Traduire / Translate

Affichage des articles dont le libellé est Emmanuel Macron. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Emmanuel Macron. Afficher tous les articles

mardi 24 avril 2018

«Macron risque d’être le troisième Président consécutif à ne faire qu'un mandat », Wolfgang Streeck





Wolgang Streeck est un sociologue de l’économie allemand dont le livre Du temps acheté - la crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique, est désormais un classique. Il intervient parfois dans la presse française (Le Monde, Le Monde diplomatique, Le Débat), où il prend des positions iconoclastes, et plaide notamment pour la fin de la monnaie unique européenne. L'entretien ci-dessous a été réalisé et traduit par Jorge Gomes-Ferreira. 

***

Vous observez beaucoup l'Europe. Après la longue crise politique qui a eu lieu dans votre pays et a amené à la reconduction de la « Grande coalition », après les élections italiennes de mars dernier, où en sommes nous selon vous ?

Nous nous trouvons devant une impasse, devant un équilibre, non pas des forces, mais des faiblesses. Suite aux élections, l’Allemagne n’est plus en mesure de répondre aux attentes de ses partenaires en termes de « réformes », c’est-à-dire en termes de concessions matérielles : l’AfD et le FDP feront tout au Bundestag pour dénoncer ouvertement et avec fracas toute initiative qui irait au-delà du traité de Maastricht ou de ce que permet la Constitution allemande. En Italie, depuis la fin de Renzi, il n'est plus envisageable que le pays poursuive les réformes néo-libérales exigées d’elle jusqu’à maintenant.  Cela impliquerait que l’Italie puisse attendre de l’Allemagne un soutien économique en retour, qui ne soit pas que symbolique.

En France, en l’absence de larges compromis de la part de l’Allemagne - que celle-ci ne peut concéder - Macron risque quant à lui d’être le troisième président consécutif à devoir tirer sa révérence après n’avoir effectué qu’un mandat. Du coup, son plus grand atout réside dans la peur qu’ont les autres, en particulier l’Allemagne, de ce qui pourrait advenir par la suite.

Bref, tout cela laisse présager une continuation du marasme des dernières années, dans un contexte de mécontentement toujours croissant des citoyens, de déliquescence progressive des institutions européennes et d’accroissement des déséquilibres économiques entre membres.


Dans une tribune dans Le Monde en 2015, vous expliquiez que nous devions abandonner l'euro. Êtes-vous toujours aussi opposé à cette monnaie et pourquoi, alors qu'a priori, l'Allemagne en est le principal bénéficiaire ?

En effet, l’Allemagne est, aux côtés de quelques petits pays du Nord, la grande bénéficiaire de l’euro. Si les souverainetés nationales sont maintenues (et soyons sérieux : aucun pays en Europe n’est prêt à abandonner sa souveraineté), une péréquation financière entre Etats ou  une politique régionale interétatique est impossible, ou alors uniquement de façon symbolique, c’est-à-dire économiquement sans effet. Or sans union politique, une union monétaire n’est pas tenable. Autrement dit: si ni l’Allemagne ne peut gouverner les autres pays  (ni ceux-ci contraindre l’Allemagne), alors les pays qui souffrent d’un tel régime doivent récupérer leur capacité d’action en matière de politique économique. 

A titre personnel, je tiendrais pour catastrophique si l’Allemagne s’octroyait le droit de dicter aux Italiens ou aux Français la façon d’organiser leur économie. Mais réciproquement, ce serait une catastrophe de laisser s’imposer une union monétaire dans laquelle les pays partenaires de l’Allemagne définissent ce que celle-ci doit leur prodiguer « par solidarité ».

Il vous est arrivé d'expliquer que la domination allemande sur l'Europe était une « hégémonie fortuite ». Pourtant, la République fédérale s'arrange pour occuper quasiment tous les postes d'importance au sein de l'Union européenne. Les Allemands président quatre groupes parlementaires sur huit au Parlement européen dont les deux plus importants, Martin Seylmar a été nommé Secrétaire général de la Commission en dépit de toutes les règles de promotion interne, Berlin souhaite qu'en 2019, un Allemand prenne la tête de la BCE.... tout cela n'est pas fortuit tout de même ?

L’Allemagne est le plus grand pays de l’UE et en est le plus gros contributeur. Cela ne va pas sans conséquences. J’ai surtout l’impression que des Allemands sont avant tout nommés dans tout un tas de fonctions importantes à Bruxelles parce que l’on espère d’eux qu’ils insufflent en Allemagne une politique allemande "européenne". C’est d’ailleurs généralement le cas : considérez par exemple  le commissaire Günther Öttinger, ou l'ancien Président du Parlement européen Martin Schulz.

Du reste, la politique allemande est davantage fondée sur le respect des règles que sur la recherche du pouvoir. La République fédérale applique scrupuleusement les règles écrites dans les traités et dans la constitution allemande, ni plus, mais aussi ni moins. C’est là l'explication de ce qui apparaît à d’autres comme de l’entêtement. La France et l’Italie ont signé le traité de Maastricht, et ce sans union politique. Il faut savoir qu'au départ, Kohl ne voulait pas d’une union monétaire sans union politique, mais l’a acceptée au nom de la paix et de la réunification, et imposée en politique intérieure malgré les résistances. 

Dans un long article publié par Le Débat, vous vous êtes montré très sévère vis-à-vis de la politique migratoire d'Angela Merkel. Cette dernière en a d'ailleurs payé le prix aux élections de septembre 2017. Sur cette question, où en est l'Allemagne. Va-t-elle parvenir à intégrer les nouveaux venus ? Cela va-t-il l'aider à résoudre son problème démographique ?

J’ai du mal à appréhender ce mot, "intégrer". Toutes les sociétés d'accueil sont segmentées : partout les immigrés de la première ou de la deuxième génération forment des sociétés parallèles. D’ailleurs tous les groupes d’immigrés ne sont pas égaux dans ce domaine, et il existe dans chaque groupe des différences considérables. Par le passé, nous n’avons pas été très bons en Allemagne lorsqu’il s’est agi d’offrir une égalité de chance aux deuxième et troisième générations d’immigrés : confer les statistiques sur les parcours de formation des jeunes hommes turcs en Allemagne.

Dans l’ensemble et suite à la suite de la vague migratoire de 2015/2016, les allemands vont devoir  faire avec un bouleversement culturel et une charge économique considérables, et ce sur le long terme. On ne peut qu’espérer que la paix sociale n’en souffre pas trop. Mais en ce qui concerne le problème démographique, celui-ci n’est de toutes façons pas soluble par une immigration d’asile. Qui plus est, la plupart du temps le taux de fécondité des immigrés s'adaptent dès la deuxième génération à celui des populations locales.

Pour finir, le « couple franco-allemand », est-ce que ça vous dit quelque chose ? Y croyez-vous ?

Très honnêtement ce concept ne m’évoque que peu de choses. Nos deux pays sont dans l’obligation de s’accommoder l’un avec l’autre, même si les différences sont nombreuses, dans l’éducation, dans les politiques énergétiques, dans le domaine de la Défense, notamment concernant les interventions (ou plutôt des aventures) militaires comme en Libye ou dans les anciennes colonies françaises. 

Pour ma part j’admire la ténacité et l’obstination avec lesquelles beaucoup de Français résistent aux prétendues pressions de la « globalisation » et je souhaiterais qu’on en fasse un peu plus preuve chez nous. Je peux aussi parfaitement comprendre que beaucoup de Français soient irrités par certains traits du mode de vie allemand, par exemple l’évidence avec laquelle on s’y soumet à la rude discipline des marchés et des entreprises mondialisées. 

Peut-être n’y a-t-il à ce sujet pas d’alternative et peut-être que Macron est venu pour rééduquer la France suivant le "modèle allemand" et l’adapter au capitalisme financier. Il serait néanmoins nécessaire de comprendre ce que l’on perd dans ce processus et les français semblent être plus nombreux que les Allemands à le comprendre.


mercredi 30 août 2017

Selon un économiste allemand, «le miracle économique allemand doit peu aux réformes structurelles»








Parmi les économistes allemands, on commence à mettre en cause les bienfaits des réformes Schröder du début des années 2000, celles, précisément, dont l'actuel gouvernement français - en retard d'un bon petit paquet de guerres - entend s'inspirer pour déréguler le marché du travail. 

L'article ci-dessous est initialement paru dans le journal belge Le Soir, et reproduit ici pour en assurer une diffusion en France. Il relaie les propos de l'économiste Christian Odendhal, membre du CER (Centre for European Reform) un think tank basé à Londres et absolument pas « de gauche » (c'est le moins qu'on puisse dire), puisque fondé par un ancien du très libéral hebdomadaire The Economist.


***

Il y a une quinzaine d'années, l'Allemagne était « l'homme malade » de l'Europe. L'économie stagnait, le chômage touchait plus de 10 % de la population active et le déficit public frôlait les 4 % du PIB – un comble pour le pays qui, dix ans plus tôt, avait imposé la fameuse « règle des 3 % » dans le traité de Maastricht.

Depuis, la situation s’est complètement inversée : nos voisins d’outre Rhin ont rapidement digéré la Grande Récession qui a suivi la crise financière, et surfé sur la crise des dettes souveraines, évitant la rechute en récession dont ont pâti la plupart des économies partageant la monnaie unique. Le taux de chômage est au plus bas, à 3,8 %. Le budget public en surplus.

Le modèle

L'Allemagne, de manière assez compréhensible, est donc apparue comme le modèle à suivre, et cette imitation de l'Allemagne comme le nouvel Evangile européen, a été portée sinon imposée aux quatre coins de la zone euro aussi bien par la Commission que par la Banque centrale européenne (BCE) et par les dirigeants nationaux. 

De quoi parle-t-on ? Des fameuses « réformes structurelles » - en particulier du marché du travail – qui forment le cœur de la stratégie de sortie de crise, aussi bien dans les pays de la périphérie de la zone euro (les plus touchés) qu'ailleurs, chez nous (NB : ce sont des Belges qui parlent), mais aussi en France. Au delà du Quiévrain, le nouveau président (Macron donc) mise tout - ou presque - sur ses réformes pour doper la croissance et l'emploi. 

En Allemagne, les réformes Hartz, du nom de leur principal concepteur Peter Hartz, alors membre du comité directeur de Volkswagen, ont été mises en œuvre sous la houlette du chancelier social-démocrate Gerhard Schröder entre 2003 et 2005. Elles visaient quatre objectifs principaux : réduire le coût des pensions et plus généralement de l’État providence; flexibiliser le marché du travail, d'une part en favorisant l'auto-entrepreneuriat, les « mini-jobs », les CDD et la sous-traitance, et d'autre part en réduisant le coût des licenciements pour les petites entreprises; inciter au retour à l'emploi en réduisant la durée d'indemnisation du chômage et le montant des aides sociales; augmenter le taux d'emploi des plus âgés en durcissant les conditions de départ anticipé. 

Dès 2005, l'économie allemande rebondit. L'emploi repart à la hausse alors que le chômage baisse. Ni la crise financière ni celle de l'euro ne contrarient durablement cette « renaissance économique ». Nos voisins d'outre-Rhin auraient donc mis au point la bonne recette, oserait-on dire la « potion magique » ? 

Un coup de chance

«C'est un mythe» explique Christian Odendhal, chief economist au (Centre for European Reform) un think tank basé à Londres, dans une étude qu'il a récemment publiée. «Il s'agissait de changements importants, mais ces réformes ne peuvent expliquer le rebond de l'économie allemande après 2004». 
«Quatre autre facteurs ont joué un rôle plus important.» D'abord, le boom des économies émergentes, et parmi celles-ci la Chine, a dopé la demande pour les biens d'équipements – une spécialité allemande de longue date - et pour les biens de consommation «made une Germany» - en particulier l'automobile. Et après la Grande Récession, ce boom s'est poursuivi, dopé par les plans de relance chinois. 

Christian Odendhal réfute également la vulgate selon laquelle les réformes Hartz auraient mis sous pression les travailleurs, les forçant à modérer leurs exigences salariales, et dopé ainsi la compétitivité de l'industrie allemande. Depuis le milieu des années 1990, les syndicats avaient en effet accepté de privilégier l'emploi, non les salaires. «Les réformes Hartz ont permis de donner un nouveau tour de vis pour les bas salaires, mais l'essentiel de la modération salariale s'était produit avant cela». 

De même – et c'est en partie lié – les entreprises allemandes s'étaient profondément restructurées afin de réduire leurs coûts et de doper leur profitabilité en organisant le recours systématique à la sous-traitance en Allemagne, mais aussi et surtout dans les pays à bas salaires de l'est de l'Europe. Enfin, Christian Odendhal pointe un quatrième facteur : le redémarrage du secteur de la construction après dix ans de déclin. 

«La raison pour laquelle les réformes Hartz ont acquis un statut mythique, c'est parce qu'elles ont été mises en œuvre au bon moment». L'Allemagne, en particulier parce qu'elle disposait d'un panier d'exportation adapté à la demande des pays émergents, a pu profiter pleinement du boom économique mondial. «L'Allemagne a eu la chance que la demande extérieure soit venue à son secours», explique Odendhal. 

Le test Macron

«Alors que la croissance chinoise ralentit, que les importations allemandes ne montrent aucun signe de hausse importante et que l'économie américaine poursuit son petit bonhomme de chemin à un rythme modéré, les autres membres de l'union monétaire n'auront pas la même chance». 

L'économiste pointe également les effets secondaires de ces réformes au niveau social en Allemagne et du point de vue économique au sein de la zone euro. «La modération salariale en Allemagne a eu des effets négatifs pour l'Europe. Des salaires plus bas se sont traduits par une consommation et des importations plus faibles. En conséquence, l'Allemagne (accumulant des surplus extérieurs) a exporté du capital – lequel a contribué à nourrir les bulles immobilières et l'endettement ailleurs en Europe».

Il souligne également les limites des politiques de flexibilisation du marché du travail et de pression à la baisse sur les salaires et les conditions de travail. «Cela contribue peu, voire pas du tout, à booster la productivité. En réalité, ça peut même être nuisible si de telles réformes réduisent l'incitation des entreprises à investir dans les travailleurs et dans les équipements».

Si l'Europe ne semble pas tirer les bonnes leçons de l'expérience allemande, «l'élection d'Emmanuel Macron, qui a juré de réformer le marché du travail en France, va mettre à l'épreuve cette rhétorique construite autour des réformes Hartz. Si elle s'avère être fausse, le président français pourrait bien échouer à relancer la croissance et l'emploi, ouvrant ainsi la voie à un populiste lors des prochaines élections présidentielles » prévient Christian Odendhal. 



samedi 22 juillet 2017

Général Faugère : «Le militaire est un homme simple qui croit aux paroles d’un chef de l’État»





Respecter le critère - aussi arbitraire fût-il - des 3% de déficit budgétaire pour entrer dans les clous imposés par l'appartenance européenne de la France, "regagner la confiance de l'Allemagne" en faisant des réformes dites "de structure" et en réduisant les déficits, telles sont les ambitions d'Emmanuel Macron. C'est bien de cela qu'il s'est agit, en réalité, à l'occasion de la passe d'armes brutale entre le président de la République et les Armées via leur ancien chef d'état major. Pour cette raison et parce que la Défense est éminemment liée à l'idée de souveraineté nationale, il nous a semblé important de traiter la question sur ce blog. Pour ce faire, la parole est donnée ci-dessous au général Jean-Marie Faugère. 


***


Vous êtes un officier général de l'armée de terre aujourd'hui en « deuxième section ». Pourriez-vous expliquer un peu votre parcours pour nos lecteurs non spécialistes de la chose militaire ?

Saint-Cyrien, j’ai porté l’uniforme durant 43 années depuis le Prytanée militaire de la Flèche jusqu’à mon dernier poste d’inspecteur général des armées en 2009. J’ai eu des responsabilités variées : 14 années en corps de troupe (régiment) de l’artillerie blindée, aux unités parachutistes de renseignement (13ème RDP) et au 35ème régiment d’artillerie parachutiste que j’ai commandé. Des fonctions en états-majors parisiens dans le domaine des finances et des programmes d’armement en tant que responsable de la « préparation de l’avenir » pour l’armée de terre puis pour les trois armées. Des passages en état-major opérationnel, au moment de la création de la force d’action terrestre à la professionnalisation, à la Délégation aux affaires stratégiques sur la « construction européenne » en matière de défense, puis comme commandant de la région terre Nord-Est et des forces françaises en Allemagne. Breveté de l’École supérieure de guerre, diplômé de l’ENSTA (physique et armes nucléaires) et auditeur du Centre des Hautes études de l’Armement.

Les Armées semblent avoir d'abord mis beaucoup d'espoir dans le candidat puis dans le président Macron, qui a multiplié les gestes dans leurs directions et ouvert son quinquennat en remontant les Champs-Élysées en véhicule blindé. Qu'espéraient les militaires, concrètement ? 

Le candidat Macron a fait naître beaucoup d’espoir chez les militaires dans la période électorale, tout d’abord, par sa manière d’aborder la politique qui semblait être à l’opposé des pratiques habituelles où les discours étaient très vite démentis par les faits. Les militaires ont cru qu’il tiendrait sa parole juste sur la situation des armées, qu’il semblait avoir bien comprise, et sur les budgets militaires dont il reconnaissait l’insuffisance et la volatilité au fil des ans avec des lois de programmation militaire jamais exécutées dans leur intégralité. 

L’élu a ensuite rapidement donné le sentiment, dès sa prise de fonction, que sa volonté de était de restaurer le rang diplomatique et militaire de la France, ainsi que sa souveraineté. Le militaire est un homme simple qui croit aux paroles d’un chef de l’État, surtout lorsqu’il se place délibérément en opposition avec les méthodes de ses prédécesseurs. Et, il a cru que le budget des armées deviendrait enfin prioritaire même si l’objectif des 2 % du PIB (sans les pensions militaires et civiles) ne devait être atteint qu’en 2025 (c’est-à-dire trois ans après la fin de son mandat présidentiel). Il ne s'agissait certes que d'une promesse électorale, mais affirmée avec force depuis la sortie du gouvernement et confirmée par le Président une fois élu. 

Hélas, il y a eu ce revirement soudain sur la prise en compte du « surcoût opérations (extérieures et intérieures) à hauteur de 850 millions d’€ par le budget 2017. Cette décision a immédiatement été vécue comme un reniement de la parole présidentielle. Par ailleurs, elle inquiète évidemment pour l’avenir des armées. 

A la faveur de la confrontation entre le président de la République et le général de Villiers, de nombreux articles ont fleuri dans la presse au sujets de la vétusté des bâtiments, ou des l’équipement que les soldats doivent acheter eux-mêmes avant d'être projetés. On en est vraiment là ? 

La lecture des comptes-rendus des auditions des différents chefs d’état-major (des armées et des trois armées, terre, mer et air) par les Commissions de défense de l’Assemblée nationale et du Sénat montre que depuis des années – au moins depuis la fin de la professionnalisation en 2002 - les chefs militaires attirent l’attention du politique. Ils alertent, sans être entendus, sur le fossé grandissant entre les missions et les moyens octroyés. La lecture des différents Livres blancs sur la défense et la sécurité nationale (de 2008 et 2013) montre le décalage entre la perception et la description des menaces auxquelles notre pays fait face de manière  croissante, et les contrats opérationnels donnés aux armées qui ne cessent de diminuer d’un gouvernement à l’autre, en lien avec la baisse des effectifs et des budgets. Il y a là une incohérence profonde et coupable des dirigeants de tout bord et même un mensonge d’Etat à la face des militaires mais surtout de tous nos concitoyens et de la Nation. Aujourd’hui, les infrastructures des armées sont dans un état alarmant par manque de crédits et de moyens d’entretien (le coût de l’entretien au m² est très inférieur à celui pratiqué dans le privé et même dans les autres administrations, à l’exception peut-être de l’Education nationale qui souffre également ou des prisons !). 

Mais c’est surtout, « l’outil de travail » - l’armement au sens large - qui fait l’objet, depuis trois décennies, de retards, de reculs, d’abandons ou d’atermoiements. Ça se répète à chaque vote d’une loi de programmation militaire (qui couvre cinq années) et à chaque exercice budgétaire annuel, ainsi qu'on vient de le vivre. Le lancement de programmes nouveaux a été systématiquement retardé, avec un effet cumulatif auquel les gouvernements sont insensibles puisque ses effets seront vécus par leurs successeurs compte tenu des longueurs de réalisation des programmes modernes. 

Pendant ce temps, les armées sont sur-engagées en opérations. Ce n’est pas critiquable en soi, mais la rareté des crédits d’entretien et de renouvellement des matériels fait que le capital s’épuise. Les hommes et femmes en opérations sont contraints de faire avec, mettant ainsi en jeu leur sécurité et leur efficacité par manque de moyens de combat et de protection. Beaucoup d’équipements (avions, hélicoptères, blindés, bâtiments navals, etc.) ont plus de trente ou quarante ans d’âge. Alors que les matériels modernes arrivent à dose homéopathique, ça oblige les différentes armées à gérer un ensemble de parcs d’équipements hétéroclites, ce qui est nuisible à la cohérence de l’action militaire sur le terrain.

Tout ceci est difficile à expliquer à une classe politique qui, à quelques exceptions près notamment au sein des Commissions de défense de l'Assemblée et du Sénat – se désintéresse de ces questions. La méconnaissance des questions militaires est insondable, due à l'indifférence, parfois même à un antimilitarisme latent. On part du principe que les militaires se plaignent pour en avoir toujours plus. On traite parfois leurs chefs avec mépris. Cela vient  de s'illustrer de la manière la plus violente, ces derniers jours, avec l’intervention du porte-parole du gouvernement Christophe Castaner. Pourtant, chaque Français doit bien se rendre compte qu’il n’a aucune légitimité à parler de la sorte d’un grand chef militaire. Qui est-il et qu’a-t-il fait au service de la France pour le juger ainsi ? 

A quoi correspondent les 850 millions d'euros dont il est question depuis le début de la polémique ? N'est-ce pas finalement une somme assez faible ? La sécurité des soldats actuellement engagés est-elle mise en péril ? 

Ces 850 millions, on le sait, seront pris sur les crédits d’investissement (infrastructure et matériels) et non sur les rémunérations du personnel ni sur le fonctionnement courant des unités. La raison en est que les crédits d’investissement sont les seuls qui ne mettent pas en péril le quotidien et l’immédiat. L'effet des ponctions sur les crédits d’investissement se ressent à moyen et long terme. Il est moins visible pour un observateur lointain. 

De plus, 850 millions d’euros peuvent paraître indolore, comme l’explique le Président lui-même, par rapport aux 32,7 milliards d’€ du budget 2017 de la Défense. C’est ignorer les mécanismes budgétaires. Pour faire simple, ces 850 millions sont des crédits de paiement, argent qui existe au budget 2017 pour régler des factures cette année. A ces crédits de paiement ont correspondu les années antérieures - ou correspondent cette année - un volume bien défini d’autorisations d’engagement de dépenses. Chaque autorisation d’engagement donne lieu, pour la même somme, à des paiements la première année de l’engagement et/ou les suivantes. La suppression des 850 millions sur les investissements fait que des paiements de produits déjà commandés et sans doute fabriqués, ne seront pas effectués en 2017. Du coup, soit des matériels ne seront donc pas livrés aux armées cette année mais décalées dans le temps, soit des commandes nouvelles aux industriels seront repoussées aux années suivantes. Ça retardera les livraisons et surtout, ça accroîtra les coûts. Car pendant qu'on diffère commande ou livraisons, il faut bien que les industriels quant à eux conservent en l’état leur outil de production, leurs salariés ou leurs bureaux d’études… 

La passe d'armes entre Emmanuel Macron et l'ancien CEMA a été dure et la tension inopportunément ravivée, vous l'avez dit, par Christophe Castaner. Pensez-vous que c'est rattrapable à court terme, ou que le divorce est durable ? 

Assurément, cette crise institutionnelle laissera des traces durables au sein l’institution militaire. Et sans doute aussi auprès de nos concitoyens qui dans leur majorité ont une bonne opinion des militaires, dont ils savent l’abnégation et les servitudes. Les traces seront d'autant plus durables parce que le coup vient du Chef des armées lui-même, du président, lequel a menti en accusant le général de Villiers d’avoir mis ce débat budgétaire sur la place publique. Or c'est vraisemblablement un député qui l’a fait, alors que le chef d’état-major des armées était auditionné à huis clos. Les propos du général devant la Commission de défense étaient loyaux et légitimes, car c’est son devoir de s’exprimer en toute franchise et transparence devant les élus du peuple, et de dire ce qu’il pense. Il serait déloyal s’il ne le faisait pas. Ensuite, parce que la mesure budgétaire relative aux 850 millions semble décalée alors que par ailleurs des milliards sont dispersés sur d’autres postes de dépense aux enjeux bien moins forts.

Le chef d’état-major des armées a été maltraité de manière publique devant tous ses subordonnés – qui plus est devant tous les attachés de défense étrangers – par le chef de l’État et c’est indigne. On ne critique pas un chef devant ses subordonnés ! C’est un principe élémentaire de commandement, bien évidemment ignoré d’une classe politique inculte sur les affaires militaires. C’est oublier aussi que les militaires n’ayant aucun syndicat - et c’est heureux pour la cohésion des armées - c’est le chef le plus haut gradé qui est leur porte-parole face aux hommes politiques. En voyant ce chef traité comme cela a été fait, c’est chaque officier, chaque sous-officier, chaque soldat qui s’est senti insulté. Le fait que le porte-parole du gouvernement en rajoute quelques jours après n'a fait qu’accroître le malaise. Ça renforce le discrédit de la classe politique dans l'esprit et dans leur cœur (ce mot est-il accessible à ceux qui se conduisent ainsi ?) des militaires. 

La tâche du nouveau CEMA, le général Lecointre, ne sera-t-elle pas rendue quelque peu difficile après un tel épisode ?

Il est évident, dans un tel contexte, que le terrain est miné pour le successeur du général de Villiers. Déjà, vis-à-vis de l’ensemble du personnel militaire pour lequel sa nomination rapide est empreinte d’un grand doute sur les conditions d’exécution de son mandat dont on ne sait rien. Heureusement, il s’agit d’une grande figure d’officier unanimement appréciée jusqu’ici par ses pairs, ses supérieurs et ses subordonnés. 

Mais, il est à craindre que cette crise entre le chef de l’État et l'ancien chef d’état-major ne conduisent l’exécutif à cantonner le général Lecointre aux seuls sujets de la préparation et de la conduite militaire des opérations. Si on écoute bien les derniers propos du Président, la question budgétaire est du ressort de la seule ministre des armées. Laquelle, soit-dit en passant, a été invisible pour les militaires dans cette crise alors qu’elle se dit spécialiste des problèmes budgétaires, du fait de son cursus antérieur !

Cette évolution ne ferait que confirmer la relégation des officiers aux seules questions opérationnelles et dans un rôle de techniciens de la chose militaire. Le précédent gouvernement, alors J-Y. Le Drian était ministre, a déjà enlevé aux chefs d’état-major les responsabilités de la politique des ressources humaines (militaires), de l’infrastructure, des relations internationales et de la réflexion stratégique… Ce sont de graves erreurs. Car qui est mieux placé que les officiers pour étudier avec pertinence tous ces sujets en liaison avec des réalités opérationnelles qu’ils sont les seuls à connaître ? 

Enlever au chef d’état-major des armées le droit de dire son fait sur le budget des armées – et demain, pourquoi pas, pour l’élaboration des lois de programmation militaire ? –  est un non-sens et une faute. Où s’arrêtera-t-on sur ce chemin de déconstruction de l’institution militaire ? C’est la preuve d’une méconnaissance insondable de l’ordre militaire et de ses nécessités pour la protection de la Nation et de sa population. C’est aussi une faute morale au regard de l’abnégation, du dévouement, du désintéressement, du sens du service et du devoir de l’ensemble du personnel des armées, à un moment où leur engagement n’a jamais été aussi fort au service des intérêts du pays.


mardi 27 juin 2017

Pourquoi le premier sommet européen de Macron fut un échec






Par Coralie Delaume et Steve Ohana

Jouez hautbois, résonnez musettes: il est né le divin enfant. «Le Sauveur» de l'Europe, celui qui plonge ses pairs dans un «bain de jouvence collectif», si l'on en croit le clip halluciné réalisé par France Info pour introduire le Conseil européen des 22 et 23 juin. Les premiers pas d'Emmanuel Macron sur la scène européenne font également jaser d'aise Bernard Guetta, commentateur zélé de l'actualité européenne («ça bouge en Europe!» nous explique-t-il sur France Inter). Une fois n'est pas coutume, le grand connivent de référence se montre cette fois plus prudent. Le Monde concède en effet à la fin du sommet: «La méthode Macron a quand même buté sur la complexe réalité bruxelloise. Le président français (…) n'est pas parvenu à imposer complètement son point de vue sur les questions commerciales».
Le contrôle des investissements chinois
Pas complètement? C'est le moins que l'on puisse dire. Sur la question du contrôle des acquisitions chinoises en Europe, Macron a fait un bide. Il s'est heurté à une levée de boucliers qui témoigne crûment de la rémanence d'intérêts nationaux contradictoires. Le Président français souhaitait que ces investissements soient «surveillés» par la Commission, de manière à éviter la prise de contrôle, par des firmes chinoises, de fleurons technologiques européens. Ils ne seront finalement «qu'analysés» comme l'indique la déclaration finale du Conseil datée en date du 23 juin. La même déclaration demande à la Commission de réfléchir à «des instruments de défense commerciale modernes» puis de veiller à leur mise en œuvre «par des mesures d'exécution non législatives». Sans disposition réglementaire en somme, sans encadrement ni contrainte. Par la magie donc? Par la télépathie ? Par la prière ?
Il faut dire que la France n'avait sur ce dossier que peu d'alliés. Un certain nombre de pays de l'Union sont traditionnellement libres-échangistes. L'Allemagne est ambivalente sur la question. Le montant total des investissements chinois y a été multiplié par dix en un an, passant de 1,2 milliards d'euros en 2015 à 11,4 milliards en 2016. De récentes affaires d'acquisitions symboliques y ont défrayé la chronique. C'est le cas par exemple de l'OPA lancée il y a un an par le groupe d'électroménager chinois Midea sur le fabricant de robots industriels Kuka. Berlin avait alors tout fait pour éviter ce rachat, appelant notamment de ses vœux une offre européenne alternative. En vain. Dans le même temps, la République fédérale est - au même titre que l'Empire du Milieu d'ailleurs - une économie mercantiliste, qui mise beaucoup sur ses exportations et sur son excédent courant. Dans ce cadre, elle ne peut se permettre de se brouiller avec Pékin, l'un de ses principaux partenaires commerciaux.
Car ne sont pas les pays d'Europe du Sud qui se substitueront à la Chine comme clients de l'économie germanique. Éreintés par des années d'austérité le Portugal, l'Espagne ou la Grèce ne consomment plus guère allemand. En revanche, ils ont besoin de l'argent chinois, qui pallie la réticence de la France et de l'Allemagne à investir massivement dans le redressement des économies périphériques depuis 2010. Ils font donc naturellement partie des pays qui se sont opposés au contrôle des acquisitions chinoises par Bruxelles. Certains pays sont carrément à vendre, à l'instar de la Grèce, tenue de privatiser à tour de bras dans le cadre du troisième mémorandum imposé à Alexis Tsipras en juillet 2015. Mais dès avant cela, le transporteur chinois Cosco s'était rendu propriétaire du port du Pirée, à Athènes. Ainsi, Emmanuel Macron l'aura peut-être appris la semaine dernière à ces dépens: la France ne peut pas se rendre complice, fût-ce en gardant le silence, du martyr austéritaire imposé aux pays méditerranéens de l'UE et espérer ensuite que ces pays fassent front commun avec elle lors des sommets européens...
Révision de la directive «travailleurs détachés»
La possibilité de mettre en place un Buy European Act c'est-à-dire des mesures de protectionnisme européen, n'est évoquée nulle part dans les conclusions du Conseil. C'était pourtant l'une des idées audacieuses de Macron durant sa campagne. Las, le vice-président de la Commission Jyrki Katainen avait déjà annoncé la couleur il y a quelques semaines, qualifiant l'idée de «solution de facilité d'inspiration populiste».
N'est pas été évoquée non plus la révision de la directive «travailleurs détachés», pourtant objet d'une communication tapageuse de la part de l'Élysée, avec la mise en scène, notamment, de la rencontre de Macron avec les dirigeants du «groupe de Visegrad» (Pologne, Hongrie, République tchèque, Slovaquie). Mais le «new boy», comme l'a qualifié Viktor Orban, avait auparavant commis une faute de goût. Deux jours avant ladite rencontre, il avait cru bon de tancer les pays d'Europe de l'Est sur la question des droits de l'homme dans un entretien fanfaron à plusieurs journaux européens.
Quoi qu'il en soit, et même sans cette entrée en matière cavalière, un accord des pays de Visegrad sur le durcissement des conditions de détachement des salariés eût été difficile à obtenir. Depuis l'élargissement à l'Est de 2004-2007, rapide, massif et réalisé sans les transferts budgétaires colossaux qui eussent été nécessaires pour atténuer l'énorme différentiel de coût salarial entre l'est et l'ouest, les pays d'Europe centrale vivent pour ainsi dire du dumping social. Le travail détaché n'en est d'ailleurs qu'une modalité presque anecdotique rapportée aux mouvements de personnes permis par le principe de la libre circulation de la main-d'œuvre dans le marché unique. Avec ou sans le travail détaché, des migrations économiques intra-européennes continueront donc de se produire, accentuant la divergence entre cœur et périphérie de l'Union (voir vidéo explicative ici). Or, le Conseil des 22 et 23 juin vient justement de «réaffirmer l'importance que revêt le bon fonctionnement du marché unique reposant sur ses quatre libertés». Notamment celle, donc, d'importer des travailleurs d'autres pays européens pour faire baisser le coût du travail chez soi....
«Grande avancée» de l'Europe de la Défense?
Au final, Emmanuel Macron n'a obtenu aucune avancée dans le domaine économique, non plus que dans le domaine de la révision des réglementations en vigueur. Dans une Europe conçue avant tout comme un ensemble économico-juridique, c'est pour le moins gênant.
Le serpent de mer qu'est l'Europe de la défense et qui n'intéresse guère que la France, seul pays à appeler réellement de ses vœux une Europe politique, peut-il suffire? On peut en douter si l'on considère que les «grandes avancées» du sommet sur ce point n'ont consisté qu'à reprendre la proposition formulée en septembre 2016 par Jean-Claude Juncker de créer un Fonds européen de défense susceptible de mobiliser jusqu'à 5,5 milliards d'euros par an (soit 0,04 % du PIB européen)... à l'horizon 2020! Pas de quoi gagner une guerre, mais puisqu'on nous assure que «L'Europe, c'est la paix»...
Article initialement paru sur Figarovox

mercredi 14 juin 2017

Réforme du marché du travail : les entreprises aussi seront perdantes


Par David Cayla



Emmanuel Macron va-t-il réformer le marché du travail par ordonnances malgré une majorité écrasante à l'Assemblée ? Oui, probablement, car c'est son projeeeeet !! David Cayla, économiste de plus en plus atterré, nous explique ci dessous pourquoi.

Si l'on sait que les salariés seront, une fois de plus, les grands perdants de la réforme (voir l'interview qu'il a accordée à Le Vent se lève et où il l'explique fort bien), il se pourrait que les entreprises, notamment les TPE-PME, soit durement "impactées" (comme on dit dans les Start up nations) elles aussi. Il se pourrait aussi que le dialogue social en sorte, contrairement à ce qu'on nous dit et redit, en sorte durement affaibli. 

***

Fort d’une majorité pléthorique, le gouvernement En marche devrait très vite s’atteler à la première des grandes réformes du quinquennat, celle du marché du travail. Les ordonnances sont-elles toujours d’actualité ? Rien dans le discours gouvernemental ne laisse présager que sa très large victoire aux législatives l’amène à réviser sa méthode. Car la procédure par ordonnances permet d’empêcher le Parlement de déposer des amendements en ne lui laissant la possibilité que d’approuver ou de rejeter en « bloc » l’ensemble du projet tel qu’il aura été conçu durant l’été. C’est un double avantage pour le président. D’une part cela accélère et simplifie la procédure, d’autre part cela interdit toute dénaturation parlementaire du projet gouvernemental.

UNE MÉTHODE AUTORITAIRE
Il faut dire que lorsqu’il était conseiller à l’Elysée, Emmanuel Macron a pu mesurer la difficulté pour un gouvernement de faire passer ce genre de textes. Moins d’un an après son élection, la majorité socialiste s’était alors déchirée pour transposer dans la loi l’accord national interprofessionnel (ANI) signé en janvier 2013 entre les organisations patronales et trois organisations syndicales (CFDT, CFE-CGC et CFTC). La question des accords « compétitivité-emploi » avaient entrainé une bataille de tranchée entre les députés socialistes dont certains furent affublés du sobriquet de « frondeurs ». L’un d’entre eux, Jérôme Guedj raconta par la suite dans Mediapart comment la bataille d’amendements avait fini par faire que « l’ANI ne soit plus tout à fait l’ANI ».
Il est clair qu’Emmanuel Macron ne souhaite pas prendre un tel risque. C’est la raison pour laquelle il y a tout lieu de penser que quelle que soit l’étendue et la docilité supposée de sa majorité il réformera bien le droit du travail par ordonnance.
Sur le fond, le gouvernement prétend que rien n’est acté et que tout dépendra des discussions et des rencontres qui se tiendront au cours de l’été avec les syndicats et le patronat. Mais le fait même de parler de « concertation » et non de « négociations » signifie bien que le gouvernement ne s’engage pas à déboucher sur un accord. On peut donc légitimement penser qu’il sait parfaitement ce qu’il veut imposer comme réforme et que l’objet des discussions estivales n’est pas de permettre aux « partenaires sociaux » de « co-construire » la loi mais de trouver jusqu’où le gouvernement pourra aller dans la libéralisation. Les discussions serviront à tester les limites de l’acceptable afin, espère-t-il, de désamorcer le pouvoir de nuisance des organisations syndicales. En somme, le choix de la procédure et la manière dont le gouvernement entend mener les discussions témoignent d’une logique bien plus autoritaire que ce qui est affiché.

DÉPLACER VERS L’ENTREPRISE LE CHAMP DE LA NÉGOCIATION SOCIALE
Mais à force d’habiletés tactiques Emmanuel Macron risque d’oublier de se poser d’autres questions pourtant bien plus fondamentales, et en premier lieu de se demander si la réforme qu’il envisage est vraiment nécessaire et souhaitable pour les entreprises. La philosophie du projet est relativement claire : il s’agit d’élargir la capacité des employeurs à négocier des accords d’entreprise en allégeant les contraintes qui les encadrent aujourd’hui strictement. Parmi les pistes envisagées, les caractéristiques du CDI pourraient être négociées au niveau de l’entreprise en prévoyant par exemple des conditions de licenciement plus larges que celles qui existent. L’employeur pourrait également, par accord d’entreprise, suspendre certaines dispositions des contrats de travail existants sans avoir à passer par un avenant c’est-à-dire sans l’accord formel des salariés concernés. Un refus de leur part permettrait ainsi à l’entreprise de procéder à un licenciement automatiquement justifié. Par ces dispositifs, l’accord d’entreprise pourrait imposer ses normes au contrat de travail, ce qui signifierait qu’une grande partie du pouvoir de négociation serait transférée de l’individu vers l’entreprise.
Un autre volet de la réforme concerne l’inversion de la hiérarchie entre les négociations de branche et les négociations d’entreprise. Aujourd’hui, des rémunérations et des conditions de travail minimales sont négociées au niveau de la branche c’est-à-dire entre les représentants des salariés et des employeurs d’un même secteur. Ces négociations sont essentielles pour deux raisons. Tout d’abord parce qu’elles simplifient les négociations d’entreprise, notamment pour les TPE / PME qui ne disposent pas forcément de représentants syndicaux pour nouer des accords d’entreprise. Pour ces dernières, la branche prend à sa charge le poids des négociations, parfois complexes, sur lesquels salariés et employeurs doivent s’entendre. L’autre rôle des accords de branche est de suspendre la rivalité entre des entreprises en concurrence en leur permettant de s’entendre sur des normes sociales communes.

UN PROJET QUI AFFAIBLIT LES ENTREPRISES
Le gouvernement prétend qu’en privilégiant l’accord d’entreprise sur le contrat d’une part et sur la branche d’autre part, il ouvre le champ de la négociation entre employeurs et employés. Mais c’est exactement le contraire qui risque de se produire. À quoi bon négocier un accord de branche si une entreprise du secteur peut à tout moment y déroger ? Comment faire confiance à un employeur au moment de négocier son contrat si à tout moment certaines dispositions de ce contrat peuvent être suspendues ? Au lieu d’étendre le champ de la négociation, on le déplace. Mais on ne le déplace pas n’importe où : on le met précisément là où l’employeur se trouve en situation de force, c’est-à-dire dans l’entreprise.
Or, remplacer un système où la plupart des relations employeurs / employés se négocient collectivement dans le cadre des branches professionnelles par un système où l’essentiel des négociations se trouve relégué au niveau des entreprises est particulièrement inefficace. D’une part cela oblige toutes les entreprises à négocier des accords complexes là où auparavant elles pouvaient mandater des représentant aguerris le faire au niveau de la branche ; d’autre part c’est la porte ouverte à des stratégies de dumping qui risquent de favoriser les entreprises qui parviendront le mieux à s’affranchir des normes de branches.
Imaginons par exemple que la loi permette à chaque entreprise de négocier librement ses horaires et ses dates d’ouverture. Deux commerces concurrents s’affrontent pour une clientèle précise. L’un des deux (a priori celui qui va le moins bien), négocie avec ses salariés la possibilité d’ouvrir tous les dimanches afin de capter une partie de la clientèle de l’autre magasin. La stratégie fonctionne, il gagne quelques clients que perd son concurrent. Ce dernier est alors contraint lui aussi d’ouvrir les dimanches et récupère la clientèle perdue. Au final aucun magasin ne gagne quoi que ce soit dans l’affaire. Au contraire, en ouvrant davantage de journées ils augmentent tous les deux leurs frais de fonctionnement sans augmenter globalement leur chiffre d’affaire. Les deux entreprises sont donc perdantes. Si la branche professionnelle avait pu imposer une norme claire sur les dates et les horaires d’ouverture cela aurait permis d’éviter que les entreprises s’enferment elles-mêmes dans une concurrence destructive.

LES GRANDES PERDANTES : LES PME ET TPE
On le voit, les entreprises n’ont pas forcément intérêt au contournement des accords de branche. Mais le plus grave c’est aussi qu’elles ne sont pas toutes à égalité dans la capacité de conclure des accords d’entreprise. Les grandes entreprises disposent de ressources RH et de la présence de permanents syndicaux avec lesquels il est possible de conclure rapidement des accords. Pour les PME, et en particulier pour les entreprises de moins de dix salariés, récupérer la charge de la négociation auparavant déléguée à la branche constitue un véritable problème. En l’absence de représentants syndicaux elles ne peuvent négocier des accords et doivent se contenter des dispositifs de branche. Le danger a été souligné jusque dans les milieux patronaux puisque certains estiment même que cette réforme risque de donner un « avantage concurrentiel aux grandes entreprises ».
Pour éviter que cette réforme ne pénalise les PME le gouvernement envisage donc d’élargir la possibilité du recours au référendum d’entreprise. Depuis la loi El Khomri, les employeurs peuvent déjà nouer des accords par référendum à condition que ceux-ci aient été préalablement ratifiés par des syndicats qui représentent au moins 30% du personnel. L’une des pistes envisagée par le ministère du travail serait de permettre aux employeurs d’organiser des référendums en l’absence de tels accords, c’est-à-dire à leur seule initiative. Pour comprendre la portée de cette mesure, il suffit d’imaginer le pouvoir que cela confère à l’employeur. Au cours d’une négociation celui-ci pourrait à tout moment décider de rompre les discussions en interrogeant directement les salariés. Or, dans un référendum, il n’est plus possible de discuter du contenu de ce qui est proposé. On doit trancher de manière binaire en votant « oui » ou « non ». C’est le contraire de la démocratie sociale qui elle, implique d’aller dans le détail des sujets en élargissant le champ des discussions non seulement aux besoins de l’employeur mais aussi aux revendications des salariés. Permettre au patron d’organiser des référendums revient donc à lui accorder un pouvoir plébiscitaire qu’il pourra utiliser pour court-circuiter des négociations avec les représentants des salariés. Concrètement, cela revient à un affaiblissement considérable du dialogue social au sein des entreprises.

DESTRUCTION PROGRAMÉE DU DIALOGUE SOCIAL
Au final on voit bien ce que l’ensemble du projet implique. Il s’agit non pas d’élargir le champ de la négociation sociale mais au contraire de le restreindre au niveau de l’entreprise et de le dénaturer en donnant à l’employeur des pouvoirs considérables qui vont structurellement affaiblir le pouvoir de négociation des syndicats. N’oublions pas que le projet prévoit par ailleurs, comme l’a rappelé la nouvelle ministre du travail, de faire disparaitre de nombreuses instances représentatives des salariés qui constituent autant d’espaces de discussion (CE, CHSCT…). Si les employeurs peuvent avoir l’impression de s’y retrouver à court terme, la disparition du dialogue social dans les entreprises risque d’entraîner une véritable catastrophe économique. Les spécialistes des entreprises et des organisations le savent depuis longtemps : une entreprise qui fonctionne bien a besoin de s’appuyer sur des salariés impliqués dans la démocratie sociale. Le risque est que les dirigeants, à force de ne plus parler aux représentants du personnel, finissent par se couper de la réalité de leur propre organisation et en viennent à prendre des décisions désastreuses. On ne compte plus les entreprises françaises dirigées par des équipes de direction autistes qui ont fini par pousser leur propre groupe dans l’abîme.
Si le capitalisme français souffre d’une chose ce n’est certainement pas de trop de dialogue social. On peut à ce titre rappeler que les entreprises industrielles allemandes doivent justement une partie de leurs performances à leur modèle de cogestion qui donne de larges pouvoirs aux syndicats, ce qui contraint les employeurs à négocier avec les représentant du personnel la plupart de leurs décisions stratégiques. En portant un projet qui va à rebours de ce modèle et qui vise à faire des patrons français des autocrates dans leur propres entreprises, le gouvernement prépare en fait l’affaiblissement durable du système productif français. Mais il démontre aussi, par sa méthode autoritaire, par le choix de court-circuiter le débat parlementaire, par l’absence de véritables négociations avec les organisations syndicales, qu’il ne fait en fait que généraliser aux entreprises sa propre méthode de gouvernement.


jeudi 11 mai 2017

Rompre avec la France atlantiste ? - Entretien avec Hadrien Desuin






Ancien élève de l'École spéciale militaire de St-Cyr, Hadrien Desuin est géopoliticien. Il collabore avec plusieurs journaux (Conflits, Figarovox) dans lesquels il commente l'actualité internationale. Il vient de publier La France atlantiste (Le Cerf, avril 2017), un essai à la fois synthétique et complet qui dresse un bilan sévère de la diplomatie sous Nicolas Sarkozy et sous François Hollande. Il y revient aujourd'hui dans L'arène nue. 

***

Dans votre livre, vous décrivez une diplomatie phagocytée, sous Sarkozy puis sous Hollande, par les « néo-conservateurs français », œuvrant avant toute chose à solder l'héritage du "gaullo-mitterrandisme". Pouvez-vous expliquer brièvement qui ils sont et quelle est leur vision du monde?

Les néo-conservateurs français assument rarement cette appellation. Certains sont sortis du bois après le refus de la France de participer à l'expédition américaine en Irak. Autour du cercle de l'Oratoire et de la revue Le meilleur des mondes d'abord. Aujourd'hui leurs bastions se résument à la FRS (Fondation pour la Recherche Stratégique), Terra Nova et la revue La règle du jeu dirigée par BHL. 

Dans l'intervalle, ils ont remporté la bataille des idées, profitant de la rupture annoncée par Nicolas Sarkozy en 2007. Défaits en 2003 sur la question irakienne, les néo-conservateurs sortent grands vainqueurs de la décennie qui suit. Par ailleurs, les printemps arabes ont beaucoup aidé à renouveler l'idée d'imposer par les armes un grand Moyen-Orient démocratique. Notamment au Parti Socialiste. 

Comme aux Etats-Unis, les néo-cons sont d'anciens trotskistes ou maoïstes qui ont dénoncé le dévoiement du communisme par l'Union Soviétique pendant la Guerre froide. Après la tragédie du Vietnam, ils se sont ralliés à la bannière américaine comme étendard de la liberté. Ils veulent répandre la démocratie dans le monde, (c'est ce qu'on a appelé le "nation building") et lutter à la fois contre le djihadisme et la restauration de la puissance russe. Ce sont des wilsoniens qui font la chasse aux Etats-voyous dans les banlieues insoumises de l'Amérique-monde. En France, ils ont démarré dans l'associatif comme Médecins Sans Frontières et Médecins du Monde ou dans les cénacles d'intellectuels libéraux. Après la chute du mur de Berlin, la jonction se fait avec la droite atlantiste et l'appareil militaire, sommé d'appliquer "la guerre humanitaire". Ce sera une suite ininterrompue de fiasco stratégiques : Somalie, Bosnie, Kosovo, Afghanistan, Irak... 

D'autres, plus modérés, tentent même de récupérer le label "gaullo-mitterrandien" grâce à une interprétation alambiquée du terme. Selon eux, de Gaulle aurait toujours été fidèle à l'alliance atlantique. Puis Mitterrand aurait achevé dès les années 80 la normalisation de la diplomatie française. Un retour à l'alignement de la IVème République. C'est en partie vrai mais globalement faux. Certes de Gaulle commence sa présidence par une tentative de relance trilatérale avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni. C'est pourquoi il accélère la décolonisation. Mais il est déçu, notamment par Lyndon Johnson qui succède à Kennedy après sa mort. Son rapprochement avec l'Allemagne échoue aussi en 1963. Ce sont ensuite six ans de tensions très fortes avec l'Amérique et de rapprochement avec les non-alignés voire même l'URSS et ses satellites. La période 1963-1969 est sciemment occultée par les atlantistes.

Ces atlantistes hexagonaux sont-ils si influents que cela ? Emmanuel Macron a-t-il des liens avec certains d'entre eux qui pourraient donner des indices quant à ses futurs choix diplomatiques ?

Dans un entretien à Mediapart, Emmanuel Macron a révélé beaucoup écouter François Delattre, ancien directeur de cabinet adjoint de Dominique de Villepin. Actuel représentant de la France à l'ONU, il pourrait donner cette touche gaullo-mitterrandienne s'il était nommé conseiller diplomatique du Président. Tandis que Gérard Araud, un temps pressenti, est lui un ultra atlantiste décomplexé. L'entourage diplomatique de Macron se compose également d'Aurélien Lechevallier, un de ses amis rencontré à Sciences Po et devenu diplomate avant de pantoufler à la mairie de Paris pendant la campagne. En tant que conseiller diplomatique du candidat, il a prévenu que suite aux MacronLeaks, la réponse d'Emmanuel Macron à Vladimir Poutine serait extrêmement ferme. La relation franco-russe pourrait donc rester glaciale.  

Le futur Président revendique le fameux héritage "gaullo-mitterrandien", expression popularisée par Hubert Védrine mais qui signifie surtout une forme de transition historique entre le gaullisme d'hier et l'atlantisme d'aujourd'hui. Les atlantistes enragés comme Bruno Tertrais ou Nicolas Tenzer ont ouvertement milité pour la candidature Macron. Pour eux l'ONU n'est pas assez efficace et oblige à discuter avec les russes. Ils préfèrent donc l'OTAN.

Il y a peut-être une volonté chez Emmanuel Macron de revenir aux fondamentaux de la diplomatie française post-gaullienne. En finir avec ce que j'appelle "l'hyper-atlantisme", c'est-à-dire cette manie qu'a eu la France sous Obama de profiter de sa prudence stratégique et de ses réserves pour partir à l'aventure et essayer de devancer Washington dans une forme de surenchère émotionnelle, humanitaire et militaire. En particulier en Libye et en Syrie. 

D'autant plus que la nouvelle administration Trump, plus imprévisible, moins présentable et assez belliqueuse, gêne les partisans de l'atlantisme à outrance. Donald Trump a peiné à masquer son soutien à Marine Le Pen. La diplomatie Macron va sans doute relancer le discours sur l'Europe de la Défense. Une impasse puisque ni les Britanniques ni les Allemands n'en veulent. Pour eux, comme pour les néo-conservateurs français, l'OTAN est la référence de tout.

Vous rappelez que pour le général de Gaulle, « le rôle historique de la France était de réconcilier la Russie avec l'Europe, voire l'Amérique ». Selon vous par ailleurs, « ce que la France a sans doute de meilleur à apporter au monde, c'est la résistance à l'hégémonie ». Mais nous ne sommes plus en période de Guerre froide. Est-il encore temps de jouer aux non-alignés ?

Êtes-vous bien sûr de ne plus être en Guerre froide ? La chasse aux espions russes ramène parfois certains observateurs hexagonaux à une atmosphère quasi McCartyste. On voit des agents du Kremlin partout, les théories du complot fleurissent comme au printemps. On prend vraiment le FSB pour un service de pieds nickelés et d'amateurs. 

Soyons sérieux : bien sûr que le rôle de la France est de ramener la Russie dans le concert européen. De Gaulle parlait de la Russie et non pas de l'URSS car il anticipait déjà sa chute et se souvenait d'où elle venait. Nous devrions regarder la Russie avec ce même souci historique et géographique. La France, grande puissance moyenne de l'Ouest européen, a naturellement besoin de réintégrer la Russie en Europe pour contrebalancer le poids de plus en plus lourd de l'Allemagne. Nous sommes en guerre contre le djihadisme mais nous sommes aussi en guerre économique. Le refus de l'hégémonie, c'est le refus de voir s'installer dans le monde et en Europe une puissance qui dominerait toutes les autres. Et qui la dominerait mal de surcroît. 

Il suffit de regarder un tant soit peu l'Amérique pour comprendre qu'elle ne peut être un modèle pour le monde. La culture française, celle qui a inventé l'art de la diplomatie réaliste avec Richelieu et Mazarin, celle qui a brillamment participé au congrès de Vienne de 1814-1815, doit jouer son rôle. Un rôle de grande embêteuse du monde comme disait Giraudoux, mais aussi un rôle de médiateur et de garant des grands équilibres du monde. Elle n'a pas à jouer les petits soldats des droits de l'Homme à travers la planète. Il suffit de regarder comment a terminé Bonaparte.

Vous semblez rejoindre le spécialiste de la Russie Jean-Robert Raviot, qui expliquait ici-même que selon lui, la Russie ne poursuivait nullement d'ambition impériale à l'Est. Mais alors que veut-elle, notamment en Ukraine ?

Vous avez raison de citer les fructueuses analyses de Jean-Robert Raviot. Cela étant, François Hollande lui même disait que la Russie de Poutine était une force conservatrice et stabilisatrice plutôt qu'un danger: "D’une certaine façon, c’est vrai, la Russie n’est pas une puissance agressive. C’est un pays qui est pour le statu quo, pour le maintien des régimes, y compris les plus dictatoriaux lorsque ça peut être un élément de stabilité, mais il ne menace pas notre propre sécurité." confiait-il à Gérard Davet et Fabrice Lhomme (Un président ne devrait pas dire çà). La menace russe est surtout un chiffon rouge qui fait le bonheur des grands titres des journaux.

La Russie tente depuis trente ans de sauver les meubles de son ancien empire soviétique. Empire qui datait de plus loin que l'URSS. La Crimée avait été annexée par Catherine II. Poutine a réagi avec beaucoup de modération en Ukraine tandis que Kiev s'enfermait dans une surenchère nationaliste. Poutine s'est gardé d'annexer le Donbass, de le renforcer militairement afin de pousser son avantage vers Marioupol et pourquoi pas Odessa. L'annexion de la Crimée doit beaucoup à la population russe de la presqu’île, à l'interdiction votée par la Rada de la langue russe dans les rapports sociaux et bien sûr à sa position stratégique pour la flotte de Sébastopol. Il était impensable pour Moscou d'abandonner la Crimée et donc la mer Noire au régime de Kiev. Poutine cherche actuellement à profiter de sa position dans le Donbass pour faire revenir Kiev à la raison. L'hypothèque stratégique saisie à Donetsk et Lougansk agit comme un garde-fou contre l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN et donc à l'Union Européenne. Sans l'Ukraine, la Russie cesse d'être un Empire, chose qui reste pourtant indispensable.

Il est tout aussi important pour l'indépendance de la France de se tourner vers le Sud que de regarder vers l'Est. Vous déplorez pourtant l'état de ce qui fut jadis « la politique arabe de la France » et expliquez que celle-ci est désormais écrite depuis Riyad. Comment faire pour sortir notre pays de sa dépendance, commerciale notamment, vis-à-vis de l'Arabie Saoudite et plus globalement des pétromonarchies ?

C'est une chose de vendre des matériels, c'en est une autre d'aligner sa politique arabe sur la diplomatie saoudienne. Quand on regarde précisément la nature des contrats et les résultats obtenus par d'autres nations industrielles, on n'observe pas une telle symétrie. Les pays du Golfe sont des clients très exigeants et de redoutables négociateurs. Ils cherchent des matériels performants avant tout. Le problème est qu'ils ont une culture du cadeau. Cela infuse dans toute la classe politique française, comme l'ont bien montré Christian Chesnot et Georges Malbrunot. Le complexe militaro-industriel français a cruellement besoin de ces commandes. Ce qui passe par une commande nationale conséquente. La course à l'export ne doit pas perdre de vue l'intérêt national. Mieux vaut perdre un contrat que perdre son âme auprès de missionnaires du wahhabisme.

La politique arabe de la France jusqu'à Jacques Chirac s'adressait à tous les pays du Moyen-Orient, pas seulement à quelques monarques enrichis. La France a retiré son ambassade à Damas et s'est exclue toute seule du Levant. L'Iran nous fait payer cet alignement sur Riyad. Or, on ne peut pas peser sur le règlement du conflit israélo-palestinien en défendant la position des pétromonarchies. Lesquelles sont favorables au statu quo avec Israël. Face à la montée de l'islamisme, il faudrait que la France soutienne davantage les partisans d'un Etat séculier en lutte contre l'influence des Frères musulmans.

Donald Trump, que tout le monde attendait dans le rôle du « républicain isolationniste » a décidé des frappes sur la Syrie en avril. Que s'est-il passé ? Selon vous, où va la diplomatie américaine à ce stade et comment la France devrait-elle se positionner par rapport aux Etats-Unis de Trump ?

Personnellement, j'avais alerté dès le printemps 2016 sur le fait que Trump ne serait pas isolationniste. Tout dans la psychologie du personnage indiquait le contraire. L'histoire américaine depuis 1945 en dit long également. L'isolationnisme n'est plus une option pour l'Amérique depuis Pearl Harbour. Par ailleurs si l'on observe les changements progressifs dans l'entourage de campagne puis à la Maison-Blanche, on voit bien que les faucons du parti républicain ont peu à peu repris la main. Le général Mattis, le général Mc Master, Reince Priebus, Mike Pompeo, Jared Kushner sont désormais aux commandes. La diabolisation de Trump passait par son rattachement voire sa soumission supposée à Vladimir Poutine. Ce qui était grotesque. Donald Trump a passé toute sa campagne à déclarer qu'Obama avait été trop faible face à l'Iran mais aussi face à la Russie. S'il disait que l'OTAN étais obsolète, c'était aussi pour dire que les européens devaient davantage financer leur défense américaine. 

Face à Donald Trump, la France doit retrouver sa posture de 2003, une alliance avec l'Allemagne, la Russie et la Chine pour imposer à l'Amérique une gestion multipolaire du monde: un concert mondial des nations.