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mardi 10 janvier 2012

Micro-trottoir 2012 : Marcella, plutôt de gauche, mais très circonspecte



[ ce texte est également disponible sur Marianne2 ]

Cet entretien a été réalisé dans le cadre du micro-trottoir 2012 de l’arène nue. Vous pouvez en consulter ici la rapide description. Je remercie vivement Marcella, mon interlocutrice.

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Marcella a 65 ans. Elle est désormais à la retraite, après avoir été directrice d’études dans le marketing. Ayant une sensibilité de gauche et de longue date, elle s’interroge désormais sur ce point, et peine à déterminer pour qui elle votera à l’élection présidentielle de 2012.

Coralie Delaume. A cinq mois de l'élection présidentielle, pour quel candidat actuellement en lice envisagez-vous de voter ?

Marcella. A vrai dire, pour l'instant je suis totalement indécise. Je suis déterminée à voter mais n’ai pas encore décidé pour qui. J'ai toujours voté, et toujours à gauche. Mais là, quelque chose ne passe plus, et je ne suis plus du tout sûre de faire ce choix. Je ne supporte plus les discours lénifiants sur le "bonheur de vivre ensemble".

Pourtant, j’ai participé aux primaires du Parti socialiste. J’y ai voté pour François Hollande. Mais certaines choses m’ont rebutée pendant la campagne des primaires, notamment ce mantra de Martine Aubry : "on va changer la France". Changer la France ? Mais pour la remplacer par quoi ? Horreur aussi pour moi que cette alliance avec les Verts représentés par Eva Joly, cette femme qui veut que nous nous haïssions nous-mêmes.

C'est justement votre candidat, François Hollande, qui a remporté les primaires socialistes, et non Martine Aubry. Vous hésitez malgré tout à voter pour lui au printemps ?

Oui, j'hésite. J'ai voté aux primaires un peu à contrecoeur, comme si j'y étais amenée par la force de l'habitude : la crainte peut-être de franchir un pas, de lâcher ma position "de gauche" que j'entretiens depuis de très longues années. Pas facile de renoncer à ça.

En plus, depuis son élection aux primaires, je ne peux pas dire que François Hollande m'ait rassurée. Et il y a cet accord électoral avec les Verts qui me défrise. J'aimerais bien y croire encore, mais j'ai de plus en plus de mal.

Un autre candidat, plus à gauche, pourrait-il vous séduire, comme par exemple Jean-Luc Mélenchon ?

Non. Mélenchon m'est parfois sympathique. C'est un vrai orateur qui manie très bien la langue, ce qui me plaît, mais il est trop à gauche pour moi. Je le perçois trop comme un révolutionnaire emporté.

Vous semblez très hostile à l'accord PS-Verts. Jean-Pierre Chevènement l'est aussi, notamment parce qu'il est défavorable à la sortie du nucléaire. Que pensez-vous de sa candidature ?

Chevènement aurait pu me plaire comme candidat souverainiste. Malheureusement, il m'est très antipathique. Son contentement de soi me le rend suspect. J'emploie à dessein les mots "plaire" et "antipathique", donc le registre de l'émotion et des sentiments. Je ne pourrais jamais voter pour un candidat qui ne m'est pas un tout petit peu sympathique. C'est d'ailleurs l’un de mes problèmes avec Hollande, qui, lui, justement, m'est sympathique.

Outre la sympathie, quels sont les thèmes que doit impérativement aborder un candidat pour obtenir votre suffrage, et que vous ne trouvez pas à gauche pour l'instant ?

La première chose qui me vient à l'esprit, c'est l'éducation. Ou plutôt, l'instruction, la transmission du savoir. Je ne sais pas du tout s'il existe des solutions viables au(x) problème(s) de l'école, mais il me semble absolument indispensable et urgent de travailler là-dessus.

Ensuite, l'économie. Mais comme je n'y connais pas grand-chose... Des termes comme « réindustrialisation », « produire en France », « relocalisation », etc, me "causent". Mais comment fait-on ça ? Est-ce que je pourrais faire confiance aux candidats qui revendiquent ces thèmes pour être capables de les mettre en œuvre ? Je n'en sais fichtre rien…

J'ai aussi un problème avec ce que je perçois, à tort ou à raison, comme un risque de perte, de dissolution de la culture française. "France, mère des arts, des armes et des lois...", c'est un peu mon truc. La laïcité aussi est importante pour moi. Je pense que la religion doit rester dans la sphère privée.

Vous semblez tenir là un discours très républicain. Seriez-vous prête à tourner le dos à la gauche pour vous rendre de l'autre côté du spectre si vous y trouviez un candidat qui réponde à vos attentes ?

Oui, tout à fait. Je me sens très républicaine, en effet. Et j'aimerais beaucoup trouver un tel candidat. Je crois que je franchirais le pas avec bonheur si tel était le cas.

Pensez-vous, comme certains déçus de la gauche, que Marine Le Pen – si tant est que vous la considériez républicaine - constitue une alternative ?

Franchement, j'aimerais bien parce que je lui trouve de la gueule, du charisme, de la force, de la volonté. Je suis la plupart du temps d'accord avec ce qu'elle dit, pour autant que je puisse en juger. Donc elle me séduit beaucoup. Malheureusement, je ne lui fais pas assez confiance (à elle ni à son entourage proche ou moins proche) sur le sujet de l'antisémitisme. C'est pour moi rédhibitoire. A tout prendre, l'antisémitisme de droite me fait moins peur que celui de (l'extrême) gauche, car je le crois moins dangereux aujourd'hui qu'hier, mais quand même. Donc non.

Pensez-vous que la gauche a trahi ses valeurs ?

Oui, je crois. Pour toutes les raisons que j'ai évoquées plus haut. A moins que ce soit moi qui me sois leurrée sur les valeurs que la gauche incarnait pour moi pendant toutes ces années. Ça fait deux ou trois ans que je sens grandir ce changement en moi, mais je n'arrive plus à savoir quand exactement cela s'est produit, quel fait ou quelles successions de faits m'ont amenée là. Mais un jour j'ai vu que je ne me reconnaissais plus dans ces gens là.

Lire ou relire : Micro-trottoir 2012 de l'arène nue : la règle du jeu  CLICK

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lundi 17 octobre 2011

Féérie socialiste et novlangue du progrès



La primaire socialiste s’achève et l’on oscille déjà entre nostalgie et soulagement. Et pas seulement parce que cette séquence politique inédite nous aura familiarisés avec le novlangue du progrès.

Nostalgie, parce que nous nous sommes attachés aux figures de proue de cette « révolution citoyenne ». François, Martine, Ségolène ou Arnaud ont su imposer un « processus résolument moderne » et une « autre façon de faire de la politique ». Dans une optique « collective et participative » visant à « remettre l’électeur au centre du système », ils sont parvenus à susciter « l’implication responsable » de 2,7 millions de français.

Nous éprouvons aussi du soulagement. Faisant mentir les prophètes de malheur, et évitant avec brio « le piège de la cacophonie », les caciques socialistes se sont immédiatement rangés derrière leur champion, communiant dans la joie œcuménique « des idées et des rêves ». Voici donc venu le temps du « rassemblement des forces de progrès ». François Hollande aura besoin de toutes les bonnes volontés pour insuffler au « peuple de gauche » un « désir d’avenir » et une "éthique du dialogue".

En prenant massivement part à la primaire « citoyenne », militants et sympathisants ont en effet exprimé leur volonté de « changer la vie ». Voici donc les socialistes devant un défi historique. Car, comme le disait le généticien Axel Kahn, soutien de Martine Aubry, « réenchanter le progrès c’est le refonder ».

« Quand donc la politique prendra-t-elle en considération l'immense besoin d'amour de l'espèce humaine perdue dans le cosmos ? » se demandait Edgar Morin dans une convulsion poétique. Il semble bel et bien que ce temps soit advenu, ce temps de « l’espérance » et de « la magie du changement », qui sont bien sûr « à réinventer ».


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mardi 11 octobre 2011

Primaires citoyennes : et si la "modernité" changeait de camp ?




Les jours passent, et, avec eux, la surprise engendrée par le résultat du premier tour des « primaires citoyennes ». Pourtant, le « cas Montebourg » ne cesse de passionner, et ses manœuvres pour remplir son rôle de « faiseur de roi » sont étudiées à la loupe. La blogosphère bruisse de mille bruits. Pour certains, le député bressan est le sauveur de la gauche. Pour d’autres, il n’est qu’une baudruche ayant vocation à se dégonfler. Pour les uns, il devrait s’exprimer rapidement en vue du second tour. Pour les autres, il doit laisser libres ses électeurs et se garder de prendre position.

Du chantre de la VI° république, les médias traditionnels font également leurs choux gras. Le Figaro lui-même a cessé pour un temps de moquer l’atonie supposée de la gauche, et se voyait contraint, mardi 11 octobre, de consacrer son édito…à la démondialisation. Le texte contient d’ailleurs quelques aveux navrants. Goûtant à la facilité qui consiste à comparer Arnaud Montebourg à Marine Le Pen, son auteur assure : « l’un comme l’autre veulent faire croire aux électeurs que la France et ses 62 millions d’habitants sont encore souverains et peuvent agir à leur guise ». L’éditorialiste ne maquille même plus sa résignation morbide. Pour lui, notre pays est « une petite patrie », « plutôt déclinante », et n’ayant plus aucune prise sur sa propre destinée.

Mais cette mélopée sinistre qu’on lui sert depuis trente ans, la « petite patrie » semble n’avoir plus envie de l’entendre. C’est le sens du succès de candidat Montebourg. Il n’aura échappé à personne que l’homme bénéficiait du soutien discret mais sincère de Jean-Pierre Chevènement. A la mi-septembre, tous deux s’étaient même affichés à un colloque en compagnie du gaulliste Nicolas Dupont-Aignan. Et même s’il fut très peu question de l’Europe et de l’euro durant les débats du premier tour de la primaire, même si le « démondialisateur » n’a pas encore franchi le Rubicon monétaire, il demeurait le seul « impétrant » socialiste  capable de porter un discours proche de celui des « souverainistes ».

Davantage que le fort taux de participation au scrutin, cette convergence de soutiens improbables vers le "troisième homme" semble témoigner d’une soif de politique qui ne laisse de surprendre dans une « petite patrie déclinante ». Et de politique au sens noble, visant à redonner au peuple son pouvoir souverain, après l’avoir repris aux entités nébuleuses qui le lui ont volé, des marchés aux agences de notation, en passant par la Commission de Bruxelles. Or, pour assouvir cette soif politique, ce désir de réappropriation d’un destin collectif, nombreux sont ceux qui, temporairement au moins, sont prêts à faire l’impasse sur leur appartenance à « la droite » ou à « la gauche ». Le député de Saône-et-Loire a ainsi bénéficié des voix de quelques aficionados du "Ché", de fidèles de "NDA" et des suffrages de mélenchonistes.

Il arrive que par gros temps, le traditionnel clivage gauche/droite cesse d’être opérant. J’en osais déjà l’hypothèse dans les colonnes de Marianne2 il y a quelques mois : « peut-être faut-il tenter l’aventure d’un vaste ‘rassemblement républicain’ qui, faisant provisoirement fi des clivages habituels, réunirait tous ceux qui, de la gauche républicaine à la droite gaulliste, souhaitent rétablir l'autorité de l’État et réorienter la construction européenne ? ». Je me souvenais alors du candidat Chevènement, et de son « pôle républicain », qui avait réuni, le temps d’une campagne présidentielle à l’aube des années 2000, des « Républicains des deux rives ». Le résultat en fut décevant, mais l’histoire s’écrit sur le temps long. En 2002, le fruit était vert. Grâce à l’audace d’Arnaud Montebourg, il a rosi. Une secousse tellurique un peu plus forte que les autres dans l’eurozone, une explosion de la monnaie unique, et aussitôt, il sera mûr.

En attendant le « grand soir » Républicain qui nous fera sortir de l’Europe des traités et entrer enfin dans celle des Nations, on se satisfait avec joie de « petits soirs » télévisés. Car - et c’est en cela que ce scrutin aura été vraiment novateur - des idées ont été imposés dans le débat public, et il sera désormais bien difficile de les en faire disparaître. Pour les évoquer, on invite désormais Nicolas Dupont-Aignan dans des émissions phares du paysage audiovisuel français. Il était d’ailleurs excellent, samedi dernier, dans On n’est pas couché. Et, cependant que le ton devient aigre entre les finalistes de la primaire, Frédéric Lordon, chantre de la démondialisation financière, brille sur le plateau de Ce soir ou jamais, où il partage la vedette avec Emmanuel Todd.

Quelque chose s’est incontestablement passé dans la soirée du 9 octobre 2011. Et cela va bien au-delà d’un simple succès du Parti socialiste. Des thématiques qui furent longtemps moquées, méprisées, voire « lepénisées », sont à présent discutées. Les procès en « ringardise » cesseront peu à peu de produire leurs effets, et n’auront bientôt pour conséquence que de discréditer leurs procureurs. Il se peut même qu’un jour, la « modernité » et le « progrès » viennent à changer de camp. On peut en tout cas se risquer à l’espérer. Chiche !

Lire et relire:
Chevènement-Montebourg, pas de divergence sur le fond   CLICK
Lorsque Jacques Sapir propose la démondialisation   CLACK
Crise : trois présidentiables au chevet de l'euro   CLOCK
Peuple de gauche, es-tu là ?   CLOUCK

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mercredi 5 octobre 2011

Jean-Paul Brighelli : « Le vrai collège unique, il est dans les ZEP… »

Entretien réalisé par David Desgouilles et Coralie Delaume



Coralie Delaume. Cette fin de quinquennat est propice aux critiques du bilan de Nicolas Sarkozy, notamment sur l’école. Que pensez vous d’une évolution telle que l’assouplissement de la carte scolaire ?
Jean-Paul Brighelli : Je ne sais — ou je sais trop — ce que Darwin aurait pensé d’une telle « évolution » : qu’elle illustre à merveille la théorie de la survivance des plus aptes. Une telle initiative n’a pour but que d’assouplir jusqu’à l’écartèlement un système qui était peut-être rigide, mais qui justement se maintenait par sa rigidité même. La carte scolaire pouvait être assouplie, mais par une série de vraies initiatives, visant à recréer de la mixité là où, cités et habitudes aidant, on en arrive désormais à des écoles et des collèges chimiquement purs — purs de tout mélange. Le vrai collège unique, il est dans les ZEP, qui ne rassemblent que les enfants des cités. Et, en même temps, au collège Henri-IV, qui s’acharne à suivre scrupuleusement la carte scolaire du Vème arrondissement — un quartier pauvre de la capitale, comme chacun sait.

CD. Même sévérité sur l’autonomie des établissements, je suppose ?
L’autonomie participe de la revanche girondine sur les étatistes jacobins. On donne du pouvoir — en le saupoudrant — aux Régions, aux départements, aux communes. C’est véritablement l’Education Nationale que l’on émiette ainsi, avec d’arrière-pensées budgétaires, l’Etat se déchargeant sur les niveaux intermédiaires pour gérer ce monstre Education qui lui pèse si fort.
Finalement, assouplissement de la carte scolaire et autonomie, profitent toutes deux essentiellement à l’enseignement privé, autorisé désormais à se gérer comme il l’entend, après s’être implanté où il veut.

CD. Pensez-vous que la « réduction du volume horaire imposé aux enfants », comme on dit, ou la possibilité des « mi-temps sportifs », soit une bonne chose. Peut-on véritablement apprendre mieux en travaillant moins ?
On le peut certainement à haut niveau, parce qu’on a alors appris à travailler. Réduire le volume horaire — mais c’est déjà fait, un sortant de Troisième a eu, grâce à la Gauche et à la Droite, près de 800 heures de Français de moins que son homologue des années 1980, ce sont autant de postes économisés —, c’est forcément en rabattre sur les programmes, diminuer les exigences, modifier en profondeur le tissu social, parce qu’à terme, seuls s’en sortiront ceux qui feront des heures sup’ à la maison, grâce à la bibliothèque de papa-maman.
C’est si vrai que les officines de cours privés fleurissent et prospèrent — en vingt ans, Acadomia est passé de presque rien à plus de 100 millions d’euros de chiffres d’affaires en 2006.

CD. Avec bien sûr un accès réservé aux plus aisés…
Justement pas ! Ce sont les plus pauvres, souvent, qui se saignent pour y envoyer leurs enfants. Pour les plus riches, pas de souci majeur, et en cas de besoin, ils n’auront pas recours à un étudiant de Licence à l’orthographe hésitante, mais à un agrégé bien rétribué. Et ami de la famille…

CD. L’attractivité du métier d’enseignant semble avoir baissé au point que l’on ne parvient plus à honorer toutes les places au CAPES. Quelles en sont les causes ?
Il y a un fait clair, depuis trois ou quatre ans : en sciences, ce sont les plus mauvais élèves qui se font profs — les autres sont allés en prépas et ont infailliblement réussi une école d’ingénieur qui dans le pire des cas les fait débuter au double du salaire d’un enseignant débutant. En Lettres (au sens large), on assiste à une désaffection des étudiants issus des voies générales, et à une montée en puissance de ceux arrivant des voies technologiques, dont la maîtrise des disciplines fondamentales est plus faible. Ajoutez à cela une féminisation record — près de 90% des profs de Lettres ou de Langues sont des femmes — signe que les sociologues interprètent tous comme une perte de prestige d’une profession vue désormais comme un « second métier » au sein d’un couple. Et c’est si pratique d’avoir le mercredi libre quand on élève des enfants ! Bien loin d’être une chance et une promotion pour les femmes, la féminisation de l’enseignement renforce les stéréotypes — ce n’est pas vrai d’autres professions à forte valeur ajoutée, qu’elle soit financière (médecine, Droit) ou symbolique (l’Armée…).

David Desgouilles. Au-delà de l’image dévalorisée du métier, il y a tout de même la problématique du salaire, relativement faible, proposé aux profs…
La paupérisation des enseignants est le meilleur marqueur de la paupérisation globale des classes moyennes, commencée à la fin des années 1960. Ce qui ne manque pas d’avoir des répercussions politiques — en particulier, la désaffection des enseignants pour la Gauche : en 2007, Ségolène Royal a rassemblé moins de 36% des enseignants. Les autres ont majoritairement voté Sarkozy (15%), Bayrou (25%) et près de 15% des profs ont voté Le Pen ou Villiers — ce que j’interprète comme le résultat d’un sentiment de perte identitaire en tant que classe moyenne. Les profs glissent vers cette semi-pauvreté dont l’extrême-droite fait son terreau depuis l’effondrement du Parti communiste.

Coralie Delaume. Mais alors, comment faut-il s’y prendre pour que la carrière d’enseignant redevienne attractive ?
 Même si les salaires de départ doivent impérativement être réévalués, c’est moins en misant sur la quantitatif que sur la qualitatif que l’on parlera aux enseignants une langue qu’ils comprennent. En repensant complètement les programmes dans le sens d’une plus grande rigueur. En donnant aux établissements des moyens, coercitifs si nécessaire — en imposant pendant un temps la tolérance zéro. En cessant aussi de donner systématiquement raison aux gros effectifs (les parents et leurs rejetons) contre les enseignants. En cessant de démissionner — tout cela supposerait un « plus d’Etat » très improbable. Le reste, c’est effets d’annonces et poudre aux yeux.

CD. « Tolérance zéro »…cela me fait penser à cet ouvrage d’entretiens dans lequel Luc Chatel et Jean-Pierre Chevènement s’accordent tous deux pour restaurer « l’autorité des maîtres »… 
C’est une tarte à la crème ! Et j’ai peur que les deux interlocuteurs ne mettent pas exactement la même chose sous les mêmes mots. La réalité, c’est qu’un maquis de consignes interdit pratiquement toute sanction. La réalité, c’est qu’une avocate vient de sortir un livre proposant aux parents des modèles de lettres de plainte et de récriminations ! De surcroît, quels enseignants sont effectivement formés à exercer une réelle discipline — seule condition pour transmettre les disciplines ? Ceux qui se présentent aux concours de recrutement sont les enfants de la réforme Jospin, du collège unique, du lycée light. Ils n’ont connu que ça. Et ils le reproduisent — en savonnant eux-mêmes la planche sur laquelle on les a installés.

CD. Luc Chatel ne cesse de dire qu’il faut « individualiser » les parcours scolaires. Il est inévitable que les institutions publiques tendent à s’adapter à la société - plus individualiste - qui les environne. Si « individualiser » signifie « aider davantage les élèves les plus faibles », ne peut-on pas envisager que Chatel ait raison ?
L’Ecole forme des individus. Elle les reçoit à l’état larvaire, à l’état de nature — et la nature doit être civilisée, redressée, transformée en jardin… à la française. L’individu, c’est ce qui devrait sortir de l’Ecole — et en prétendant respecter ce qu’ils ne sont pas encore, on lâche les élèves en état de semi-barbarie. L’un des effets à mon sens le plus significatif du libéralisme avancé, c’est qu’il feint de respecter l’individu, pour mieux l’assujettir (à la consommation, entre autres), pour mieux l’abolir. Homo festivus, disait avec un grand sens de la formule Philippe Muray — l’étape qui renvoie Homo sapiens au néant. Qu’ils chantent, pourvu qu’ils paient, disait Mazarin. Qu’ils dansent, pourvu qu’ils consomment, dit le libéralisme mondialisé. Enfin — ce n’est pas une raison pour ne pas se battre. Quitte à y rester. Après les Thermopyles, il y a Salamine et Platées. Après Alamo, il reste toujours la possibilité de remporter San Jacinto.

David Desgouilles. Fin septembre, les enseignants du public et ceux du privé sont descendus dans la rue main dans la main. Une telle unité peut-elle faire avancer les choses ?
Une manifestation n’a jamais rien fait avancer. Les manifs unitaires encore moins que les autres, parce que pour arriver à cette unité, chaque syndicat fait des concessions qui vident l’ensemble de tout contenu réel. En gros, cette fois, les suppressions de postes.

DD. Justement ! Un candidat à la primaire socialiste, François Hollande,  propose de recréer les 60 000 postes que la droite a supprimés…
Alors, quand j’entends cela, je me dis qu’il a pris des leçons chez Pasqua — « les promesses n’engagent que ceux qui y croient ». Imaginons un instant que qu’on revienne sur ces suppressions létales. Qui mettrait-on  en face des élèves ? Plus de mille postes prévus au budget n’ont pas été remplis cette année par les jurys de concours, devant le niveau déprimant des candidats !

DD. Les candidats à la primaire socialiste sont-ils tous influencés par l’idéologie pédagogiste ? Qui serait à votre avis le meilleur candidat –ou le moins mauvais- sur le thème de l’école ?
À gauche ? Mélenchon, peut-être — en dehors de questions de représentativité personnelle qui n’ont rien à faire ici. Mais personne au PS. Je me suis expliqué aussi clairement que possible sur mon blog Bonnet d’âne à ce sujet. Je vous renvoie donc à l’article « Etat d’urgence », rédigé début septembre.

DD. Il nous a semblé que vous vous étiez rapproché François Bayrou. Son bilan rue de Grenelle, au cœur des années 90, si funestes pour l’école, ne vous a pas rendu méfiant ?
Au catholique qu’il est — et que je ne suis pas — je dirais « à tout pécheur miséricorde ». Bayrou tient depuis 2007 un discours plus jacobin que tous les autres — c’est peut-être de l’opportunisme béarnais, mais c’est un revirement significatif pour un centriste. C’est la raison pour laquelle tant d’enseignants ont voté et fait voter pour lui il y a quatre ans. Par ailleurs, il commence à apporter des réponses réelles aux questions de politique générale — ma foi, combien le font ? Il a certainement, parce qu’il a mûri, l’étoffe d’un homme d’Etat. Après tout, Chevènement lui-même, que vous encensez l’un et l’autre volontiers, n’a pas été toujours exemplaire quand il a été ministre de l’Education : les « 80% d’élèves au Bac », c’est lui ! On apprend en faisant des erreurs…

Coralie Delaume. Marine Le Pen a organisé le 29 septembre un meeting sur l’école. Elle y a tenu un discours que nombre de « Républicains » ne renieraient pas. Elle a notamment appelé à faire de l’école un « sanctuaire » dont on chasserait les pédagogistes à la Meirieu et les résidus du « jacklangisme ». Que pensez-vous de la mue amorcée sur ces thèmes par le Front national ?
J’ai été approché par le Front National, et j’ai évidemment refusé leurs offres de service, parce qu’un discours sur l’Ecole, quel qu’il soit, n’efface pas un discours sur la sécurité ou l’Europe absolument révoltant de bêtise. Le FN a dragué des chevènementistes…

CD. Ils sont deux. Deux parfaits inconnus.  Ce sont des aventures individuelles…
Peut-être. Mais ils ont cru bon d’utiliser leurs convictions au service d’une femme qui manifestement n’en a pas, à part l’opportunisme. Marine Le Pen s’est fait (ou on lui a fait) une collection de mots à caser dans tout discours sur l’Education, de même dans tout discours sur l’immigration, etc.
Meirieu, lui, est partiellement revenu de ses vieilles lunes — au grand dam de ses affidés, comme je l’explique dans la dernière livraison de mon blog.
Quant à Jack Lang, c’est une antiquité, mais qui marque bien l’encroûtement du PS sur des convictions pédagogiques létales. Manuel Valls vient d’ailleurs d’en remettre une couche dans le même esprit.

David Desgouilles. Outre François Bayrou, donc, voyez-vous dans le spectre politique français d’autres candidats capables de porter un discours sur la conception que vous vous faites de l’école ?
Non, aucun.

DD. Verra t-on un jour Jean-Paul Brighelli en politique ?
Non plus. Je suis un électron libre, et je tiens à le rester. Dans ces temps de mort de l’individu, c’est une forme de luxe, ou de dandysme.

Lire ou relire :
A l'école, moins d'éducation, plus d'instruction   CLICK
Marine Le Pen à l'école de la République   CLACK
Chatel-Chevènement : dialogue autour de l'école   CLOCK

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jeudi 29 septembre 2011

Désir d'Hollande



Dans le cadre des primaires socialistes, il existe diverses façons, pour les médias, de soutenir le candidat François Hollande. La plus connue consiste à s’appuyer sur les sondages, ces supposés faiseurs de rois. C’est ainsi que, le jour même du second débat télévisé des primaires, comme pour prédéterminer la manière dont les téléspectateurs aborderaient cette confrontation, on pouvait lire ça et là : « sondages : Hollande consolide son avance sur Aubry ». Que les contours du corps électoral susceptible de participer au scrutin soient totalement incertains semble n’avoir finalement que peu d’importance.

Une autre manière, assez prisée, d’adouber l’ancien premier secrétaire, tend à superposer un portrait valorisant d’icelui à une description peu amène de sa rivale Martine Aubry. On montrera combien il est avenant lorsqu’elle est austère, combien il est simple et naturel quand elle est roide et guindée, bref, comment « monsieur petites phrases » et bien plus sympathique et plus drôle que la « Mère Emptoire ». Et l’on ajoutera volontiers, comme pour enfoncer le clou, qu’Hollande sait s’adresser à  « l’ensemble des Français », quand Aubry ne parle qu’à des « catégories ». Le pendant naturel au « désir d’Hollande » demeure donc sans conteste le « dégoût d’Aubry ».

C’est toutefois la lecture de nos hebdomadaires favoris qui nous révèle la manière la plus innovante de sacrer par avance  l’impétrant corrézien : la « promotion par omission ». Pour ce faire, une multitude d’options s’offrent à l’éditorialiste.

La première, mêlant mystère et authenticité, fut expérimentée par le Nouvel Observateur. L’Obs dévoilait ainsi, dans son numéro 2443 (1er septembre) un « Hollande secret ». Il entendait révéler la vérité de l’enfance de François Hollande, mettre à nu ses ambitions, démêler l’écheveau de sa relation avec "Ségolène". Sans omettre de rappeler que le député avait « un père d’extrême droite » : un passé trouble, ça mitterrandise immédiatement. Sur le mode « tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur… », et en s’attachant à l’homme plus qu’au candidat, l’hebdomadaire inaugurait le « désir d’Hollande par omission de son projet politique ».

Une autre tactique, plus traditionnelle, un tantinet classique, fut logiquement choisie par un journal « dedroite ». Ainsi Le Point consacrait-il la Une de son numéro 2036 (22 septembre) à cet homme normal, ajustant sur son nez normal ses lunettes normales, avec ce titre « Crise : peut-il faire mieux que Sarkozy ? ». Le visage concentré, le regard déterminé du candidat induisaient immédiatement la réponse : « oui, il le peut ». De ses challengers, il ne fut même pas question, non plus que du premier tour de la présidentielle. En réduisant d’ores et déjà le scrutin à un duel Sarkozy-Hollande, Le Point parvenait à générer un « désir d’Hollande par omission de ses concurrents ».

La dernière option, plus novatrice, fut logiquement expérimentée par un hebdomadaire « degauche ». Marianne proposait donc, dans son numéro 753 (24 septembre) un dossier sur les primaires, brossant trois portraits. Ceux de Montebourg et de Valls, d’ailleurs enthousiastes et enthousiasmants, ne mangent pas de pain : ces deux-là sont réputés n’avoir aucune chance. Celui d’Aubry est juste mais dur, qui nous explique « pourquoi elle patine ». De l’ancien premier secrétaire, on parle peu. Il est rarement nommé, même si on le devine dans ce mot de Nicolas Domenach « les enfants de Delors, par le sang et par l’esprit, ne sont pas à la hauteur de l’histoire ». Quant à la Une, elle nous annonce, sibylline, un François Hollande « déjà strauss-kahnisé ». L’ambiguïté de cette assertion suscite immédiatement une bouffée de curiosité. Hélas, celle-ci demeure frustrée. Ici, Marianne, qui lui réserve un "non-traitement" à part, attise le « désir d’Hollande par omission d’Hollande ».

Malheureusement, la « promotion par omission » et tous ses avatars finissent par créer une légitime « lassitude d’Hollande » ou, selon l’expression consacrée, une usure médiatique. On a, comme souvent, le sentiment que l’élection est déjà faite, et qu’on pourrait se rendre immédiatement à la case « second tour » en s’épargnant les étapes préalables.

Ce sentiment, au lieu d’être conjuré par des primaires annoncées comme « citoyennes », semble au contraire accru par elles, l’injonction au vote utile intervenant simplement un peu plus tôt dans la campagne. Finalement, ces présélections n’ont plus vocation à choisir, sur la base d’un programme, le meilleur candidat pour la gauche. Elles visent à promouvoir le plus apte à battre Nicolas Sarkozy. Dès lors, comme l’explique Rémi Lefebvre [1], « les primaires confortent une conception de la politique entendue comme "courses de chevaux" (…) journalistes et acteurs prophétiques revendiquent un pouvoir prophétique sur l’issue de la compétition électorale, et celui que les enquêtes d’opinion créditent des meilleures chances de l’emporter jouit d’une forte légitimité ». Ainsi doit-on sans doute comprendre la « strauss-kahnisation » d’Hollande. Parce qu’il semble le plus capable d’affronter le président sortant, il est déclaré vainqueur par avance, n’aurait-il rien de mieux à proposer qu’un assez bon esprit de synthèse [2].

Cela annonce-t-il, comme le craint Lefebvre, d’une dérive sondagière de la démocratie, la presse ne se mettant qu’au diapason de l’institut IPSOS ? S’agit-il au contraire du parti pris de ceux qui, ayant bien compris qu’une véritable alternance résiderait dans la victoire d’un antilibéral, s’emploient à fabriquer une fausse alternative, en exaltant un candidat social-libéral ? 

Dans un cas comme dans l’autre, il est dommage qu’on oublie si vite les leçons de l’histoire. Car présages et sondages ne font pas une victoire. Les partisans d’Edouard Balladur en firent les frais lors de la présidentielle de 1995, et ceux du « oui » plus encore, après le référendum de européen de 2005.

[1] auteur de Les primaires socialistes, Editions Raisons d’agir, 2011
[2] ainsi qu’il la montré lors du débat de mercredi soir, synthétisant à merveille les propos de ses concurrents, mais se gardant de formuler toute proposition propre.


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mardi 30 août 2011

Chevènement – Montebourg, « pas de divergence sur le fond »




« Voici venu le temps des jeunes lions ! » s’était exclamé Arnaud Montebourg un jour de juin 2007, alors qu’il s’envisageait déjà en socialiste « nouvelle formule ».

C’est avec un autre lion, le « vieux lion de Belfort » que le candidat à la primaire socialiste débattait mardi 30 août à l’occasion d’un colloque intitulé : « L’Europe dans la mondialisation : que faire ? ». Loin de l’atmosphère « cimetière des éléphants » qui semble se dégager parfois des symposiums rochelais de la famille socialiste, ce numéro de duettistes correspondait enfin à ce que l’on serait en droit d’attendre de véritables primaires : on y parla politique, et pas seulement stratégie individuelle.

L’un pourtant des protagonistes ne participera pas aux primaires. Il ne souhaite en aucune façon s’engager dans ce processus qui contraindra les vaincus à adouber le vainqueur. Les militants du Mouvement Républicain et Citoyen (MRC) font d’ailleurs circuler une brochure rédigée par le « Ché » : « pourquoi je serai candidat ». Comme en 2007, le sénateur de Belfort se réserve la possibilité « d’y aller ». Sans accepter pour autant de lever le doute, il affirme avoir pour ambition principale de "peser dans le débat".

Le colloque commence par une mise en bouche assurée par l’économiste Jacques Sapir, auteur de La démondialisation, le journaliste économique Jean-Michel Quatrepoint (Mourir pour le yuan), et le président du think tank Terra Nova, que Montebourg finira d’ailleurs par moucher en ces termes « Alain Minc est désormais plus à gauche qu’Olivier Ferrand ».

La présence de ce dernier, toutefois, permit un échange musclé, Ferrand recyclant l’antienne selon laquelle « l’euro nous protège », et les deux économistes lui portant une contradiction sans concession. Ce débat comme il n’y en a que trop rarement, souligne sans simagrées des désaccords profonds entre ce que l’on peut désormais appeler les « deux gauches ». L’une interventionniste et volontariste est souvent nommée « souverainiste ». L’autre, plus libérale que sociale, conserve une foi intacte dans les bienfaits du « doux commerce » et dénonce le « protectionnisme bestial » - rien que ça. On se surprend à se demander si ces deux gauches seront un jour réconciliables, et même à douter de la pertinence du clivage droite-gauche.  La véritable ligne de démarcation ne serait-elle pas aujourd’hui entre libéraux-vaguement-sociaux et  nationaux-républicains ? La confrontation des « experts » eut le mérite immense de soulever cette question.

Avec les deux vedettes de la soirée, Jean-Pierre Chevènement et Arnaud Montebourg, il fut aussi question de politique. Mais de débat, il n’y en eut guère. Car les deux hommes semblent aujourd’hui d’accord sur bien des choses, et l’on assistait davantage au scellement d’une entente qu’à une confrontation.

Pour le belfortain, la question prioritaire aujourd’hui est celle de la monnaie unique. Invité sur Europe1 lundi 29 août, celui-ci déplorait qu’à La Rochelle, « aucun des candidats n’ait abordé la question centrale » de l’euro. On ne présente d’ailleurs plus les thèses de l’ancien ministre, rendu fort injustement célèbre pour son euroscepticisme supposé.

Pourtant, Chevènement n’est pas de ceux qui réclament une mise à mort immédiate de l’euro. Il en propose au contraire une dévaluation propre à sauver l’eurozone qu’une appréciation excessive face au dollar et au yuan asphyxie. Il se pose également en apôtre de la monétisation des dettes publiques, et salue le récent rachat, par la Banque Centrale Européenne, de titres de dette italienne et espagnole. Pour Chevènement, sauver la monnaie unique est donc le « plan A », dont le retour aux monnaies nationales et la transformation de l’euro en simple monnaie commune signerait un regrettable échec.

Quant à Arnaud Montebourg, il ne dit pas autre chose lorsqu’il affirme : « un responsable politique peut craindre l’écroulement de l’euro, mais il ne peut pas parier là-dessus (…) je défends une stratégie de monétisation de la dette  ». Il semble donc que les secousses estivales générées par la « nervosité des marchés » et par le second plan de sauvetage de la Grèce aient décillé celui dont Daoud Boughezala disait ici même avec raison : « Montebourg ne remet jamais explicitement en cause l’indépendance de la Banque Centrale Européenne. La responsabilité des gouvernements européens coupables d’une surévaluation de l’euro par rapport au dollar et au yuan n’est pas évoquée »

Tâcher de sauver l’euro en contraignant la BCE à intervenir quitte à violer de façon consciente et assumée les traités de Maastricht et de Lisbonne, tel semble être le principal point d’accord auquel ont abouti le jeune et le vieux lion. Auparavant, ils avaient d’ailleurs posé le même diagnostic : l’euro n’est pas une monnaie économique. Elle souffre d’un vice de conception qui a fait diverger gravement les économies de la zone, et la situation est aujourd'hui périlleuse. Toutefois, en tant que monnaie politique et quoiqu’il ne nous protège en rien, l'euro mérite d’être sauvé.

D’autres points de convergences se font jour entre le sénateur et le député. S’il n’est guère surprenant d’entendre Chevènement réaffirmer la nécessité, pour la France, d’une Défense indépendante, il est rassérénant d’écouter Montebourg déplorer « l’abaissement des fonctions régaliennes de l’Etat ».  

On comprend, dans ces conditions, que l’aîné assure son cadet de son « estime », et qu’il ajoute : « il fraye les chemins de l’avenir ». On demeure un peu surpris lorsque ledit cadet se paye le luxe d’exhorter l’assemblée à « voter Jean-Pierre Montebourg » au premier tour de la primaire. Voici une héritage arraché de manière bien cavalière des mains de celui qui allait le donner. Pour autant, on aura compris combien les deux leaders entendent désormais faire front commun contre la mondialisation et le système néolibéral. Et l'on ne sera pas surpris, dans les jours qui viennent, d’entendre murmurer « Chevènement soutient Montebourg ».

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dimanche 10 juillet 2011

Fiers de nos rondelles !


En général, quand vient l’été, la presse à l’unisson nous parle « mode » : beauté, minceur, sport, look et cancer de la peau. Cette année, grâce aux primaires socialistes, l’été sera plus show que les autres : on y parlera aussi politique. Mais quoi de plus ludique qu’une Star-Academy grandeur nature ? Et quoi de plus « mode » que les nouveaux objets de promotion que l’on voit fleurir sur tous les Facebook-walls : les pin’s de supporters.

Le réseau social vient en effet de mettre sur le marché un gadget virtuel qui connaît déjà un franc succès : les badges de fans. Personne n’en avait besoin, mais tout le monde se les arrache. Mark Zuckerberg connaît bien la loi de Say : « toute offre créée sa propre demande ».

C’est particulièrement vrai chez les militants socialistes, dont chacun arbore désormais son petit cercle coloré à la boutonnière. Sur Facebook, les montebourgeois, les aubrystes et autres hollandais rivalisent d’une coquetterie qui n’est pas sans rappeler un  meeting de campagne américain façon Arnorld Schwarzenegger.




La vague de la rondelle militante semble avoir épargné les partisans de Ségolène Royal, ce qui ne laisse de surprendre.

En revanche, elle touche aussi les écolos, qui non contents d’organiser eux aussi des primaires, sont tout de même à la pointe de la mouvemence « alter-créative », comme le rappelle le sociologue Erwan Lecoeur [1].


Le fan-badge de Joly pousse donc très loin le raffinement puisqu’il permet d’utiliser un « vecteur de notoriété » (le pin’s) pour promouvoir un autre « vecteur de notoriété » (les lunettes).
Mais il paraît que derrière les lunettes qui sont dans le badge se trouve une candidate, et que dans la candidate se cachent des idées.  Si, si !


Aujourd’hui, grâce au réseau social Facebook, et à l’application Picbadges , nous pouvons enfin « faire de la politique autrement », et assouvir tout à la fois notre appétit démocratique, notre besoin d’appartenance groupale, et notre regret de n’avoir pas embrassé plus tôt une carrière d’homme-sandwich.

Avec Facebook et Picbadges, devenons tous des pages de pub !












[1] Erwan Lecoeur, Des écologistes en politique, Lignes de repère, 2011.