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lundi 30 janvier 2017

«L'Union européenne tue l'Europe», entretien au Figarovox





FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN (paru le 28 janvier 2016). 
A l'occasion de la sortie de leur dernier livre, La fin de l'union européenne, Coralie Delaume et David Cayla ont accordé un entretien fleuve au FigaroVox. Ils analysent notamment les conséquences du Brexit et de l'élection de Trump.


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Votre essai s'intitule La fin de l'Union européenne, sans point d'interrogation. Pourquoi considérez-vous que l'Union européenne est déjà morte ?
Il faut commencer par dire que l'Union européenne n'est pas l'Europe. L'Europe, c'est un ensemble de pays qui s'efforcent de s'ajuster les uns aux autres depuis des siècles, souvent en s'opposant durement mais aussi en collaborant. L'Union européenne, elle, est un ensemble institutionnel et juridique très récent né de l'idée - sans doute un peu présomptueuse - qu'on allait se débarrasser des frottements et des oppositions pour toujours.
L'Union européenne, ce sont avant tout des règles de rang supranational, c'est à dire qui surplombent et encadrent l'action des États-membres. Cette Union n'existe, in fine, que tant que ces règles sont respectées. Or, force est de constater qu'elles le sont de moins en moins.
Sans même parler de celles qui sont arbitraires (par exemple le critère de 3 % de déficit public pour les pays membres de la zone euro ), ces règles sont uniformes, et souvent inadaptées à la situation réelle et aux besoins des différents pays. C'est pourquoi la plupart d'entre eux - parce qu'ils y sont poussés par les circonstances et non par «europhobie» ou par goût du «repli national» - transgressent ces règles ou les contournent. L'Irlande et le Luxembourg transgressent les règles de la concurrence non faussée en pratiquant de longue date un dumping fiscal agressif ; les pays d'Europe du Sud, victimes de la crise et d'une désindustrialisation accélérée transgressent les règles du Pacte budgétaire ; l'Allemagne, qui doit faire face au défi du vieillissement de sa population, dégage une épargne incompatible avec les équilibres macroéconomiques de la zone euro et fait fi du ratio maximal d'excédent courant autorisé par Bruxelles. Enfin, les pays d'Europe centrale qui ont dû faire face à l'afflux de centaines de milliers de migrants en 2015 ont également transgressé de nombreuses règles sur la libre circulation des personnes et l'accueil des réfugiés dans l'espace Schengen.
Du coup, si plus personne ne respecte les règles européennes que reste-t-il de l'UE ? Si nous nous autorisons à parler de «la fin de l'Union européenne», c'est parce que nos analyses nous contraignent à établir un constat d'échec. Ne parlons même pas du retour des tensions et des oppositions qui semblent renaître intactes et de toute part, comme si le temps s'était arrêté. L'incroyable âpreté de le relation germano-grecque depuis quelques années en témoigne. Lorsque paraît, au printemps 2015 dans le journal allemand Die Welt, un texte à la limite de l'essentialisme accusant les Grecs de détruire «l'Ordre européen» comme ils l'avaient fait dans l'Europe de la Saint Alliance en se soulevant contre la domination turque, on se dit que décidément, le projet européen d'unir le continent sous les auspices du marché, de la monnaie et de la jurisprudence de la Cour de Luxembourg, a échoué.
Vous expliquez qu'une petite région comme la Wallonie peut bloquer l'UE, sous-entendant que Bruxelles ne pourrait pas tenir très longtemps si un pays fondateur comme la France se rebellait. L'une des origines de la crise ne tient-elle pas du fait que les nations se sont sous-estimées et que l'on a trop considéré l'UE, notamment sa Commission, comme un super-Etat omnipotent?
En octobre dernier, à l'initiative du social-démocrate Paul Magnette, la Wallonie a en effet paralysé pendant plusieurs jours la signature du traité CETA, l'accord de libre-échange entre l'Union européenne et le Canada. Les Wallons ont fini par obtenir ce qu'ils attendaient de l'État fédéral belge et par remettre l'épée au fourreau.
Cet épisode n'est pas sans rappeler la crise grecque de 2015 durant laquelle l'Union entière a eu les yeux braqués sur la Grèce, un pays qui ne représente pourtant que 2 % du PIB de la zone euro. A l'approche du référendum de juillet 2015, les menaces adressées à l'électorat de ce petit État par la presse et la classe politique de tout le continent témoignait de l'angoisse dans lequel se trouvait alors toute «l'Europe officielle». Si les Grecs avaient mené à son terme leur projet de recouvrer leur souveraineté, ils auraient fini par quitter la zone euro. Et la peur de l'effet domino était palpable. Un pays même petit, même très affaibli par la crise mais qui décide de s'affirmer, peut faire trembler tout l'édifice commuautaire.
C'est d'ailleurs la raison pour laquelle l'Eurogroupe et la Banque centrale européenne se sont employés à harceler Athènes. Le travail de sape de la BCE - qui a mis sciemment les banques grecques à genoux - a été décisif. Car l'UE, ce n'est pas seulement la Commission de Bruxelles. Des trois grandes institutions supranationales que sont la Banque centrale européenne, la Cour de justice de l'Union (CJUE) et la Commission, cette dernière est sans doute la plus soumise à l'action des États membres.
Pour autant, les deux autres ne sont pas omnipotentes. N'ayant aucune légitimité démocratique, elles ne «tiennent» que parce que les pays membres acceptent de leur céder des prérogatives. C'est de la servitude volontaire en somme. Un pays qui en a la volonté politique peut tout à fait se reprendre. Le processus du Brexit est en train d'en faire la preuve. L'une des premières choses annoncées par Theresa May lors de son discours sur le Brexit du 17 janvier a été sa volonté de répudier à terme la jurisprudence de la CJUE. L'exemple hongrois est également très intéressant. Sans même prendre la peine de sortir de l'Union, la Hongrie a réformé sa Constitution et sa justice afin de ne plus avoir à appliquer sur son sol les décisions de la CJUE. Une sortie en douce de l'ordre juridique européen, en quelque sorte, que les autorités européennes sont impuissantes à condamner.
La force d'une monnaie reposant d'abord sur la confiance qu'elle inspire, est-ce à dire que l'euro est en sursis? Comment expliquez-vous que, dans les sondages, les opinions européennes soient encore très majoritairement attachées à la monnaie unique (même si la proportion de ‘satisfaits' n'a certes cessé de diminuer)?
La force des monnaies ne se résume heureusement pas à la confiance qu'elles inspirent! Si l'euro existe c'est parce que, juridiquement, c'est la seule monnaie qui a cours légal dans un ensemble économique qui représente plus de 300 millions d'habitants. La monnaie, c'est la conjugaison d'un système juridique qui impose son usage et d'un marché qui, par sa taille, lui donne une certaine profondeur en lui permettant d'être facilement utilisée comme paiement.
Néanmoins, contrairement à ce qui avait été annoncé lors du traité de Maastricht, l'euro ne s'est pas imposé comme une alternative sérieuse au dollar. Sur les marchés, dans les transactions, comme unité de compte, dans les réserves des banques centrales étrangères, le dollar domine encore très largement. Il représente par exemple plus de 60% des réserves de change dans le monde… soit environ la même part qu'avant la création de l'euro. Contrairement au dollar, l'euro n'est donc pas une monnaie qui inspire spécialement confiance à ceux qui ne sont pas contraints de l'utiliser. Cela tient en partie à l'aspect «incomplet» de la monnaie unique qui ne peut s'appuyer sur une autorité politique unifiée. Sur cet aspect, il faut lire les travaux de Michel Aglietta, qui font référence.
Il est pourtant naturel que les populations des pays européens soient réticentes à l'idée de sortir de la monnaie unique. Au plus fort de la crise de 2015, les Grecs (dont on a ainsi découvert que leur gouvernement ne le souhaitait pas et ne l'avait pas préparé) ont été menacés d'être exclus de l'euro après avoir perdu une grande partie de leurs revenus, de leurs emplois et de leur prospérité. Concrètement et pendant plusieurs jours, ils ne pouvaient plus retirer librement de l'argent dans les distributeurs ou accéder à leur épargne. Cette situation s'était déjà produite à Chypre en 2013 ou en Argentine en 2001. Même si on essaie de rassurer la population en expliquant que le retour à une monnaie nationale n'est qu'une question technique, pour la majorité des gens, changer de monnaie signifie prendre des risques qui apparaissent plus immédiats que les bénéfices. Face à ce sentiment, les discours rassurants des économistes sont malheureusement impuissants.
Du coup, on peut aller jusqu'à envisager que l'Union européenne disparaisse mais que l'euro subsiste. Cela s'est déjà vu dans l'histoire: des monnaies peuvent perdurer des siècles après la disparition des empires qui les avaient émises. De même, il existe aujourd'hui des petits pays qui n'ont pas de monnaie nationale et qui utilisent une devise étrangère comme l'Équateur, dont la monnaie officielle est le dollar américain ou le Monténégro qui utilise l'euro. On peut donc imaginer que, même si l'euro n'est pas une monnaie qui inspire particulièrement confiance, elle puisse continuer d'être utilisée de manière transitoire dans un État qui serait juridiquement sorti de l'Union européenne.
Vous citez ce mot de Bismarck: «J'ai toujours trouvé le mot ‘Europe' dans la bouche de politiciens qui tentaient d'obtenir des concessions d'une puissance étrangère sans oser les demander en leur propre nom». N'est-ce pas précisément le cas de l'Allemagne vis-à-vis de Bruxelles et l'une des causes des dysfonctionnements de l'Union européenne aujourd'hui?
Cette formule visait à dénoncer l'hypocrisie consistant à nier l'existence des intérêts nationaux au profit d'un évanescent «intérêt général européen». En effet, contrairement à ce qu'on essaie de nous faire croire, non seulement les intérêts nationaux n'ont pas disparu avec l'avènement de l'UE, mais la construction européenne est elle-même devenue un champ d'affrontement extrêmement violent entre des intérêts nationaux contradictoires.
C'est particulièrement vrai pour l'Allemagne, grande gagnante du marché unique, qui est devenue au fil des années la puissance politique dominante du continent. Elle ne se prive pas d'utiliser le mot «Europe» pour imposer des politiques conformes à ses propres intérêts, y compris parfois sans en avoir pleinement conscience. Comme le disait récemment Wolfgang Streek, «l'Allemagne en est arrivée à tenir l'Union européenne pour une extension d'elle-même, où ce qui est bon pour l'Allemagne est par définition bon pour les autres (…) Proches en cela des États-Unis,les élites allemandes projettent ce qu'elles estiment évident, naturel et raisonnable sur leur monde extérieur, et s'étonnent que l'on puisse voir le monde autrement qu'elles».
Cela a été clair au moment de la crise grecque avec le refus obstiné d'Angela Merkel de s'engager dans un quelconque allègement de la dette publique hellène. L'Allemagne, grand pays créancier, y avait en effet tout à perdre. Mais tout en exigeant le respect scrupuleux des traités et de la clause «no bail out» (pas de sauvetage) elle s'autorisait à dégager des excédents courants largement en dehors des clous. Puis, quelques mois plus tard, la chancelière décidait unilatéralement de s'affranchir du règlement de Dublin sur les réfugiés. Ce respect à géométrie variable des règles européennes est le signe que la République fédérale - contrairement à d'autres - n'entend pas renoncer à ses intérêts nationaux quitte à décider unilatéralement que ceux-ci correspondent aux intérêt de la construction européenne dans son ensemble.
De manière générale, l'Allemagne s'avère particulièrement habile à faire converger les politiques européennes avec ses vues. Elle a notamment été en pointe dans les négociations autour du traité de libre-échange transatlantique (TAFTA) où la question centrale était pour elle d'imposer aux États-Unis la plus large ouverture possible dans le secteur automobile. Les intérêts français, notamment dans l'agriculture et les services devaient être otalement sacrifiés sur l'autel de l'industrie allemande.
En fin de compte le gouvernement français, qui s'était vraisemblablement peu investi dans ces négociations, avait fini par demander (sans être entendu) qu'on renonce au TAFTA. Le salut français est paradoxalement venu de l'élection de Donald Trump, qui enterre sans doute définitivement toute perspective de conclure un tel accord.
Pourtant Theresa May et Donald Trump semblent d'accord pour signer un accord de libre-échange ensemble. La sortie de l'Union ne signifie donc pas nécessairement un retour au protectionnisme…
L'important n'est pas tant la politique qu'on mène, qui dépend de la couleur politique du gouvernement, que le fait de pouvoir effectivement la mener et de contrôler les tenants et les aboutissants des négociations.
En sortant de l'Union européenne, le Royaume-Uni recouvre sa souveraineté en matière commerciale. Il peut donc négocier librement les accords qui lui chantent, en mettant toute sa force diplomatique au service de ces négociations. En France, notre diplomatie finit par être totalement accaparée par d'interminables négociations avec des partenaires européens aux intérêts contradictoires. On l'a d'ailleurs un peu oublié mais Trump est en train de le rappeler au monde: les traités commerciaux sont des éléments incontournable de la diplomatie. En délégant leur politique commerciales à l'échelon européen, les États membres se sont de fait amputés d'une partie de leurs capacités diplomatiques.
Le Royaume-Uni n'a pas sombré suite au référendum sur le Brexit. Comment voyez-vous l'avenir pour Londres ?
Il est compliqué mais au moins il n'est pas bouché. Contrairement au nôtre, pour l'instant.
Il est vrai que l'économie britannique tient bien le choc, au point que l'économiste en chef de la banque d'Angleterre s'est récemment excusé d'avoir joué les Cassandre à mauvais escient. Pour autant et comme il l'a immédiatement rappelé, l'article 50 n'a pas encore été engagé et le processus de sortie de l'Union n'est pas enclenché.
Il est sur les rails malgré tout, et il semble, de manière paradoxale, qu'un pays pourtant gouverné par les Tories soit en train d'amorcer une rupture avec le «laisser-faire» en matière économique. Le 23 janvier, soit une semaine après son grand discours sur le Brexit, Theresa May a présenté un «livre vert» sur l'industrie qui semble faire la part belle à l'interventionnisme étatique en la matière et à une stratégie de long terme. Le spécialiste de géopolitique Édouard Husson estime que nos voisins sont en train de «mettre fin au thatchérisme». Jean-Michel Quatrepoint estime pour sa part que le Brexit, sans être la seule, est l'une des manifestations de «la fin du cycle néolibéral entamé en 1971».
Il faut à présent se donner du temps pour voir si ces diagnostics sont les bons, et si le gouvernement britannique se donne les moyens de faire du «Brexit dur» qu'il a choisi un succès.
La critique de l'Union européenne est largement monopolisée aujourd'hui par le Front national. Pour les souverainistes, dont vous êtes, comment construire une alternative à l'UE quand le FN dispose d'un socle de 20% au premier tour des élections?
Notre livre n'est pas un manifeste «souverainiste» dans le sens où il ne préconise pas explicitement une sortie de l'Union européenne. Il est avant tout un constat: la tentative de construire une démocratie européenne qui transcenderait les nations est un échec. Nous essayons d'expliquer pourquoi, de démontrer plus que de dénoncer.
On nous reproche parfois de ne pas avoir conclu sur un appel clair et net au «Frexit». Mais ce n'est pas notre propos. Puisque nous sommes en période électorale, nous essayons de faire saillir le caractère «surdéterminant» de la question européenne, de montrer quelle sera - ou ne sera pas - la marge de manœuvre réelle du Président qui sera élu en mai prochain. Et de toute évidence, si le cadre européen actuel reste inchangé, elle sera réduite. D'ailleurs, la manière dont les candidats des différentes primaires s'acharnent à nier les contraintes européennes nous inquiète, que ce soit à gauche ou à droite. Cela aboutit à ce que soit laissé au seul Front national le monopole de la critique de l'Union européenne. Comment s'étonner qu'il s'en saisisse?
Vous critiquez fortement la promotion dans le débat public du thème de l'identité, qui prospérerait selon vous sur le vide politique laissé par la perte de souveraineté. Plus de souveraineté permettrait-il de résoudre la crise identitaire des pays européens?
Le problème de l'identité, c'est que c'est une question insoluble. L'identité d'un pays, c'est la résultante de ce qu'il a réalisé, c'est le produit de son histoire. Or, l'histoire ne cesse jamais de se faire, elle s'écrit à chaque instant.
Mais un peuple ne peut écrire sa propre histoire que s'il dispose de lui-même, autrement dit s'il est souverain. S'il ne l'est pas et faute d'avoir mieux à faire, il s'interrogera sur ce qu'il est, avec cette tentation de lister des caractéristiques supposées figées pour l'éternité, et d'exclure rapidement tous ceux qui s'écartent de l'idéal-type. C'est ni plus ni moins ce qu'expliquaient Marie-France Garaud et Philippe Séguin dans un texte opportunément exhumé par David Desgouilles et consultable ici: «La souveraineté abolie, resterait aux nations leur identité. Le terme ne peut alors recouvrir qu'un contenus imprécis, dans lequel entreraient coutumes, mœurs, rites, langue, histoire, originalités sociologiques. Les Grecs savaient déjà qu'une cité qui veut conserver ses dieux et ses temples doit d'abord rester une entité libre sur la scène de l'Histoire. S'il n'est pas pour une nation de véritable conservation de son identité sans sa souveraineté, c'est précisément parce que l'autorité nationale a fait la synthèse des éléments ethniques avec les valeurs spirituelles et morales. Après tout, les Indiens, dans leurs réserves, gardant leurs plumes et leurs tentes, ne sont assurés que d'une identité fort réduite dans un ordre national qui leur échappe».
Nous ne pensons pas souhaitable que la France soit «muséifiée», qu'elle devienne une entité folklorique avec des us, des coutumes et rien de plus. D'où notre insistance sur la souveraineté du demos, bien plus que sur l'identité de l'ethnos.
La fin de l'Union européenne n'est pas la fin de l'Europe. Sur quelles bases nouvelles faudrait-il reconstruire un projet politique européen respectueux des nations?
Lorsque l'on remonte aux prémisses de la construction européenne, on constate que deux visions se sont affrontées (et en partie hybridées ce qui explique pour partie le caractère baroque de l'édifice actuel): celle de Jean Monnet, dont la légende retient qu'il est le «Père fondateur» de l'Europe, et celle de de Gaulle. La première consistait à construire, de manière furtive et dans le dos des peuples, une Europe supranationale, intégrée, qui ne soit en aucun cas une entité stratégique mais qui soit un grand marché. La seconde visait à promouvoir une Europe intergouvernementale dont l'objet principal soit avant tout la coopération en matière de Défense, d'affaires étrangères, de coopération scientifique et technique. C'était l'objet des deux «plans Fouchet» du début des années 1960, qui ont été écartés.
On le voit donc, la première logique l'a largement emporté. Mais c'est un fiasco. Et lorsqu'on tente de passer en revue ce qui fonctionne ou a fonctionné en Europe, on constate que ce sont essentiellement des projets relevant de la seconde logique: Airbus, l'Agence spatiale européenne, le CERN (Organi-sation européenne pour la recherche nucléaire)...
Le problème, c'est que les deux logiques, autrement dit l'Europe de l'économie et du droit et l'Europe politique, sont incompatibles. En favorisant une concurrence économique féroce entre les pays, en générant une hiérarchie entre les gagnants de l'intégration (essentiellement l'Allemagne et les pays voisins) et ses perdants (à des degrés divers tous les pays périphériques), en désarmant les États et en interdisant l'intervention de la puissance publique dans l'économie, l'Union européenne tue l'Europe, la vraie, celle des projets concrets et qui marchent.
C'est pourquoi nous pensons que rien ne sera possible si l'on ne s'affranchit pas du cadre existant. On ne reviendra pas aux années 1960, mais on ne fera rien non plus dans le cadre économique et juridique actuel.

samedi 21 janvier 2017

« Les Français devraient souhaiter la réussite du Brexit », entretien avec David Todd







David Todd est historien et enseignant au King's College de Londres. Il notamment publié L'identité économique de la France : libre-échange et protectionnisme 1814 - 1851 (Grasset, 2008). Il a répondu ci dessous à quelques questions sur le protectionnisme, sur le Brexit, sur  les stratégies de Theresa May et de Donald Trump. 


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En tant qu'historien, vous avez travaillé sur les trajectoires idéologiques comparées de la France et de la Grande-Bretagne et sur la manière dont ces deux pays ont opté entre protectionnisme et libre-échangisme. A quel moment les deux pays ont-ils commencé à diverger sur ces questions et pourquoi ? 

Les cultures économiques française et britannique se sont forgées au cours de la première mondialisation, au XIXe siècle, en même temps que leurs traditions démocratiques. La Grande-Bretagne a opté pour le libre-échange parce qu’il correspondait de manière évidente à ses intérêts de première puissance exportatrice de produits manufacturés. Mais le « free trade » avait aussi une forte connotation démocratique, puisque la protection douanière des productions agricoles profitait d’abord aux grands propriétaires de l’aristocratie terrienne. L’hostilité viscérale des britanniques à la politique agricole commune (PAC) européenne est un relent de ce libre-échangisme démocratique.

En France, en revanche, si les classes dirigeantes préféraient le libre-échange, par conviction et par désir de collaborer avec la Grande-Bretagne à l’exploitation du globe, les petits producteurs industriels et la paysannerie penchaient fortement pour le protectionnisme. Le traité de libre-échange conclu par le Second Empire avec la Grande-Bretagne en 1860 fut très impopulaire, alors que la politique protectionniste de la Troisième République a contribué à la solidité du régime qui a mis fin à l’instabilité politique française après 1789.

Les politiques commerciales sont parfois allées à l’encontre des cultures économiques – la Grande-Bretagne a pratiqué un protectionnisme modéré des années 1930 aux années 1970, la France a libéralisé ses échanges depuis cette période – mais souvent au prix d’un malaise politique.

Dans son grand discours du 18 janvier sur le Brexit, Theresa May a annoncé vouloir quitter le Marché unique européen pour tendre vers « une Grande-Bretagne vraiment globale ». Elle souhaite ne plus privilégier le commerce intra-européen et veut faire de son pays « une grande nation de commerce dans le monde entier ». Ça peut sembler étonnant dans la mesure où les électeurs britanniques ayant voté pour la sortie de l'UE semblaient s'exprimer dans le même temps contre les effets de la mondialisation. Theresa May entend-elle seulement répondre à ceux qui ont intenté à son pays un procès en « repli national », ou veut-elle renouer avec la tradition d'une grande nation marchande ?

L’accent mis par Theresa May sur l’ouverture commerciale est logique et habile compte tenu de la prégnance idéologique du libre-échange en Grande-Bretagne. En même temps, les seules mesures concrètes annoncées, sur le contrôle des flux migratoires, correspondent à une logique de rupture avec la mondialisation. Comme l’a montré le New Labour de Tony Blair, dont le discours portait aux nues l’économie de marché tout en procédant à la plus forte expansion des politiques publiques depuis l’après-guerre (dans l’éducation, la santé et le logement), la classe politique britannique est une championne de la communication. Les sociaux-démocrates allemands de Gerhard Schröder ont malheureusement été plus honnêtes, en détricotant comme ils l’avaient annoncé la protection sociale outre-Rhin.

Dans le même temps et comme l'explique ici l'économiste Olivier Passet, Donald Trump semble se diriger, aux États-Unis, vers une stratégie qui fait perdurer le néolibéralisme à l'intérieur du pays mais privilégie le protectionnisme vis-à-vis de l'extérieur. Ces deux pays de « l'Anglosphère » que sont les États-Unis et la Grande-Bretagne, tous deux gouvernés par des conservateurs fraîchement élus, vont-ils diverger sur l'usage du libre-échange commercial ?

La culture économique américaine est profondément différente de celle de la Grande-Bretagne. Le Nord anti-esclavagiste qui a remporté la Guerre de Sécession en 1865 était aussi très protectionniste, alors que les Etats confédérés du Sud avaient inscrit le libre-échange des marchandises, à côté du droit à posséder des esclaves noirs, dans leur constitution. Le programme économique de Donald Trump renoue donc à beaucoup d’égards avec celui du parti Républicain d’Abraham Lincoln, à la fois ultra-capitaliste et ultra-protectionniste. Même la vulgarité de Trump et les soupçons de corruption qui planent sur lui rappellent certains présidents américains (Andrew Jackson, Ulysses Grant) qui déjà horripilaient les observateurs européens du XIXe siècle.

Je pense donc que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne vont tenter de rompre avec la mondialisation selon des modalités différentes. Je ne crois pas à l’Anglosphère comme projet politique et économique sérieux. Aux Etats-Unis le concept n’intéresse que quelques intellectuels, souvent d’origine britannique comme l’historien écossais Niall Ferguson. En Grande-Bretagne, la conscience d’appartenir à une communauté anglophone de 500 millions d’habitants a certainement joué un rôle dans le vote en faveur du Brexit. Comme beaucoup l’ont souligné depuis Ernest Renan, le nationalisme est une foi de substitution à la religion, mais qui en conserve sur le plan métaphysique le besoin d’une dimension universelle. En pratique, les Britanniques conservent une certaine méfiance envers la brutalité américaine, que la catastrophe de la guerre en Irak a renforcé. Le Trumpisme et le Mayisme sont cousins sans être identiques, ils restent avant tout des nationalismes.

Et la France dans tout ça ? En s'intégrant à une Union européenne dont la politique commerciale est un domaine de compétence exclusif et qui interdit de se protéger, n'a-t-elle pas renoncé à sa propre tradition économique ?

Oui, la France est dans une impasse poignante. La dimension universelle du patriotisme français contemporain étant le projet européen, une réaffirmation nationale aux dépens de celui-ci paraît un prix lourd à payer. Même le protectionnisme de la troisième et de la quatrième république était tempéré par une forte intégration commerciale avec l’empire colonial. D’un autre côté, l’éviscération économique de la France (et des pays méditerranéens de la zone euro) par l’Allemagne est insupportable.

La majorité de la classe politique française semble continuer à espérer un aggiornamento de l’Allemagne, qui comme l’Amérique du plan Marshall prendrait ses responsabilités de puissance dominante et poursuivrait des politiques budgétaire, monétaire et commerciale favorables à ses partenaires. Le consensus sur ces questions qui prévaut en Allemagne – ce sont les Verts et les Sociaux-Démocrates allemands qui ont théorisé ces politiques rigoristes, au nom de la soutenabilité environnementale et démographique – suggère que la droite et la gauche françaises, tels Vladimir et Estragon, attendent Godot.

Les Français devraient souhaiter la réussite économique du Brexit, soit parce qu’il forcera l’Allemagne à changer de politique pour sauver l’Union européenne, soit parce qu’il fournira un modèle à suivre si la France devait elle aussi la quitter. Dans ce dernier cas, la France pourrait se rappeler qu’elle est un pays atlantique et non seulement européen. 

Aujourd’hui l’Amérique et la Grande-Bretagne font figure de croquemitaines dans les débats français, mais c’est le fruit de caricatures et d’une vision à très court terme. Ces deux pays ont inventé la démocratie libérale, la redistribution massive des revenus (New Deal) et l’assurance maladie universelle (Plan Beveridge). Le niveau des inégalités y est aujourd’hui scandaleusement élevé, mais la tendance s’est récemment inversée, alors que l’Europe continentale continue à se débattre dans le chômage de masse et des inégalités croissantes. L’alternative à ce choix atlantique, c’est un alignement de la France sur la défense de la mondialisation par l’Allemagne et par la Chine, la seule grande puissance gouvernée par un parti unique: est-ce préférable, ou même raisonnable ?

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Pour aller un peu plus loin sur la question du protectionnisme dans l'histoire économique française, on peut également visionner ceci





lundi 4 juillet 2016

Le Brexit : une opportunité pour la gauche.








Par Descartes



Descartes tient le blog de Descartes. Il y a publié ces quelques réflexions sur le Brexit, dont il a autorisé la reproduction sur L'arène nue. Merci à lui. 



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Pour celui qui aime à observer la société et le monde politique, le moment qui nous est donné de vivre est passionnant, à défaut d’être exaltant. Les sages chinois avaient l’habitude de se souhaiter les uns aux autres « puissiez vous vivre des temps intéressants ». De ce point de vue nous sommes gâtés. Comme une immense machine à rayons X, le Brexit nous révèle chaque jour les recoins les plus intimes du fonctionnement de notre système politique.


Ainsi, par exemple, il est fascinant de contempler le niveau d’impréparation de notre classe politique. Nous, pauvres anonymes, avons tendance à croire que les princes qui nous gouvernent sont pourvus de qualités exceptionnelles qui les mettent à part du commun des mortels. Des qualités de clairvoyance, de profondeur d’analyse, mais aussi de prévision et de préparation. Parce qu’ils passent leur temps à planifier à inventer des tactiques diaboliques pour se faire réélire – et pour mettre en échec les tactiques diaboliques de leurs adversaires – nous imaginons qu’ils sont capables de prévoir, de préparer et de mettre en œuvre une politique. Le vote britannique les met à leur juste place. On les découvre pris au dépourvu, désemparés, réduits à sortir les formules passe-partout qu’on entend depuis trente ans sur le besoin d’écouter – enfin – le message des électeurs et de « refonder l’Europe » sans que cette « refondation » se traduise par autre chose que la continuité dans la même voie.


Un leader historique de la CGT m’avait un jour raconté comment lors de chaque conflit il préparait toujours deux discours, l’un au cas où le mouvement était victorieux, un autre pour le cas ou le mouvement serait battu. Et il passait le même temps à polir l’un et l’autre Ainsi, il était sûr de ne pas être pris au dépourvu et de faire un excellent discours quelque fut l’issue du conflit. On aurait pu imaginer que cette sagesse fort basique serait connue de nos dirigeants. On constate qu’il n’en est rien : à l’annonce du vote, il était évident que personne ne s’y était préparé. Pourtant, on savait depuis plus d’un an que le référendum britannique allait avoir lieu. On savait aussi qu’il y avait une chance raisonnable que le « out » l’emporte. Et pourtant, rien n’a été préparé. Les leaders des « pays fondateurs » se sont réunis à Berlin – le symbole est piquant – puis les 27 à Bruxelles, et à chaque fois on aurait dit qu’ils commençaient seulement à s’intéresser à la question. Pour expliquer cette situation, on ne peut invoquer que trois hypothèses : l’amateurisme qui les empêche de voir que, comme disait Lénine, même l’improvisation doit être soigneusement préparée, l’auto-intoxication qui les a conduit à se persuader les derniers jours que le « in » avait partie gagnée, ou la superstition qui les fait croire que se préparer à un évènement contribue à le provoquer. Et aucun de ces trois prétextes n’est très rassurant.


C’est le sentiment de panique haineuse qui domine les réactions de notre caste politico-médiatique, elle-même un bon thermomètre des réactions des « classes moyennes ». La panique se manifeste d’abord par une exagération du caractère catastrophique de l’événement. Ces derniers jours, les prophètes de toutes sortes qui hantent nos médias se sont donnés à cœur joie, celui-ci prédisant la dissolution du Royaume-Uni, celui-là une récession désastreuse… Ainsi, il était amusant d’entendre les auditeurs de l’émission « le téléphone sonne » de France-Inter demander aux invités – qui eux aussi ajoutaient leur goutte d’eau à l’hystérie (1) - si la sortie de l’UE allait empêcher les britanniques de voyager ou de vivre en France, si les produits venant de Grande-Bretagne continueraient à accéder au marché européen, et ainsi de suite. A se demander si ces participants réalisent que sur les quelque 180 pays qui intègrent l’ONU, l’immense majorité d’entre eux ont leur propre monnaie, leurs propres frontières, n’appartient pas à l’UE et que cela ne les empêche nullement de vivre et de voir arriver leurs produits de remplir nos étals. Même s’il n’y avait pas d’accord avec les britanniques – ce qui serait étonnant – les règles de l’OMC continueraient à s’appliquer, et les produits britanniques entreraient dans le territoire de l’UE. Vous aurez noté que ni la Chine, ni le Japon, ni les Etats-Unis n’appartiennent à l’UE, et que cela ne semble pas être un obstacle insurmontable à leur commerce. Quant aux déplacements, il faudrait se souvenir que Maria Sklodowska n’a pas eu besoin d’Erasmus pour venir étudier à Paris, ni de Schenguen pour s’installer chez nous, obtenir un poste d’enseignant et épouser Pierre Curie.


Or, la panique devient de la haine. Il faut se venger de celui qui nous fait peur, d’autant plus que se mêle à cette peur la frustration de l’amant éconduit. La haine se manifeste d’abord par des appels au châtiment divin et au repentir. Les prophètes vous le disent : les anglais seront horriblement punis de leur outrecuidance. D’ailleurs, regardez ! La livre baisse ! L’Ecosse s’en va ! Les leaders pro-Brexit trahissent leurs promesses ! Les Anglais eux-mêmes commencent à changer d’avis ! Le gouvernement britannique est paralysé ! Et on nous bassinera avec des reportages et des témoignages d’électeurs britanniques sur le thème « si j’avais su, j’aurais voté autre chose », témoignages qu’on peut facilement trouver au soir de n’importe quelle élection et dans n’importe quel pays. On nous expliquera que si l’Angleterre a voté « out », l’Écosse à voté « in », en oubliant de noter que l’Ecosse n’a que 5 millions d’habitants, contre 55 millions pour l’Angleterre. Et bien entendu, on couronne cette campagne avec le discours sur l’électeur britannique trompé par les démagogues.


Ce discours a deux fonctions. D’une part, décourager ceux qui en Europe continentale seraient tentés d’imiter les britanniques. D’autre part, préparer un éventuel contournement du suffrage. Réduire la légitimité du résultat, prédire l’apocalypse est la voie choisie pour préparer les mentalités à l’organisation d’un possible deuxième référendum. On connaît la technique, on l’a vue déjà utilisée à maintes reprises lors de la ratification des différents traités européens. Il semblerait cependant que cette solution, caressée quelque temps par certains eurolâtres, soit aujourd’hui considérée comme politiquement impossible à mettre en œuvre.


Pour le camp progressiste, au contraire, le Brexit est une formidable opportunité. Encore faut il comprendre exactement son sens, pour ne pas se perdre dans des débats absurdes. D’abord, et c’est le point essentiel, le référendum britannique a mis en évidence un vote de classe. Ont voté pour le « in » les couches insérées dans l’économie globale, disposant du capital monétaire et intellectuel qui leur permet d’en tirer profit sans en subir les conséquences, autrement dit, les « classes moyennes ». Ont voté massivement pour le « out » les couches sociales qui payent les coûts de la globalisation sans jamais en voir les avantages, qui voient quotidiennement leur avenir se boucher, leur cadre de vie se dégrader, ceux que des « réformes » obligent à participer à une compétition qu’elles ne peuvent pas gagner. On avait déjà pu observer ce phénomène en 2005 en France lors du référendum contre le TCE, et cette géographie électorale se retrouve aujourd’hui dans la carte du vote FN. Mais peut-être parce que la mixité sociale reste plus forte en France qu’en Grande-Bretagne, on n’avait jamais observé une polarisation sur une telle échelle.


L’Angleterre est depuis toujours une société hiérarchique, ou la division entre les classes – division spatiale, sociale, culturelle – est bien plus forte qu’elle ne l’est en France. Il faut relire « Pygmalion » de G.B. Shaw – ou voir le film « My fair lady », qui s’en inspire largement – pour le comprendre (2). D’ailleurs, les classes ne se mélangent pas. Lorsque j’ai travaillé en Angleterre, j’ai pu constater que les ouvriers, les techniciens et les ingénieurs avaient chacun son « pub » pour aller après le travail. Et on ne se mélangeait pas : les ouvriers auraient été gênés par la présence d’un ingénieur, les ingénieurs par celle d’un ouvrier (3). Entre eux, pas de sujets de conversation communs, pas d’intérêts communs, même pas de langage commun. Cette division fait que les groupes sociaux en Grande-Bretagne sont beaucoup plus homogènes, et que la ségrégation géographique est bien plus marquée. Ils ont donc une vision beaucoup plus tranchée de leurs intérêts respectifs. Le vote britannique, bien plus que le vote français en 2005, est un vote pragmatique. Ce n’est pas l’idée européenne qui a été sanctionnée, c’est l’incapacité et/ou l’indifférence des institutions européennes aux préoccupations d’une couche sociale, qui se tourne alors vers ses institutions nationales. Les Britanniques n’ont pas voté contre le libéralisme. Mais ils préfèrent les libéraux de Westminster – qui sont tenus à leur égard à un minimum de solidarité et qu’ils peuvent éventuellement sanctionner par leur vote – aux libéraux de Bruxelles qui sont hors de leur portée. En ce sens, les couches populaires ont toujours en tête un logiciel national : il vaut mieux des bourgeois « nationaux », dont on peut espérer un certain degré de « solidarité inconditionnelle » que les bourgeois « supranationaux », qui n’ont eux aucune empathie pour personne.


Ont-ils raison de faire cette différence ? On peut se le demander. Il est tout de même frappant de constater le fossé – non seulement économique, mais aussi géographique et culturel – qui sépare le bloc dominant formé par la bourgeoisie et les « classes moyennes » de l’ensemble des couches populaires. Ce n’est pas seulement une question d’inégalités de revenu ou de patrimoine, mais de la dissolution de la « communauté de destin » qui réunissait les uns et les autres. Dans les années 1960, l’expansion des entreprises françaises voulait dire non seulement plus de profits, mais aussi plus de salaires, de meilleurs salaires et des rentrées fiscales plus importantes. Aujourd’hui, il est parfaitement possible de voir les profits des entreprises s’envoler alors que leur charge fiscale diminue, tout comme leurs effectifs et les salaires payés. Pour le dire schématiquement, aujourd’hui la prospérité de l’entreprise n’a plus aucune connexion avec la situation de ses travailleurs et du pays où elle est installée. La conséquence est une totale indifférence du bloc dominante à l’endroit des couches populaires. Pour ses membres, ces dernières ne présentent plus aucune utilité. Même pas comme chair à canon, alors que les guerres ont disparu du continent européen et se professionnalisent ailleurs. On supporte tous ces pauvres parce qu’on ne peut faire autrement, alors on essaye de faire en sorte qu’ils coûtent le moins cher possible en rognant les dispositifs d’aide et les services publics, et on leur cède quelques miettes lorsqu’on a peur qu’ils se révoltent ou qu’on a besoin de leur vote. Certains théorisent même une logique d’apartheid, avec des « villes-monde » qui, à l’image de Singapour ou de Hong-Kong, déclareraient leur « indépendance » pour permettre aux bourgeois et aux « classes moyennes » de vivre entre eux, sans avoir à prendre en compte ces couches populaires qui, décidément, ne leur ressemblent pas.


Mais si la question de classe est écartée chez beaucoup de commentateurs, la question de l’âge est au contraire sous toutes les plumes. Ainsi, les vieux auraient voté pour le « out » par nostalgie ou par frilosité, alors que les jeunes ouverts et cosmopolites auraient voté pour le « in ». Certains en arrivent même à souhaiter que les vieux soient privés du vote, ou que le poids de leur vote soit réduit. Cela met en évidence un phénomène que j’ai dénoncé plusieurs fois sur le blog de Descartes : notre société déteste tout ce qui peut nous rattacher à notre histoire, et donc à notre passé. Dans l’immense majorité des sociétés, la parole des « anciens » - c’est comme ça qu’on appelle les « vieux » quand on les respecte – est au contraire valorisée. C’est la voix de l’expérience, c’est aussi la voix de la mémoire. C’est la voix qui peut nous raconter ce que nos ancêtres ont fait, et nous éviter de faire les mêmes erreurs. Parce que le progrès humain est un processus cumulatif, il n’y a pas de progrès sans mémoire. Si nous voyons plus loin que nos « anciens », c’est parce que nous sommes assis sur leurs épaules, comme le disait si joliment Newton.


Il est faux de dire que les vieux sont plus égoïstes que les jeunes. Au contraire : les vieux savent ce que c’est d’être jeune, parce qu’ils l’ont été. Les jeunes, eux, ne connaissent qu’eux-mêmes. Il n’y a d’ailleurs qu’à voir les discours politiques : j’ai déjà vu des vieux politiciens dire qu’il fallait faire place aux jeunes, je n’ai jamais vu un jeune politicien dire qu’il faut faire leur place aux vieux. Il est bien plus courant de voir des parents se saigner aux quatre veines pour leurs enfants ou leurs petits enfants que l’inverse. C’est l’âge et l’expérience qui permet de relativiser les idées et les choses, d’échapper aux sectarismes. Que le vote des vieux ait condamné l’UE n’est pas à mon sens neutre : l’UE est condamné par ceux qui l’ont vue à l’œuvre, qui connaissent l’avant. Elle est plébiscitée par ceux qui ne connaissent que le présent, et qui subissent depuis leur enfance le bourrage de crâne de la propagande européenne. Peut-on imaginer une condamnation plus terrible ? On pourrait ajouter que le vote des anciens montre que l’argument-phare de la construction européenne, celui qui veut que « l’Europe c’est la paix », n’a plus aujourd’hui la force qu’il avait hier. Comment sinon expliquer que la génération qui a été le plus marquée par la guerre et ses horreurs soit celle dont le vote a penché le plus du côté du « out » ?


Et maintenant ? Le souverainisme – tout comme l’europhilie, d’ailleurs – n’est pas en lui-même une politique. On peut être europhile au nom d’une « Europe libérale » mais aussi au nom d’une « Europe sociale ». Il y a un souverainisme social et un souverainisme libéral, un souverainisme de droite et un souverainisme de gauche. Le choix souverainisme/européisme n’est pas le choix d’une politique, mais d’un arrangement institutionnel. L’europhile pense que les règles doivent être faites par la Commission à Bruxelles ou par la BCE à Francfort. Le souverainiste pense que les règles doivent être faites souverainement par les autorités politiques nationales. Mais ce choix étant fait, nous ne savons pas plus sur la nature de ces règles. C’est pourquoi il est ridicule de reprocher aux partisans du Brexit de « ne pas avoir de programme ». Leur programme, c’était de rapatrier le pouvoir de décision à Londres. Les électeurs leur ont donné raison. Mais une fois le pouvoir rapatrié, c’est aux électeurs de décider la politique à suivre dans un débat démocratique où les divisions ne se feront pas forcément sur la ligne souverainisme/europhilie. De ce point de vue, je ne peux qu’être d’accord avec Todd : la sortie de l’UE ne résoudra aucun problème. Mais elle fera que les problèmes que l’UE était incapable de résoudre redeviendront nos problèmes, sur lesquels il sera enfin possible de prendre de véritables décisions.


C’est là à mon sens le principal problème posé par le Brexit : faire comprendre aux électeurs que le souverainisme pour lequel ils ont voté n’est pas un programme politique, mais un instrument pour permettre à un tel programme d’être mis en œuvre. Cameron tombé, il faudra constituer un gouvernement. La difficulté, c’est que si les souverainistes sont d’accord sur le fait de rapatrier les pouvoirs à Londres, ils ne sont pas d’accord sur grande chose d’autre. Il n’est donc pas possible de former un gouvernement exclusivement composé de personnalités souverainistes. Le gouvernement qui aura à gérer la sortie de l’UE mélangera donc nécessairement des personnalités europhiles et eurosceptiques. Trouvera-t-on des europhiles prêts à se soumettre de bonne foi au verdict populaire ? Peut-on compter sur eux pour faire de leur mieux pour que le Brexit se passe bien ? C’est là le test le plus intéressant, et le plus dur pour une démocratie. L’exemple français invite à un certain scepticisme : après le « non » au TCE, la tentation fut forte de faire rentrer par la fenêtre une bonne partie de ce qui était sorti par la porte. Mais on pouvait toujours argumenter que ce que l’électeur avait rejeté était le fait constitutionnel, et qu’un traité ordinaire ne violait donc pas la volonté du peuple. Ici, la question posée laisse beaucoup moins de place à l’ambiguïté.


Tout repose donc sur la qualité du gouvernement que les britanniques arriveront à mettre en place. Si ce gouvernement fait du Brexit une réussite, ce sera un exemple pour les autres pays. Les progressistes européens se doivent donc de soutenir cette expérience, en particulier en faisant veillant à ce que les volontés punitives des eurocrates délaissés soient modérées. Car il ne faut pas négliger la volonté de Juncker et sa clique, de faire échouer un processus qui, s’il réussissait, pourrait faire des émules. Donc, bonne chance amis anglais, et God Save the Queen.


(1) Il faut dire que, comme souvent, on avait invité les vaincus mais on avait oublié de convier les vainqueurs. L’émission se passait depuis Bruxelles – ce qui permettait de disposer d’une large brochette d’europhiles – mais le seul invité eurosceptique, un député UKIP, intervenait par l’intermédiaire d’une ligne téléphonique, ligne coupée – mon dieu, que les communications sont mauvaises depuis que la Grande Bretagne a quitté l’UE – dès le début de l’émission. Comme une auditrice faisait remarquer qu’il appartenait aux organisateurs du débat de garantir une juste représentation, elle s’est vu répondre fort grossièrement par Nicolas Demorand que « ce n’était pas à lui de gérer les télécommunications britanniques ». Encore un joli exemple du mépris de cette caste médiatico-politique pour tout ce qui ne lui ressemble pas.

(2) Pour ceux qui ne l’auraient pas vu, le sujet est le pari fait par un professeur d’élocution qu’il est possible de prendre une fille de basse extraction et la faire passer pour une lady juste en modifiant son accent. En effet, en Angleterre chaque région et chaque classe sociale a son propre accent, qui la rend immédiatement reconnaissable. Par exemple, un anglais de classe élevée prononcera rigoureusement les « h » initiales, alors qu’un anglais d’origine modeste ne les prononcera pas. A l’ouest de Londres on prononce « Hartford » alors qu’à l’est on le prononcera « Artford ».

(3) Il ne faut pas étonner que les britanniques se soient parfaitement accommodés du système des castes en Inde. Il est d’ailleurs drôle de constater qu’en tant qu’étrangers, nous étions dispensés de ces contraintes. Étant « hors caste », nous pouvions aller boire avec qui nous voulions !


dimanche 3 juillet 2016

ITW sur Grey Britain : « Le Brexit est le second acte de la décomposition de l’Union européene »





Vous avez publié, en 2014, Europe, les états désunis. Est-ce que le Brexit, qui vient d’être choisi par les Britanniques à 52%, traduit cette désunion de l’Union européenne ?

Elle traduit une défiance grandissante à l'égard de l'intégration européenne, qui me semble avoir deux causes. Il y a d'une part le problème économique, et d'autre part, peut-être plus saillant encore, le problème démocratique.

Le problème économique est évident. L'Union ne se remet pas de la crise de 2008. Cela tient aux présupposés sur lesquels elle est bâtie. D'abord, le principe de la « libre concurrence » est au cœur des textes européens. Ensuite, on a décidé que pour construire l'Europe, il fallait tout laisser circuler, sans aucune condition, sans aucun préalable. On laisse donc circuler les capitaux et les marchandises comme s'il s'agissait là d'un immense progrès humain, sans tenir compte du fait que partout ailleurs, des États-Unis à la Chine, un protectionnisme pragmatique mais sourcilleux est pratiqué. Il suffit de considérer la situation de l'UE au regard tu commerce international, la manière dont elle appréhende les accords commerciaux qu'elle négocie pour s'apercevoir que nous somme le coin du monde le plus bêtement néolibéral, donc le moins protecteur.

La libre circulation des personnes peut elle aussi poser problème. Évidemment pas si elle a un but touristique ou culturel. Mais l’immigration de travail, que l'on a voulue totalement libre sans harmonisation sociale préalable, n'en finit plus de faire sentir ses effets. On a beaucoup dit que la question migratoire avait dominé la campagne du Brexit. C'est vrai, mais ce n'est peut-être pas tant la question des réfugiés syriens que celle, pour aller vite, du « plombier polonais ». L'UE, au lieu de tout faire pour le décourager, favorise le dumping salarial entre ses pays-membres. A titre d'exemple, la Commission européenne a récemment houspillé la France et l'Allemagne, suspectées d'appliquer trop systématiquement le Smic aux chauffeurs étrangers dans le domaine du transport routier. Le Smic serait-il contraire, désormais, aux « valeurs européennes » dont on se prévaut tant ? 

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