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vendredi 17 mars 2017

« Le cycle néolibéral touche à sa fin », entretien avec Jean-Michel Quatrepoint








Jean-Michel Quatrepoint est journaliste économique et essayiste. Il est notamment l'auteur de Le Choc des empires. Etats-Unis, Chine, Allemagne: qui dominera l'économie-monde ? (Le Débat, Gallimard, 2014) et de Alstom, scandale d'Etat - dernière liquidation de l'industrie française (Fayard, en septembre 2015) . ll est membre du Comité Orwell présidé par Natacha Polony.

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Dans une vidéo parue sur Xerfi canal, vous expliquez que nous sommes en train de changer de cycle et que le néolibéralisme a atteint ses limites. Qu'est-ce qui vous faire dire ça ? Est-ce l'élection de Trump aux États-Unis ? Le Brexit en Europe ? 

Oui. Le néolibéralisme est entré dans un processus de reflux, après son apogée que je situe en 2007-2008, avec la grande crise : crise des subprimes aux États-Unis, puis crise des « dettes souveraines » et de l'euro, par ricochet, en Europe. 

Ce cycle néolibéral avait commencé le 15 août 1971, avec l'abandon de la convertibilité du dollar en or, autrement dit avec la fin du système de Bretton Woods. Une fin décidée unilatéralement par Nixon alors que les Américains avaient besoin de créer beaucoup de monnaie pour financer tout à la fois la guerre du Vietnam et la guerre des étoiles. En 1971, on bascule donc dans un système de changes flexibles. Dans le même temps, l'école de Chicago [une école de pensée néolibérale dont la figure emblématique est Milton Friedman] entreprend un travail théorique visant à bâtir un corps de doctrine en rupture avec le keynésianisme. Cette école théorise le « trop d’État, trop de syndicats, trop de conglomérats et de monopoles ». Elle plaide pour la dérégulation et la casse du système pour le rendre plus dynamique. 

Puis Reagan arrive au pouvoir aux États-Unis (Thatcher l'a précédé en Grande-Bretagne, de la même façon que le Brexit a précédé Trump de quelques mois) pour appliquer ce programme. Il est d'ailleurs amusant de rappeler qu'il se fait élire sur le slogan « Make America great again ». Car à la fin des années 1970, l'Amérique est en proie au doute. On se situe juste après le Watergate, l'impeachment de Nixon, la défaite au Vietnam, la prise d'otage à l'ambassade d'Iran. Par ailleurs, c'est l'époque où se posent les premiers problèmes de désindustrialisation. Les États-Unis se heurtent à l'ambition japonaise, tout comme ils se heurtent aujourd'hui à l'offensive chinoise. Pendant la première moitié de la décennie 1980, ils organisent donc la contre-offensive. L'affaire se solde par les accords monétaires du Plaza de septembre 1985. Le Japon est mis à genoux et obligé de réévaluer sa monnaie de 100 % en un an. Au passage, l'Allemagne doit réévaluer elle aussi. 

[pour les anglophones cette petite vidéo explique les accord du Plaza] :




Vous voulez dire en somme que le début de la présidence Reagan correspondait à l'entrée dans un cycle, comme celui dans la présidence Trump signale qu'on est en train d'en sortir ?

Oui. Avec des différences mais avec des similitudes également. A l'époque - c'est une différence -Reagan commence par casser les monopoles : dans les télécoms, dans le transport aérien, etc. Puis il dérégule, libéralise progressivement les mouvements de capitaux. Enfin, il se tourne vers les Européens et leur demande de procéder de même, au nom de la réciprocité. Mais par ailleurs – ça, ce sont plutôt des similitudes - Reagan donne un coup de pouce fiscal aux entreprises d'une part, et entreprend de gros travaux d'infrastructure d'autre part. Sur ce, au début des années 1990, le communisme s'effondre. 

C'est une nouvelle étape du cycle...

Tout à fait. Une étape décisive. On considère que le système américain a gagné, puisqu'il est le seul à subsister. Il a gagné parce qu’il a produit plus de richesses en Occident et les a mieux redistribuer que le communisme. Puisqu’il a gagné on va donc appliquer ses règles - libre échange, privatisations, dérégulation, démocratie à l’occidentale -  aux quatre coins du monde. Et l'on se met à théoriser la globalisation. 

Politiquement, les États-Unis entrent dans l'ère Clinton. C'est un tournant. Alors que les Républicains étaient l'un sans être l'autre, pour la première fois arrivent aux commandes, avec les Démocrates, des gens qui sont à la fois très néolibéraux en économie et très « diversitaires » sur le plan culturel. Dès lors, on voit monter en puissance la glorification des minorités et la sacralisation des différences. 

Au non d'une certaine idée de « l'ouverture » ?

Et au nom de l'idée que puisqu'on a gagné, c'est qu'on a le meilleur modèle. Qu'il n'y a pas de prospérité possible sans l'application de ce modèle. C'est ce que les Américains vont tenter d'expliquer aux Chinois et aux Russes. 

Concernant les Russes, on envisage avant tout d'en faire des fournisseurs de matières premières. Mais d'abord on les punit en démantelant l'édifice dont ils sont le pivot. La Russie passe à 140 millions alors que l'URSS en comptait 300 millions. Et Brzezinski - l'auteur très écouté du « Grand échiquier » et qui a longuement plaidé pour une séparation irrémédiable de la Russie et de l'Ukraine - voulait aller plus loin encore.

Quant à la Chine, elle est perçue comme un eldorado où les multinationales américaines vont pouvoir massivement délocaliser, dans l'espoir de s'emparer à terme du marché chinois. Les États-Unis envisagent d'installer toute l'industrie en Chine et de se spécialiser sur la finance, les services, la Défense, l'entertainment (Hollywood, les produits culturels...). Il est également prévu que l'on compense le déficit commercial ainsi généré grâce aux excédents  sur les services les revenus des brevets, des capitaux, et les  achats de dette américaine par les pays qui accumulent les excédents commerciaux. Lawrence Summers ( économiste et secrétaire au Trésor de Bill Clinton en 1999-2001 ) a d'ailleurs théorisé la chose en expliquant qu'il fallait délocaliser toute l'industrie polluante dans les pays émergents, et ne conserver sur le sol américain que les activités « nobles » et de conception.

Mais aujourd’hui, on change de cap...

A vrai dire, c'est Obama qui aurait dû opérer ce virage. Il a été élu précisément pour cela. Lors de la primaire démocrate, il avait été choisi contre Clinton, à la surprise générale. Sachant que les Clinton incarnent à eux deux tout le processus de déréglementation économique (suppression du Glass Steagall act qui séparait les banques de dépôt et celles d'investissement, par exemple), le vote Obama représentait déjà une tentative de sortir de ce piège. 

[pour les anglophones cette petite vidéo explique le Glass Steagall act] :



Le problème c'est qu'Obama a énormément déçu. Il voulait agir, pourtant. Mais il a capitulé devant tous les lobbies e le  bilan de son Obamacare est très mitigé. En revanche il a sauvé General Motors et mené à bien une révolution énergétique qui a permis au pays de devenir autosuffisant dans le but de diminuer le déficit de la balance commerciale. Ça, ce n'est pas rien. 

Revenons sur Trump. Que peut-il faire à présent ? 

Trump a une obsession, c'est le déficit de la balance des comptes courants. Et il a raison. Lorsqu'on regarde les chiffres de ce déficit, on s'aperçoit que rien n'a changé sous Obama. Les avantages tirés de la politique énergétique volontariste sont effacés. L'an dernier, le déficit commercial s'est élevé à 750 milliards de dollars. Certes, avec 250 milliards de bénéfices sur les services et la finance, le déficit des comptes courants n'est « que » de 500 milliards. Mais cela fait dix ans que ça dure ! C'est colossal ! Car bien sûr, tout cela se traduit par de l'endettement. Sous Obama, la dette publique a doublé. Elle est passé de 10 000 à 20 000 milliards de dollars. Quant à la dette privée, celle des entreprises et des ménages, elle repart actuellement à la hausse. L'épargne est négative aux États-Unis.

Ce que Trump veut, c'est combler ces déficits colossaux. Il s'est donc fixé pour objectif de récupérer de l'industrie manufacturière et de la matière fiscale. C'est aussi la raison pour laquelle il s'est empressé de cibler les pays ayant des excédents sur l'Amérique. Ces pays sont la Chine, l'Allemagne, le Mexique et le Japon. Le tout dernier est une pièce maîtresse du dispositif géostratégique américain dans le Pacifique, donc il est relativement épargné. Mais les trois autres sont pilonnés par l'administration Trump. 

D'où l'idée invraisemblable du mur à la frontière mexicaine, par exemple ? 

Oui, cette annonce est très symbolique. Mon hypothèse est que Trump a fait le choix, parce que c'est dans son tempérament et parce qu'il a constaté l’échec d'Obama, de « casser la baraque », y compris en se montrant très provocateur. Il part du principe qu'avec l'establishment, la manière douce est inopérante. Donc il y va au chalumeau. Par exemple, il brutalise les journalistes et se passe des médias : il twitte. Et c'est loin d'être sans effet ! Regardez les grandes entreprises. Ce qui compte, pour elles, c'est évidemment leur valeur boursière. Et si le Président fait un tweet expliquant que Ford est un mauvais américain parce qu'il veut délocaliser 1000 emplois, immédiatement, l'action chute en bourse. 

La contrepartie c'est que Trump s'est constitué un pool d'ennemis irréductibles qui feront tout pour se débarrasser de lui. Parmi ceux-ci figurent les agences de renseignement, qui sont nombreuses et emploient plus de 800 000 personnes. Depuis le 11 septembre 2001, elles ont pris une importance considérable et constituent un véritable État dans l’État. Parmi les ennemis de Trump figure également l'administration, tout aussi jalouse de ses prérogatives qu'elle peut l'être en France. Vient ensuite l'establishment médiatique, qu'il n'a pas flatté dans le sens du poil, c'est le moins que l'on puisse dire. Autres ennemis enfin, les « GAFA » (les géants du Web : Google, Apple, Facebook, Amazon). Ils fascinaient Obama, qui leur a tout passé, n'a rien su réguler, n'est jamais parvenu à leur faire rapatrier les profits accumulés à l'étranger. Trump, lui, les a ignorés. Il a gagné l'élection en faisant sciemment l'impasse sur les côte Est et Ouest, et en ne faisant quasiment campagne que dans les dix swing states. Dans ces swing states, il a par ailleurs utilisé pour sa campagne un logiciel fabriqué par une entreprise appartenant à Peter Thiel, le seul magnat de la Silicon  Valley à l'avoir soutenu et aujourd'hui son conseiller technologique. Cet outil permet un ciblage marketing extrêmement fin qui a permis aux organisateurs de la campagne d'identifier les électeurs qui, dans les États concernés, étaient capable de faire pencher la balance en faveur du candidat. C'est sur ceux-ci qu'on a fait porter l'effort maximal. 

Mais Trump a été élu dans des conditions improbables, à l'arrachée. S'il n'a en plus que des ennemis, avec qui peut-il gouverner  ?

Avec la moitié des Américains tout de même, c'est à dire avec ceux qui l'ont élu ! Trump a également de son côté une bonne partie des syndicats, notamment ceux du transport routier, du secteur pétrolier, du BTP. Forcément, avec 1 300 milliards d'investissements annoncés dans les infrastructures... 

Il a aussi quelques banquiers.... et c'est paradoxal. Vouloir acter la fin du cycle néolibéral en s'entourant d'anciens de chez Goldman Sachs.... on a le droit d'être dubitatif ? 

On a le droit. Mais je pense surtout que Trump a compris qu'on ne pouvait pas avoir trop d'ennemis en même temps. Donc il ménage Wall Street. Il n'y a qu'à voir la bourse américaine, qui était supposé souffrir et qui bat en réalité record sur record. En plus, c'est habile. Parce que les GAFA, qui sont souvent surcotées en bourse, ont davantage besoin de Wall Street que l'inverse. Si l'on se fâche avec les unes, il est important de ménager l'autre. 

Une partie du patronat, enfin, soutient Trump. Certains patrons ont bien compris qu'un changement de cycle était déjà amorcé. Le principal signe en est que le commerce mondial progresse désormais moins vite que le PIB mondial... alors-même que celui-ci augmente moins vite. Depuis deux ou trois ans, les grandes entreprises, sans aller jusqu'à relocaliser, commencent à réorganiser leur chaîne de valeur. Les investissements ont déjà commencé à être réorientés avant l'accession de Trump à la présidence. La difficulté à ce stade, c'est que ces choses-là ne s'opèrent pas en un claquement de doigts. Une décision d'investissement relocalisé peut demander des années d'étude et de travail. A noter également : les créations d'usine relocalisées aux États-Unis poussent très loin la robotisation, et ne créent pas forcément tant d'emplois que cela. C'est d'ailleurs là le vrai sujet du nouveau cycle économique qui s'ouvre, et pas seulement aux États-Unis : où créée-t-on de l'emploi ? 

Le problème est d'autant plus saillant que personne n'a vraiment anticipé le changement de cycle. Tout le monde - jusqu'à Pascal Lamy - est d'accord pour dire que la globalisation a été trop loin. Et qu'il faut instaurer des régulations et des freins. Quelles régulations toutefois ? Et quels freins ?.... 

Sommes-nous entrés dans une phase de démondialisation ? 

Tout à fait. Ou de retérittorialisation, même si ses modalités restent à définir. La notion de « frontière » est en cours de réhabilitation..... 

Et l'Europe dans tout ça ? Trump n'a de cesse de vilipender les gros pays créanciers, c'est à dire la Chine et l'Allemagne. Quelles conséquences cela peut-il avoir sur l'Allemagne, donc sur l'Europe ? 
N'allons pas trop vite. Le principal problème pour lui est la Chine, non l'Allemagne. Les États-Unis restent très dépendants de Pékin. Et même si Trump a été très offensif au début en appelant la Présidente de Taïwan - c'était peut-être une gaffe d'ailleurs - il a tout de même fait une fleur substantielle aux Chinois en renonçant au TTP (le traité de libre-échange trans-Pacifique) qui était explicitement dirigé contre eux. 

Vient ensuite la question de la mer de Chine. Les Chinois considèrent que c'est leur mer intérieure et que les Américains n'ont rien à y faire. Inversement, les Américains refusent depuis toujours l'idée qu'une puissance du Pacifique possède une flotte capable de venir frôler leurs côtes. A vrai dire, ils se considèrent comme une île et pour eux - comme pour les Anglais autrefois - le contrôle des mers est essentiel. Dès lors, lorsque les Chinois affichent, comme c'est le cas, une volonté de constituer une flotte de guerre avec des porte-avions, il s'agit pour les États-Unis d'un casus belli. En somme, il y a sans doute, entre les deux puissances, un compromis à négocier. Il pourrait consister à laisser intégralement la main aux Chinois en mer de Chine, et à leur demander, en contrepartie, un strict respect de la doctrine Monroe (« l'Amérique aux Américains ») énoncée au début du XIX° siècle mais toujours prégnante. 

Est-ce que ce « donnant-donnant » pourrait valoir aussi avec les Russes ? 

La Russie, pour les Américains, n'est pas un enjeu de même ampleur que la Chine. La Russie est une vraie puissance militaire. C'est d'ailleurs là une brillante réussite de Poutine, qui a redonné de la fierté à son pays en utilisant l'armée et avec peu de moyens. En revanche, sur le plan économique, la Russie n'existe pas. Son PIB c'est celui de l'Espagne, guère plus. Elle est poursuivie par cette malédiction des pays pétroliers qui vivent de la rente et ne parviennent pas à accéder au stade suivant du développement économique. 

Donc au bout du compte, si Trump veut normaliser les relations entre les États-Unis et la Russie, c'est parce qu'il n'y a pas spécialement de danger de ce côté-là....

Non, la Russie n'est en aucune façon un créancier des États-Unis. De plus, les Américains n'ont aucun intérêt à ce que se forme une alliance trop étroite entre la Russie et la Chine. 

Et pour en revenir à l'Allemagne ?

Que veut l'Allemagne ?... C'est une question à laquelle je serais bien en peine de répondre à ce stade. Attendons déjà de voir si le prochain chancelier sera Merkel ou Schulz. Le SPD, en effet, est traditionnellement bien plus pro-russe que la CDU. Il suffit de se rappeler l'époque Schröder, et la manière dont l'axe Paris-Berlin-Moscou s'est opposé à Bush au moment où il lançait sa guerre en Irak. 

Peut-on recréer cet axe ? Pour moi, le véritable enjeu de l'Europe est celui-ci. Soit l'Allemagne joue le jeu de « l'Europe européenne », pour reprendre une expression gaullienne, et normalise à cette fin sa relation avec Moscou. Soit elle demeure atlantiste et refuse d'envisager la dimension stratégique de son rapport au monde. Elle restera alors le pays exclusivement mercantiliste qu'elle est actuellement, soucieuse uniquement de se tailler la part du lion dans le commerce mondial en usant et abusant à cette fin d'une monnaie qui l'arrange, l'euro. Mais il n'est pas certain que la construction européenne puisse survivre longtemps à la seconde option. 


Et pour aller plus loin : 



lundi 27 avril 2015

Filikí Etería n 6 : La Grèce vue de Grèce – revue de presse




- Billet invité -
Cristobalacci El Massaliote

Comme chaque semaine, le désormais incontournable Cristobalacci El Massaliote a épluché la presse grecque de la semaine précédente et fait le point pour L'Arène nue. Au programme, les négociations avec l'Union européenne, dont on va voir qu'elles pataugent sec, et de la géopolitique : lenteurs autour des négociations gazières avec la Russie, tensions diverses avec les Etats-Unis. Enfin, un peu de politique intérieure avec les états d'âmes des journalistes d'opposition, la lutte contre l'évasion fiscale et la réquisition des fonds des organismes publics pour faire face à la pénurie de liquidités....

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I / Négociations européennes

a / Inquiétudes dans la presse grecque

Le début de la semaine dernière a été marqué par des inquiétudes dans la presse grecque. Ainsi, dans son édition du samedi 18 avril, Kathimérini reprenait en Une les propos du président Obama : « Faites des réformes ».To Vima titrait « Vous êtes sur le fil du rasoir » tandis qu’Imerissia se faisait l’écho d’un scénario de plus en plus évoqué : le  « Grexit ». Enfin, Kathimérini reprenait l’avertissement lancé par le commissaire européen aux affaires économiques, Pierre Moscovici, pour qui Athènes risquait de se retrouver rapidement confrontée à une crise de trésorerie si elle n’adoptait pas un paquet de réformes d’ici le 11 mai.

b/ Avancées ? Compromis ? sortie de l’euro ? Tout ceci est aussi clair qu’un Elliniko Kafès 

Alors que le 18 avril, un compromis était envisagé (Kathimérini) grâce à un moratoire prévoyant l’absence de lois grecques sur les relations de travail et l’absence d’exigences européennes sur la Sécurité sociale, Alexis Tsipras rappelait les 4 points a négocier avant l’accord global prévu en juin : droit du travail, sécurité sociale, augmentation de la TVA et valorisation du patrimoine.

L'avenir de la dette grecque se lit dans un café Elliniko !
Le premier ministre grec appelait à la poursuite du combat en refusant de céder aux Cassandre et aux défaitistes (Ethnos du 20 avril) tout en indiquant que les négociations se poursuivaient mais que des divergences persistaient, notamment sur le droit du travail et la sécurité sociale. Ta Néa du même jour, se réjouissait d’une « avancée dans la bonne direction » et envisageait même un texte à soumettre à l’approbation de l’Eurogroupe et des ministres des finances européens. 

Dans son édition du 20 avril, To Vima envisageait le scénario de sortie de l’euro en prévoyant différentes solutions (bons du Trésor et allègements fiscaux ou paiement des fonctionnaires en bons utilisables en supermarché). Puis deux jours plus tard, Ta Nea reprenait les propos du président de la Commission européenne, Jean Claude Juncker, qui venait d’exclure « à 100% » l’éventualité d’un Grexit avant d’affirmer que la Grèce ne ferait pas faillite. Plusieurs journaux (Ethnos, Le Journal des Rédacteurs, Eleftheros Typos) ont également commenté ont commenté le fait que BCE venait de relever de 1,5 milliard d'euros à 75,5 milliards d'euros, le plafond de son financement d'urgence (ELA) des banques grecques. 

La presse du 23 avril a également commenté les échanges entre Merkel et Tsipras en marge du sommet extraordinaire sur l’immigration et qui auraient porté sur les effets positifs de la baisse du dollar et sur l’éventualité d’un accord prochain.

c/ 24 avril, journée de l’optimisme en Grèce, des jeux en coulisse et du doute persistant…

Enfin, le 24 avril, la presse semblait davantage optimiste en envisageant la réalité de cet accord. En titrant « Premier signaux de déblocage » Kathimérini commentait le maintien des divergences entre Merkel et Tsipras (toujours sur le droit du travail, la sécurité sociale et la TVA) et l’évolution positive de la chancelière allemande sur la question de la réduction des retraites. La presse reprenait des sources gouvernementales (mais non confirmées par Berlin) évoquant un rapprochement de vues sur les privatisation et sur la question de l’excédent primaire (autour d de 1,2%-1,5% pour 2015/2016). Ethnos estimait que le gouvernement grec était en train de mener « une bataille à tous les niveaux » afin d’obtenir un accord provisoire avant la fin avril avec l’Eurogroupe. 

La presse (Kathimerini, Ethnos, Ta Nea, Avghi) se montrait optimiste puisque Mme Merkel venait de qualifier de « constructif » son entretien avec Alexis Tsipras avant ajouter que tout devait «  être entrepris pour empêcher que la Grèce ne se retrouve à court d'argent avant d'avoir conclu un accord sur les réformes avec ses créanciers internationaux ». De son côté, le président de l’Eurogroupe, M. Dijsselbloem venait d’évoquer l’éventualité d’un décaissement partiel de la prochaine tranche du prêt après la conclusion d’un accord.

Kathimerini confirmait en reprenant des sources communautaires pour qui Athènes pourrait recevoir une partie de la tranche du prêt après avoir appliqué certaines des réformes prévues. Le journal Ta Nea poursuivait son optimisme en prétendant que le gouvernement grec proposait un accord partiel sur trois ou quatre réformes (affaires financières et budgétaires, créances douteuses).

D’un autre côté et malgré les positions de MM. Tsipras, Hollande et Juncker semblant pencher vers une accélération de la procédure menant à l’accord (selon Ta Nea et Avghi, A. Tsipras aurait déclaré : « nous sommes plus près d’un accord »), le Journal des Rédacteurs restait dubitatif en estimant que les équipes techniques des institutions continuaient à se montrer intransigeantes en insistant sur l’application des mesures prévues par le programme précédent. 

II/ Politique étrangère

a/ La Russie, Gazprom et le gazoduc « Turkish stream » 

Le PDG de Gazprom s’est rendu à Athènes le 21 avril pour rencontrer Alexis Tsipras et son ministre de l’énergie Panagiotis Lafazanis. Le dossier du gazoduc « Turkish stream » a été évoqué et il a été décidé d’élaborer une feuille de route et de créer un groupe de travail commun tout en respectant les règles de l’UE. 

Après les emballements du week-end dernier concernant les relations russo-grecques la presse se montrait cette semaine plus réaliste. Si Ta Nea voyait dans la visite du  PDG de Gazprom à Athènes une tentative de la partie russe de maintenir ouverte la question du « gazoduc grec » sans toutefois aborder l’éventualité de verser une avance à la Grèce, le journal Kathimerini estimait que les discussions sur le gazoduc « progressaient lentement» et que l’entretien Tsipras/Miller « n’avait pas abouti à un accord ».  De même, Eleftheros Typos soulignait les « maigres résultats » d’une entrevue n’ayant « pas abouti à un accord ». 

b/ États-Unis : déclarations d’Obama, l’énergie et la question qui fâche : la libération d’un « terroriste »

La presse du week-end dernier commentait les déclarations du Président Obama qui ont suivi son bref entretien avec le ministre grec des finances Yannis Varoufakis à Washington. Le président américain a invité Athènes à réformer sa fiscalité et son droit du travail avant d’ajouter « La Grèce doit faire des réformes, collecter des impôts, réduire la bureaucratie, adopter des pratiques plus souples dans le marché du travail ».

Les relations avec les Etats-Unis se sont tendues sur le sujet de la réforme carcérale et du possible aménagement de peine qui en résulterait pour certains prisonniers en situation de handicap lourd. Cette mesure pourrait entraîner la mise en liberté des terroristes et notamment de Savvas Xiros, membre du groupe terroriste « 17 Novembre ». Ce groupe démantelé en 2002 a revendiqué 23 assassinats dont ceux d'Américains comme le chef de poste de la CIA à Athènes Richard Welch (1975), le capitaine de vaisseau George Tsantes et de son chauffeur (1983), l’attaché de défense Navy William Nordeen (1988) et un officier de l’OTAN Ronald Stewart (1991). Emprisonné depuis 13 ans et handicapé à 98% à la suite de l’explosion de sa propre bombe, Savvas Xiros pourrait donc bénéficier des mesures favorables de cette loi.

Au cours d’une conférence de presse extraordinaire du 20 avril, l’ambassadeur des États-Unis en Grèce, M. David Pearce a déclaré : « si Savvas Xiros, ou une autre personne ayant du sang de diplomates ou de membres de missions américains sur les mains, sort de prison, ce sera vu comme un acte profondément hostile ». 

Enfin, l’envoyé spécial du département d’État américain, chargé de l’énergie, M. Amos Hochstein, effectuera très prochainement une visite en Grèce. Il devrait soumettre au gouvernement grec des propositions américaines sur les bénéfices énergétiques dont pourrait tirer profit la Grèce dans la région. Selon Ta Néa ces propositions constituent « une réponse américaine au flirt énergétique entre Athènes et Moscou ».

III/ Politique intérieure

a/ Le doute, la panique et la critique s’emparent de certains esprits

A l’heure où les tensions s’exacerbaient au sujet d’un accord entre la Grèce et ses créanciers, quelques journalistes grecs choisissaient de critiquer voire d’attaquer l’actuel gouvernement Syriza-ANEL. 

Dans la presse de droite

Ainsi le journaliste du journal de droite Kathimérini, Alexis Papahélas dans un article intitulé « le coût des rabais » écrivait en début de semaine dernière : « il ne faut pas oublier un point fondamental : Syriza n’a pas gagné les élections grâce à son pouvoir de séduction ou sa force de conviction. Il n’a fait, en réalité, que remplir le vide laissé derrière lui par un monde politique bourgeois, qui n’a su ni se tenir courageusement sur ses jambes, ni défendre ses propres principes». 

Toujours dans Kathimérini, une autre critique plus acide a été publiée sous la plume de Paschos Mandravélis affirme :« le problème réel est que ceux qui se sont vus confier le gouvernement du pays ont passé la plupart de leur temps à occuper les établissements universitaires en s’adonnant au bavardage pseudo-philosophique, alors qu’ils auraient dû étudier l’histoire. Au moment où ils devaient écouter leurs professeurs, ils interrompaient les cours pour tenir des réunions. Au lieu d’étudier, ils s’amusaient dans les amphithéâtres dans des joutes oratoires. La Grèce devient victime de l’analphabétisme profond de ses nouveaux dirigeants politiques, d’une génération qui a appris à remâcher de vieilles citations de la gauche. Les jeunes qui gouvernent le pays à l’heure actuelle sont les produits d’un système éducatif ayant investi sur le « juste-milieu démocratique » mais pas sur la connaissance ». 

Le très conservateur journal Estía passait de la critique à l’angoisse avec un article de Athanase Papandropoulos titré « Vers l’effondrement ». Extrait : «si certains analystes regardent avec optimisme l’évolution de l’économie grecque, force est de constater que la réalité dément leurs prévisions. Telle qu’elle est perçue par les entreprises, l’économie réelle est en phase d’effondrement. Ainsi, la base productive du pays s’amoindrit, mais personne n’y prête attention. Des cadres du marché soulignent que ces derniers mois et, en particulier, depuis l’été 2014, la délocalisation des entreprises « productives » s’accélère vers la Bulgarie, l’Autriche et les Pays-Bas, où l’administration publique et les régimes fiscaux sont  plus favorables aux entrepreneurs (…). Le gouvernement affiche une indifférence aveuglante à l’égard du chômeur du secteur privé, et le pousse vers la para-économie et le travail au noir. L’économie grecque est parasitaire et de non compétitive, avec des taux de corruption élevés, qui constituent en soi un coup de frein à la croissance. De plus, si l’on tient compte de l’opération de sape du système d’enseignement grec, qui effectue un pas en arrière de trente ans, la boucle de l’effondrement imminent se boucle. Heureux sont ceux qui réussiront à y échapper ».

Dans la presse proche du PASOK

Avec un article intitulé « Et si on organisait de nouvelles élections ? », la fameuse édition du dimanche de To Vima (journal de gauche réformiste, assez proche du PASOK ) flattait l’électorat centriste.   « A l’évidence, ce sont les centristes qui ont donné la victoire à Syriza. Ils ont voté la main sur le cœur tout en faisant fi de rumeurs sur certaines tendances et mentalités dangereuses du « parti de la gauche ». Lorsque Syrizaa remporté la victoire électorale en janvier, il a été estimé qu’une nouvelle formation politique s’imposait sur la scène politique. Le fait que la plupart des électeurs de Syriza proviennent du centre présageait d’un avenir politique progressiste et calme pour le pays. Mais, les actions et les omissions des ministres et des cadres du gouvernement laissent pointer une question : les « camarades » sont-ils au courant de la nature des « masses populaires » qui les soutiennent ? Et si on organisait des élections ? ».

b/ La douloureuse question du transfert des fonds des entités publiques et des collectivités locales grecques à l’Etat


Les articles économiques du 21 avril (Kathimerini, Ethnos, Ta Nea) relevaient que le gouvernement grec venait d’adopter un acte législatif obligeant les entités publiques et les collectivités locales à transférer leurs réserves de liquidités à la Banque de Grèce. Ceci dans l’objectif de faire face au problème de liquidité auquel est confronté le pays et de couvrir les besoins de financement de l'Etat.

Le lendemain, la plupart des journaux (Kathimerini, Ethnos, Ta Nea, Kathimerini, Avghi) commentaient les vives réactions des maires et des présidents de Régions face à cette décision de transfert de leurs réserves de liquidités à la Banque de Grèce. Face à cette annonce, l’Union des mairies de Grèce (KEDE) et l’Union des régions de Grèce (ENPE) ont décidé de saisir le Conseil d’Etat contre cette décision et d’organiser avec les travailleurs des collectivités locales des mobilisations de protestation.

En parallèle, le ministère de la santé et de la sécurité sociale a invité les caisses d’assurance à transférer« volontairement » leurs réserves de liquidités à la Banque de Grèce. Selon le ministre délégué aux finances, M. Mardas, certaines caisses d’assurance ont répondu positivement à cette demande. Le gouvernement souligne qu’il s’agit d’un emprunt interne.

c/ Immigration : entre tragédie humaine et tentative de réponse communautaire.

Différents journaux du 21 avril (Ethnos, Kathimerini, Avghi, Le Journal des Rédacteurs) ont commenté la série de naufrages de navires chargés de migrants et qui ont fait plusieurs centaines de morts en Méditerranée depuis le début de l'année. Trois migrants, dont un enfant, ont dramatiquement péri le 20 avril dans un naufrage près de l'île de Rhodes et 93 personnes ont pu être sauvées au cours d'une opération de secours à quelques mètres seulement du rivage. 

L'UE  a élaboré une série d’actions immédiates pour faire face à la crise (renforcement de la surveillance, crédits supplémentaires, sanctions plus sévères pour les passeurs). Ce plan a été pleinement soutenu par les ministres des Affaires étrangères et de l'Intérieur de l'Union européenne réunis en urgence. Au cours de cette réunion le ministre grec délégué aux affaires européennes, M. Houndis, et la ministre grecque déléguée à la politique d’immigration, Mme Christodoulopoulou, ont demandé un financement extraordinaire pour aider la Grèce à faire face aux flux accrus d’immigrés.

d/ Procès du parti néo-nazi Aube Dorée. 

Différents journaux du week-end dernier (Ethnos, To Vima, le Journal des rédacteurs, Ta Néa) ont publié des reportages sur les origines du parti néo-nazi Aube dorée, son idéologie ainsi que sur les nombreux incidents dans lesquels ses membres se sont illustrés. 

Le procès de 69 membres d’Aube dorée, jugés pour avoir organisé, dirigé ou participé à une organisation criminelle, commençait le lundi 20 avril dans une salle aménagée de la prison des femmes de Korydallos. La presse commentait également le tollé de protestation soulevé par la perspective d’un procès qui devrait durer un an et demi voire deux ans dans un quartier secoué par la crise (grève des écoles, des services municipaux et d’une catégorie de fonctionnaires). 

e/ La lutte contre l’évasion fiscale. 

Le 22 avril un mandat d'arrêt a été émis à l’encontre de Léonidas Bobolas, fils du propriétaire de la société de construction ELAKTOR, des journaux « Ethnos » et « Imerissia » et actionnaire principal de la chaîne de télévision « Mega Channel ». Selon la presse, Léonidas Bobolas figurait sur la « liste Lagarde » et aurait fait sortir 4 millions d’euros du pays. Il a été libéré après avoir payé une caution de 1,8 millions d'euros. Pour Le Journal des Rédacteurs cette évolution constitue « un message politique adressé à l’intérieur et à l’extérieur du pays exprimant la volonté du gouvernement grec de lutter avec énergie contre l’évasion fiscale. 


jeudi 16 avril 2015

La Grèce va-t-elle faire défaut le 24 avril ?




La Grèce va-t-elle finir par faire défaut ? C'est bien possible. Car le silence coupable de la France sur ce dossier et l'interlude marqué à l'occasion des fêtes de Pâques n'empêchent pas les choses de suivre leur cours et d'aller tranquillement.... dans le mur. 

Prochaine étape : l'Eurogroupe qui doit se tenir le 24 avril à Riga. Évidemment, les « partenaires » de la Grèce vont l'y sommer une fois de plus de franchir ce que son gouvernement considère comme des « lignes rouges » : baisse des retraites et nouvelles encoches dans le droit du travail essentiellement. Tsipras ne semble pas prêt à céder là-dessus. Et l'Allemagne ne paraît pas disposée à lui faire quelque cadeau sur le sujet. Du coup, la situation pourrait demeurer bloquée. Le très souple et très conciliant ministre allemand des Finances Wolfgang Schauble a d'ailleurs eu ces mots récents : « personne ne dispose du moindre indice laissant espérer que nous parviendrons à un accord sur un programme ambitieux ». Bref, la Grèce ne semble pas prête de recevoir la tranche d'aide de 7 milliards d'euros qu'elle espère...

En attendant : 

- Après la visite très commentée de Tsipras à Moscou, c'est au tour de Yanis Varoufakis de se rendre aux États-Unis. Il se dit qu'il y rencontrerait Barack Obama. Dans l'espoir que celui-ci mette un coup de pression amicale à son allié allemand ? On sait le Président américain est attentif à l'évolution de la situation depuis le début. « On ne peut pas continuer à pressurer des pays qui sont en pleine dépression » avait-il affirmé dès le début du mois de février, faisant allusion à la Grèce. 

- Hier, Standard and Poor's a dégradé la Grèce. La note de sa dette a été abaissée d'un cran,  à CCC+ assortie d'une perspective négative.

- L'idée de mettre en circulation une « double monnaie » (voir explications ici) pour payer les traitements des fonctionnaires et les retraites, est de plus en plus souvent évoquée, que ce soit dans la presse grecque ou dans la presse britannique. 

- Celle qu'un défaut partiel de la Grèce pourrait intervenir immédiatement après l'échec - prévisible - des négociations de Riga, fait elle aussi son chemin, tant le pays commence à être à sec. Ce défaut, d'ailleurs, n’entraînerait pas forcément une expulsion de la zone euro. Et pour cause : rien, dans les traités, ne rend cette exclusion possible. Les créanciers du pays - essentiellement des acteurs publics depuis que l'UE, en 2010, a généreusement aidé les banques françaises et allemandes à se dégager du bourbier et que le risque a été transféré vers les États-membres, le MES et la BCE - en seraient alors pour leurs frais. Et une crise politique majeure s'ouvrirait en Europe. 

Bref, le calendrier est chargé. On attendant les prochaines péripéties, je mets à disposition ci-dessous la traduction d'un article de l'excellent Paul Mason, qui suit tout cela attentivement sur son blog de Channel 4. 

Dans cet article, le journaliste anglais développe deux idées particulièrement intéressantes : celle d'un éventuel défaut, donc. Mais aussi celle d'une possible scission de Syriza et d'un recentrage de Tsipras, qui s'allierait alors avec To Potami et le nouveau parti fondé par Papandréou sur les ruines du PASOK. Évidemment, ce ne sont-là qu'hypothèses et supputations. Mais c'est dense et informé ! 

***


Ce texte est la traduction d'un article initialement paru ici. 

J'ai reçu un mail cette semaine, où on me prédit que la Grèce va faire face à une « rapture » (à un enlèvement, en fait. C'est un jeu de mots en anglais) avec la BCE dès le 24 Avril. En fait, mon informateur voulait dire «rupture», mais plus nous approchons de l'événement, plus je pense que le mot « rapture » décrit mieux ce qui peut désormais se produire. 

Si le gouvernement de gauche radicale se retrouve effectivement dans une impasse avec ses créanciers à la fin du mois et que cela conduit à un défaut puis à une éjection éventuelle de la zone euro, alors la « rapture » telle que prévue par les fondamentalistes chrétiens - une journée apocalyptique durant laquelle la moitié du genre humain est brutalement propulsée vers les cieux - pourrait être une métaphore appropriée. 

Pour une partie de Syriza, cela apparaîtrait comme une validation. Pour les autres, comme une damnation. Pour le peuple grec, dont 80 % veut rester dans l'euro à tout prix, cela pourrait ressembler à quelque chose comme la fin du monde tel qu'ils le connaissent.

Mais après trois semaines d'intenses négociations, le 24 avril commence à ressembler à une date limite. Nikos Theocharakis, responsable de la politique fiscale au ministère des Finances grec, aurait dit aux négociateurs de l'Eurogroupe que la Grèce se trouverait à court de liquidités après cette date. 

Commençons par examiner les chiffres. La Grèce ne peut pas emprunter beaucoup d'argent sur les marchés, parce que sa dette de 320 M€ est considérée - à juste titre, je pense – comme insoutenable. Aucune politique d'austérité supportable par la société grecque ne suffirait à rembourser cette dette.

Donc, la Grèce essaie actuellement de survivre en dégageant un léger excédent budgétaire. Chaque année, le gouvernement tente d'être en excédent à hauteur de 1,5 % du PIB en dépensant moins qu'il ne perçoit en taxes. 

Le principal problème est que ce résultat a été obtenu juste avant les élections. Or les chiffres affiché par le gouvernement conservateur précédent se sont avérés être inexacts. 

Problème numéro deux : avec la fuite des capitaux générée par la fermeture de l'accès aux liquidités décidée par la BCE, l'activité économique est à l'arrêt, et le commerce extérieur s'effondre. Les recettes fiscales ont baissé en janvier-février, et bien qu'elles semblent être remontées en mars, cela tient principalement à un compromis : paiement rapide de traites sur les arriérés d'impôts et instauration d'une taxe forfaitaire par les banques. Mais semaine après semaine, l’État grec doit faire face au paiement des salaires et des pensions à partir d'un minuscule excédent de trésorerie. Il est contraint de faire main basse sur les réserves de trésorerie de divers organismes publics afin de se maintenir à flots.

Problème numéro trois : même s'il dégage un petit excédent chaque mois, l’État grec doit « faire rouler » près de 15 milliards de dette cette année, en grande partie sous la forme de bons à court terme que les banques du pays devraient en principe acheter. Mais leur capacité à le faire est plafonnée par la BCE . 

Un terrain d'entente ?

Depuis le début, le temps a travaille en faveur des créanciers de la Grèce et des adversaires de Syriza. 

Lorsque la BCE, en février, a fermé à la Grèce l'accès aux liquidités normales et plafonné celui aux liquidités d'urgence, il était évident que cela allait accélérer le bank run amorcé durant le dernier mois de règne du gouvernement précédent. Cela a en partie - mais en partie seulement - contraint le ministre des Finances Yanis Varoufakis à une reculade à l'occasion de l'Eurogroupe du 20 février. 

Depuis lors, le principal objectif de Varoufakis est d'essayer de prouver qu'il existe une version de gauche et anti-austéritaire des « réformes structurelles » qui soit acceptable par les créanciers, et les convaincrait d'accorder les 7 Mds d'aide qu'ils bloquent actuellement. Mais même un déblocage de cette aide ne constituerait qu'une prémisse à d'autres négociations, portant  sur la manière dont pourrait être rééchelonnée une dette de 320 milliards. La dernière mouture des propositions grecques - un document de 26 pages en anglais - a été considérée comme passible d'un tel accord. Mais la question va bien au-delà de la crédibilité budgétaire d'Athènes. 

La majorité pro-euro au sein de Syriza a, semble-t-il, mal calculé la force de l'opposition à laquelle elle serait confrontée au sein de la zone euro. Certes, elle a l'appui des États-Unis. Et la France et l'Italie émettent de petits gazouillis sympathiques. Mais tout cela est contrebalancé par une coalition de pays pro-austérité rangés derrière l'Allemagne, qui bloquent toute tentative de la Commission européenne de négocier un compromis. Dès lors, chaque fois qu'un accord semble se dessiner, l'Allemagne et un groupe d'alliés qui lui sont proches depuis la seconde guerre mondiale, bloquent toute avancée, que ce soit au sein de la BCE ou de l'Eurogroupe.

Impasse

La profondeur de l'attachement de Syriza à l'euro a été démontrée lorsque l'économiste-gourou du parti, Euclid Tsakalotos, s'est adressé aux députés à Westminster le mois dernier. Face aux encouragements à quitter l'euro venus de députés travaillistes de l'aile gauche, Tsakalotos est revenu sur les expériences tentées par les gauches britannique et française dans les années 1980, soldées par ce qu'il appelle « l'impasse » de solutions économiques nationales. 

Ainsi, la direction de Syriza est marié à la zone euro, mais la zone euro est actuellement formatée pour écraser Syriza. Avec le ralentissement de la croissance et des recettes fiscales artificiellement soutenues par des taxes exceptionnelles, cela ne peut durer éternellement.

Les grandes entreprises, en Grèce, sont loin d'être aussi hostiles à Syriza qu'on pourrait le penser. Beaucoup d'hommes d'affaire voient ce parti aux « mains propres » comme le seul capable de s'attaquer au népotisme et à la corruption qui ont ruiné l'économie grecque pendant des décennies. Ajouté à cela, il y existe une frange de conservateurs grecs réunis autour de la dynastie Karamanlis qui serait, m'a assuré un ex-député proche d'eux, « prête à aider » Syriza.

Si vous ajoutez à cela le petit parti de centre-gauche Potami  et le nouveau parti formé par l'ancien Premier ministre George Papandreou, il y existe incontestablement une base pour un « gouvernement de centre-gauche » dirigé par Syriza, qui agirait comme un « gouvernement d'unité nationale », appliquerait un programme essentiellement dictée par Berlin, mais avec certains aménagements pour apaiser les membres et les électeurs de Syriza. 

Ceci, en tout cas, constitue la nouvelle stratégie des milieux d'affaires vaguement de centre gauche - et leur souhait de la voir mettre en œuvre a été aiguisé par le fait que Syriza semble poussé vers une collaboration économique avec la Russie, l'Iran, l'Azerbaïdjan et la Chine.

Encourager une scission 

Mais la gauche de Syriza est forte. La Plateforme de gauche, dirigée par le ministre de l'énergie Lafazanis, est fortement anti-euro et se sent légitimée par les événements. Elle se compose essentiellement d'anciens du communisme traditionnel et constitue l'extrême-gauche à l'intérieur de Syriza. Mais elle a été rejointe lors du dernier vote interne au parti par une franche plus moderniste et par les tenants d'une gauche plus « horizontale », jusqu'à atteindre 41% des voix contre l'accord conclu par Varoufakis le 20 février.

Il existe donc une pression croissante, exercée de l'intérieur et de l'extérieur du parti, qui pousse vers une scission au sein Syriza et un départ de la Plateforme de gauche du groupe parlementaire. Tsipras serait alors contraint de s'appuyer sur de le centre-gauche et sur les conservateurs de l'aile Karamanlis au sein du Parlement grec. Toutefois, il y existe une troisième force que les éditorialistes des journaux financiers ont tendance à oublier cependant qu'ils contemplent une Grèce ballottée entre Berlin et Moscou : le peuple grec lui-même.

Jusqu'à présent, il a été très calme. Les « mouvements sociaux » - les syndicats, les groupes anti-fascistes, les banques alimentaires, les assemblées locales et autres - étaient, ainsi qu'un vieux militant me l'a expliqué, « épuisés » au moment où Syriza est arrivée au pouvoir. Ensuite, ils ont été comme fascinés par l'apparition soudaine d'une nouvelle pratique de la politique au sein du Parlement : la mise au jour de plus de 100 cas de corruption, la mise en place d'un comité chargé d'apprécier la légalité du plan de sauvetage de 2011, la disparition soudaine des gaz lacrymogènes de la panoplie de la police anti-émeutes, la libération progressive de migrants qui étaient retenus dans des camps de l'armée.

Frustration croissante

Les personnes auxquelles j'ai parlé ce mois-ci évoquent une frustration croissante des militants et sympathisants de Syriza face au le drame feutré qui se joue à Bruxelles. Pendant ce temps-là, dans les différents ministères, les dirigeants de Syriza ont encore du mal à asseoir leur autorité et même obtenir des informations précises. 

Dans ces moments historiques, le choses se cristallisent parfois sur des individus. Varoufakis – orienté US, formés à l'ouest et même pas membre de Syriza - sera, comme son bras-droit me l'a dit en février, le « dernier à quitter l'euro ». Si arrive le moment où il doit passer de la conciliation à la simple survie, vous pouvez être sûrs que tous les moyens auront été épuisés. Cependant, ainsi qu'il me l'a dit juste avant les élections, il considère qu'un euro non réformé ne peut que s'effondrer dans les deux ans.

Publiquement, vis-à-vis de la zone euro, Varoufakis a adopté le ton non seulement de la conciliation, mais aussi de la reconstruction. En privé toutefois, ses conseillers - ce sont pourtant quelques-unes des personnes les plus centristes dans l'entourage de Syriza – se disent choqués par le niveau d'hostilité auquel ils se sont trouvés confrontés au sein de la zone euro. 

Cette aile de Syriza, qui est essentiellement social-démocrate, était pourtant très fortement attachée à l'euro. Du coup, leur foi dans l'euro est ébranlée. Et le danger, pour la zone euro est évidemment qu'une telle évolution des mentalités puisse gagner le peuple entier si la preuve est administrée qu'on ne peut rien faire à l'intérieur de l'euro. 

Poussé au bord du précipice - soit par l'échec d'un placement de dette à court terme soit par une simple pénurie recettes - Varoufakis n'aura aucun mal à justifier la mise en place d'un contrôle des capitaux, d'une fiscalité d'urgence sur les grandes entreprises, et l'inauguration d'une double monnaie.

Une économie dans la tourmente

À ce stade, il ne tient qu'à la zone euro de réagir. Mais si elle fait monter les enchères, il reste des armes puissantes dans l'arsenal de la Grèce : les 80 milliards qu'elle doit la zone euro via le système Target 2 qui, comme le souligne Ambrose Evans-Pritchard, ne sont pas protégés. Ensuite, les sommes qu'elle doit la BCE.

La Grèce tenterait, au début, de faire défaut sur sa dette sans avoir à quitter la zone euro. Mais le défaut plongerait l'Europe dans le chaos, politiquement et économiquement. La zone euro, déjà semi-stagnante, ferait face à une période de 12 à 18 mois  d'arrêt complet de son économie jusqu'à ce que son système bancaire ait absorbé le défaut grec. 

Ainsi, au cours des deux prochaines semaines il y a un risque accru de « Grexident » - de défaut partiel causé non par calcul de la part de Syriza, mais par une mauvaise estimation, par la BCE du débit du filet d'oxygène financière indispensable aux banques grecques pour survivre, ou par une semaine de recettes trop faibles. 

Les Grecs, ce week-end, ont afflué vers leurs églises pour célébrer la Pâques orthodoxe. Alexis Tsipras, dont la côte de popularité est toujours de 71 %, a saisi l'occasion pour parler de renaissance et de renouveau. Certains, en réponse à l'exclamation traditionnelle « le Christ est ressuscité », ont alors plaisanté : « Envoyez-le à Bruxelles pour négocier ! ». 

Après la pause pour les fêtes de Pâques, pourtant, les négociations s'approchent d'un moment critique. Si la Grèce est contrainte à un défaut accidentel, le dommage causé au projet de l'euro et à l'image de l'UE sera profond. Surprise à contribuer à la faillite des banques qu'elle est censée superviser, suspecte de travailler à briser une union monétaire supposée être sa raison d'être, la BCE verrait sa réputation ternie pour une décennie.



lundi 6 avril 2015

TATFA : l'accord du plus fort ? - réponses de T. Porcher et F. Farah






Frédéric Farah et Thomas Porcher sont économistes. Ils sont auteurs d'un ouvrage intitulé TAFTA : l’accord du plus fort (éd. Max Milo). Ils ont accepté de faire un point, sur L'arène nue, de l'état d'avancée des négociations entre l'Union européenne et les États-Unis sur ce projet de traité, car celles-ci continuent quoiqu'il n'en soit plus guère question dans l'actualité. Ils pointent également les principaux dangers contenus dans ce projet d'accord.


***

On n'entend plus beaucoup parler du Tafta depuis quelques temps. Pourtant, lorsque les négociations ont été lancées, le calendrier était très ambitieux. Il s'agissait de conclure un accord dès 2015 - c'est à dire cette année. Où en est-on des négociations entre la Commission européenne et les États-Unis ?

Frédéric Farah : Les négociations continuent. Un nouveau cycle de négociation est attendu pour le 20 avril à Washington, il fait suite à celui qui s'est tenu à Bruxelles en février. Dans le langage du droit international, il n'y pas encore consolidation des positions, c'est à dire on n'en est pas à la rédaction des articles, ou des dispositifs précis. Il y a eu un temps d'arrêt au milieu de l'année 2014, le temps que la Commission Européenne se renouvelle et que les élections américaines dites des midterms passent. Obama est désormais en cohabitation, mais rien de bien étonnant dans le paysage américain. Le calendrier devrait conduire jusqu'à la fin de 2015 voire début 2016. Mais rien ne dit que le processus ne connaisse une sortie de route. La Commission de Bruxelles a admis le 30 mars que le traité ne sera pas prêt pour 2015.


Le livre 
Thomas Porcher : Le projet du grand marché transatlantique est en préparation depuis plus de vingt ans, mais il a subi une nette accélération depuis 2009. Cette accélération des négociations s’est faite dans un contexte de bouleversement économique et géopolitique mondial avec la montée en puissance de la Chine et d’autres pays émergents. De manière générale, j’ai l’impression que le rythme des négociations dépend largement du bon vouloir des américains. Lorsqu’ils tentaient de faire un G2 avec la Chine, le projet du marché transatlantique était au point mort.


Dans votre livre, vous dénoncez l'opacité des négociations. Pourtant, grâce à l'action de l'Italie pendant qu'elle exerçait la présidence tournante de l'UE, le mandat de négociation de la Commission européenne a été rendu public. N'est-ce pas là un progrès ?

FF : Un progrès si l'on veut, le contenu avait déjà fuité. Le document officiel n'a rien apporté qu'on ne sache déjà. L'opacité demeure même si l'Union européenne a décidé de jouer plus franchement cette carte en mettant à disposition des citoyens certains documents. Mais d'autres restent bien opaques. Mais à vrai dire la question n'est que partiellement là. Quand bien même les actes seraient plus transparents, il faut néanmoins être capable de comprendre des mandats, saisir des subtilités juridiques se pénétrer des détails techniques et les comprendre. Il ne sera écrit nul part, une entente avec les multinationales ou écrit noir sur blanc qu'il faille en finir avec le droit du travail. Tout est emballé dans un discours lénifiant censé rassurer les citoyens des bonnes intentions de chacun. Tout comme la déclaration du 20 mars 2015 entre l'ambassadeur américain Froman et Mme Malmstrom sur les services publics et leur maintien dans le traité mais avec des morceaux d’ambiguïté qui valent le détour.

TP : Je suis d’accord avec Frédéric, j’ajouterai que depuis le début, la commission a organisé un semblant de transparence notamment en créant un site accessible dans toutes les langues où figurent de nombreux documents sur les positions de Bruxelles et le calendrier des négociations. Mais les informations présentes sur le site restent très vagues. Elles ne sont guère qu’un assemblage de discours et d’affirmations, dépourvu de chiffrage et de réflexions, ayant pour seul but de rassurer le lecteur. Les réponses aux questions ne font qu’aligner une série de banalités, telles que « la croissance économique et la productivité accrue créée par l’accord bénéficieront aux travailleurs de l’Union et des États-Unis ». Même si il y a eu des efforts, les faits confirment un manque de transparence. Concrètement, nous ne savons rien, ou pratiquement rien, sur les négociations.

Autre « progrès » (en tout cas, ce fut présenté comme tel), la Commission européenne a lancé une grande consultation relative à la disposition la plus controversée du futur accord, celle relative aux tribunaux d'arbitrage. Près de 150 000 réponses ont été collectées, dont 88 % s'opposent à l'introduction de ces tribunaux. Pourquoi cette disposition suscite-t-elle une telle levée de boucliers ?

FF : Pour plusieurs raisons. Tout d'abord une levée de boucliers de la part de la société civile comme on dit ou du moins une partie d'elle. La crainte la plus commune est celle inhérente à la crainte d'une justice privée qui s'imposerait et ainsi les multinationales de la sorte pourraient acquérir un pouvoir exorbitant. La multiplication du contentieux depuis 2007 a renforcé la crainte. D'autant que les recours se font sur des domaines sensibles : santé, alimentation, environnement. Les condamnations spectaculaires d’États parce qu'ils avaient engagé des campagnes contre les fabricants de Tabac, ou parce qu'ils étaient revenus sur des permis de forage ont très vite fait de penser que le citoyen verrait un peu plus la grande dépossession s'aggraver. Nous entendons par grande dépossession, le dessaisissement du citoyen de sa capacité à pouvoir orienter le cours des politiques publiques par un vote. Ainsi la politique monétaire européenne est soustraite à nos choix, la politique budgétaire presque tout autant. Désormais notre capacité à légiférer déjà sous la férule bruxelloise, se trouve désormais sous la menace de tribunaux qui au nom de la disposition qui veut que les investisseurs disposent d'un cadre réglementaire stable, nous soyons contraints de ne pas trop étendre nos règlements dans un sens qui pourrait être défavorable aux investisseurs.

Et donc... quelles sont les suites données à cette consultation ? Les tribunaux vont-ils être abandonnés ? 

TP : Dans notre livre, alors même que le résultat de la consultation n’était pas connu, nous avions émis des doutes sur la manière dont allait être traitées les réponses des citoyens. Pour nous, la consultation servait uniquement à recueillir des avis pour justifier que le processus était démocratique mais que rien n’allait changer. D’ailleurs, cette consultation n’avait pas pour but de faire disparaître les tribunaux arbitraux mais juste de recueillir des avis. C’est exactement ce qu’a fait la Commission. Alors que de 88 % des 150 000 participants ont exprimé leur hostilité à ce mécanisme, la commission a affirmé qu’il ne s’agissait pas d’un référendum et que par conséquent, elle n’était pas liée par le résultat. Cet argument a été renforcé par la délégitimation de la consultation elle-même par la Commission, qui explique que seulement 3.000 réponses pouvaient être prises en considération, le reste était considéré hors sujet. Au final, les tribunaux resteront, peu importe ce qu’en pensent les citoyens.

Dans un entretien publié ici, Jean-Michel Quatrepoint expliquait que les pays européens avaient des intérêts divergents dans l'aventure. Pour lui, la Grande-Bretagne et l'Allemagne avaient de gros avantages à tirer d'un accord de libre-échange avec les États-Unis, cependant que la France aurait beaucoup à y perdre. Partagez-vous cette opinion ?

FF : J-M Quatrepoint livre une analyse comme souvent très juste. La France se verrait exposée à une concurrence particulièrement sévère. La position de son commerce extérieure recule depuis 2004, elle n'est plus excédentaire, non pas qu'un néomercantilisme soit souhaitable, mais elle se situe en matière d'export sur de la gamme intermédiaire. Il lui reste quelques secteurs dynamiques mais qui sont fragiles comme l'agroalimentaire par exemple ou encore la pharmacie, le luxe, l'automobile. A l'heure actuelle avec la montée des nouvelles puissances, la part des anciennes puissances recule dans le commerce mondial, mais la question c'est de savoir à quelle vitesse elles reculent. L’Allemagne recule moins vite que la France. Elle a effectué des investissements forts aux États-Unis. Volgswagen au Tennessee comme le souligne Quatrepoint. Ce n'est pas par hasard que l'étude de Jeronim Capaldo de la Tuft university a fait de la France la victime toute désignée de ce traité et en particulier son agriculture.

Dans ce cas, les réactions différenciées des opinions publiques sont paradoxales. C'est en Allemagne que les citoyens se mobilisent le plus contre le traité, alors que l'opinion française semble relativement indifférente. Comment l'expliquer ?

Frédéric Farah et Thomas Porcher
TP : Il est vrai que le secteur automobile allemand a plus de chances de sortir gagnant des négociations que le secteur automobile français mais je pense que d’autres secteurs en Allemagne risquent d’être négativement impactés notamment dans le secteur des énergies renouvelables. De manière générale, sur plusieurs secteurs clés de l’économie, l’Union européenne a complètement décroché par rapport aux États-Unis. Par exemple, dans le classement des dix meilleures entreprises d’électronique grand public ne figure aucune compagnie européenne contre six américaines. Idem dans l’informatique ou les services financiers, où les trois premières places sont tenues par des entreprises américaines. Enfin, le classement des dix marques les plus puissantes au monde atteste de la domination des États-Unis avec huit entreprises classées alors qu’aucune entreprise européenne n’y figure. Je pense qu’il vaut mieux regarder le problème comme une opposition entre multinationales et citoyens. Par exemple, sur des sujets comme l’interdiction de la fracturation hydraulique en France, l’entreprise française Total a la même position que l’américain Exxon : le changement ou l’abrogation de la loi. Quand il s’agit d’augmenter leur profit en rendant les législations moins contraignantes, les multinationales, qu’elles soient concurrentes, américaines ou européennes, parlent généralement d’une seule voix.

Justement, venons-en aux États-Unis. On les accuse d'être à la manœuvre, de tirer toutes les ficelles dans cette aventure. Pourtant, vous expliquez dans votre ouvrage que dans les faits, ils se montrent souvent bien moins libéraux que l'Union européenne. D'ailleurs, lorsqu'Obama a voulu recourir à la procédure accélérée pour négocier le TAFTA, cela lui a été refusé. Et si c'était eux qui, finalement, faisaient capoter les négociations ?

FF : Les États-Unis ne sont pas la patrie du libre-échange, ils auront au bout de la négociation s'ils estiment que les gains sont intéressants. Barack Obama fait de la diplomatie commerciale pour ouvrir des marchés pour les entreprises américaines. Mais ne le fera pas à n'importe quel prix, les États-Unis portent un regard plutôt négatif sur le grand frère du TAFTA, c'est à dire l'ALENA. Ils ont perdu des emplois dans cette affaire. Les républicains plutôt en faveur de ce type d'accord freinent car certains de leurs électeurs sont inquiets d'éventuelles délocalisations de firmes en direction des pays d'Europe centrale ou orientale. Sur la question de la réglementation de la finance, les européens souhaitent mettre cette question dans le panier des négociations pour contourner les lois américaines. Voilà un point qui fâche.

Et si c'était eux qui, finalement, faisaient capoter les négociations ?

TP : Non, je ne pense pas car les États-Unis ont une véritable diplomatie commerciale. Le but est clairement de contenir la montée en puissance de la Chine et de l’Inde en signant deux immenses traités avec les puissances du Pacifique et de l’Europe. Les États-Unis ont choisi de commencer par l’Europe car l’établissement de normes communes entre les États-Unis et l’Europe en feront des normes mondiales, y compris pour le Pacifique, y compris pour la Chine. Le marché transatlantique sera ainsi le producteur de normes mondiales.

Où en sont les négociations, justement, avec l'Asie dans le cadre de Traité transpacifique, le TTP ?

FF : Elles peinent à avancer de ce côté-là aussi. Il existe des tensions commerciales entre le Japon et les États-Unis. Sans compter que la Chine en novembre 2014 a proposer un contre-traité. Dans l'agenda américain, la priorité est de ce côté-ci. Ils aimeraient déjà régler ce traité mais le succès peine à arriver.

TP : Oui, la priorité des États-Unis est clairement le traité transatlantique car les multinationales américaines n’ont pas intérêt à ce que le traité transpacifique soit signé avant. Tout simplement parce que les pays du Pacifique connaissent généralement des normes de production et de consommation moins contraignantes que les normes américaines. Un succès des négociations avec les pays du Pacifique, par l’instauration de normes moins contraignantes, aurait amené les grandes entreprises américaines à s’ajuster sur les normes des pays du Pacifique et à en subir les coûts d’ajustement. Il faut donc commencer par l’Europe pour ensuite imposer les normes aux pays du Pacifique.

Venons-en à la question qui fâche : celle de l'euro. Au bout du compte, le pire qui puisse se produire n'est-il pas de signer un accord de libre-échange avec un pays qui dispose de sa pleine souveraineté monétaire cependant que nous avons perdu la nôtre ?

FF : Oui c'est la question qui fâche ! L'absence de souveraineté monétaire est déjà le premier problème. Mais il en est un second qui est inhérent au premier : les États-Unis utilisent leur dollar pour faire du protectionnisme furtif. En manipulant le dollar, ils réalisent des subventions à leurs exportations de manière déguisée. Ils ont bien compris que dans l'économie actuelle, une certaine flexibilité de la monnaie s'impose. Alors le taux de change devient une arme au service de la croissance. Peu importe si le dollar devient un problème pour ses voisins. Les Européens ayant tant sacrifié sur l'autel monétaire vont de ce fait aller chercher la flexibilité perdue sur le marché des changes sur celui du travail, dont il s'agira d’accroître la flexibilité alors qu'elle est déjà, dans certains pays, au maximum de ce qu'elle peut être. Regardez le Job act italien, la loi Macron en France et, avant cela, les lois Hartz allemandes. Et la liste pourrait être longue ! Les Européens ont choisi la voie de la dévaluation interne, doux euphémisme pour désigner la plus vaste casse de droits sociaux depuis la seconde guerre mondiale en Europe.

TP : D’autant plus que dans le cadre du marché transatlantique, la manipulation du dollar accompagnée d’une uniformisation des normes donnera un avantage énorme aux multinationales américaines car, comme le commerce États-Unis-Europe est un commerce intrabranches, la baisse du dollar rendra les biens américains moins chers que ceux des européens. Et comme la majorité des échanges sont intraeuropéens, les exportations américaines, désormais possibles par l’uniformisation des normes américaines et européennes, pourront se substituer à celles de certains pays européens provoquant une perte de débouchés pour les entreprises de ces pays.