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lundi 6 mars 2017

L’Union européenne : "Une cocotte-minute qu'il vaut mieux enlever du feu que laisser exploser"






Le texte ci-dessous est un reproduction de l'entretien accordé par David Cayla à Angers mag, autour de La fin de l'Union européenne. 

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Pourquoi, dès le titre de votre ouvrage, être aussi affirmatif et acter la fin de l'Union européenne ?

Nous nous sommes très vite accordés sur le titre, car il résume en fait très bien notre propos. La fin de l’Union européenne n’y est pas présentée comme projet politique, un désir ou un pronostic, mais comme un constat. En effet, si l’on considère l’Union européenne comme un processus qui vise à intégrer politiquement et économiquement le continent, notre livre montre que c’est exactement l’inverse qui se produit et qu’au lieu d’intégrer les pays dans un ensemble harmonieux, on assiste à une désintégration économique et démocratique du continent. Nous sommes donc en face d’un système qui produit exactement le contraire de ce qu’il promettait de créer. C’est en cela qu’il est obsolète.

Quand situez-vous "le point de non-retour" qui correspond finalement au divorce entre l'institution et les populations ?

Ce divorce s’est produit en deux principales étapes. La première, bien connue, est celui du projet de traité constitutionnel et des référendum perdus en 2005 en France et aux Pays-Bas. Dans son précédent livre (Europe les Etats désunis, Michalon 2014), Coralie Delaume écrivait que l’objectif réel de ces référendum était en fait de faire avaliser par les peuple un processus d’intégration supranational qui avait déjà beaucoup dérivé depuis le Traité de Rome de 1957. Manque de bol, les référendum ont été rejeté dans deux des pays fondateurs de l’Union. A partir de là, l’Europe est entrée en crise démocratique, contrainte de se développer en dépit du suffrage populaire, donc à côté des peuples, pour ne pas dire contre leur volonté explicite.

La deuxième étape de ce divorce est celle qui a eu lieu dix ans plus tard, lors de la crise grecque. On peine en France à prendre la mesure de ce qui s’est passé en Grèce entre janvier et juillet 2015, pendant les six premiers mois du gouvernement Tsipras. La population grecque a subi une sorte de putsch démocratique. La Grèce a ainsi été privée de sa propre monnaie par une banque centrale qui a décidé d’agir politiquement pour contraindre un gouvernement élu à renier ses promesses électorales. On a ainsi pu percevoir la concrétisation réelle du mot de Jean-Claude Juncker : « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ».

Plus largement, la manière dont la crise de l’euro a été gérée, par la prise de pouvoir des pays créanciers sur pays les débiteur relève davantage d’un esprit revanchard de type néocolonial que d’un principe de coopération et de solidarité qu’on était en droit d’attendre.

De Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen, nombreux sont désormais les leaders politiques à condamner fermement l'Union européenne telle qu'elle fonctionne. N'y a-t-il pas, aussi, un ressort populiste dans les critiques qu'elle subit ?

L’Union européenne est en effet souvent prie comme un bouc émissaire facile pour de nombreux maux de notre société. Faut-il le rappeler ? L’UE n’est pas responsable des bombardement sur Alep et de la crise des réfugiée de l’été 2015 ; elle n’est pas non plus responsable de notre politique éducative, des problèmes d’intégration, de la misère de nos quartiers populaires, de la corruption de certains de nos responsables politiques, de la manière dont l’Etat, souvent, dysfonctionne. Voilà pourquoi je ne pense pas que la critique de l’Union européenne puisse servir de projet politique.

Néanmoins, on ne peut pas non plus exonérer l’Union européenne de ses responsabilités réelles en matière de politiques économiques alors qu’elle en maîtrise les principaux outils. Dans notre livre, nous montrons notamment comment le marché unique et la concurrence généralisée ont entraîné une concentration des richesses dans les pays du cœur de l’Europe au détriment des régions périphériques. C’est pour combattre ce processus qu’un certain nombre de pays « trichent » en se réfugiant dans des stratégies non coopératives du type dumping fiscal ou social, quand ils ne vont pas jusqu’à encourager explicitement la fraude. Par ailleurs, il ne faut pas négliger la question des travailleurs détachés et les importants mouvements de population au sein de l’espace européen dont les effets sur l’emploi et les conditions de travail sont réels. Ainsi, la crainte de se faire prendre son travail par des travailleurs de l’est peut parfois légitimement se transformer en europhobie.

Cette idée d'Union européenne était-elle selon vous vouée à l'échec dès le début, ou est-ce ce que les dirigeants des pays qui la composent en ont fait qui vous amène aujourd'hui à ce constat d'échec ? Le cas échéant, où l'Union européenne a-t-elle péché ?

L’Union européenne était sans doute, dès l’origine, un projet assez ambigu qui aurait pu évoluer différemment. La méthode de Jean Monet dites « des petits pas » qui visait à organiser l’intégration européenne à partir d’institutions supranationales, et donc dans le dos des peuples, a contribué à la rupture entre le processus d’intégration européenne et les populations. Pendant longtemps la construction européenne a été essentiellement l’affaire d’une élite qui s’est peu soucié d’obtenir une quelconque légitimité démocratique.

Il existe aussi une autre Europe, celle des coopérations inter-gouvernementales pragmatiques. C’est cette Europe qui est à l’origine d’ambitieux projets industriels tels Airbus, créé à la fin des années 1960, ou l’ESA, (créé en 1975) qui a permis à l’Europe d’exister dans le domaine spatial. Cette Europe fut progressivement abandonnée au fur et à mesure que l’Europe de la première s’est renforcée.

La construction européenne a donc pêché d’une part d’un manque de pragmatisme dans ses réalisations et d’autre part d’une méthode qui visait à contourner les États nationaux, c’est-à-dire les institution où s’exerce encore aujourd’hui l’essentiel de la démocratie.

Les résultats des élections présidentielles en France et du duel annoncé entre Angela Merkel et Martin Schulz en Allemagne peuvent-elles ouvrir une fenêtre de tir pour une recomposition de l'Union européenne ?

En ce qui concerne l’Allemagne, je ne vois guère quel changement pourrait résulter d’une victoire de Martin Schulz ou d’Angela Merkel. Sur les questions européenne, il y a un assez large consensus gauche/droite en Allemagne. Le social-démocrate Martin Schultz présidait encore il y a peu un Parlement européen largement dominé par les conservateurs. Angela Merkel est la chancelière d’un gouvernement de grande coalition dont le vice-chancelier est un social-démocrate.

La seule opposition sérieuse à laquelle doit faire face Angela Merkel est celle de l’Afd, un parti populiste qui conteste à la fois la politique d’accueil des réfugiés en Allemagne et milite pour un renforcement de l’ordo-libéralisme européen. Mais malgré sa forte poussée électorale il est très peu probable que l’Afd remporte les élections en septembre prochain. Par contre le score de l’Afd et l’éclatement du paysage politique allemand pourra sans doute contraindre le vainqueur, quel qu’il soit, à reconduire la grande coalition. Il y a donc peu à attendre des élections allemande.

Pour ce qui est de la France, il est clair qu’une victoire de Marine Lepen ou de Jean-Luc Mélenchon entraînerait une crise européenne très profonde et sans doute accélèrerait la fin de l’Union européenne. Difficile de dire quelles seraient les conséquences d’une victoire de Benoît Hamon dont le projet européen me paraît peu crédible. Le plus vraisemblable est que les promesses de réforme du candidat se heurteront à une fin de non-recevoir de la part des autres pays européens (et pas uniquement de l’Allemagne). Enfin, une victoire d’Emmanuel Macron ou de François Fillon ne changerait pas grand-chose dans les rapports de force européen, les deux candidats s’étant montrés assez conservateurs.

Comment analysez-vous le Brexit anglais et ses conséquences pour l'Angleterre et l'Union européenne ?

La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne c’est d’abord un symbole extrêmement fort. Ce sera en effet la première rétractation de l’Union européenne, un signe que l’histoire ne va pas en sens unique et que l’UE est pas forcément l’avenir indépassable de tous les pays européen. Autre problème pour l’Union européenne : comment combler le manque à gagner budgétaire consécutif au départ britannique ? Enfin, le départ du Royaume-Uni modifie les rapports de force au sein de l’Union et de fait affaiblit la France dans ses rapports avec l’Allemagne, les britanniques ayant souvent été dans l’histoire une force d’équilibre.

Le Royaume-Uni, il est vrai, est l’un des pays les moins intégré de l’Union. Il a refusé d’entrer dans la zone euro et d’intégrer l’espace Schengen et bénéficie d’une multitude d’exceptions qui lui sont propres (dont un rabais sur sa contribution financière). Dans ces conditions, quitter l’Union européenne apparaît plus facile que pour un pays comme la France. Néanmoins, Theresa May va devoir engager son pays dans de laborieuses négociations qui risquent de durer au moins deux ans. Le gouvernement britannique va aussi devoir gérer les nombreuses contradictions qui existent entre les intérêts de son secteur financier, de son industrie, de son commerce… sans compter les dissensions politiques internes, comme par exemple le nationalisme écossais très pro européen.

Pour l’instant, Theresa May annonce un « hard » brexit, c’est-à-dire une rupture franche avec les institutions européennes. C’est sans doute une façon de se donner une marge de manœuvre. Il est logique de profiter du Brexit pour remettre tout à plat, quitte à renouer des accords au cas par cas avec l’Union européenne.

Une sortie de la France de l'Union européenne est-elle envisageable ? Souhaitable ?

En politique, tout est toujours envisageable. Néanmoins, pour la France, une sortie de l’Union européenne serait forcément plus complexe que pour le Royaume-Uni, principalement du fait de l’euro. Certains veulent prendre le modèle britannique en exemple et expliquent qu’il suffirait d’activer l’article 50 du TFUE pour enclencher un processus de sortie serein. Mais rien ne serait serein dans un tel cas. Comment la France pourrait-elle se financer sur les marchés pendant la période de transition où elle emprunte encore en euros mais où elle annonce en même temps une sortie future de la monnaie unique ?

Plus fondamentalement, on voit mal comment l’Union européenne pourrait subsister après un départ de la France. Si la France annonce qu’elle en part, l’Union européenne disparaît dans les semaines qui suivent. Il n’y aura donc plus rien à quitter.

Un tel scénario est-il souhaitable ? Franchement, rien ne serait pire qu’un éternel statu quo. Malgré la crise de l’euro, malgré l’impasse dans laquelle la Grèce est plongée, malgré le Brexit, on ne voit rien changer en Europe. La situation européenne me donne l’impression d’une cocotte-minute dans laquelle la pression ne cesse de monter. Si l’Union européenne est cette cocotte-minute, alors il vaut mieux l’enlever du feu et la vider plutôt que de la laisser exploser.

La fin de l'Union européenne signifie-t-elle de fait la fin de l'idée européenne ?

L’Europe existe culturellement, politiquement et géographiquement. Ses habitants ont des affinités indéniables les uns avec les autres. Les pays européens sont aussi liés par une histoire commune. Je suis certain que l’idée selon laquelle ces peuples, malgré leurs différences, peuvent collaborer et construire ensemble subsistera.

L’idée européenne est d’ailleurs très ancienne. Victor Hugo l’exaltait déjà au XIXème siècle. D’autres le feront sans doute au XXIème siècle, même si les institutions européennes elles-mêmes seront certainement balayées de l’histoire. Le siège de la Commission européenne à Bruxelles se transformera alors peut-être en musée de l’idée européenne et des voies étranges qu’elle a parfois emprunté. Et nous pourrons alors y célébrer l’Europe en toute quiétude.


mercredi 22 février 2017

La polarisation industrielle exacerbe les déséquilibres européens







Dans la vidéo Xerfi ci-dessous, David Cayla revient sur l'une des thématiques développée dans La fin de l'Union européenne

Il explicite en dix minutes pourquoi et comment le Marché unique - qui a remplacé le Marché commun après la signature de l'Acte unique de 1986, faisant prendre à la construction européenne un tour nouveau et regrettable - favorise la polarisation économique, enrichit les pays du cœur de l'Europe, et appauvrit les périphériques.








Pour mémoire, au mois de janvier, nous présentions La fin de l'Union européenne de manière plus globale, toujours chez Xerfi. 







lundi 30 janvier 2017

«L'Union européenne tue l'Europe», entretien au Figarovox





FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN (paru le 28 janvier 2016). 
A l'occasion de la sortie de leur dernier livre, La fin de l'union européenne, Coralie Delaume et David Cayla ont accordé un entretien fleuve au FigaroVox. Ils analysent notamment les conséquences du Brexit et de l'élection de Trump.


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Votre essai s'intitule La fin de l'Union européenne, sans point d'interrogation. Pourquoi considérez-vous que l'Union européenne est déjà morte ?
Il faut commencer par dire que l'Union européenne n'est pas l'Europe. L'Europe, c'est un ensemble de pays qui s'efforcent de s'ajuster les uns aux autres depuis des siècles, souvent en s'opposant durement mais aussi en collaborant. L'Union européenne, elle, est un ensemble institutionnel et juridique très récent né de l'idée - sans doute un peu présomptueuse - qu'on allait se débarrasser des frottements et des oppositions pour toujours.
L'Union européenne, ce sont avant tout des règles de rang supranational, c'est à dire qui surplombent et encadrent l'action des États-membres. Cette Union n'existe, in fine, que tant que ces règles sont respectées. Or, force est de constater qu'elles le sont de moins en moins.
Sans même parler de celles qui sont arbitraires (par exemple le critère de 3 % de déficit public pour les pays membres de la zone euro ), ces règles sont uniformes, et souvent inadaptées à la situation réelle et aux besoins des différents pays. C'est pourquoi la plupart d'entre eux - parce qu'ils y sont poussés par les circonstances et non par «europhobie» ou par goût du «repli national» - transgressent ces règles ou les contournent. L'Irlande et le Luxembourg transgressent les règles de la concurrence non faussée en pratiquant de longue date un dumping fiscal agressif ; les pays d'Europe du Sud, victimes de la crise et d'une désindustrialisation accélérée transgressent les règles du Pacte budgétaire ; l'Allemagne, qui doit faire face au défi du vieillissement de sa population, dégage une épargne incompatible avec les équilibres macroéconomiques de la zone euro et fait fi du ratio maximal d'excédent courant autorisé par Bruxelles. Enfin, les pays d'Europe centrale qui ont dû faire face à l'afflux de centaines de milliers de migrants en 2015 ont également transgressé de nombreuses règles sur la libre circulation des personnes et l'accueil des réfugiés dans l'espace Schengen.
Du coup, si plus personne ne respecte les règles européennes que reste-t-il de l'UE ? Si nous nous autorisons à parler de «la fin de l'Union européenne», c'est parce que nos analyses nous contraignent à établir un constat d'échec. Ne parlons même pas du retour des tensions et des oppositions qui semblent renaître intactes et de toute part, comme si le temps s'était arrêté. L'incroyable âpreté de le relation germano-grecque depuis quelques années en témoigne. Lorsque paraît, au printemps 2015 dans le journal allemand Die Welt, un texte à la limite de l'essentialisme accusant les Grecs de détruire «l'Ordre européen» comme ils l'avaient fait dans l'Europe de la Saint Alliance en se soulevant contre la domination turque, on se dit que décidément, le projet européen d'unir le continent sous les auspices du marché, de la monnaie et de la jurisprudence de la Cour de Luxembourg, a échoué.
Vous expliquez qu'une petite région comme la Wallonie peut bloquer l'UE, sous-entendant que Bruxelles ne pourrait pas tenir très longtemps si un pays fondateur comme la France se rebellait. L'une des origines de la crise ne tient-elle pas du fait que les nations se sont sous-estimées et que l'on a trop considéré l'UE, notamment sa Commission, comme un super-Etat omnipotent?
En octobre dernier, à l'initiative du social-démocrate Paul Magnette, la Wallonie a en effet paralysé pendant plusieurs jours la signature du traité CETA, l'accord de libre-échange entre l'Union européenne et le Canada. Les Wallons ont fini par obtenir ce qu'ils attendaient de l'État fédéral belge et par remettre l'épée au fourreau.
Cet épisode n'est pas sans rappeler la crise grecque de 2015 durant laquelle l'Union entière a eu les yeux braqués sur la Grèce, un pays qui ne représente pourtant que 2 % du PIB de la zone euro. A l'approche du référendum de juillet 2015, les menaces adressées à l'électorat de ce petit État par la presse et la classe politique de tout le continent témoignait de l'angoisse dans lequel se trouvait alors toute «l'Europe officielle». Si les Grecs avaient mené à son terme leur projet de recouvrer leur souveraineté, ils auraient fini par quitter la zone euro. Et la peur de l'effet domino était palpable. Un pays même petit, même très affaibli par la crise mais qui décide de s'affirmer, peut faire trembler tout l'édifice commuautaire.
C'est d'ailleurs la raison pour laquelle l'Eurogroupe et la Banque centrale européenne se sont employés à harceler Athènes. Le travail de sape de la BCE - qui a mis sciemment les banques grecques à genoux - a été décisif. Car l'UE, ce n'est pas seulement la Commission de Bruxelles. Des trois grandes institutions supranationales que sont la Banque centrale européenne, la Cour de justice de l'Union (CJUE) et la Commission, cette dernière est sans doute la plus soumise à l'action des États membres.
Pour autant, les deux autres ne sont pas omnipotentes. N'ayant aucune légitimité démocratique, elles ne «tiennent» que parce que les pays membres acceptent de leur céder des prérogatives. C'est de la servitude volontaire en somme. Un pays qui en a la volonté politique peut tout à fait se reprendre. Le processus du Brexit est en train d'en faire la preuve. L'une des premières choses annoncées par Theresa May lors de son discours sur le Brexit du 17 janvier a été sa volonté de répudier à terme la jurisprudence de la CJUE. L'exemple hongrois est également très intéressant. Sans même prendre la peine de sortir de l'Union, la Hongrie a réformé sa Constitution et sa justice afin de ne plus avoir à appliquer sur son sol les décisions de la CJUE. Une sortie en douce de l'ordre juridique européen, en quelque sorte, que les autorités européennes sont impuissantes à condamner.
La force d'une monnaie reposant d'abord sur la confiance qu'elle inspire, est-ce à dire que l'euro est en sursis? Comment expliquez-vous que, dans les sondages, les opinions européennes soient encore très majoritairement attachées à la monnaie unique (même si la proportion de ‘satisfaits' n'a certes cessé de diminuer)?
La force des monnaies ne se résume heureusement pas à la confiance qu'elles inspirent! Si l'euro existe c'est parce que, juridiquement, c'est la seule monnaie qui a cours légal dans un ensemble économique qui représente plus de 300 millions d'habitants. La monnaie, c'est la conjugaison d'un système juridique qui impose son usage et d'un marché qui, par sa taille, lui donne une certaine profondeur en lui permettant d'être facilement utilisée comme paiement.
Néanmoins, contrairement à ce qui avait été annoncé lors du traité de Maastricht, l'euro ne s'est pas imposé comme une alternative sérieuse au dollar. Sur les marchés, dans les transactions, comme unité de compte, dans les réserves des banques centrales étrangères, le dollar domine encore très largement. Il représente par exemple plus de 60% des réserves de change dans le monde… soit environ la même part qu'avant la création de l'euro. Contrairement au dollar, l'euro n'est donc pas une monnaie qui inspire spécialement confiance à ceux qui ne sont pas contraints de l'utiliser. Cela tient en partie à l'aspect «incomplet» de la monnaie unique qui ne peut s'appuyer sur une autorité politique unifiée. Sur cet aspect, il faut lire les travaux de Michel Aglietta, qui font référence.
Il est pourtant naturel que les populations des pays européens soient réticentes à l'idée de sortir de la monnaie unique. Au plus fort de la crise de 2015, les Grecs (dont on a ainsi découvert que leur gouvernement ne le souhaitait pas et ne l'avait pas préparé) ont été menacés d'être exclus de l'euro après avoir perdu une grande partie de leurs revenus, de leurs emplois et de leur prospérité. Concrètement et pendant plusieurs jours, ils ne pouvaient plus retirer librement de l'argent dans les distributeurs ou accéder à leur épargne. Cette situation s'était déjà produite à Chypre en 2013 ou en Argentine en 2001. Même si on essaie de rassurer la population en expliquant que le retour à une monnaie nationale n'est qu'une question technique, pour la majorité des gens, changer de monnaie signifie prendre des risques qui apparaissent plus immédiats que les bénéfices. Face à ce sentiment, les discours rassurants des économistes sont malheureusement impuissants.
Du coup, on peut aller jusqu'à envisager que l'Union européenne disparaisse mais que l'euro subsiste. Cela s'est déjà vu dans l'histoire: des monnaies peuvent perdurer des siècles après la disparition des empires qui les avaient émises. De même, il existe aujourd'hui des petits pays qui n'ont pas de monnaie nationale et qui utilisent une devise étrangère comme l'Équateur, dont la monnaie officielle est le dollar américain ou le Monténégro qui utilise l'euro. On peut donc imaginer que, même si l'euro n'est pas une monnaie qui inspire particulièrement confiance, elle puisse continuer d'être utilisée de manière transitoire dans un État qui serait juridiquement sorti de l'Union européenne.
Vous citez ce mot de Bismarck: «J'ai toujours trouvé le mot ‘Europe' dans la bouche de politiciens qui tentaient d'obtenir des concessions d'une puissance étrangère sans oser les demander en leur propre nom». N'est-ce pas précisément le cas de l'Allemagne vis-à-vis de Bruxelles et l'une des causes des dysfonctionnements de l'Union européenne aujourd'hui?
Cette formule visait à dénoncer l'hypocrisie consistant à nier l'existence des intérêts nationaux au profit d'un évanescent «intérêt général européen». En effet, contrairement à ce qu'on essaie de nous faire croire, non seulement les intérêts nationaux n'ont pas disparu avec l'avènement de l'UE, mais la construction européenne est elle-même devenue un champ d'affrontement extrêmement violent entre des intérêts nationaux contradictoires.
C'est particulièrement vrai pour l'Allemagne, grande gagnante du marché unique, qui est devenue au fil des années la puissance politique dominante du continent. Elle ne se prive pas d'utiliser le mot «Europe» pour imposer des politiques conformes à ses propres intérêts, y compris parfois sans en avoir pleinement conscience. Comme le disait récemment Wolfgang Streek, «l'Allemagne en est arrivée à tenir l'Union européenne pour une extension d'elle-même, où ce qui est bon pour l'Allemagne est par définition bon pour les autres (…) Proches en cela des États-Unis,les élites allemandes projettent ce qu'elles estiment évident, naturel et raisonnable sur leur monde extérieur, et s'étonnent que l'on puisse voir le monde autrement qu'elles».
Cela a été clair au moment de la crise grecque avec le refus obstiné d'Angela Merkel de s'engager dans un quelconque allègement de la dette publique hellène. L'Allemagne, grand pays créancier, y avait en effet tout à perdre. Mais tout en exigeant le respect scrupuleux des traités et de la clause «no bail out» (pas de sauvetage) elle s'autorisait à dégager des excédents courants largement en dehors des clous. Puis, quelques mois plus tard, la chancelière décidait unilatéralement de s'affranchir du règlement de Dublin sur les réfugiés. Ce respect à géométrie variable des règles européennes est le signe que la République fédérale - contrairement à d'autres - n'entend pas renoncer à ses intérêts nationaux quitte à décider unilatéralement que ceux-ci correspondent aux intérêt de la construction européenne dans son ensemble.
De manière générale, l'Allemagne s'avère particulièrement habile à faire converger les politiques européennes avec ses vues. Elle a notamment été en pointe dans les négociations autour du traité de libre-échange transatlantique (TAFTA) où la question centrale était pour elle d'imposer aux États-Unis la plus large ouverture possible dans le secteur automobile. Les intérêts français, notamment dans l'agriculture et les services devaient être otalement sacrifiés sur l'autel de l'industrie allemande.
En fin de compte le gouvernement français, qui s'était vraisemblablement peu investi dans ces négociations, avait fini par demander (sans être entendu) qu'on renonce au TAFTA. Le salut français est paradoxalement venu de l'élection de Donald Trump, qui enterre sans doute définitivement toute perspective de conclure un tel accord.
Pourtant Theresa May et Donald Trump semblent d'accord pour signer un accord de libre-échange ensemble. La sortie de l'Union ne signifie donc pas nécessairement un retour au protectionnisme…
L'important n'est pas tant la politique qu'on mène, qui dépend de la couleur politique du gouvernement, que le fait de pouvoir effectivement la mener et de contrôler les tenants et les aboutissants des négociations.
En sortant de l'Union européenne, le Royaume-Uni recouvre sa souveraineté en matière commerciale. Il peut donc négocier librement les accords qui lui chantent, en mettant toute sa force diplomatique au service de ces négociations. En France, notre diplomatie finit par être totalement accaparée par d'interminables négociations avec des partenaires européens aux intérêts contradictoires. On l'a d'ailleurs un peu oublié mais Trump est en train de le rappeler au monde: les traités commerciaux sont des éléments incontournable de la diplomatie. En délégant leur politique commerciales à l'échelon européen, les États membres se sont de fait amputés d'une partie de leurs capacités diplomatiques.
Le Royaume-Uni n'a pas sombré suite au référendum sur le Brexit. Comment voyez-vous l'avenir pour Londres ?
Il est compliqué mais au moins il n'est pas bouché. Contrairement au nôtre, pour l'instant.
Il est vrai que l'économie britannique tient bien le choc, au point que l'économiste en chef de la banque d'Angleterre s'est récemment excusé d'avoir joué les Cassandre à mauvais escient. Pour autant et comme il l'a immédiatement rappelé, l'article 50 n'a pas encore été engagé et le processus de sortie de l'Union n'est pas enclenché.
Il est sur les rails malgré tout, et il semble, de manière paradoxale, qu'un pays pourtant gouverné par les Tories soit en train d'amorcer une rupture avec le «laisser-faire» en matière économique. Le 23 janvier, soit une semaine après son grand discours sur le Brexit, Theresa May a présenté un «livre vert» sur l'industrie qui semble faire la part belle à l'interventionnisme étatique en la matière et à une stratégie de long terme. Le spécialiste de géopolitique Édouard Husson estime que nos voisins sont en train de «mettre fin au thatchérisme». Jean-Michel Quatrepoint estime pour sa part que le Brexit, sans être la seule, est l'une des manifestations de «la fin du cycle néolibéral entamé en 1971».
Il faut à présent se donner du temps pour voir si ces diagnostics sont les bons, et si le gouvernement britannique se donne les moyens de faire du «Brexit dur» qu'il a choisi un succès.
La critique de l'Union européenne est largement monopolisée aujourd'hui par le Front national. Pour les souverainistes, dont vous êtes, comment construire une alternative à l'UE quand le FN dispose d'un socle de 20% au premier tour des élections?
Notre livre n'est pas un manifeste «souverainiste» dans le sens où il ne préconise pas explicitement une sortie de l'Union européenne. Il est avant tout un constat: la tentative de construire une démocratie européenne qui transcenderait les nations est un échec. Nous essayons d'expliquer pourquoi, de démontrer plus que de dénoncer.
On nous reproche parfois de ne pas avoir conclu sur un appel clair et net au «Frexit». Mais ce n'est pas notre propos. Puisque nous sommes en période électorale, nous essayons de faire saillir le caractère «surdéterminant» de la question européenne, de montrer quelle sera - ou ne sera pas - la marge de manœuvre réelle du Président qui sera élu en mai prochain. Et de toute évidence, si le cadre européen actuel reste inchangé, elle sera réduite. D'ailleurs, la manière dont les candidats des différentes primaires s'acharnent à nier les contraintes européennes nous inquiète, que ce soit à gauche ou à droite. Cela aboutit à ce que soit laissé au seul Front national le monopole de la critique de l'Union européenne. Comment s'étonner qu'il s'en saisisse?
Vous critiquez fortement la promotion dans le débat public du thème de l'identité, qui prospérerait selon vous sur le vide politique laissé par la perte de souveraineté. Plus de souveraineté permettrait-il de résoudre la crise identitaire des pays européens?
Le problème de l'identité, c'est que c'est une question insoluble. L'identité d'un pays, c'est la résultante de ce qu'il a réalisé, c'est le produit de son histoire. Or, l'histoire ne cesse jamais de se faire, elle s'écrit à chaque instant.
Mais un peuple ne peut écrire sa propre histoire que s'il dispose de lui-même, autrement dit s'il est souverain. S'il ne l'est pas et faute d'avoir mieux à faire, il s'interrogera sur ce qu'il est, avec cette tentation de lister des caractéristiques supposées figées pour l'éternité, et d'exclure rapidement tous ceux qui s'écartent de l'idéal-type. C'est ni plus ni moins ce qu'expliquaient Marie-France Garaud et Philippe Séguin dans un texte opportunément exhumé par David Desgouilles et consultable ici: «La souveraineté abolie, resterait aux nations leur identité. Le terme ne peut alors recouvrir qu'un contenus imprécis, dans lequel entreraient coutumes, mœurs, rites, langue, histoire, originalités sociologiques. Les Grecs savaient déjà qu'une cité qui veut conserver ses dieux et ses temples doit d'abord rester une entité libre sur la scène de l'Histoire. S'il n'est pas pour une nation de véritable conservation de son identité sans sa souveraineté, c'est précisément parce que l'autorité nationale a fait la synthèse des éléments ethniques avec les valeurs spirituelles et morales. Après tout, les Indiens, dans leurs réserves, gardant leurs plumes et leurs tentes, ne sont assurés que d'une identité fort réduite dans un ordre national qui leur échappe».
Nous ne pensons pas souhaitable que la France soit «muséifiée», qu'elle devienne une entité folklorique avec des us, des coutumes et rien de plus. D'où notre insistance sur la souveraineté du demos, bien plus que sur l'identité de l'ethnos.
La fin de l'Union européenne n'est pas la fin de l'Europe. Sur quelles bases nouvelles faudrait-il reconstruire un projet politique européen respectueux des nations?
Lorsque l'on remonte aux prémisses de la construction européenne, on constate que deux visions se sont affrontées (et en partie hybridées ce qui explique pour partie le caractère baroque de l'édifice actuel): celle de Jean Monnet, dont la légende retient qu'il est le «Père fondateur» de l'Europe, et celle de de Gaulle. La première consistait à construire, de manière furtive et dans le dos des peuples, une Europe supranationale, intégrée, qui ne soit en aucun cas une entité stratégique mais qui soit un grand marché. La seconde visait à promouvoir une Europe intergouvernementale dont l'objet principal soit avant tout la coopération en matière de Défense, d'affaires étrangères, de coopération scientifique et technique. C'était l'objet des deux «plans Fouchet» du début des années 1960, qui ont été écartés.
On le voit donc, la première logique l'a largement emporté. Mais c'est un fiasco. Et lorsqu'on tente de passer en revue ce qui fonctionne ou a fonctionné en Europe, on constate que ce sont essentiellement des projets relevant de la seconde logique: Airbus, l'Agence spatiale européenne, le CERN (Organi-sation européenne pour la recherche nucléaire)...
Le problème, c'est que les deux logiques, autrement dit l'Europe de l'économie et du droit et l'Europe politique, sont incompatibles. En favorisant une concurrence économique féroce entre les pays, en générant une hiérarchie entre les gagnants de l'intégration (essentiellement l'Allemagne et les pays voisins) et ses perdants (à des degrés divers tous les pays périphériques), en désarmant les États et en interdisant l'intervention de la puissance publique dans l'économie, l'Union européenne tue l'Europe, la vraie, celle des projets concrets et qui marchent.
C'est pourquoi nous pensons que rien ne sera possible si l'on ne s'affranchit pas du cadre existant. On ne reviendra pas aux années 1960, mais on ne fera rien non plus dans le cadre économique et juridique actuel.

lundi 16 janvier 2017

La fin de l'Union européenne : quelques nouvelles




Une vidéo de treize minutes parue sur l'inestimable "Xerfi canal" est regarder ci-dessous, qui permet de se faire une idée du contenu du livre :





On peut lire aussi cet interview sur Causeur
Et cette recension sur le blog du Comité Orwell