendrier est chargé. On attendant les prochaines péripéties, je mets à disposition ci-dessous la traduction d'un article de l'excellent Paul Mason, qui suit tout cela attentivement sur son blog de Channel 4. 

Dans cet article, le journaliste anglais développe deux idées particulièrement intéressantes : celle d'un éventuel défaut, donc. Mais aussi celle d'une possible scission de Syriza et d'un recentrage de Tsipras, qui s'allierait alors avec To Potami et le nouveau parti fondé par Papandréou sur les ruines du PASOK. Évidemment, ce ne sont-là qu'hypothèses et supputations. Mais c'est dense et informé ! 

***


Ce texte est la traduction d'un article initialement paru ici

J'ai reçu un mail cette semaine, où on me prédit que la Grèce va faire face à une « rapture » (à un enlèvement, en fait. C'est un jeu de mots en anglais) avec la BCE dès le 24 Avril. En fait, mon informateur voulait dire «rupture», mais plus nous approchons de l'événement, plus je pense que le mot « rapture » décrit mieux ce qui peut désormais se produire. 

Si le gouvernement de gauche radicale se retrouve effectivement dans une impasse avec ses créanciers à la fin du mois et que cela conduit à un défaut puis à une éjection éventuelle de la zone euro, alors la « rapture » telle que prévue par les fondamentalistes chrétiens - une journée apocalyptique durant laquelle la moitié du genre humain est brutalement propulsée vers les cieux - pourrait être une métaphore appropriée. 

Pour une partie de Syriza, cela apparaîtrait comme une validation. Pour les autres, comme une damnation. Pour le peuple grec, dont 80 % veut rester dans l'euro à tout prix, cela pourrait ressembler à quelque chose comme la fin du monde tel qu'ils le connaissent.

Mais après trois semaines d'intenses négociations, le 24 avril commence à ressembler à une date limite. Nikos Theocharakis, responsable de la politique fiscale au ministère des Finances grec, aurait dit aux négociateurs de l'Eurogroupe que la Grèce se trouverait à court de liquidités après cette date. 

Commençons par examiner les chiffres. La Grèce ne peut pas emprunter beaucoup d'argent sur les marchés, parce que sa dette de 320 M€ est considérée - à juste titre, je pense – comme insoutenable. Aucune politique d'austérité supportable par la société grecque ne suffirait à rembourser cette dette.

Donc, la Grèce essaie actuellement de survivre en dégageant un léger excédent budgétaire. Chaque année, le gouvernement tente d'être en excédent à hauteur de 1,5 % du PIB en dépensant moins qu'il ne perçoit en taxes. 

Le principal problème est que ce résultat a été obtenu juste avant les élections. Or les chiffres affiché par le gouvernement conservateur précédent se sont avérés être inexacts. 

Problème numéro deux : avec la fuite des capitaux générée par la fermeture de l'accès aux liquidités décidée par la BCE, l'activité économique est à l'arrêt, et le commerce extérieur s'effondre. Les recettes fiscales ont baissé en janvier-février, et bien qu'elles semblent être remontées en mars, cela tient principalement à un compromis : paiement rapide de traites sur les arriérés d'impôts et instauration d'une taxe forfaitaire par les banques. Mais semaine après semaine, l’État grec doit faire face au paiement des salaires et des pensions à partir d'un minuscule excédent de trésorerie. Il est contraint de faire main basse sur les réserves de trésorerie de divers organismes publics afin de se maintenir à flots.

Problème numéro trois : même s'il dégage un petit excédent chaque mois, l’État grec doit « faire rouler » près de 15 milliards de dette cette année, en grande partie sous la forme de bons à court terme que les banques du pays devraient en principe acheter. Mais leur capacité à le faire est plafonnée par la BCE . 

Un terrain d'entente ?

Depuis le début, le temps a travaille en faveur des créanciers de la Grèce et des adversaires de Syriza. 

Lorsque la BCE, en février, a fermé à la Grèce l'accès aux liquidités normales et plafonné celui aux liquidités d'urgence, il était évident que cela allait accélérer le bank run amorcé durant le dernier mois de règne du gouvernement précédent. Cela a en partie - mais en partie seulement - contraint le ministre des Finances Yanis Varoufakis à une reculade à l'occasion de l'Eurogroupe du 20 février. 

Depuis lors, le principal objectif de Varoufakis est d'essayer de prouver qu'il existe une version de gauche et anti-austéritaire des « réformes structurelles » qui soit acceptable par les créanciers, et les convaincrait d'accorder les 7 Mds d'aide qu'ils bloquent actuellement. Mais même un déblocage de cette aide ne constituerait qu'une prémisse à d'autres négociations, portant  sur la manière dont pourrait être rééchelonnée une dette de 320 milliards. La dernière mouture des propositions grecques - un document de 26 pages en anglais - a été considérée comme passible d'un tel accord. Mais la question va bien au-delà de la crédibilité budgétaire d'Athènes. 

La majorité pro-euro au sein de Syriza a, semble-t-il, mal calculé la force de l'opposition à laquelle elle serait confrontée au sein de la zone euro. Certes, elle a l'appui des États-Unis. Et la France et l'Italie émettent de petits gazouillis sympathiques. Mais tout cela est contrebalancé par une coalition de pays pro-austérité rangés derrière l'Allemagne, qui bloquent toute tentative de la Commission européenne de négocier un compromis. Dès lors, chaque fois qu'un accord semble se dessiner, l'Allemagne et un groupe d'alliés qui lui sont proches depuis la seconde guerre mondiale, bloquent toute avancée, que ce soit au sein de la BCE ou de l'Eurogroupe.

Impasse

La profondeur de l'attachement de Syriza à l'euro a été démontrée lorsque l'économiste-gourou du parti, Euclid Tsakalotos, s'est adressé aux députés à Westminster le mois dernier. Face aux encouragements à quitter l'euro venus de députés travaillistes de l'aile gauche, Tsakalotos est revenu sur les expériences tentées par les gauches britannique et française dans les années 1980, soldées par ce qu'il appelle « l'impasse » de solutions économiques nationales. 

Ainsi, la direction de Syriza est marié à la zone euro, mais la zone euro est actuellement formatée pour écraser Syriza. Avec le ralentissement de la croissance et des recettes fiscales artificiellement soutenues par des taxes exceptionnelles, cela ne peut durer éternellement.

Les grandes entreprises, en Grèce, sont loin d'être aussi hostiles à Syriza qu'on pourrait le penser. Beaucoup d'hommes d'affaire voient ce parti aux « mains propres » comme le seul capable de s'attaquer au népotisme et à la corruption qui ont ruiné l'économie grecque pendant des décennies. Ajouté à cela, il y existe une frange de conservateurs grecs réunis autour de la dynastie Karamanlis qui serait, m'a assuré un ex-député proche d'eux, « prête à aider » Syriza.

Si vous ajoutez à cela le petit parti de centre-gauche Potami  et le nouveau parti formé par l'ancien Premier ministre George Papandreou, il y existe incontestablement une base pour un « gouvernement de centre-gauche » dirigé par Syriza, qui agirait comme un « gouvernement d'unité nationale », appliquerait un programme essentiellement dictée par Berlin, mais avec certains aménagements pour apaiser les membres et les électeurs de Syriza. 

Ceci, en tout cas, constitue la nouvelle stratégie des milieux d'affaires vaguement de centre gauche - et leur souhait de la voir mettre en œuvre a été aiguisé par le fait que Syriza semble poussé vers une collaboration économique avec la Russie, l'Iran, l'Azerbaïdjan et la Chine.

Encourager une scission 

Mais la gauche de Syriza est forte. La Plateforme de gauche, dirigée par le ministre de l'énergie Lafazanis, est fortement anti-euro et se sent légitimée par les événements. Elle se compose essentiellement d'anciens du communisme traditionnel et constitue l'extrême-gauche à l'intérieur de Syriza. Mais elle a été rejointe lors du dernier vote interne au parti par une franche plus moderniste et par les tenants d'une gauche plus « horizontale », jusqu'à atteindre 41% des voix contre l'accord conclu par Varoufakis le 20 février.

Il existe donc une pression croissante, exercée de l'intérieur et de l'extérieur du parti, qui pousse vers une scission au sein Syriza et un départ de la Plateforme de gauche du groupe parlementaire. Tsipras serait alors contraint de s'appuyer sur de le centre-gauche et sur les conservateurs de l'aile Karamanlis au sein du Parlement grec. Toutefois, il y existe une troisième force que les éditorialistes des journaux financiers ont tendance à oublier cependant qu'ils contemplent une Grèce ballottée entre Berlin et Moscou : le peuple grec lui-même.

Jusqu'à présent, il a été très calme. Les « mouvements sociaux » - les syndicats, les groupes anti-fascistes, les banques alimentaires, les assemblées locales et autres - étaient, ainsi qu'un vieux militant me l'a expliqué, « épuisés » au moment où Syriza est arrivée au pouvoir. Ensuite, ils ont été comme fascinés par l'apparition soudaine d'une nouvelle pratique de la politique au sein du Parlement : la mise au jour de plus de 100 cas de corruption, la mise en place d'un comité chargé d'apprécier la légalité du plan de sauvetage de 2011, la disparition soudaine des gaz lacrymogènes de la panoplie de la police anti-émeutes, la libération progressive de migrants qui étaient retenus dans des camps de l'armée.

Frustration croissante

Les personnes auxquelles j'ai parlé ce mois-ci évoquent une frustration croissante des militants et sympathisants de Syriza face au le drame feutré qui se joue à Bruxelles. Pendant ce temps-là, dans les différents ministères, les dirigeants de Syriza ont encore du mal à asseoir leur autorité et même obtenir des informations précises. 

Dans ces moments historiques, le choses se cristallisent parfois sur des individus. Varoufakis – orienté US, formés à l'ouest et même pas membre de Syriza - sera, comme son bras-droit me l'a dit en février, le « dernier à quitter l'euro ». Si arrive le moment où il doit passer de la conciliation à la simple survie, vous pouvez être sûrs que tous les moyens auront été épuisés. Cependant, ainsi qu'il me l'a dit juste avant les élections, il considère qu'un euro non réformé ne peut que s'effondrer dans les deux ans.

Publiquement, vis-à-vis de la zone euro, Varoufakis a adopté le ton non seulement de la conciliation, mais aussi de la reconstruction. En privé toutefois, ses conseillers - ce sont pourtant quelques-unes des personnes les plus centristes dans l'entourage de Syriza – se disent choqués par le niveau d'hostilité auquel ils se sont trouvés confrontés au sein de la zone euro. 

Cette aile de Syriza, qui est essentiellement social-démocrate, était pourtant très fortement attachée à l'euro. Du coup, leur foi dans l'euro est ébranlée. Et le danger, pour la zone euro est évidemment qu'une telle évolution des mentalités puisse gagner le peuple entier si la preuve est administrée qu'on ne peut rien faire à l'intérieur de l'euro. 

Poussé au bord du précipice - soit par l'échec d'un placement de dette à court terme soit par une simple pénurie recettes - Varoufakis n'aura aucun mal à justifier la mise en place d'un contrôle des capitaux, d'une fiscalité d'urgence sur les grandes entreprises, et l'inauguration d'une double monnaie.

Une économie dans la tourmente

À ce stade, il ne tient qu'à la zone euro de réagir. Mais si elle fait monter les enchères, il reste des armes puissantes dans l'arsenal de la Grèce : les 80 milliards qu'elle doit la zone euro via le système Target 2 qui, comme le souligne Ambrose Evans-Pritchard, ne sont pas protégés. Ensuite, les sommes qu'elle doit la BCE.

La Grèce tenterait, au début, de faire défaut sur sa dette sans avoir à quitter la zone euro. Mais le défaut plongerait l'Europe dans le chaos, politiquement et économiquement. La zone euro, déjà semi-stagnante, ferait face à une période de 12 à 18 mois  d'arrêt complet de son économie jusqu'à ce que son système bancaire ait absorbé le défaut grec. 

Ainsi, au cours des deux prochaines semaines il y a un risque accru de « Grexident » - de défaut partiel causé non par calcul de la part de Syriza, mais par une mauvaise estimation, par la BCE du débit du filet d'oxygène financière indispensable aux banques grecques pour survivre, ou par une semaine de recettes trop faibles. 

Les Grecs, ce week-end, ont afflué vers leurs églises pour célébrer la Pâques orthodoxe. Alexis Tsipras, dont la côte de popularité est toujours de 71 %, a saisi l'occasion pour parler de renaissance et de renouveau. Certains, en réponse à l'exclamation traditionnelle « le Christ est ressuscité », ont alors plaisanté : « Envoyez-le à Bruxelles pour négocier ! ». 

Après la pause pour les fêtes de Pâques, pourtant, les négociations s'approchent d'un moment critique. Si la Grèce est contrainte à un défaut accidentel, le dommage causé au projet de l'euro et à l'image de l'UE sera profond. Surprise à contribuer à la faillite des banques qu'elle est censée superviser, suspecte de travailler à briser une union monétaire supposée être sa raison d'être, la BCE verrait sa réputation ternie pour une décennie.



dimanche 15 mars 2015

L'euro en crise permanente... jusqu’à quand ?






      Tribune invité 
- Jean-Michel NAULOT -



Jean-Michel Naulot a été banquier pendant 37 ans et membre du Collège de l'autorité des marchés financiers (AMF) de 2003 à 2013. Il a témoigné de son expérience dans un livre intitulé Crise financière : pourquoi les gouvernements ne font rien, Seuil, octobre 2013. On peut le retrouver sur son blog. Dans le texte ci-dessous, il rappelle les raisons de la crise de l'euro qui semblait inévitable, et qui risque de se poursuivre.... à moins d'opter pour la transformation de la monnaie unique en monnaie commune. 


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Depuis l’origine, depuis sa conception même, l’euro est en crise. Dès le début des années quatre-vingt-dix, lorsque les autorités françaises décidèrent de défendre à tout prix la parité monétaire du franc avec le deutschemark pour préparer l’avènement de la monnaie unique, ce que l’on a appelé la politique du franc fort, la France a connu la crise. Tout au long de ces années, elle se tiendra à l’écart de la reprise économique mondiale. La politique de taux élevés pratiquée par la Banque de France cassera la croissance et, ce que l’on a tendance à oublier, fera exploser la dette publique. Pendant les années Bérégovoy - Balladur - Juppé (1992-1997), la croissance sera ainsi en moyenne de 1,5%, au lieu de 3,5% aux Etats-Unis, et la dette publique passera de 36% du PIB à 60%. Et pourtant, les premiers ministres de l’époque n’avaient pas la réputation d’être particulièrement dépensiers ! Le bond en avant de la dette publique française date de ces années-là. Lorsque la croissance n’est plus là, la dette augmente. La dette publique progressera à nouveau de manière spectaculaire dans la période récente en liaison avec les deux crises financières des subprimes et de l’euro (de 64% du PIB en 2007 à 95% en 2014).

D’une crise souterraine à une crise économique, sociale et politique


Au cours des années 2000, la zone euro connaîtra une crise qui pourrait être qualifiée de souterraine. La politique de taux unique mise en place par la nouvelle Banque centrale européenne se révèlera inadaptée à des pays qui connaissent des évolutions conjoncturelles et structurelles divergentes. La réunification allemande exigeait des taux bas, la flambée immobilière espagnole exigeait des taux plus élevés. Des taux d’intérêt inadaptés ne peuvent que générer des bulles financières et des investissements malheureux. L’euphorie de l’argent bon marché - une période éthylique aurait dit Jacques Rueff - a conduit à la crise des marchés du printemps 2010. Cette crise était une crise de la dette privée. Les dirigeants européens ont nié que cette crise puisse être liée à la monnaie unique, tant cela était contraire à tout ce qu’ils avaient annoncé. Ils ont donc déclaré que l’on était en face d’une crise de la dette publique et décrété l’austérité.

Pendant les deux années qui ont suivi, des pare-feux ont été mis en place : fonds européens (FESF, MES), interventions de la BCE (OMT : achats de dettes publiques conditionnés par des réformes de structures), financements de l’Eurosystème (Target2 : soldes de la Bundesbank vis-à-vis des pays périphériques), Union bancaire (Fonds de résolution mutualisé de 55 milliards d'euros). Ces pare-feux peuvent être efficaces pour calmer les incendies dans les pays de taille modeste (Grèce, Portugal, Irlande, Chypre) mais leur coût est élevé. Dans le cas de la Grèce, les contribuables français sont engagés pour une cinquantaine de milliards d’euros. En cas de défiance spéculative à l’égard de la France ou de l’Italie, ces pare-feux seraient impuissants.



" L'amitié franco-allemande était plus forte il y a
quelques dizaines d'années" ...
Depuis deux ans, la crise de l’euro a pris une dimension nouvelle, beaucoup plus inquiétante. Nous sommes face à une crise économique, sociale et politique très profonde qui touche beaucoup plus directement les peuples. Chômage de masse, notamment chez les jeunes, désindustrialisation, régions entières transformées en ateliers de sous-traitance ou carrément désertées, croissance économique anémique et très inégale selon les pays (en moyenne autour de zéro au lieu de 2 à 2,5% aux Etats-Unis), montée des populismes et tensions européennes fortes. En portant l’euro sur les fonds baptismaux, les pères de la monnaie unique avaient cru renforcer l’idée européenne. Ils ont provoqué le mouvement inverse. L’amitié franco-allemande était plus forte il y a quelques dizaines d’années lorsque De Gaulle s’adressait à la jeunesse allemande (1962), lors de la poignée de mains Mitterrand-Kohl à Verdun (1984) ou plus tard lors de la chute du Mur de Berlin (1989). Ce sont les peuples qui faisaient l’Europe et l’émotion était là. Aujourd’hui, les nombreux sommets sur l’interprétation des « règles » des traités ne sont pas le moyen le plus efficace de construire l’Europe ! Au contraire, en multipliant les contraintes, on a multiplié les sources de conflit.

Les hommes d’Etat sont ceux qui font face à l’inquiétude de leur peuple

Un degré de plus a été franchi dans la crise depuis les élections européennes. Le vote populiste est devenu le seul moyen de dire non à des dirigeants qui s’obstinent et à des partis traditionnels qui tiennent à quelques nuances près le même discours. En guise de réponse, les dirigeants européens ont nommé Jean-Claude Juncker à la Présidence de la Commission, lui qui rédigeait le Traité de Maastricht il y a vingt-cinq ans ! Face à la montée des populismes, les propos alarmistes du Premier ministre résonnent comme ceux du Maréchal de Mac Mahon face aux inondations :« Que d’eau, que d’eau ! »…


Donner le sentiment de l’impuissance face à des évènements graves est le moyen le plus sûr d’attiser l’incendie. Dans son livre Le temps des incertitudes, Galbraith écrivait à propos de la crise des années trente : « Le président Hoover n'était pas sot. [...] Mais il était incapable de regarder en face le désastre économique de son époque. [...] Roosevelt, lui, ne permit à personne d'en douter : il allait consacrer toute son énergie aux malheurs économiques de son temps ». Galbraith ajoutait : « Tous les hommes d'Etat ont possédé une caractéristique en commun : consentir à faire face sans équivoque, en leur temps, à l'inquiétude majeure de leur peuple ».


Le biais inégalitaire de la zone euro

Le constat est clair : depuis sa création, l’euro n’a pas tenu ses promesses, ni en termes de prospérité, ni en termes de rapprochement des peuples. Il aurait fallu un miracle, celui du fédéralisme, pour qu’il en soit autrement. Depuis qu’existe la pensée économique, nous savons qu’une zone monétaire est indissociable de la souveraineté, Etat ou fédération. Sans cette condition, une zone monétaire ne peut fonctionner que de manière sous-optimale. Robert Mundell, Michel Aglietta et tant d’autres économistes avaient très bien montré avant l’arrivée de l’euro que sans transferts financiers massifs, sans une solidarité équivalente à celle qui existe entre l’Etat de New-York et celui de Californie, une zone monétaire se traduit par le renforcement des plus forts et l’affaiblissement des plus faibles. Le risque lié à la modification de la parité n’existant plus, les capitaux vont vers les zones géographiques les plus rentables. C’est exactement ce que l’on observe depuis la création de l’euro. L’évolution de la production industrielle est à cet égard éloquente : depuis 2000, elle a augmenté de 33% en Allemagne, diminué de 12% en France et de 20% en Italie. On veut bien croire que la France et l’Italie gèrent mal leur économie mais, tout de même, pour que de telles divergences existent, il doit y avoir un biais quelque part !

Le moteur de la croissance constamment bridé

Une zone monétaire sans solidarité fédérale, de surcroît sans convergence des politiques fiscales, sociales, énergétiques, avance non seulement avec un biais inégalitaire mais aussi avec un moteur économique bridé. La coexistence d’une monnaie unique et des souverainetés nationales ne peut que générer des dysfonctionnements. Depuis l’origine, le taux de croissance de la zone euro est inférieur à la moyenne internationale. Entre la zone euro et les Etats-Unis, le différentiel de croissance est de l’ordre de 1% (croissance du PIB de 1% en moyenne en zone euro, de 2% aux Etats-Unis).

L’ordolibéralisme qui inspire la politique allemande depuis le lendemain de la seconde guerre mondiale, de Ludwig Erhard à Angela Merkel, a présidé à cette construction monétaire. Des règles budgétaires rigoureuses, une concurrence forte, une grande flexibilité des facteurs de production, une indépendance de la Banque centrale sans équivalent dans le monde, telles sont les clés de ce système qui convient aux bons élèves, plutôt en tête de classe et disciplinés. Les autres risquent de rester sur le bord de la route. Dans ce système, comme l’avait précisé Mundell, tout choc asymétrique est mal venu. Or, entre Etats souverains, les occasions ne chocs asymétriques ne manquent pas ! Par exemple une élection en Grèce, portant au pouvoir une équipe qui soutient une politique économique différente de celle qui est décidée à Bruxelles… Par exemple, une résistance de la France, attachée à défendre un modèle social qui est peu compatible avec l’option du tout libéral… D’où la réflexion quasi-monarchique de Jean-Claude Juncker : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ».

Le bilan de plus en plus sévère des économistes

Les économistes sont nombreux aujourd’hui à faire un bilan sévère de tous les dysfonctionnements de la zone euro. Il y a presque consensus. Mais ils se séparent toujours en deux camps sur les remèdes. Les uns plaident pour la patience, avec l’espoir qu’à terme les thèses allemandes soient moins influentes, notamment si la zone euro évolue vers le fédéralisme, une orientation qui semble pourtant de plus en plus rejetée par les peuples. Les autres plaident pour des évolutions plus radicales, considérant qu’après quinze ans d’échecs répétés l’organisation monétaire de la zone euro doit être revue en profondeur.

Les politiques, eux, ne contribuent pas franchement pas à faire avancer le débat. En politique, il est devenu rare de douter, surtout depuis que le quinquennat a placé la France, comme les Etats-Unis, en campagne électorale permanente. Lorsque le débat existe, les arguments échangés sont à peu près les mêmes qu’il y a vingt ans. Ces dernières semaines, on a pu entendre des dirigeants, et non des moindres, affirmer qu’en cas de sortie de la France de l’euro, la dette publique exploserait, qu’une dévaluation de 25% se traduirait par une amputation de 25% des économies des ménages, que le PIB de la Grèce avait certes diminué de 25% en six ans mais qu’une dévaluation de la drachme aurait abouti au même résultat ! Comme ceux qui tiennent ces propos sont d’anciens élèves de l’ENA, on a du mal à croire que la démonstration soit vraiment innocente.

Si la zone euro reste le maillon faible, comment faire face à une nouvelle crise financière ?

En attendant, nos citoyens souffrent et l’Europe régresse. Si demain survient une nouvelle crise financière internationale, dans quelle situation de faiblesse sera la zone euro alors que le taux de croissance y est déjà très faible ? Les instruments de la politique monétaire et des finances publiques utilisés en 2008 ne pourront plus être utilisés. Depuis six ans, la planche à billets fonctionne en effet à plein régime. Comment faire plus ? Quant à la relance par les déficits publics, des déficits dont on nous explique tous les matins qu’il s’agit là d’un péché mortel, comment les creuser à nouveau ? Alors que fera-t-on ?

" L'arrivée d'une nouvelle crise financière n'a rien d'improbable (...)
Alors que fera-t-on ? "
Il faut tout faire, dès maintenant, pour que la zone euro ne soit plus le maillon faible de la croissance mondiale. L’arrivée d’une nouvelle crise financière, à échéance rapprochée, n’a en effet rien d’improbable. Depuis la crise de 2007, les gouvernements occidentaux n’ont réalisé qu’une petite partie des réformes sur lesquelles ils s’étaient engagés. Les Etats-Unis ont accompli le quart de la feuille de route établie lors du G20 de Londres d’avril 2009, l’Europe le tiers. L’administration Obama a plié sous l’influence des lobbies dès le lendemain du vote de la loi Dodd Franck, en juillet 2010. Quant à l’Europe, elle vient de décréter une pause dans la régulation financière avec l’arrivée du nouveau commissaire aux marchés financiers, Jonathan Hill. La crise systémique de 2007-2009 n’a décidément pas servi de leçon.

La capture de l’autorité politique par la finance : plus que jamais une réalité

La capture de l’autorité politique par la finance qui s’est amplifiée aux Etats-Unis à partir des années quatre-vingt est plus que jamais une réalité. Les citoyens le savent, le dénoncent, et rien ne change. On a pu le mesurer en France en 2013 avec une loi bancaire qui avait pour seul but de donner l’illusion du changement. Sept ans après la crise financière, l’Europe s’interroge toujours sur le point de savoir si elle doit interdire les opérations spéculatives aux banques ! Les G20 ont décidé de concentrer le risque systémique des produits dérivés autour de chambres de compensation mais la BCE n’a toujours pas expliqué comment, en cas de crise, elle pourrait apporter de la liquidité en euros à ces chambres qui sont situées à Londres ! La finance de l’ombre, cette partie de la finance qui est peu ou pas réglementée, avait été vigoureusement dénoncée, mais les banques centrales américaine et anglaise ont annoncé récemment qu’elles allaient apporter des liquidités à ces marchés ! Le trading à haute fréquence, des ordres envoyés par des robots, une pratique quasiment inexistante en 2007, n’est toujours pas encadré alors qu’il représente la moitié des transactions de marché en Europe et aux Etats-Unis !

La crise grecque pourrait être l’occasion de repenser la zone euro

Les dirigeants européens mesurent-ils la responsabilité qu’ils prennent en ne voulant rien changer en zone euro alors que tant de nuages sont à l’horizon ? La crise grecque pourrait pourtant être l’occasion de faire bouger les lignes. Il a fallu que ce soit Valéry Giscard d’Estaing, à 89 ans, lui qui a été un des promoteurs de la monnaie unique, qui brise le tabou : oui, unesortie de l’euro est possible ! Hommage soit rendu à son discours courageux !

"La Grèce peut sortir de l'euro de manière organisée, amicale"
La Grèce peut sortir de l’euro, de manière organisée, amicale, le contraire même de ce qu’envisagent Wolfgang Schäuble et Jean-Claude Juncker qui ne savent raisonner qu’en termes de rapports de force à partir du moment où l’on s’éloigne des Tables de la loi. Oui, au-dessus des traités européens, il y a place pour la démocratie et la solidarité européenne. Une sortie de la Grèce de la zone euro, couplée à un abandon partiel des avances des Etats, serait incontestablement « la » solution pour la Grèce. Le coût pour les contribuables de la zone euro serait certes élevé mais la responsabilité en incombe en grande partie aux dirigeants européens qui ont imposé à la Grèce une politique d’austérité déraisonnable. Avec une dette publique ramenée autour de 120% du PIB et une flexibilité monétaire, la Grèce pourrait envisager un redressement durable et même faire face aux échéances de la dette détenue par les investisseurs privés qui ont déjà fait leur part d’effort en 2012.

Tester la monnaie commune qui a existé de 1999 à 2002

La résolution de la crise grecque, en profondeur et non par des artifices du type nouvel abandon des intérêts sur la dette ou bien dette perpétuelle, pourrait être l’occasion de tester la mise en place d’un système de monnaie commune : conserver l’euro pour les transactions extérieures et permettre des ajustements réguliers pour l’eurodrachme. Les dirigeants européens auraient-ils oublié que de 1999 à 2002 les pays de la zone euro ont déjà vécu avec ce système ? Les monnaies nationales étaient utilisées pour les transactions internes, l’euro pour les transactions externes. La seule différence, c’est qu’à l’époque les parités nationales étaient figées, non ajustables.

Redonner de la flexibilité à la zone monétaire en offrant la possibilité d’ajuster de manière régulière et concertée les parités, assouplir les critères budgétaires, des critères que nous sommes les seuls dans le monde à pratiquer, seraient les deux moyens d’atténuer la crise de la zone euro, d’optimiser son fonctionnement. Mais cela exige de réfléchir en termes économiques au lieu d’être sans cesse dans la posture électorale.