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dimanche 29 mai 2016

L'Union européenne confirme : la loi El Khomri, c'est elle.






La loi El Khomri est un produit d'importation made in Union européenne (voir explications détaillées ici ). Les « Grandes orientations de politique économique » (GOPE), dont l'existence est posée par les traités, et le « Programme national de réformes » (PNR), qui s'inscrit lui-même dans le cadre de la stratégie Europe 2020 « pour une croissance économique intelligente, durable et inclusive » (tsoin-tsoin), prescrivent à de nombreux pays et depuis longtemps le malthusianisme budgétaire et la modération salariale.

Dans même temps, la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union (CJUE), n'a de cesse de promouvoir l'ordre concurrentiel et la dérégulation. Surtout, au travers d'arrêts à l'impact décisif mais mal connus du grand public, tels, par exemple, les arrêts Laval et Viking de 2007, elle œuvre à saper le droit du travail dans les pays membres, et à affaiblir la capacité de négociation des salariés dans les conflits sociaux.

Enfin, l'appartenance à l'euro interdit toute dépréciation de la monnaie. Dès lors, elle conduit les pays de l'eurozone non à renforcer leur coopération, non à développer entre eux la solidarité, mais à se mener les uns aux autres une véritable « guerre de la désinflation salariale », selon une expression de Steve Ohana. Pour livrer cette guerre, ajoute l'économiste, « la France ne semble plus avoir d’autre choix que de s’engager plus franchement dans des politiques de dévaluation interne, non plus seulement via la baisse de la fiscalité sur le travail, mais via la compression des salaires eux-mêmes ( …) c’est l’option qui sous-tend la loi El Khomri ».

Face au caractère scandaleux de l'affaire, face à la blessure d'orgueil que ne peut manquer d'occasionner, chez n'importe quel peuple encore un peu conscient de lui-même, l'idée d'être « gouvernancé » depuis Bruxelles, Francfort ou Luxembourg au lieu d'être normalement gouverné par les dirigeants qu'il a élus, on pourrait s'attendre à ce que les « Européens de métier » fassent profil bas. Par décence. Par souci de ne pas attiser la colère. Parce que le fait de bénéficier de pouvoirs exorbitants dont ils ne doivent la titulature qu'à une série d'erreurs d'aiguillage de l'Histoire, devrait suffire à les contenter.

Mais non. Jouir en silence du confort sans risque qu’offre le séjour dans cet Olympe grisâtre depuis lequel ils nous surplombent n'est pas assez bien pour ces encravatés. Il faut encore qu'ils portent en bandoulière leur bonheur niais d'être là où ils sont, et qu'ils l'ouvrent à tout propos. Sans se rendre compte qu'à la fin, « les gens » commencent à comprendre. Et à s'agacer.

L'ouvrir très grand, c'est l'une des choses que Jean-Claude - il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens - Jucker fait le mieux. Aussi a-t-il trouvé judicieux, dans un récent entretien au journal Le Monde de formuler ces quelques regrets : « à voir les réactions que suscite la « loi travail », je n’ose pas m’imaginer quelle aurait été la réaction de la rue, à Paris ou à Marseille, si votre pays avait dû appliquer des réformes comme celles qui ont été imposées aux Grecs ». Ah, ces Français rétifs ! Comme il est dommage de ne pouvoir vitrifier leur économie avec cette même brutalité joyeuse dont on à usé contre l'économie grecque !

Ceci dit, rien n'est jamais perdu pour qui sait s'armer de patience. Durant l'été 2015, au cœur de la « crise grecque », le ministre hellène Yanis Varoufakis avait donné quelques clés pour comprendre la dureté des créanciers vis-à-vis de son pays. Selon lui, la véritable cible des « Européens » (et de l'Allemagne, plus encore que de l'Europe institutionnelle) était en fait l'Hexagone. « La Grèce est un laboratoire de l’austérité, où le mémorandum est expérimenté avant d’être exporté. La crainte du Grexit vise à faire tomber les résistances françaises, ni plus ni moins », avait-il osé. Pour lui, les cibles terminales étaient l’État-providence et le droit du travail français

Or pour Jean-Claude Juncker, il se trouve que « la réforme du droit du travail voulue et imposée par le gouvernement Valls est le minimum de ce qu’il faut faire ». Le minimum seulement. Et, avec un peu de chance, de constance et d'audace, une simple étape vers ce rêve éveillé que constitue l'idéal grec !

Autre grand bavard : Pierre Moscovici. Lui assume mieux encore que Juncker, et ses insinuations n'en sont plus. Ce sont même des aveux : oui, l'Union européenne veut la loi El Khomri. Dans un entretien publié ici le 18 mai soit, précisément, le jour de la parution des recommandations adressées par la Commission à la France dans le cadre du « semestre européen », le commissaire aux Affaires économiques faisait connaître sa volonté. S'il minaudait tout d'abord en prétendant qu'il ne lui appartenait pas de « juger » la Loi travail, il rappelait toutefois qu'il lui appartenait bien de l'exiger : « Tout ce que je peux dire, c'est que la réforme est indispensable et qu’y renoncer serait une erreur lourde (…) les Français ont souvent le même réflexe quand une réforme se présente : celui de s’y opposer. Cela ne signifie pas que la réforme n’est pas nécessaire et qu’elle ne doit pas être menée (…) En outre, je pense que la volonté du peuple doit s’exprimer dans les élections, pas dans les sondages ».

C'est vrai. En principe, sauf à vivre dans le chaos de la démocratie d'opinion, les scrutins font foi bien plus que les sondages. Mais en principe aussi, le pouvoir exécutif français se situe à l’Élysée et à Matignon (Paris, France), et non dans le bâtiment du Berlaymont (Bruxelles, Belgique). Sauf à vivre dans le chaos de la démocratie congédiée.

Évidemment, si les choses en sont là, et Moscovici le dit fort bien, c'est en raison « des traités que les gouvernements et les Parlements de l’Union européenne, à commencer par celui de la France, ont signés ». C'est là l'argument dont les européistes se prévalent sans cesse, car il n'y a plus que ça en magasin. Au passage, ils se hâtent d'oublier que le dernier des traités, celui de Lisbonne, a tout de même nécessité pour être signé que l'on s'assoie en 2005 sur les résultats de deux référendums, le Néerlandais et le Français. Tout comme on s'est assis sur le résultat de la consultation grecque de juillet 2015. Autrement, c'était début du détricotage de la zone euro.

***

Au sujet du mouvement social actuellement en cours, Myriam El Khomri a eu ces mots très contestés : « il n’est pas question que l’économie de notre pays soit prise en otage ». Ils sont pourtant incontestables: l'économie de notre pays est, depuis longtemps, en situation de captivité. Simplement, les rançonneurs ne sont pas forcément ceux que l'on croit. 


Article initialement paru sur Figarovox.  



lundi 29 juin 2015

Grèce : le grand concours des âneries apocalyptiques commence !


Nombreux sont les commentateurs de la "crise grecque" - en vérité crise de la construction européenne dans son ensemble - à avoir laissé leur déconomètre en charge toute la nuit. Ce lundi, les machines sont donc au taquet, et la projection dans l'atmosphère de prophéties terrorisantes visant à discréditer le gouvernement grec et son projet de référendum, risque d'atteindre un niveau inégalé.

On va tenter de ici de recenser quelques billevesées, histoire de se marrer un peu. Sans doute cet article sera-t-il évolutif car ça promet de pleuvoir toute la semaine. Sortez les parapluies !

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Choses entendues et commentaires attenants :


1/ En cas de Grexit, la Grèce deviendra comme le Zimbabwé, comme la Zambie, ou comme Cuba
=> Ah bon ? Et même pas comme la Corée du Nord ? Quelle déception ! Mais que fait Jacques Attali ?

 2/ si la Grèce fait défaut sur sa dette, chaque français devra payer 600 €. Correctif : chaque Français devra payer 750 €. Correctif : chaque Français devra payer 1000 €....
 => Quine ! Carton plein ! NB : à la fin de la journée, si ça continue, chaque Français devra donner sa voiture et tous ses vêtements à la Grèce, de sorte que nous déambulerons nus et à pied dans tout le pays, le regard vide et l'air hagard. Nos enfants mourront de faim et ils perdront leurs dents à cause du scorbut.
=> Et sinon, si la Grèce ne fait pas défaut, est-ce que chaque Français aura le droit de toucher 600, ou 750, ou 1000 € ? Et surtout, est-ce votre dernier mot Jean-Pierre ?

 3/ Tsipras a décidé d'un référendum sans avoir prévenu personne, et alors qu'on était, selon Pierre Moscovici, "à quelques centimètres d'un accord".
=> Ben oui, on était vraiment à deux doigts. Ca fait d'ailleurs 5 mois qu'on est à deux doigts. Quel ahuri, ce Tsipras. C'est les jeunes, ça : fougueux, impatients, incontrôlables. Mieux vaudrait négocier "entre adultes", comme dit Christine Lagarde !

4/ En 2011, Tsipras était vent debout contre le projet de référendum de Papandréou. Quelle girouette cet homme !
=> C'est pas en France qu'un truc pareil arriverait, hein ? Pendant la campagne présidentielle de 2012, François Hollande avait promis de renégocier le Pacte budgétaire et c'est exactement ce qu'il a fait ! Comment ça non ?....

5/ Il est impensable qu'un gouvernement convoque un référendum et fasse campagne pour le "non"
=> Euh.... la question de savoir si on fait campagne pour le "oui" ou pour le "non" dépend quand même un petit peu de la question posée, non ?

6/ Ah ben non, même pas.  Lundi matin en conférence de presse, Jean-Claude Junker "demande au peuple grec de voter oui, indépendamment de la question qui sera posée";
=> Hummmm. C'est beau, un homme qui sait vivre dangereusement.

7/ Le gouvernement grec fait de l'idéologie !
=> Bien sûr. Attention d'ailleurs à ne pas confondre l'idéologie (celle des autres par définition) avec l'objectivité chimiquement pure (celle des gens qui partagent vos opinions).

8/ La Grèce exerce un insupportable chantage sur ses partenaires. Son premier ministre est irresponsable. Ca, c'est Nicolas Sarkozy qui le dit.
=> Sarkozy n'a rien compris. Tsipras ne fait pas de chantage, il négocie. Autre exemple possible de négociation : "si tu reviens, j'annule tout".

9/ Si la Grèce s'autonomise trop, elle pourrait devenir un Empire. Oui : parfaitement. Selon Olivier Mazerolle par exemple, "un peuple dont l'honneur est bafoué bascule souvent du patriotisme au nationalisme", surtout si une frange non négligeable de sa population nourrit secrètement "le vieux rêve de la Grande Grèce, celle qui dominerait les Balkans".
=> Ben oui, c'est connu, du patriotisme au nationalisme il n'y a qu'un pas, et du nationalisme à l’impérialisme, à peine plus. Moi, je serais la Bulgarie, j'envisagerais dès à présent la levée en masse. On n'est jamais trop prudent.

10/ Vous partez en Grèce cet été ? C'est une mauvaise idée. Si toutefois vous persistez, attention à ne pas vous faire détrousser. Quelques conseils :

=> Ben oui : comme tous les métèques, les Grecs sont brutaux et avides. Comme l'a récemment rappelé le journal allemand Die Welt , les Hellènes modernes ne sont plus ceux de l'Antiquité. Ils ne sont plus très purs, racialement parlant. Leur européanité est douteuse, mâtinés qu'ils sont de sang turc et slave. C'est notamment pour ça qu'ils peuvent vous voler. Évitez donc de les tenter.                                                                                                                       

                                                                                                        To be coninued....

vendredi 13 mars 2015

Comment la BCE et la Commission Européenne ont acheté la France







[Article initialement publié sur Figarovox]


Le «bon flic» et le «méchant flic» : voilà à quel jeu de rôle semblent s'adonner deux de ces institutions européennes qu'Antoine Vauchez nomme «les indépendantes1 ». 

La Banque centrale européenne endosse l'habit du « mauvais flic », et c'est bien sûr la Grèce qu'elle met dans son viseur. Il est plus simple en effet de s'acharner toujours sur le même: ça fait moins de mécontents. Depuis l'arrivée au pouvoir de Syriza et d'Alexis Tsipras, la BCE accable donc Athènes avec constance et détermination, utilisant pour ce faire tous les moyens de pression imaginables.

Dans un premier temps, on se souvient que l'institution de Francfort avait brutalement décidé de ne plus accepter les titres de dette hellène comme collatéraux. Autrement dit, les banques grecques ne pouvaient plus se refinancer auprès de la BCE en lui laissant des obligations du pays en contrepartie. Certes, cette possibilité relevait jusque-là d'une exception puisqu'en principe, la Banque centrale européenne n'accepte comme collatéraux que les actifs « bien notés » (de AAA à BBB-), ce qui n'est pas le cas des actifs grecs. Mais cette dérogation tenait tant que la Grèce demeurait « sous programme » et acceptait les incursions de la Troïka sur son sol.

Or dans la nuit du 4 février, Francfort a levé la dérogation sans crier gare. Pour quelle raison ? Parce que la Banque s'est cache à peine : elle fait de la politique. Et elle n'hésite pas, dans ce cadre, à instaurer des rapports de force. Ici, il s'agissait rien moins que de contraindre le gouvernement grec « à trouver un accord avec ses partenaires » (ou, en français ordinaire, « à capituler en rase campagne face à ses créanciers » ).

Accord il y eut donc le 20 février, comprenant des concessions non négligeables de la part de Syriza. Ce qui aurait dû suffire. Et qui ne suffit pas ! A ce stade, la BCE refuse de rouvrir aux banques grecques la possibilité de se refinancer auprès d'elle, au motif que les conditions ne sont pas encore réunies. Mario Draghi tient à s'assurer que la Grèce mettra effectivement en œuvre les réformes qu'il juge opportunes. Bref, Athènes a concédé mais ne s'est pas aplatie. Il est donc trop tôt pour lui tendre la main.

On ne la lui tend donc pas. On ne lui lance même pas une bouée de sauvetage. Non seulement, donc, on étrangle les banques grecques, mais on asphyxie aussi l’État. Celui-ci n'a plus la possibilité de se financer sur les marchés depuis la crise de 2010. Tout juste peut-il émettre des bons à très court terme appelés T-Bills, grâce auxquels Alexis Tsipras envisageait de financer a minima les dépenses de l’État jusqu'à ce qu'un accord pérenne soit trouvé sur la question de la dette. C'est pourquoi il avait demandé que le plafond pour l’émission de ces T-Bills soit relevé de 15 à 25 milliards d'euros. Évidemment, il enregistre un refus.

Ce n'est pas tout. La Banque centrale européenne, qui avait pourtant accepté de le faire pour l'Irlande en février 2013, refuse toute restructuration de la portion de dette hellène qu'elle détient. Surtout, elle ne se décide pas à reverser au pays le montant des intérêts qu'elle a perçus sur cette dette. Contrairement à d'autres créanciers, l'institution est en effet supposée ne faire aucun bénéfice sur les prêts qu'elle octroie à Athènes. Elle l'a accepté lors du défaut grec de 2012. Il était convenu que la BCE n'encaisserait aucune perte lors dudit défaut, en échange de quoi elle restituerait le montant des intérêts perçus. Une somme due, donc. Qui s'élèverait à 1,9 milliards d'euros, et qu'Athènes réclame depuis plusieurs semaines en vain.

Enfin, on fait beaucoup de cas du « pragmatisme » de Mario Draghi. On loue la souplesse dont il se montre capable lorsqu'il entreprend, au prix d'une interprétation contestable des traités européens, de financer les États-membres. Pourtant, ce pragmatisme est à géométrie variable. Lorsqu'il est question de la Grèce, l'audacieux banquier se souvient brutalement que « la BCE est une institution fondée sur la règle », ainsi qu'il l'a exprimé à Nicosie le 5 mars.

C'est donc de cela, d'un mélange d'adaptabilité et de rigorisme dont chaque ingrédient est dosé à la tête du client, dont la BCE vient récemment de faire preuve en lançant une opération inédite en zone euro de Quantitative easing (QE), pour un montant prévisionnel de plus de 1000 milliards . Malheureusement pour la Grèce, pays qui en a pourtant le plus besoin, elle ne pourra bénéficier de l'opération. La Banque centrale européenne ne rachètera pas ses obligations car les pays sous « aide » financière (Grèce, Portugal, Chypre) ne sont pas éligibles au programme. Ainsi va la logique européenne : quand on est trop malade, on cesse d'avoir accès aux soins.

Il est un pays, en revanche, qui en bénéficiera pleinement. Ce pays, c'est la France, qui réalise un « super combo » en se voyant couvrir de bienfaits à la fois par la BCE et par la Commission européenne.

Par la Banque centrale européenne, donc, dans le cadre du Quantitative easing. En effet, les rachats de dette souveraine seront réalisés au prorata de la part du capital de la BCE détenue par chaque État-membre. Sur cette opération, le trio gagnant se compose donc l'Allemagne (non, ceci n'est pas une blague) de la France et de l'Italie. Encore une mesure frappée du sceau de la justice, à n'en pas douter ! En tout cas, on voit qu'avec notre pays, Mario Draghi sait se transformer en « bon flic ».

Mais la palme du « gentil flic » revient incontestablement à la Commission européenne. Car celle-ci, après de longues et ennuyeuses tergiversations, a définitivement entériné cette semaine le délai de deux années supplémentaires offert à Paris pour revenir sous la barre des 3 % de déficit public. Non sans assortir cet élan de bienveillance d'une petite bordée d'injures, dont celles de Pierre Moscovici pour lequel « les réformes en France sont insuffisantes » . Par chance, dans nos contrées, on est peu susceptible.

On n'a pas tellement intérêt à l'être, d'ailleurs, dès lors que l'on accepte de se laisser acheter. Car il ne faut pas s'y méprendre. Ce n'est pas un complet hasard si « les indépendantes » se partagent la tâche et si la Banque centrale maltraite la Grèce (un pays gouverné à gauche) cependant que la Commission cajole la France (un autre pays gouverné à gauche). Cela s'appelle « diviser pour mieux régner ». En agissant ainsi, on s'assure que Paris ne se rangera pas aux côtés de l'Europe du Sud, et restera coûte que coûte arrimée à l'Allemagne.

Dans cette Europe à deux vitesses où il est admis que les vainqueurs châtient les vaincus, la France, toute honte bue, accepte donc d'être stipendiée pour demeurer dans le camp des bourreaux.

1 Antoine Vauchez, Démocratiser l'Europe, Seuil 2014

jeudi 18 décembre 2014

Comment l'Europe devient un nouvel empire allemand....






« Non à l’Europe allemande ! ». Cette courte phrase fit un temps office de formule magique Outre-Rhin, de mantra que psalmodièrent tour à tour, comme pour éloigner le mauvais œil, Wolfgang Schäuble, l’ancien président de la République fédérale Richard von Weizsäcker ou le sociologue Ulrich Beck dans un ouvrage court et vigoureux

Pour éloigner le mauvais œil ou… pour tenter de nier cette évidence : l’Union européenne est en train de se muer quasi-empire allemand. Un empire soft, évidemment. Ou un « empire nonimpérial » selon la formule un jour employée par l’ancienPrésident de la commission européenne José Manuel Barroso. Car les arts marchands ont remplacé l’art martial et le rang hiérarchique ne se conquiert plus par les armes. Il est directement indexé sur les succès – ou les infortunes – économiques.

Or les succès sont germaniques. En dépit des faiblesses qu’on commence à lui reconnaître et qui ne peuvent manquer d’inquiéter (1) (extrême dépendance d’une économie exportatrice aux variations de la demande mondiale, insuffisance des investissements publics qui augurent mal de l’avenir), l’économie allemande, avec l’aide d’un euro taillé tout spécialement selon ses besoins, est devenue si supérieure qu’elle exerce sur ses voisins une authentique fascination. Dès lors, le modèle austéritaire allemand s’impose partout. Et l’on ne jure, pour tenter de faire repartir l’économie européenne, que sur une sorte de « malthusianisme comptable » qui consiste à ambitionner la baisse continue d’à peu près tout (le taux d’endettement, les déficits, les salaires…). Or, si la recette est adaptée à une nation de vieux épargnants soucieuse de consolider ses excédents de maintenir une inflation faible, elle s’avère mortifère pour la plupart des « partenaires » européens de l’Allemagne.

Malgré tout, lesdits « partenaires » persistent dans une rigueur mimétique qui en dit long sur l’ascendant psychologique exercé par Berlin et sur la servilité du reste de l’Europe. Par ailleurs, non contents de singer benoitement le grand voisin, nombre de pays européens consentent également à payer l’impôt habituellement prélevé par les empires sur leurs populations pacifiées. Ils le payent en argent : il n’y a qu’à voir les excédents commerciaux engrangés par Berlin sur ses voisins pour s’en convaincre. Et ils le payent en hommes. Car l’Allemagne, qui s’était déjà spécialisé dans l’usage à son profit de la main d’œuvre à bas coûts des pays de son hinterland d’Europe de l’Est, importe également, désormais, des travailleurs d’Europe du Sud fuyant la crise, qui aident à pallier le déficit démographique germanique.

Il faut dire qu’en bâtissant cet entrelacs d’institutions techniques que constitue l’Union européenne, on a offert à l’Allemagne un redoutable accélérateur de puissance. Au gré des différentes étapes que constituèrent la réunification, la création de la monnaie unique puis la crise de l’eurozone, la République fédérale a lentement étendu son pouvoir sur l’Europe institutionnelle, au cours d’un processus où l’on peine à faire la part des choix volontaires et du simple enchaînement déterministe des causes et des effets.

Quoiqu’il en soit, au terme de ce que Tony Corn, un rien provocateur, appelle un « Anschluss aimable et doux »  les intérêts de l’Union européenne et ceux de l’Allemagne se trouvent désormais superposés. Ce pays domine d’une tête le Parlement européen dont le Président, son directeur de cabinet et le secrétaire général sont allemands. Tout comme le président de la Banque européenne d’investissement (BEI) et le directeur général du Mécanisme européen sont allemands (MES). Ailleurs, ce sont des représentants de la zone d’influence immédiate de l’Allemagne qui ont été imposés par Angela Merkel : le polonais germanophone Donald Tusk à la présidence du Conseil et le luxembourgeois Jean-Claude Juncker à la tête de la Commission européenne. La France, elle, a dû se contorsionner pour réussir à fourguer Pierre Moscovici à la Commission. Encore est-il flanqué de deux supérieurs hiérarchiques respectivement originaires d’Europe de l’Est (Vladis Dombrovskis, Lettonie) ou du Nord (Jyrki Katainen, Finlande)….

Economie de restrictions tous azimuts qui semble partie pour engendrer une longue et sévère période déflationniste, crise politique profonde liée à l’enserrement des souverainetés nationales dans un écheveau institutionnel sur lequel l’Etat le plus puissant a réalisé une OPA, l’Union européenne s’est muée en véritable trou noir économique et démocratique. Il ne lui reste plus, pour parfaire le tableau, qu’à devenir un trou noir géopolitique.

Ce funeste défi, elle semble en passe de relever en se brouillant avec de larges parties du monde. C’est déjà le cas à l’Est : la gestion erratique des relations avec la Russie contribue déjà à convaincre ce pays, déjà bien installé dans des cénacles tels que l’Organisation de coopération de Shanghai ou l’Apec, que sa vocation est asiatique plus qu’Européenne. Et cela se fera d’autant plus facilement que le dynamisme de l’Asie est autrement plus engageant que la progressive fossilisation de l’Europe. Mais ce pourrait finir par être également le cas à l’Ouest. Car les Etats-Unis, qui ont renoué avec la croissance, ne peuvent manquer de pâtir, à terme de la stagnation européenne. Les Américains ont d’ailleurs été les premiers à s’alarmer, dès 2013, des excédents commerciaux allemands. Ils n’ont de cesse, depuis, de demander à la République fédérale de relancer sa demande intérieure. En vain.

Les responsables politiques français, eux, se montrent sans cesse plus empressés d’avaliser cet état des choses, enfermant l’Hexagone dans le rôle humiliant de « poltron décisif » (Lordon) ou de de « poule mouillée de l’Allemagne » (Steve Ohana). C’est en Allemagne – et non à Bruxelles – qu’on se rend pour défendre les choix économiques français, pour obtenir des indulgences sur le projet de budget français bref, pour faire allégeance. Le très europhile Jean Quatremer s’en désole en ces termes : "en ignorant Bruxelles, Paris reconnait tout simplement que la réalité du pouvoir est désormais à Berlin. Une étrange capitulation qui n'est pas sans risque pou l'avenir de l'Europe". 

Pour l'avenir de l'Europe et... pour celui de la France. Car le jugement de l'Histoire, on l'a parfois vu, peut être assez dur pour les capitulations. 

(1) On pense notamment au livre de l’économiste Marcel Fratzscher, Die Deutschland illusion (Allemagne, l’illusion), paru il y a quelques semaines. 


lundi 6 octobre 2014

Si la Commission européenne retoquait le budget 2015 de la France....






Jadis, il se disait que le consentement à l'impôt était au principe même de la démocratie. De même, en ces temps reculés, alors qu'on circulait encore à cheval, que les princes charmants combattaient encore des dragons et qu'on utilisait le Minitel pour draguer en ligne, beaucoup de gens croyaient que le vote du budget de l’État était l'une des principales prérogatives des représentants de la nation, c'est à dire du Parlement.

Mais ça, comme dirait l'autre, c'était avant.

Maintenant c'est différent. On a modernisé ces vieilles pratiques car elles sentaient la poussière. Elles n'étaient pas très fun, elles n'étaient pas très wizzz, elles n'était pas très « my government is pro-business ». Par chance, l'Union européenne vint, qui nous aida à venir à bout de ces rigidités.

***

Le six pack (oh yeah) et le two pack (come on babe) sont une série de textes votés par le Parlement européen en 2011 et 2013 et qui ont largement accru les prérogatives de la Commission européenne en matière budgétaire. En vertu de ces directives et règlements, celle-ci peut désormais poser son regard velouté de jeune biche sur les projets de loi de finances des différents États-membres, avant même que lesdits projets aient été examinés par les Parlements nationaux. Ceci constitue, chacun s'en doute, un grand pas en faveur de « la démocratisation des institutions européennes » et du « rapprochement de l'Union et des citoyens » tant désirés par les Bruxello-militants.

C'est à ce petit jeu intrusif que se livre actuellement la Commission. Et c'est à la faveur de ces pouvoirs flambant neufs qu'elle devrait, apprend-on, demander à la France :
- de corriger son projet de budget,
- à défaut, de payer une amende pouvant aller jusqu'à 4 milliards d'euros,
- et pour finir, pan-pan cucu, un suppo et au dodo.

***

Par chance, en termes d'affront, la France a pu bénéficier d'un entraînement préventif taillé sur mesure : elle a d'abord dû supplier pour parvenir à caser un Français – Pierre Moscovici – à un poste économique au sein de l'exécutif européen. Puis elle a dû accepter qu'il soit flanqué de deux supérieurs hiérarchiques1, tous deux conservateurs et respectivement issus des Pays Baltes et d'Europe du Nord. Elle le verra peut-être enfin se faire recaler malgré tout, après qu'il se fût prêté à une audition devant les parlementaires européens jugée peu convaincante par iceux.

Bien sûr, ce ne sont là que vétilles comparé à l'impact qu'aurait une censure du projet de loi de finances, qui constituerait un viol caractérisé des prérogatives du Parlement français. Que ceci soit tacitement accepté par avance et par tout le monde, qu'on ne se rappelle avoir entendu personne protester contre l'adoption des six et two packs n'y change rien. L'humiliation serait totale.

***

Surtout, cela constituerait un magnifique « deux poids, deux mesures » dans la manière dont les experts-comptables de Bruxelles mènent leurs expéditions punitives. En effet, la Commission n'est pas censée sanctionner les seuls déficits, mais l'ensemble des déséquilibres macroéconomiques. Dont les excédents excessifs font évidemment partie puisqu'ils contribuent également à déstabiliser l'économie de la zone euro. En principe, il est donc interdit à un pays membre d'afficher un solde de ses comptes extérieurs courants supérieur à 6 % de son PIB pendant plus de trois ans.

Un pays, pourtant, s'affranchit de cette règle dans l’allégresse et dans la longue durée. Il s'agit bien sûr de l'Allemagne, qui détient - devant la Chine - le record du monde en matière de surplus commerciaux et qui devrait afficher un excédent courant de 7,2 % de son PIB cette année. Un chiffre qui alarme beaucoup de monde puisque les États-Unis s'en sont émus dès 2013, suivis du Fonds monétaire international. Même l'austère patron de la Banque centrale allemande, Jens Weidmann, semble avoir plaidé un temps pour en rabotage de la compétitivité allemande relative, puisqu'il proposait en juillet dernier que les salaires soient augmentés de 3 % dans son pays.

La Commission Barroso, quant à elle, envisagea furtivement des sanctions à l'encontre de Berlin. Depuis, on n'a guère de nouvelles, au point qu'on a envie d'oser cet audacieux questionnement : « outé sanctions, outé ? ».

Las, on peut s'autoriser à douter que Jean-Claude Juncker qui doit son poste de président de la Commission à Angela Merkel tout comme il lui doit la possibilité-même d'y avoir été candidat2, se hasarde à exhumer cet épineux dossier. Et l'on s'interroge derechef : outé, impartialité, outé ?


1 Les deux patrons de Pierre Moscovici sont le Finlandais  Jyrki Katainen, désormais vice-président de la Commission chargé de l'emploi et de la croissance, et le Letton Vladis Dombrovskis, vice-président chargé de l'euro et du... dialogue social (si, si....).

2 Angela Merkel a d'abord imposé que Jean-Claude Junker soit le candidat du PPE au poste de Président de la Commission car elle ne voulait en aucun cas de Michel Barnier. Elle a ensuite imposé que Junker soit effectivement nommé, en dépit de l'opposition farouche de la Grande-Bretagne.