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lundi 18 mai 2015

Filikí Etería n°8 - la Grèce vue de Grèce – revue de presse


 
 

 

- Billet invité -
 
Par Cristoballaci El Massaliote
 
Cristoballaci El Massaliote est désormais un spécialiste mondialement connu de l'exégèse de la presse grecque. Cette semaine encore, il répond à toutes les questions brûlantes que nous nous posons : les créanciers d'Athènes sont-ils de plus en plus durs ? La Russie va-t-elle mettre la main au porte-monnaie ? La Grèce et la Turquie se rapprochent-elles ? Tsipras est-il toujours aussi populaire ? Les réponses ci-dessous !
 
 
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Alors que la presse française était captivée par l’ouverture du Festival de Cannes et par les déclarations d’une actrice "forcée" de tourner à Dunkerque, les médias grecs, eux, traitaient des négociations sur la dette, des relations avec la Turquie ou avec la Russie,  d’un scandale de corruption impliquant une entreprise d’armement allemande, du projet d’union homosexuelle défendu par le gouvernement SYRIZA et de la victoire d’un collectif de femmes de ménages.
 
***
 
I / Les négociations sur la dette : suspense et rebondissements ?

a/ De nouveaux sacrifices ?

En pleine reunion de l’Eurogroupe du 11 mai, différents médias (capital.gr, MegaChannel) avancaient que les créanciers aller réclamer un excédent primaire supérieur à 2% (contre 1,2% à 1,5% demandé par la Grèce), entrainant ainsi la mise en place de mesures supplémentaires à hauteur de 7 ou 8 milliards d’euros. Non seulement les créanciers ne font aucun effort, mais ils durcissent même les conditions exigées pour obtenir un accord !
 
b/ Un Eurogroupe qui avance ou qui patine ?
 
Le lendemain,  de nombreux journaux (Ta Nea, Ethnos, Kathimerini, Avghi, Eleftheros Typos, Le Journal des Rédacteurs) commentaient le communiqué de l’Eurogroupe dans lequel  les ministres des finances de la zone euro « saluaient les progrès qui ont été réalisés jusqu’ici dans les négociations ».

Les ministres reconnaissaient toutefois que davantage de temps et d'efforts devaient être nécessaires pour “répondre  aux problèmes  actuels” tout en félicitant les autorités grecques pour “l’accéleration de leur travail”. Parce que les Grecs, eux, font des concessions. Certes, ils ont toujours des lignes rouges : réforme des retraites et du marché du travail. Mais ils lâchent régulièrement du mou. Les "Européens", eux, jamais.
 

c/ Moscovici et Dijsselbloem prêts à évoluer ?
 
Le Président de l’Eurogroupe, M. Dijsselbloem, a affirmé que les fonds (autrement dit la dernière tranche du second plan d'aide, qui représente un montant de 7,2 milliards et que la Grèce attend) ne seront versés que lorsqu’un accord sera trouvé, mais il a toutefois évoqué l’éventualité de débloquer certaines sommes sous forme de « sous-tranches » en fonction des réformes qui seraient effectivement « mises en œuvre».

De son côté, le commissaire européen aux affaires économiques, P. Moscovici, a déclaré : « Il y a des avancées sur le fond, des avancées substancielles et donc incontestablement la situation a évolué ». Il a toutefois ajouté qu’il « reste encore de chemin à parcourir », avant de résumer les blocages qui, selon lui persisteraient  sur deux sujets (réformes des retraites et réforme du marché du travail).


d/ ou des négociations qui s’enlisent ?

Le 13 mai, la presse grecque se désespérait en constatant que les négociations entre le gouvernement Tsipras et ses créanciers trainaient en longueur.

Au cours du conseil des ministres du 12 mai, plusieurs cadres du gouvernement avaient insisté sur la nécessité de « renforcer la négociation politique » en estimant que les discussions au niveau technique et au sein du Groupe de Bruxelles étaient épuisées. Alexis Tsipras a alors déclaré que la “Grèce a fait autant de pas que possible vers les partenaires européens en prouvant par les actes qu’elle respecte les procédures, les lois et le cadre de fonctionnement de la zone euro”, avant de rajouter que “ C’est maintenant aux partenaires de faire les pas nécessaires et de prouver dans les actes qu’ils respectent le verdict démocratique des peuples au sein du droit européen commun “ (Ta Nea, Ethnos, Avghi, Le Journal des Rédacteurs). Ta Nea (centre gauche) estime que le Premier Ministre grec a « jeté la balle » dans le camp des partenaires européens en leur adressant ce message et en soulignant l’impossibilité de nouvelles concessions.


e/ des espoirs pour le 21 mai...

De leurs côtés, les journaux Ethnos et Avghi (proche de Syriza) soulignent l’importance du Sommet européen de Riga les 21 et 22 mai, qui soulève de nombreux espoirs, notamment parce qu’une nouvelle rencontre entre Alexis Tsipras et Angela Merkel est posible. Les deux journaux évoquaient également la possibilité d’une réunion extraordinaire de l’Eurogroupe sans pour autant avancer de date.


II/ Relations internationales

 
a/ Un scandale de corruption avec une entreprise alllemande d’armements
 
La presse du 12 mai (Kathimerini, Ta Nea, Eleftehros Typos) commentaient la mise en détention provisoire d’un officier de l’armée en retraite, Panagiotis Katsis, accusé d’avoir reçu des pots de vin (3 millions d’euros) de la société allemande Rheinmetall afin de faciliter la signature de contrats de ventes d’armes à la Grèce (chars Léopard).

b/ Le soutien des USA
 
Parlant de « nouvelle intervention américaine », Avghi du 13 mai reprenait les déclarations du porte- parole de la Maison Blanche, Josh Earnest, qui aurait réitéré le soutien des Etats-Unis aux efforts déployés par l’UE et la Grèce pour faire face à la crise grecque, il aurait toutefois souligné que le règlement du problème « relève de la responsabilité de la Grèce, de l’UE et d’autres organismes internationaux impliqués », faisant allusion bien s^^ur au FMI.
 
c/ le rapprochement et la coopération Grèce – Turquie se confirment.
 
Le ministre grec des Affaires Etrangères, Nikos Kotzias, était en visite en Turquie le 12 mai, où il a rencontré M. Erdogan. Selon Ta Nea et Avghi le message qui ressort de l’entretien est que « malgré l’importance des problèmes existants entre les deux pays, il existe une volonté commune de les résoudre ».

Nikos Kotzias s’est également entretenu avec son homologue turc, M. Cavusoglu. Ta Nea relève qu’au cours de la conférence de presse conjointe les deux ministres ont annoncé la création d’un groupe gréco-turc, qui sera chargé de renforcer la coopération entre les deux pays dans le domaine de l’économie, du tourisme et des investissements.

Plusieurs journaux (Kathimerini, Avghi, Eleftheros Typos, Le Journal des Rédacteurs) relèvent que les deux ministres ont pris plusieurs décisions importantes (prospections sur le plateau continental en mer Egée, sécurité maritime, et règlement du dossier chypriote). Le Journal des Rédacteurs souligne que dans le domaine de l’immigration, les deux ministres ont décidé d’accroître la collaboration et d’adopter des mesures sévères contre les trafiquants de migrants.


d/ Russie : le versement d’une avance russe sur le futur gazoduc se confirmerait
 
Plusieurs médias du 11 mai (Ethnos, protothema.gr) commentaient l’entretien téléphonique du 7 mai entre le président russe V. Poutine et le Premier Ministre grec, pendant lequel, Alexis Tsipras aurait confirmé la volonté du gouvernement grec de participer à la construction du gazoduc grec transportant du gaz russe depuis les frontières gréco-turques . Le Président Poutine, aurait exprimé sa volonté de financer la société grecque qui participera à la construction du gazoduc en versant une avance. Cette somme pourrait être restituée à la Russie au travers des bénéfices générés par la société grecque après l’entrée en fonction du gazoduc (sources communiqué officiel grec). 

De son côté, la présidente du parlement hellénique Mme Konstantopoulou a représenté la Grèce aux manifestations organisées le 9 mai en Russie pour fêter la victoire des alliés sur l'Allemagne nazie et la fin de la deuxième guerre mondiale (Ta Nea, Ethnos).

Selon Ethnos et Eleftheros Typos, Alexis Tsipras, devrait se rendre une nouvelle fois en Russie pour participer au Forum économique international de Saint-Pétersbourg (18-20 juin). Un entretien est d’ailleurs prévu entre les deux dirigeants.


III/ Politique intérieure
 
a/ Privatisations du Pirée et des aéroports
 
Ta Nea du 13 mai s’interessait à la privatisation du port du Pirée et des aéroports régionaux. Le conseil d’administration du TAIPED (fonds de mise en valeur du patrimoine privé de l’Etat) a décidé le 12 mai de procéder à la vente de 51% du port du Pirée avec la possibilité pour l’investisseur de porter sa participation à 67,7% après cinq ans. Par ailleurs,  l’accord de 1,2 milliards d’euros avec l’entreprise allemande Fraport pour la cession du droit de fonctionnement et de gestion des 14 aéroports régionaux est en cours d'achèvement.

b/ Union homosexuelle
 
Selon Le Journal des Rédacteurs, le projet de loi prévoyant l’adoption d’un pacte de vie commune pour les couples du même sexe sera prêt en juin. Selon un sondage effectué par la société Focus Bari, 70% des Grecs se déclarent favorables à l’adoption d’un pacte de vie commune pour les couples du même sexe, contre 20% qui s’y opposent, 8% qui sont indécis et 2% qui déclarent ne pas savoir ce que c’est une pacte de vie commune.

c/ Les sondages confirment la popularité de SYRIZA et d’Alexis Tsipras

Selon un sondage (MRB /Real News) Les intentions de vote se répartissent comme suit : SYRIZA : 36,1% ; Nouvelle Démocratie : 20,9% ; La Rivière: 5,8%; KKE: 5,5%; Aube dorée: 5,1%: Grecs indépendants: 4,1%; PASOK : 3% ; autres partis : 5,9%.

D’autre part, 71,9% des sondés estiment que le gouvernement doit accepter un accord de compromis afin que la Grèce reste dans la zone euro, contre 21,3% qui estiment que le gouvernement doit accepter un accord uniquement si celui-ci comprend tous ses engagements préélectoraux même si cela signifiait une rupture et une sortie de la zone euro.

Enfin, si l’accord devait comprendre l’ensemble des mesures demandées par les créanciers, 42,6% des sondés souhaitent l’organisation d’un référendum, 37% la ratification de l’accord par le Parlement et 11,3% l’organisation des élections anticipées.
Un autre sondage (Marc/Journal des Rédacteurs),
la popularité des chefs de partis se répartit ainsi :
 Alexis Tsipras (SYRIZA) : 72,5% ; Panos Kammenos (Grecs indépendants) : 40,9% ; Stavros Theodorakis (La Rivière) : 40,1% ; Dimitris Koutsoumbas (KKE) : 31,5% ; Antonis Samaras (ND) : 30,8% ; Evanghélos Vénizélos (PASOK) : 18,8% ; Nikolaos Michaloliakos (Aube dorée) : 10,9%.

En cas d’impasse des négociations entre la Grèce et ses créanciers, 51,1% estiment que le gouvernement actuel devra poursuivre sa politique, 22,8% sont favorables à un référendum et 16,6% sont favorables à l’organisation des élections anticipées.

A la question de savoir si le gouvernement doit éloigner la « Plateforme de la Gauche » et les « Grecs indépendants » et former un gouvernement de coalition avec La Rivière ou le PASOK, 58,3% des sondés n’y sont pas favorables, contre 37,1% qui y sont favorables.
Enfin, 76,9% des sondés sont favorables au maintien de la Grèce dans la zone euro, contre 19,2% qui sont favorables au retour à la drachme.
 

d/ Victoire pour le collectif des femmes de ménage
 
La presse de la semaine passée (Ta Nea, Kathimerini, Eleftheros Typos, LeJournal des Rédacteurs) faisait état de la décision du gouvernement de procéder à la réembauche des 595 femmes de ménage du ministère grec des finances, qui avaient été licenciées par le gouvernement Nouvelle Démocratie.

 
e/ Des tensions avec la banque de Grèce
 
La presse du 14 mai (Ethnos, Ta Nea, Kathimerini, Avghi, Le Journal des Rédacteurs) commentaient les « relations tendues » et le « manque de confiance » existants entre le gouvernement et le gouverneur de la Banque de Grèce, M. Stournaras. Ce dernier essuie de vives critiques de la part de SYRIZA, dont plusieurs cadres souhaiteraient sa démission, estimant qu’il compromet le gouvernement. Dans son intervention de la veille au Parlement, le ministre de l’énergie, M. Lafazanis, a reproché à M. Stournaras d'avoir des responsabilités, en sa qualité de ministre des finances de l'époque, dans le démembrement d’ATEbank (Banque Agricole de Grèce).


f/ La commission pour la vérité sur la dette grecque
 
Le chef de file du groupe des experts internationaux de la commission pour la vérité sur la dette grecque du Parlement hellénique a estimé que la façon dont a été gérée la dette publique grecque constitue une violation des règles du Droit international des droits de l’Homme puisque la politique exercée ayant provoqué une crise humanitaire.

Selon les estimations de la commission, la plus grande partie de la dette grecque serait « illégale, toxique et non viable ». Le 18 juin, une évaluation préliminaire sur la légalité de la dette grecque sera publiée. De plus, la Commission devrait disposer prochainement de tous les éléments sur les accords conclus dans le domaine de l’armement (Ethnos, imerissia.gr).

 

vendredi 3 avril 2015

Grèce : Tsipras se tourne-t-il vers la Russie ?




La situation devient inextricable en Europe. Contrairement à ce qu'ont pu dire nombre d'observateurs mal intentionnés, Syriza refuse de « s'adapter aux réalités du pouvoir » ( comprendre : ils refusent de ramper au sol et de lécher le carrelage). C'est que – a-t-on idée ? - ils se souviennent qu'ils ont été élus sur des promesses, et qu'ils entendent en tenir au moins quelques-unes.

Du coup, les « Européens » (comprendre : les créanciers) se rigidifient. Ils refusent d'accorder à Athènes toute tranche d'aide supplémentaire. Du coup, plusieurs sources commencent à alerter sur l'imminence d'une panne totale de liquidités. On parle du 9 avril....

Or le 8 - la veille donc - Alexis Tsipras sera à Moscou. Il y rencontrera Vladimir Poutine. De fait, les deux pays se rapprochent désormais. En dépit des difficultés économiques internes à la Russie, Poutine, qui a déjà pris pied à Chypre (voir ici), pourrait être tenté de jouer la carte hellène afin d'étendre son influence en Méditerranée. Ceci constituerait un très grand bouleversement géopolitique, que nos encravatés de Bruxelles et d'ailleurs, tout droit sortis d'HEC ou d'on ne sait quelle autre école d'épicier, sont incapables de voir. Pour eux, la géopolitique n'existe pas, seuls comptent les ratios d'endettement. Une cécité qui les empêche de se rendre à cette évidence : à force d’outrecuidance, de fatuité satisfaite et de rigidité doctrinaire, l'UE est en train de coaliser contre elle tous ceux (Grèce, Chypre, Russie), qu'elle s'est employée à humilier sans même - certitude d'être le nombril de monde oblige - s'en apercevoir. 

Pour aider les lecteurs de L'arène nue à comprendre ce qui est en marche, je propose ci-dessous deux traductions. Le premier texte est signé Ambrose Evans-Pritchard - un journaliste britannique à suivre absolument - et est paru dans The Telegraph. Le second est un petit texte paru sur le site de la télévision grecque NERIT, qui rend compte de la récente visite du Ministre grec de l'énergie à Moscou. Celle-ci précède, donc, celle de Tsipras dans quelques jours. 


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Le premier texte est paru dans le Telegraph du 1er avril sous le titre suivant : 
Greek defiance mounts as Alexis Tsipras turns to Russia and China




Alexis Tspiras se tient sur la corde raide en essayant de forcer l'Europe à céder du terrain, ou à risquer une réaction en chaîne qui pourraient paralyser l'UE. 


Deux mois de fanfaronnades de l'Union européenne et de récriminations n'ont pas réussi à effrayer la Grèce. Il devient clair que les créanciers européens ont mal évalué la nature profonde de la crise grecque et ne peuvent plus éviter de regarder en face la Fourchette de Morton qui se présente à eux. 


Tout accord qui ira assez loin pour apaiser le mécontentement en Grèce situera automatiquement hors du consensus austéritaire, qui s’effiloche déjà dans le reste de l'Europe méridionale. Les concessions nécessaires ne pourront qu'enhardir les « populistes » en Espagne, au Portugal et en Italie, et porter en retour l'euroscepticisme allemand à ébullition. L'attachement à l'union baisse déjà dangereusement en Bavière et dans une bonne partie de l'Allemagne de l'Est, même si les enquêtes menées ne reflètent pas pleinement la puissance de cette vague sous-marine.

Il ne faut certes pas surinterpréter la démission, cette semaine, du député bavarois Peter Gauwailer suite à l'extension de l'accord avec la Grèce. Il était un adversaire de longue date du Mécanisme de Solidarité Européenne. Mais sa protestation constitue sans aucun doute un avertissement pour le parti d'Angela Merkel. M. Gauweiler était devenu vice-président des chrétiens-sociaux de Bavière (CSU) en 2013 justement dans le but d’étoffer l'aile eurosceptique du parti et de contenir la menace représentée par le parti anti-euro Alternative fur Deutschland (AfD).

Pourtant, si les dirigeants de l'UEM s'entêtent machinalement à réitérer des demandes périmées – y compris en revenant sur des choses que le précédent gouvernement pro-UEM à Athènes avait rejetées en Décembre - ils risquent de déclencher une réaction politique en chaîne qui ne peut qu'aboutir à vider le projet européen de tout caractère motivant.

Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, semble avoir parfaitement compris les risques, et explique à qui veut l'entendre qu'un « Grexit » aurait pour conséquence une « perte irréparable en termes de prestige international pour l'ensemble de l'UE », et précipiterait la disgrâce complète de l'Europe. Et lorsque Warren Buffet suggère que l'Europe pourrait sortir renforcée après une expulsion salutaire de son maillon faible grec, il confirme sa propre règle selon laquelle on ne devrait se mêler d'affaires qui dépassent notre entendement.

Alexis Tsipras est à la tête du premier gouvernement de gauche radicale élu en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Son mouvement Syriza est, dans un sens, emblématique pour la gauche européenne, même si ses sympathisants désespèrent parfois des tours et détours chaotiques qui caractérisent son action. A ce titre, l'expérience grecque constitue un test décisif pour savoir si les progressistes peuvent envisager quelque chose ressemblant à une politique économique autonome au sein de l'UEM.

C'est comme un lointain écho de ce qui s'est produit avec le gouvernement élu de Jacobo Arbenz au Guatemala, un test décisif pour la gauche latino-américaine en son temps. Sa célèbre expérience de réforme agraire fut écourtée par un coup d’État organisé par la CIA en 1954 avec des conséquences durables. Cela constitua une sorte d'épiphanie pour Che Guevara, qui travaillait alors comme médecin volontaire dans le pays. En effet, une génération d'étudiants venus depuis Cuba jusqu'à l'Argentine en a tira la conclusion que les États-Unis ne laisseraient jamais une gauche démocratique exercer le pouvoir. Et que celui-ci devait donc être conquis par une organisation révolutionnaire.

Nous vivons aujourd'hui une époque plus paisible. Quoiqu'il en soit, toute décision d'éjecter la Grèce et ses rebelles syrizistes hors de l'euro en coupant l'accès à la liquidité au système bancaire grec, aboutirait à un processus semblable, puisque les autorités de l'UE n'ont aucun argument crédible pour agir de la sorte, et que rien dans les traités ne le justifie. Les voir houspiller Syriza en raison d'un manque de « réformes » reste sur l'estomac, étant donnée la manière dont la Troïka a donné sa bénédiction à des privatisations qui violaient les règles même de l'UE relatives à la concurrence, et dont le principal effet fut d'enrichir une élite d'initiés.

Imposer à la Grèce de sortir de l’euro viendrait conforter la suspicion que les institutions européennes ne sont jamais que des recouvreurs de créances. La solidarité, au cœur projet européen depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, apparaîtrait alors comme un canular. Willem Buiter, l’économiste en chef de Citgroup, prévient que la Grèce vivrait « une situation économique horrible » en cas de retour à la drachme, mais que l’épisode ne serait pas particulièrement plaisant pour l’Europe. Il ajoute que « «l’Union monétaire est sensée être incassable et irréversible. En cas d’échec, la question se posera immédiatement : qui est le suivant ? On essaye de décrire la Grèce comme le seul membre excentrique de la zone euro, en l’accusant de ne pas faire ci ou ça, mais beaucoup d’autres pays montrent des faiblesses semblables. Vous trouvez que l’économie grecque est trop fermée ? Regardez le Portugal. Vous trouvez que le capital humain est faible, et que la défiance règne entre gouvernement et citoyens ? Regardez l’ensemble de l’Europe du Sud ».

La Grèce ne pourra pas no plus rester dans l’OTAN si elle est exclue, contre son gré, de l’Union Monétaire. Le pays glisserait alors vers l’orbite russe, dans laquelle la Hongrie d’Orban gravite déjà. C’est tout le flanc sud-est du système de sécurité européen qui s’effondrerait.

A tort ou à raison, M.Tsipras fait le calcul que les dirigeants de l'UE ne peuvent autoriser qu'une telle chose se produise, et que leur attitude relève donc du bluff. «Nous cherchons un compromis honnête, mais n'attendez pas de nous un accord sans condition », a-t-il déclaré cette semaine devant le Parlement grec. S'il n'y avait pas le fait qu'un défaut souverain sur 330 milliards d'euros de dettes - des prêts et le passif de Target 2 - nuirait aux contribuables des d'autres pays du « Club Med » qui sont également en difficulté, la plupart des députés de Syriza savoureraient presque la chance qui leur est donnée de faire exploser cette bombe à neutrons.

M. Tsipras joue désormais la carte de Russie avec une brutalité froide, menaçant plus ou moins d'opposer son veto aux nouvelles mesures de l'UE contre le Kremlin, cependant que les anciennes arrivent à expiration. « Nous sommes en désaccord avec les sanctions. La nouvelle architecture de sécurité européenne doit inclure la Russie », a-t-il déclaré à l'agence de presse TASS. Par ailleurs, il a proposé de transformer la Grèce en pont stratégique, en établissant des liens étroits entre les deux nations orthodoxes. « Les relations russo-grecques ont des racines profondes dans l'histoire », a-t-il affirmé, activant toutes les cordes sensibles avant son voyage à Moscou la semaine prochaine.

Le Kremlin a ses propres soucis alors que les entreprises russes se débattent pour faire face à 630 milliards de dettes libellées en dollars et sont forcées de demander l’aide du fonds de réserve de l’État. Les réserves de change du pays s’élèvent encore à 360 milliards dollars - en baisse par rapport aux 498 milliards d’il y a un an - mais le montant réellement disponible est bien moindre au vu du grand nombre d’engagements implicites. Néanmoins, au vu des gains possibles, le président Poutine doit être fortement tenté de faire un pari stratégique avec la Grèce.

Panagiotis Lafazanis, le ministre grec de l'énergie et chef de la « plateforme de gauche » de Syriza, était à Moscou cette semaine, et a rencontré les représentants de Gazprom. Il a exprimé son « vif intérêt » pour le nouveau projet de pipeline du Kremlin qui passerait par la Turquie, et désormais connu sous le nom « Turkish stream ».

Opérant en parallèle, le vice-premier ministre Yannis Drakasakis a promis de laisser ouvert le port du Pirée au groupe de fret maritime chinois Cosco, et de lui donner la priorité dans le cadre des 67 % du capital que l’État grec envisage encore de vendre. Suite à ce signal, la Chine a acheté 100 M€ de bons du Trésor à court terme (T-bills) grecs, aidant à combler le déficit de financement généré par l'ordre donné par la BCE aux banques commerciales grecques de ne plus acheter de titres du pays.

On pourrait protester contre une attitude qui équivaut, pour M. Tsipras, à entreprendre un chantage, et juger ce comportement comme une violation caractérisée des règles du club de l'UE. Mais ce serait ignorer ce qui a été infligé à la Grèce durant les quatre dernières années et les raisons pour lesquelles son peuple et tellement en colère.

Des minutes fuitées du FMI datant de 2010 confirment ce que Syriza a toujours soutenu : le pays était déjà en faillite à cette date, et avait besoin d'un allègement de sa dette plutôt que de nouveaux prêts. Ce fait a été ignoré afin de sauver à la fois l'euro et le système bancaire de l'Europe, à un moment où l'UEM n'avait aucun moyen de défense contre le risque de contagion. Le ministre des Finances Yanis Varoufakis appelle cela à juste titre « un transfert cynique de pertes privées depuis les bilans des banques vers les épaules des citoyens grecs les plus vulnérables ».

Une infime partie des 240 milliards de prêts est resté dans l'économie grecque. Mais 90 % sont retournés aux banques et aux créanciers. Les dommages ont été aggravés par un excès d'austérité. L'économie s'est contractée si violemment que le ratio d'endettement a explosé au lieu de décroître, produisant l'inverse de l'objectif visé.

Le membre indien du directoire du FMI avait pourtant prévenu que de telles politiques ne pouvaient pas marcher sans être compensées de la relance monétaire. « Même si le programme est mis en œuvre avec succès, cela pourrait déclencher une spirale déflationniste de baisse des prix, baisse de l'emploi et baisse des recettes fiscales, ce qui pourrait finalement compromettre le programme lui-même ». Il avait raison à tout point de vue. Marc Chandler, de Brown Brothers Harriman, explique que les montants dusavec une dette à près de 180 % du PIB – répondent presque la définition de la « dette odieuse », selon le droit international. « Le peuple grec n'a pas été aidé. Le PIB a reculé d'un quart. Avec la déflation, la croissance nominale s'est effondrée, et continue à se contracter », explique-t-il.

Les Grecs le savent. Depuis cinq ans, ils sont victimes de la pire récession subie par un pays industrialisé depuis 80 ans, plus grave même que celle subie par les États européens durant la Grande Dépression. Les créanciers ne reconnaissent en aucune façon que la Grèce a été sacrifiée pour sauver l'Union monétaire au paroxysme de la crise. Mais dès lors que vous commencez à voir les chose avec un regard grec - plutôt qu'avec les yeux des médias d'Europe du Nord et de la presse de Bruxelles - le drame prend une tournure différente. C'est cette collision de deux récits complètement différents et contradictoires qui rend l'issue de la crise impossible à trouver.

Alexis Tsipras avait confié à ses proches, avant son élection, que s'il était mis dos au mur par les créanciers de l'UEM, ils leur dirait « d'agir pour le pire », jusqu'à ce que l'édifice tout entier s'écroule sur leurs têtes. Tout ce qu'il fait depuis suggère qu'il le pensait vraiment. 

***

Le second texte est traduit du grec par Olivier Delorme, qui a accepté que je le publie ici : merci. Il est paru sur le site de la chaîne de télé grecque NERIT. Il rend compte de la visite en Russie du ministre grec de l'énergie Panagiotis Lafazanis, qu'Ambrose Evans-Pritchard évoque ci-dessus. Un point de vue grec, donc.


South stream => Turkish stream


La Grèce n'est le satellite de personne

Le ministre de la Reconstruction productive, de l'Environnement et de l'Énergie Panagiotis Lafazanis, a présenté les résultats d'une visite de deux jours à Moscou au sujet du transit de gaz russe via la Grèce pour approvisionner l'Europe, avec l'extension du pipeline « Turkish stream » conçu pour atteindre la frontière turque vers le sud.

Le ministre a déclaré que la décision finale serait prise collectivement par le gouvernement et le Premier ministre Alexis Tsipras, qui sera en visite à Moscou le 8 Avril. Mais il a dit que s'il était décidé de réaliser le projet, les avantages pour le pays seraient « d'élevés à très élevés ».
M. Lafazanis a refusé de commenter la proposition du ministre de la Défense nationale, Panos Kammenos, sur une mise en commun des réserves énergétiques de la mer Égée avec les États-Unis, et il a annoncé que des entreprises russes participeraient aux recherches en mer Ionienne et au sud de la Crète.

Répondant à des questions sur la perspective de recherche d'hydrocarbures en mer Égée, il a déclaré: « les zones maritimes devraient être définies par le droit international. C'est la position constante du gouvernement et cette solution cohérente profiterait à la fois la Grèce et la Turquie. Dans les zones où la Turquie ne peut revendiquer aucun droit, dans les six miles, il est possible à tout moment de lancer la recherche d'hydrocarbures. Nous parlons des régions où il est nécessaire de procéder à une délimitation, pas de toute la mer Égée. Il s'agit des zones frontalières entre la Turquie continentale et les îles grecques. Là, une délimitation est nécessaire et doit être cherchée dans le cadre du droit de la mer ». Il a aussi souligné la nécessité pour l'UE d'aider à cette délimitation des zones en mer Égée.

La réalisation du gazoduc Turkish stream , si elle est décidée, prévoit son extension au-delà de la frontière turque vers la Macédoine, la Serbie et l'Europe centrale. M. Lafazanis a fait valoir que l'Europe a besoin du gaz russe, a souligné la nécessité de ce pipeline, alors qu'on a laissé passer la chance des projets précédents tels que l'oléoduc Burgas - Alexandroupolis ou le South stream, et il s'est opposé à ce que la Russie soit placée « en quarantaine en matière d'énergie ».

Il a également ajouté que si ce gazoduc n'était pas réalisé, cela équivaudrait à un monopole du transit du gaz de la Russie vers l'Europe à travers l'Allemagne, ce qui renforcerait le pouvoir de l'Allemagne en Europe et ne contribuerait pas à un partenariat équitable entre les pays et les peuples.

En réponse à des questions sur les réactions possibles de la part de l'UE et des États-Unis concernant le transit du gaz russe vers l'Europe à travers la Grèce, le ministre, après avoir constaté que la prolongation de l'oléoduc serait conforme à la législation nationale et communautaire, a souligné : « la Grèce n'a pas de complexes, elle n'est le satellite de personne et n'est pas un pays assujetti énergétiquement à une grande puissance ou une alliance de pays. La Grèce veut exercer une politique énergétique nationale indépendante qui sert l'intérêt national. Il est inconcevable et inacceptable que tout membre de l'UE soit soumis à un pré-audit de l'UE en cas d'accords avec des pays tiers. Cela supprime toute souplesse au niveau national et attribue à l'UE un incontrôlable patronage sur les politiques énergétiques des États. Nous n'abandonnerons pas le droit de conduire des politiques nationales dans le cadre européen, nous ne voulons pas remettre l'Europe dans les mains des « Sept Sœurs »de l'énergie, nous voulons développer une politique de l'énergie qui réduise les prix de l'énergie et le coût de l'approvisionnement énergétique ».