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mardi 11 décembre 2012

« Je suis antilibérale et favorable à la décroissance », entretien avec Natacha Polony


Natacha polony dans l'émission "On n'est pas couché"

Vous avez un parcours atypique. Vous êtes agrégée de lettres modernes et avez commencé par enseigner. Comment peut-on passer de prof à journaliste télé ?

Disons qu’il y a eu quelques étapes entre les deux ! J’ai fait des études de lettres, allant jusqu’à l’étude de la poésie contemporaine, soit une formation a priori très détachée du concret. Je reconnais volontiers une disposition pour l’abstraction. Pourtant, j’ai été élevée par des parents médecins, qui m’ont transmis le goût du service aux autres. Dès lors, je ressentais un fond de culpabilité. J’ai donc passé l’agrégation de lettres dans le but d’être prof, au moins un temps.

Je me suis promenée un peu en politique également, avant d’entrer à Sciences Po, puis de devenir journaliste. Mais je suis avant tout une journaliste de presse écrite. Cela fait partie de ma culture : j’ai besoin du temps long. D’ailleurs, je penche davantage vers le journalisme d’hebdo que vers la presse quotidienne. Je suis certes passée par Le Figaro, mais mon vrai plaisir demeure la rédaction d’articles longs et fouillés. M’adapter au côté trépidant de l’actualité immédiate m’a demandé un vrai travail sur moi-même.

Vous avez été déçue par l’enseignement ?

Pas du tout. J’ai été effondrée par l’Éducation nationale mais j’ai adoré enseigner. J’ai d’ailleurs continué, à la fac Léonard de Vinci, où j’ai enseigné la culture générale pendant neuf ans. J’aime me trouver devant une classe et essayer de transmettre ce qui m’est cher, notamment les grands textes littéraires, philosophiques, religieux…

J’ai arrêté il y a deux ans, faute de temps, et parce qu’il me semblait être arrivée au bout. J’avoue que voir évoluer les étudiants a fini par m’user, tant j’ai parfois eu l’impression que leur inculture était de plus en plus immense. Un mur d’inculture difficile à percer, quand on s’adresse à des jeunes qui ont déjà 18 ans…

Votre dernier ouvrage sur ces sujets, Le pire est de plus en plus sûr (Mille et une nuits, 2011), est très pessimiste. Vous l’êtes également, donc.

Oui. Il est temps qu’on regarde lucidement les choses. Je considère que ma conception de l’école républicaine, qui consiste à transmettre des savoirs universels à des jeunes gens pour en faire des hommes libres, a perdu.

Vous ne placez aucun espoir en Vincent Peillon ?

Son discours est formidable, mais il faut regarder au-delà des discours. Ce qui compte, dans l’éducation, ce sont non seulement les principes, mais la manière dont ils s’appliquent.

Or ce qui est en train de se passer n’est guère encourageant. Ne serait-ce que, par exemple, le fait d’avoir organisé une « grande concertation sur l’école », en la mettant entre les mains de Nathalie Mons et de Christian Forestier. Lui, c’est le prototype de l’apparatchik présent rue de Grenelle depuis 30 ans et qui a accompagné toutes les mauvaises réformes. Je pense en particulier à la loi Fillon, qui a posé les bases de l’autonomie des établissements, de la pédagogie de projets, qui a inventé le livret de compétences…

Demeurent deux ou trois choses notables chez Peillon. L’idée, par exemple, de créer une formation spécifique pour l’école maternelle. Personnellement, ça fait des années que je plaide pour une formation spécifique des profs de maternelle. De même, la simplification du livret de compétences est une bonne mesure.

Pour autant, le discours de François Hollande en clôture de la « grande concertation » était consternant : suppression des notes, fin des devoirs à la maison, suppression du redoublement… en gros, c’est un retour 30 ans en arrière !

Je reste donc très perplexe. Je crains finalement que Peillon ne fasse qu’habiller d’un beau discours : le retour des IUFM ou la réouverture de l’INRP (Institut national de la recherche pédagogique), qui sert depuis les années 1980 de caution « scientifique » à la mise en place de toutes les pédagogies constructivistes.

Après l’enseignement, vous vous tournez donc vers le journalisme. Vous avez d’abord été à Marianne, mais on vous connaît davantage par Le Figaro

Oui, pour une raison simple : à Marianne, j’étais considérée comme une « réac de gauche ». Arrivée au Figaro avec les mêmes idées, on m’a immédiatement vue comme « de droite ». Or il y a peu de journalistes étiquetés « de droite ». Et surtout, il y en a très peu que ça indiffère. Et comme sur les plateaux de télé, il faut malgré tout équilibrer… on s’est mis à m’inviter.

Peut-être parce que vous tenez un discours authentiquement républicain et qu’il y a un besoin de ce côté-là ?

Peut-être. Avec néanmoins le danger que le système n’organise un peu de pluralisme que pour mieux se perpétuer. Le tout est d’éviter de devenir une caution, un opposant minoritaire et caricatural qu’on invite pour se donner bonne conscience. Or la seule façon de se prémunir contre cela reste le travail. Par exemple, ma revue de presse quotidienne sur Europe1 me conduit à lire énormément. Par ce travail, je tâche de me garder des slogans, des opinions répétitives et prémâchées. D’autant qu’à titre personnel, cela me permet de réfléchir et d’évoluer.

Prenons l’exemple du débat sur le mariage gay. À force de débattre et de lire sur la question, je suis parvenue à affiner ma réflexion. Au début, j’ai sans doute fait l’erreur de m’agripper à la question du mariage, mais soyons honnêtes : les premiers à avoir dévoyé le mariage en tant qu’institution sont les hétérosexuels, dès lors qu’on conçoit le mariage comme une fête sympathique et que personne n’envisage pour autant qu’il puisse être durable.

Plus que le mariage des homosexuels, ce qui me dérange réellement, au fond, c’est l’implication qu’il pourrait avoir sur la filiation. C’est surtout à la négation de cette dernière que je suis opposée, car la gommer, c’est rendre très difficile le fait pour un enfant de se construire. D’ailleurs, je suis tout à fait favorable à l’adoption par des couples homosexuels dès lors qu’on ne cherche pas à effacer cette réalité : un enfant a toujours un père et une mère biologiques.

Nous parlions à l’instant du positionnement gauche/droite. Il n’est pas rare de vous entendre contester l’une ou l’autre des ces étiquettes. Vous considérez que cette distinction n’a pas de sens ?

Elle n’a aucun sens dans la mesure où « droite » et « gauche » telles qu’on les entend aujourd’hui ne reflètent plus les véritables clivages. Un vrai clivage, selon moi, sépare ceux qui sont favorables et ceux qui sont hostiles à la mondialisation telle que nous sommes en train de la vivre, ou ceux qui sont favorables ou opposés à l’idée du progrès tel qu’on l’envisage depuis le XIXe siècle.

En tant que lectrice de Michéa, je considère que la droite a choisi la régulation par le marché et la gauche celle par le droit. Mais ce ne sont que les deux faces d’une même médaille et la véritable alternative n’est pas là. Oui, je suis conservatrice dans le domaine des valeurs. Il y a évidemment des choses qui méritent qu’on les conserve, et que contribue à détruire le laisser-faire, qu’il s’exerce dans le domaine de l’économie ou dans le domaine culturel et moral.

Je suis également antilibérale et favorable à la décroissance. Je ne sais pas où cela me place sur l’échiquier politique. J’avoue avoir surpris un jour en expliquant que je me situais quelque part entre Mélenchon et Dupont-Aignan…

Vous vous réclamez de Michéa, mais aussi de Jacques Ellul, si j’en crois une interview accordée en février 2011 à David Desgouilles. N’est-ce pas en contradiction avec vos engagements politiques initiaux, aux côtés de Jean-Pierre Chevènement ?

Totalement. C’était la chose qui me gênait chez Chevènement. A mon modeste niveau, j’ai essayé d’introduire quelques réflexions sur les questions écologiques, sans succès. Je pense que c’est une des limites de ce courant d’idées. Les républicains sont issus d’une tradition politique qui les inscrit dans une conception du progrès qui a montré ses limites.

Êtes-vous tentée par l’écologie ?

Certainement pas telle qu’elle est incarnée aujourd’hui au niveau politique, et qui relève d’ailleurs du paradoxe. Il faut se souvenir que la pensée écologiste, assez logiquement, est née à droite. Elle est avant tout une forme de conservatisme, dès lors qu’on entend préserver le monde, ne pas l’abîmer. D’ailleurs, les chevènementistes ont toujours reproché aux écolos d’être des conservateurs.

Finalement, je suis une souverainiste girondine davantage que jacobine. Si je suis profondément républicaine, si je crois à l’égalité sur l’ensemble du territoire ou à l’unité de la République, je pense qu’on ne peut plus envisager les choses comme on le faisait lorsque celle-ci était en construction. Par exemple, sur la question des cultures et des langues régionales, on ne peut plus raisonner comme à l’époque où le Français était une langue de conquête et d’unification. Car aujourd’hui, le danger est tout autre : c’est l’uniformisation mondiale. Or cette uniformisation est un ennemi commun des défenseurs du Français et de ceux des langues régionales.

Je suis convaincue que l’être humain a besoin d’un ancrage territorial parce que nous restons des êtres de chair. Je crois beaucoup à la théorie des climats de Montesquieu. D’ailleurs, le véritable droit du sol devrait être pensé ainsi, en partant du principe que n’importe qui peut s’intégrer n’importe où dès lors qu’il comprend où il se trouve. D’où qu’il arrive, l’homme qui est capable de comprendre les modes de vie qu’il trouve là peut s’intégrer. À condition de ne pas vouloir à toute force apporter ses propres origines et ses propres conceptions.

Mais pour penser cela, encore faut-il accepter de mettre en cause cette abstraction pure vers laquelle on tire parfois la République, qui peut d’ailleurs provoquer un rejet et une renaissance des identitarismes défensifs.

Voilà une défense de la « France charnelle » qui sonne un peu maurrassien…

Je m’en moque complètement et ne me sens en aucune façon attirée par l’Action française ! Ce n’est pas être rétrograde que d’admettre qu’on est parfois allé trop loin, notamment sur le terrain de la désincarnation. Ce sont de véritables enjeux anthropologiques qui se dessinent, à l’heure où certains prônent une virtualisation de l’humanité par le truchement de la technologie.

Sur ces questions-là, j’assume totalement le fait d’être en réaction. Vous savez, quand la vigie du Titanic a vu l’iceberg, il a crié « marche arrière toute ! ». Etait-il réactionnaire ? Je crois pour ma part que quand on va dans le mur, l’intelligence est de reculer.

Dans votre réussite de journaliste, pensez-vous que le fait d’être une femme a joué un rôle ? 

Bien sûr. Il faut être lucide sur ces choses-là. J’ai bénéficié d’un besoin de rééquilibrage dans les médias. Outre Elisabeth Lévy, Caroline Fourest et quelques autres, très peu de femmes, finalement, sont capables d’assumer une position d’éditorialiste.

Vous êtes l’auteur d’un livre intitulé L’Homme est l’avenir de la femme (Lattès, 2008). Est-ce un livre féministe ?

Oui, mais où j’assimile le féminisme à un humanisme. J’essaie d’y expliquer comment il faut dépasser les deux formes de féminisme qui dominent aujourd’hui. Le premier est un féminisme différentialiste, qui oppose hommes et femmes et nous explique que la femme porte en elle l’amour et la tolérance. Le second est incarné par le courant des gender studies et considère que pour conquérir l’égalité, il faut effacer complètement les différences.

L’un et l’autre sont des échecs patents. D’abord, le différentialisme est une aberration. Il suffit de connaître un peu l’histoire et la politique pour convenir que les femmes ne portent pas spécialement la bonté en elles. Ensuite, l’indifférenciation n’est en rien une garantie d’égalité. De plus, elle tue le désir, qui nait de la différence et, bien plus que d’un rapport de domination, d’un jeu de rôles, d’un jeu avec les codes

Au bout du compte, je refuse de choisir entre Virginie Despentes et Caroline de Haas. C’est pourquoi je défends l’humanisme, que je définis comme une conception exigeante de l’être humain, où l’on considère que c’est par le savoir, par un appétit de connaissances et de compréhension du monde que nous développons l’humanité en nous. Relisez, chez Rabelais, la lettre de Guargantua à Pantagruel. Elle exprime parfaitement cette conception de l’humanisme dont le féminisme doit être l’un des aspects. C’est à partir d’une réflexion sur notre condition commune d’êtres humains que nous pourrons penser la place de la femme dans la société.

D’où vient le succès de « féministes » façon Caroline de Haas ?

C’est le fruit d’un travail de lobbying mené depuis des années. Et d’un lobbying d’autant plus efficace qu’il utilise la culpabilisation des autres, notamment des hommes. Regardez le séminaire de « rééducation » organisé au profit des ministres du gouvernement ! Le pire est que cela fait naître, en réaction, une forme de nouveau machisme qui me déplaît tout autant.

Vous parlez du « machisme Zemmour » ?

Oui. Même si nous avons les mêmes adversaires idéologiques, je ne suis pas d’accord avec Eric Zemmour là-dessus. Il ne fait que reprendre les arguments des féministes différentialistes en les inversant. M’entendre expliquer que mon cerveau archaïque me dicte de rester dans la grotte pendant que Monsieur va conquérir le monde, trop peu pour moi. J’ai grandi en m’identifiant à des héros masculins. Moi aussi, j’ai eu envie d’être Alexandre Le Grand ou Cyrano de Bergerac.

Comment peut-on articuler l’exigence d’égalité et le constat qu’il existe bel et bien des différences ?

En maintenant à tout pris la séparation entre l’espace public et l’espace privé, ce qui est le fondement-même de la démocratie. Il faut relire l’un des plus beaux textes jamais écrits sur la démocratie, qui est le discours aux morts de Périclès dans la guerre du Péloponnèse. On y retrouve l’idée que la liberté ne va pas sans une frontière entre l’espace public et le privé. C’est crucial : dans l’espace privé, nous sommes effectivement des individus différents, hommes ou femmes. En revanche, dans l’espace public, nous sommes des citoyens égaux.

Votre conception de l’humanisme est empreinte de beaucoup d’exigence. Avez-vous l’impression que le mérite puisse encore être récompensé ?

Je pense qu’une vraie démocratie ne peut exister sans méritocratie. Même si je conviens que c’est très imparfait. Il est évident que l’égalité des chances est une forme de fiction. Certains partent dans la vie avec un boulet au pied. Mais si on ne récompense pas le mérite, alors, que récompense-t-on ? Comment se fait la sélection ? Par l’argent ? Par les réseaux ?

Avez-vous des projets pour « l’après-télévision » ?

Oui, d’autant qu’à mon avis, on ne peut faire de la télévision de manière intéressante que si l’on sait que c’est éphémère.

Actuellement j’ai plusieurs projets de livres, dont l’un me tient tout particulièrement à cœur, sur cette thématique de la virtualisation de l’être humain que nous évoquions tout à l’heure. J’aimerais rappeler que l’intelligence se construit au travers des cinq sens, et qu’il peut être dangereux d’effacer cela, notamment via un usage imprudent des technologies.

J’envisage également un livre sur Flaubert en tant qu’auteur antimoderne. J’aime beaucoup les écrivains antimodernes : Giono, Saint-Exupéry, Bernanos…

Et un auteur « de gauche » qui aurait vos faveur, pour finir ?

Je me demande rarement de quel bord sont les auteurs ! Et je me fiche qu’il se soit de droite ou de gauche – je note qu’il a d’ailleurs beaucoup évolué tout au long de sa vie – mais j’ai une passion pour Victor Hugo. Il est l’un des premiers à avoir pensé le poète comme un visionnaire, comme celui qui cherche à combler le vide et la carence de sens par le langage. Les travailleurs de la mer et L’homme qui rit me semblent deux des plus grands romans jamais écrits.

Cet entretien est initalement paru dans le magazine Ragemag, ici : http://ragemag.fr/natacha-polony-antiliberale-decroissance/


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jeudi 19 avril 2012

Avec Eva Joly, nous sommes tous des Norvégiennes ménopausées.



Eva Joly, l’a encore montré hier soir lors de son ultime meeting de campagne au Cirque d’hiver : elle ose tout. Elle ose braver le ridicule en imitant, régionalisme oblige, un accent ch’ti approximatif lorsqu’elle tient meeting dans le Nord. Elle ose, elle, l’ancienne juge, dénoncer « l’instrumentalisation » de la présomption d’innocence, et s’affranchir de cette règle intangible de notre droit, pour porter des accusations lourdes à l’encontre de Nicolas Sarkozy. Elle ose arborer des lunettes qui devraient conduire Alain Afflelou directement en prison, sans même qu’on prenne la peine de s’interroger sur sa possible innocence. Surtout, hier soir, elle a osé la saillie la plus incongrue de toute la campagne présidentielle.

On connaît ses actuels démêlés judiciaires avec Marine Le Pen qu’elle a récemment qualifiée d’héritière d’un « père milliardaire par un détournement de succession ». Poursuivie en diffamation par l’héritière susdite, la candidate écologiste devrait être relaxée dans la journée.

Hier soir, l’égérie des Verts s’en prenait à nouveau à la leader frontiste. Cette dernière avait réuni ses partisans mardi soir au Zénith de Paris, et les avait harangués en ces termes : « c’est parce que vous êtes chez vous que vous avez le droit de ne plus vouloir de ces Franco-Algériens comme Mohamed Merah ! ».

Cela vaut évidemment son pesant de « points Godwins », mais la réponse de Joly bat en la matière tous les records : « nous sommes chez nous, nous, les bretons, les corses, les occitans, nous les polaks, les portos, les ritals, et les espingouins, nous les youpins, les nègres, les bougnoules, et nous…les Norvégiennes ménopausées ! » a-t-elle tonitrué.

On fait parfois grimper les sondages avec tout et n’importe quoi, sans nécessairement s’embarrasser de pudeur : les longs mois de campagne qui s’achèvent nous l’on prouvé. Les origines, les amours, les souffrances, le régime alimentaire, les déceptions, les faiblesses : tout semble bon dans le cochon. Mais faire campagne sur la ménopause, de mémoire de citoyen français, on n’avait encore jamais vu ça. Et l’on attend avec hâte qu’un candidat masculin à la présidence de la République ose faire le « coming out » de ses affres prostatiques pour faire pièce à madame Joly.

Coluche aurait peut-être pu rivaliser. On se rappelle que, candidat en 1981, il en appelait lui aussi à « nous les…. ». Nous, « les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piétons, les Arabes, les Français, les chevelus, les fous, les travestis, les anciens communistes, les abstentionnistes convaincus ». Las, il avait omis « les Norvégiennes ménopausées »…

« Les Norvégiennes ménopausées », grandes oubliées également des chants de la cavalerie d’Afrique : « c'est nous les descendants des régiments d'Afrique, les chasseurs, les spahis, les goumiers… ». Mais on sait combien Eva Joly se défie de la "militarité", notamment du 14 juillet. Chez les écologistes, rappelons-le, « c’est nous les pacifistes, les humanistes, les idéalistes ».

« Les Norvégiennes ménopausées », exclues enfin de la poésie, y compris des poèmes qui s’intitulent de façon presque prémonitoire "Le jugement des juges" : c’est nous, « ceux qu’on enferme dans le froid, sous les serrures solennelles, ceux qu’on a de bure vêtus, ceux qui s’accrochent aux barreaux, ceux qu’on jette la chaîne aux pieds dans les cachots sans soupiraux, ceux qui partent les mains liées, refusés à l’aube nouvelle, ceux qui tombent dans le matin, tout disloqués à leur poteau… ».

En même temps, citer Robert Brasillach en meeting, ça a déjà été testé. Et, si ça fait tout autant gloser que « Les Norvégiennes ménopausées », il n’est pas totalement certain que ce soit bien plus habile….

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Micro-trottoir 2012 : Yann aime sa région et Eva Joly  CLICK
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mardi 21 février 2012

Micro-trottoir 2012 : Woland opte pour Nihous.



Cet entretien a été réalisé dans le cadre du micro-trottoir 2012 de l’arène nue. Vous pouvez en consulter ici la rapide description, ainsi que les douze premiers volets (un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze). Je remercie vivement Woland, mon interlocuteur.

***

Woland a 30 ans. Il est cadre dans un grand groupe français. Marié et père d’un enfant, il est catholique pratiquant, mais « pas aussi tradi qu’il l’aimerait ». Il envisage de voter pour Frédéric Nihous au premier tour de l’élection présidentielle.

Vous avez décidé récemment d'accorder votre suffrage à Frédéric Nihous, candidat à l'élection présidentielle au titre de "Chasse, pêche, nature et tradition". Etes vous chasseur ou pêcheur ?

Pêcheur occasionnel et non chasseur ! Je n'ai pas réussi à trouver le temps de passer le permis de chasse. Mais cela ne m'empêche pas d'accompagner des amis dans leurs parties de chasse une ou deux fois par an. En fait, j'aime bien plus l’environnement de la chasse et de la pêche (relations humaines, joie contemplative, plaisir de manger) que l'action elle-même.

Ce n'est donc pas cela qui vous conduira à voter Nihous. Quelles sont vos raisons ?

Non effectivement ce n'est pas cela du tout. Mes raisons sont simples. D'abord, aucun candidat ne mérite ma confiance et je sais que Nihous ne gagnera pas. Donc lui apporter mon vote est un pari sans risque qui me permet de me donner bonne conscience puisque je serais quand même allé voter, ce qui est important malgré tout.

Ensuite, j'apprécie l'image que CPNT véhicule, le côté totalement déconnecté du monde moderne, le combat qu'ils mènent vaillamment contre les « verts-pastèques »….

Enfin, les chasseurs ont des fusils, donc je ne veux pas les mettre en colère... Et puis j'ai donné mon vote à Jean Saint-Josse en 2002 et il ne m'a pas déçu puisque son action n'a eu aucun impact sur ma vie ce qui est exactement ce que je demande à un homme politique.

N'y a-t-il pas un paradoxe entre dire que voter est important, tout en souhaitant que l'action des hommes politiques n'aient aucun impact sur votre vie ?

Je ne crois pas. Le fait de voter revient à se prononcer sur le type de gouvernement que l'on souhaite, ou du moins sur les orientations gouvernementales, et je souhaite un gouvernement le plus réduit possible afin qu'il n'entrave pas trop ma liberté.

Ne serait-il pas plus efficace, dans ce cas, de voter pour celui des candidats pouvant être élu mais qui nuira le moins à votre liberté ?

Bien entendu. Cependant tous les candidats pouvant être élus sont sur la même ligne à ce sujet là. Hollande, Sarkozy et Bayrou - je ne compte pas Le Pen dans les candidats pouvant être élus, soyons raisonnable, et de toutes façon elle mène une campagne d'extrême gauche - nous vendent un Etat maternant, nous prenant la main qu'on le veuille ou non, du berceau au tombeau. Je comprends qu'on empêche un enfant de courir avec des ciseaux, pas qu'on lui interdise de s'en servir. Et accessoirement, je ne suis pas un enfant !

J'ai voté Sarkozy en 2007 en croyant sincèrement qu'il allait nous rendre un peu de liberté puisque c'est sur ce thème entre autre qu'il a fait campagne. Ma « cocufication » fut intense... Alors même que la crise était justement l'excuse parfaite pour réduire l'Etat ! Mais non, Sarkozy a cru dans ses prérogatives de nous "protéger". 

Hollande est un socialiste pur jus, donc il n'envisage rien d'autre que l'intervention de l'Etat pour régler tout ce qu'il considère comme allant mal, ou comme étant injuste ou insuffisamment couvert de poudre de Fée Clochette.

J'ai cru que Bayrou était un peu moins pire, mais ses derniers discours démontrent bien qu'il fonctionne exactement selon le même logiciel que les autres.

Au moins Nihous, dont je ne connais aucune des propositions, ne risque pas de me nuire.

Malgré tout, lirez-vous son programme avant d'aller voter ?

Oui, par pure curiosité intellectuelle. Et puis, sait-on jamais, peut-être qu'il à même des propositions intelligentes !

Vous parliez plus haut de l'image du CPNT, en particulier son côté "totalement déconnecté du monde moderne". N'est-ce pas, avant tout, un certain attachement aux traditions qui vous pousse vers le vote Nihous ?

Etant profondément réactionnaire, il serait malhonnête de ma part de prétendre que le "Tradition" dans « Chasse, Pêche, Nature et Tradition » n'a pas de poids dans mon choix. En tous cas, c'est ce qui fait que je vais voter pour Nihous et non pour le candidat d'alternative libérale. Je ne suis pas intéressé par les luttes LGBT et autres niaiseries modernes qui nient le bon sens en demandant que tout soit l'équivalent de tout et inversement. A priori avec CPNT, je n'aurai pas de surprise de ce côté là. D'ailleurs à la place de Nihous, je refuserais catégoriquement de répondre à des questions portant sur les moeurs et leur évolution. Ces questions ne servent à rien d'autres qu'à détourner l'attention.

En tout cas, il est désormais trop tard pour choisir Christine Boutin. Y aviez-vous songé et avez-vous un regret ?

Pas du tout. D'abord, Boutin a été aux affaires. Donc elle est aussi coupable que les autres. Ensuite, elle a été conservatrice une seule fois dans sa carrière : en s'opposant au PACS. Enfin, elle n’était pas porteuse du combat que mène CPNT contre les inepties pseudo-écologiques, qui sont les nouvelles excuses invoquées par les gouvernements pour limiter toujours plus nos libertés.

Quid de Marine Le Pen, pour un "réactionnaire" ?

Comme je le disais plus haut, Mme Le Pen fait campagne sur des thèmes d'extrême gauche. Son père était un poujadiste traditionnel et sympathique.  Elle me semble être la tenante d'un socialisme à tendance nationaliste à l'opposé de ce en quoi je crois. Elle n'est pas du tout réactionnaire, elle est révolutionnaire.
Cependant, si elle se retrouve au second tour, je voterais pour elle à ce moment-là. Mais ce sera seulement pour faire de la peine aux gens qui auront fait campagne contre elle pendant les deux semaines de l'entre-deux tour.

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dimanche 12 février 2012

Micro-trottoir 2012 : Yann aime sa région...et Eva Joly !



Cet entretien a été réalisé dans le cadre du micro-trottoir 2012 de l’arène nue. Vous pouvez en consulter ici la rapide description, ainsi que les dix premiers volets (un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix). Je remercie vivement Yann, mon interlocuteur.

***

Yann a 35 ans. Il est contractuel dans l'éducation nationale, après avoir été 10 ans médiateur du patrimoine, là encore en vacation. Il habite Lorient (Bretagne), où il est impliqué dans les travaux  du conseil municipal.

Vous comptez accorder votre suffrage à Eva Joly lors du premier tour de l'élection présidentielle. Quelles sont vos principales motivations ?

Je regarde les programmes des candidats sous trois angles : le retour à un esprit de justice sociale et territoriale, la reterritorialisation de l'économie, et l'articulation entre un renforcement de l'Europe politique, que la crise de l'euro impose, et la proximité citoyenne d'un niveau pertinent pour agir : les régions.

Certains candidats (JL Mélenchon, N. Sarkozy, M. Le Pen) propagent le mythe selon lequel l'Etat peut tout. C'est un mythe agité par ceux qui flattent les élans nostalgiques des électeurs qui regardent dans le rétroviseur. Au final, ces attitudes renforcent la défiance envers le politique, car dans les faits chacun voit bien qu'on ne fera pas l'avenir avec les recettes d'hier et que l'Etat est dans l'incapacité d'assurer l'égalité des citoyens.  Nos gouvernements sont toujours prompts à s'inspirer du voisin allemand. Ils oublient que ce pays s'appuie sur un dialogue social fort, une confiance dans les Länders, une habitude de penser en réseau autour des "régions" et des PME.

En clair, pour moi le prochain Président ne devra pas être dans l'action personnelle et directe. Il devra libérer le dialogue social et démocratique à tous les niveaux, et laisser les régions, périmètre d'action de demain, gérer ce qui leur est propre et leurs atouts. Qui mieux que la région Bretagne s'impliquera dans une véritable politique maritime, dans la protection de l'eau, dans l'utilisation de ses atouts énergétiques ?

Vous êtes donc pour une décentralisation bien plus poussée. En quoi la candidate écologiste vous semble-t-elle la mieux à même de porter ce projet ?

Eva Joly a bien compris cet enjeu moderne, en déclarant publiquement à plusieurs reprise qu'elle inclut l'autonomie politique des régions dans son projet de VI° République sur le modèle du Pays de Galle ou des Länders allemands. Je crois que Mme Joly est la mieux à même de défendre cette vision, du fait de son parcours personnel. Elle connait très bien la France, mais n'a pas été formatée par les grands corps de notre administration. Elle est celle qui peut le mieux dire que le siècle des identités uniques est terminé, que chacun d'entre nous porte des identités plurielles.
Parmi les identités portées par chacun, l'identité régionale à une place importante, en plus de l'identité française, européenne ou d'un pays d'origine. Mme Joly défend la place des langues régionales dans les politiques publiques comme une richesse supplémentaire. Elle est donc une candidate de gauche, écologiste, et inscrite dans la modernité du XXI° siècle d'une démocratie renouvelée.
François Hollande est aussi un candidat de gauche, qui s'est prononcé en faveur de la défense des langues régionales dans son programme, et qui est favorable à davantage de décentralisation. Pourquoi Joly plutôt qu'Hollande ?

Certes, une victoire finale d’Hollande serait déjà une bonne nouvelle pour tous ceux qui comme moi ont le sentiment d'avoir subi le détricotage de leurs droits sociaux depuis 2002, c'est à dire depuis que la droite gouverne. Effectivement, l’une des mesures du programme d’Hollande concerne les langues régionales. Toutefois, cette mesure ne s'accompagne pas des réformes constitutionnelles qui la rendent possible. Pour l'heure, cela s'apparente aux déclarations non appliquées de Mitterrand en 1981.

Quant à la décentralisation vue par François Hollande, il reste beaucoup d'ambiguïtés, notamment parce que le vocable à la mode au PS est le « renforcement des territoires », concept vague, qui permet de conserver toutes les couches d’un mille-feuille administratif indigeste, de la commune à l'Europe, en passant par les intercommunalités, les pays, les départements, les régions et la kyrielle de syndicats mixtes qui les accompagnent.

La France a l'habitude de faire monter en puissance des nouveaux niveaux (intercommunalités et régions aujourd'hui) sans supprimer les anciens. La rationalisation de la dépense publique locale comme la clarté du système pour les citoyens impose de supprimer des couches, comme le conseil général, institution désuète. Sur ce point, je fais plus confiance aux Verts, dont le parti - je n’en suis pas membre - est organisé sur la base des régions, et non des départements. Dans un discours de Mme Joly prononcé cet été à l'Université de Régions et Peuples Solidaires, elle a employé l’expression de « fédéralisme différencié » : il s’agit d'adapter les réformes des collectivités aux souhaits et aux réalités locales. C'est je crois la posture adaptée au temps, car on ne peut envisager de chausser toutes les pointures avec le même chausse-pieds.

Par ailleurs, des parlementaires Verts, François de Rugy en tête, ont été les premiers, à gauche, à prendre des initiatives en vue de la réunification de la Bretagne et en vue du retour de Nantes en Bretagne. C’est un dossier auquel je suis sensible non pas par nostalgie historique, mais parce que je crois que les régions ont besoin d'être identifiables clairement. Une Bretagne entière, c'est une Bretagne « projet », en phase avec le vécu économique de notre région maritime, et c'est un espace perçu comme cohérent par le citoyen et qui favorise donc la participation civique aux débats régionaux.

Vous parlez assez peu d’écologie

Justement, si. Je crois qu'Eva Joly représente le rassemblement de ceux qui préparent la reterritorialisation de l'économie et le dossier de l'énergie en est la preuve. Mieux vaut se mettre tout de suite à utiliser les atouts énergétiques de nos régions (soleil, marée, vents, etc) que de continuer à faire vivre le gouffre financier du nucléaire qui ne produit des emplois que dans des lieux très ciblés. L'accident nucléaire au Japon, il y a près d'un an, comme le récent rapport de la Cour des comptes sur le nucléaire montrent l'urgence à lancer un vaste de plan de recherche et de soutien à toutes les alternatives au nucléaire. Mieux vaut des petites unités de productions qui créent de l'emploi partout avec les énergies naturelles qu'un EPR potentiellement dangereux qui concentre l'emploi en un point.

Eva Joly semble en mauvaise posture dans les sondages. En êtes vous inquiet ? Comment l'expliquez-vous ?

Elle représente des courants de pensée écologistes, fédéralistes qui ont toujours plus de facilité avec les scrutins de liste.

Eva Joly porte l'analyse de ceux qui disent que la crise écologique ne se résoudra que par la mobilisation de la société dans son ensemble, que la crise du politique se résoudra par la facilitation de l'implication citoyenne et la responsabilisation des échelons régionaux et locaux, et qu'en matière social la norme doit reposer sur les remontées du dialogue des acteurs. Bref, c'est une candidature qui porte la complexité des enjeux, pas une candidature qui dit "je suis celui/celle qui résoudra tout à la tête d'un Etat fort".

Or la mécanique politique et médiatique de la présidentielle favorise beaucoup les candidats tribuns, se posant comme la solution individuelle aux problèmes collectifs. C'est d'ailleurs une situation qu'on ne retrouve qu'à la présidentielle. Aux élections locales et régionales ou aux élections européennes, élections d'équipe où le collectif a une valeur centrale, les différents courants que je retrouve derrière Mme Joly s'en sortent nettement mieux.

Pour autant, si la faiblesse du score d'Eva Joly dans les sondages me désole, elle ne m'inquiète pas. L'élection qui fera le prochain gouvernement, ce n'est pas la présidentielle. Ce sont les législatives.

Lire et relire :
Micro-trottoir 2012 de l'arène nue : la règle du jeu  CLICK
Micro-trottoir 2012 : Marcella, plutôt de gauche mais très circonspecte  CLACK
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vendredi 20 janvier 2012

Ecologie: halte aux pandas chinois, vive l'oryctérope belge !




[Ce texte est également disponible sur Causeur.fr]

Décidément, on nous aura saturé le bulbe cognitif avec l’affaire des « pandas-Sarkozy ». Ces deux bouffeurs de bambous, transférés de la Chine à la France à bord du Boeing « panda express » pour la modique somme de 750 000 euros, vont désormais mâchonner de la verdure dans nos contrées hostiles.

Le côté pompidolien de notre président de la République et son aptitude à s’accorder les faveurs d’une Chine dont on espère qu’elle finira par prendre en charge notre colossale dette publique, s’en trouve conforté. En effet, nous dit Le Monde, « Yuan Zi et Huan Huan sont les premiers pandas accueillis en France depuis 1973, quand la Chine maoïste avait offert un couple à la France de Georges Pompidou ».

Notons au passage que les Chinois sont drôlement coquins : quand ils nous offrent  (ou louent) des ursidés, ils nous fournissent systématiquement « un couple ». Notons également que l’amitié franco-chinoise prime ici le souci d’intégration de ces bestioles immigrées : Yuan Zi et Huan Huan, ça sonne tout de même un peu moins français que Jean-Claude et Odette, par exemple.

Bref, on a fait grand cas de l’arrivée sur notre sol de ces placides herbivores diplomatiques. Mais ce faisant, nous avons omis un évènement bien plus singulier. Car pendant que la France devenait la meilleure amie du Parti communiste chinois, le royaume de Belgique, demeurait ce qu’il a toujours été, y compris dans le domaine animalier : le pays du surréalisme.

C’est en effet dans la plus grande indifférence que la Belgique a vu naître en captivité, le 6 janvier 2012, un petit oryctérope. Nuru – oui, je sais : ça sonne moins belge qu’André – né au zoo d’Anvers, est seulement le dixième spécimen de son espèce en cinquante ans à venir au monde au sein du parc animalier. De surcroît, on apprend que la plupart de ses aînés ont crevé, ce qui n’est pas tellement étonnant. Avec la tête qu’ils ont, on doute que ces abominables petits êtres soient véritablement adaptés à la vie sur la planète Terre.

L’oryctérope est en effet une bestiole à peine imaginable. Chantant les louanges d’Alexandre Vialatte dans le magazine Causeur de novembre 2011, François-Xavier Ajavon [1] nous rappelle ces mots de l’auteur : « cette chronique a toujours fait le plus grand cas de l’oryctérope (…) il a un groin de cochon et des pieds de kangourou, des oreilles d’âne et une mâchoire de crocodile. Sa chair sent la fourmi ».

A lui tout seul, l’animal de nuit est en effet une ode à ce que la laideur peut compter de plus invraisemblable, de plus fascinant, de plus hypnotisant. Regarder un oryctérope, son museau de porc, ses oreilles de lièvre, sa peau plissée et glabre, c’est assurément ne plus pouvoir en détacher le regard. La bête concentre en elle le comble de la disgrâce et la douceur touchante de l’immense fragilité. On pourrait d’ailleurs croire que cet être constitue une Error 404 de la part de notre créateur. A moins que ce ne soit un trait d’esprit, une farce, une mise à l’épreuve. Pourtant, on ne peut s’empêcher d’éprouver une immense bouffée de tendresse pour cette chose ignoble, langoureusement abandonnée dans les bras d’un zoologue belge et stupidement confiante dans la capacité de l’homme à assurer son inutile survie.

Souhaitons à l’atroce Nuru une bonne arrivée sur le sol européen. Puisses-tu, sale bête, croître et devenir adulte. Ta simple apparence suffit à prouver que « Dieu est humour ». J'espère te rencontrer un jour, monstruosité polymorphe. Je te cajolerai alors de tout mon cœur d’être humain imbécile.


[1] François-Xavier AJAVON, Alexandre le grand, Causeur – novembre 2011

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jeudi 17 novembre 2011

Accord PS-Verts : incident nucléaire en trompe l’oeil - article invité -

Par Claude Legendre, invité de l'arène nue

Claude Legendre est enseignant, et ancien élu local. Il a accepté d'offrir à "l'arène nue" ce texte qui revient sur l'accord entre Le Parti socialiste et EELV, et je l'en remercie vivement. N'ayant jamais été dupe de la volonté affichée des écologistes de faire "de la politique autrement", il refuse de juger les compromis idéologiques que les Verts semblent avoir fait en contrepartie de circonscritpions électorales. Il n'y voit que l'application des lois normales de la politique. Car pour Claude Legendre, c'est plutôt sur le fond qu'il convient d'apporter la contradiction au parti de Cécile Duflot, notamment sur la question du nucléaire. Coralie Delaume.




L’accord « de mandature » signé entre Europe Ecologie-Les Verts (EELV) et le Parti socialiste, a fait couler beaucoup d’encre. Il y a certes l’affaire du Mox, ce combustible hybride, objet de désaccords manifestes. Mais il y eût auparavant le psychodrame du « parachutage » de Cécile Duflot à Paris pour les élections législatives, et quelques autres marchandages autour du réacteur de Flamanville.

Il faut dire que les leaders écologistes semblaient mettre un point d’honneur à faire renoncer le PS à la construction l’EPR. Cécile Duflot assurait que ses convictions n’étaient pas à vendre, Eva Joly assénant quant à elle : « il n’y a pas de plan B ». Pourtant, si l’on peut reprocher quelque chose aux représentants d’EELV, ce n’est pas tant d’avoir « dealé » des circonscriptions. C’est sur le fond qu’il convient de critiquer les Verts, notamment leur obsession pour la sortie du nucléaire, cette idée rétrograde vêtue des oripeaux du progressisme.

A-t-on vraiment cru, sans blague, que les écologistes feraient effectivement « de la politique autrement » ? Cela, tous les partis politiques ou presque prétendent le faire. Et pourtant…tous agissent de la même façon - avec toutefois plus ou moins d’hypocrisie.

Car la politique a ses lois, et elles s’imposent à tous. Les institutions de la V° République, qui poussent à la bipolarisation, mettent les deux partis dominants, PS et UMP, en position hégémonique. A droite comme à gauche,  il faut bien s’entendre avec eux pour avoir une chance d’obtenir quelques élus. Ainsi, ce qui est regrettable, ce n’est pas qu’on passe des accords. C’est plutôt de constater que ces deux grandes formations s’entendent comme larrons en foire pour que perdure cette hégémonie, et même pour qu’elle s’aggrave. Ainsi ont-ils modifié, par exemple, le mode de scrutin des élections régionales pour qu’il ne soit plus possible de proposer une liste dans un département s’il l’on n’est pas en mesure d’en proposer une dans chaque département de la région ! Il s’agit là, pour le PS comme pour l’UMP, d’une véritable rente de situation. Ce sont eux qui distribuent les circonscriptions et les postes. Ils vont même jusqu’à crier au scandale, quand certains candidats osent se présenter sans leur bénédiction, et s’adresser directement à « leurs » électeurs, comme si chacun était le co-propriétaire d’un l’électorat indivis. Il y a là, à l’évidence, une véritable perversion de la démocratie.

Ainsi, quelque réticence que l’on puisse avoir à l’égard des positions des écologistes, il semble quelque peu malhonnête de leur reprocher de négocier avec le Parti socialiste. D’autant que les positions des uns et des autres ont été clairement et publiquement exposées. Accords et désaccords ont été loyalement « actés ». Désormais, les citoyens jugeront.

Il n’y a rien là de comparable, loin s’en faut, avec les énormes et très graves atteintes à la démocratie qui se préparent ou qui ont déjà eu lieu. Par exemple, en 2005, le souverain, c’est à dire le peuple, a voté « non » au référendum sur le Traité constitutionnel européen (TCE). Par la suite, ceux qui ne demeurent que les modestes représentants du souverain, les parlementaires, se sont crus autorisés, à droite comme à gauche, à violer sa décision. Nous savons que c’était légal. Nous savons aussi que c’était parfaitement illégitime, et le signe grave du mépris actuel de certains élus pour ce peuple dont ils tiennent pourtant leur pouvoir et, en outre, leur confort.

Quant aux écologistes, c’est plutôt le fond de leur programme qu’il convient de contester. Leur focalisation sur le nucléaire ne laisse de surprendre. On ne peut pas ne pas songer à tous ces épouvantails que l’on agita tout au long de l’histoire de l’industrialisation.

Certes, il y eut Tchernobyl, puis Fukushima. Nous nous risquerons pourtant à répondre que cela n’a rien à voir. Tchernobyl ne témoigne pas de l’insécurité d’une technologie, mais à l’évidence de l’incurie généralisée qui caractérisait la fin de l’empire soviétique. Quand au Japon, c’est un pays connu pour ses séismes à répétition. Aussi reste-t-on ébahi de constater qu’on y ait oublié que les tsunamis sont la suite habituelles des séismes. Lors du drame de Fukushima, les réacteurs ont d’ailleurs résisté au séisme, pourtant exceptionnellement violent, parce qu’ils avaient été construits a dessein. Et s’ils n’ont pas résisté aux tsunamis qui ont suivi, c’est parce qu’on avait omis de prévoir cette option. La preuve: on les avait construits au bord de la mer ! Sommes nous, aujourd’hui, en France et en Europe, dans une situation comparable ?

Le véritable problème de la sécurité nucléaire nous semble être plutôt celui-ci: qui est le maître d’ouvrage et qui gère les centrales ? Si l’on compte sur le secteur privé, on peut être certain que la recherche de la rentabilité l’emportera toujours sur le souci de la sécurité. Si c’est l’autorité publique, en revanche, la sécurité pourra être assurée.

Finalement, derrière ce débat, l’on ne peut que percevoir le débat philosophique sur la notion de « risque raisonnable », qui déborde largement la question du nucléaire. Il n’y a pas d’acte sans risque. Refuser le risque, ce serait refuser tout acte et donc refuser la vie et a fortiori tout changement dans la vie, donc toute idée de progrès. Certains ont voulu théoriser leur horreur du risque avec le fameux « principe de précaution », qui semble nous enjoindre à la prudence en ces termes : « quand on ne sait pas, on ne fait pas ». En somme, il faudrait attendre de tout savoir pour faire. On peut toujours attendre !

Concernant le nucléaire, on nous objectera que « les risques sont d’une autre nature ». C’est faux, mais c’est là la doxa d’une époque étonnante qui vit sur l’illusion qu’à force de précautions on peut éliminer tout risque, en niant que le meilleur moyen de limiter les risques liés à une technologie, c’est encore de continuer à l’exploiter, tout en poursuivant l’acquisition des connaissances qui permettront de la rendre plus sure.

Hélas, « l’heuristique de la peur » n’est pas le seul contresens de notre modernité.

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lundi 22 août 2011

Non-humain, trop humain ?




Chaque année, les vacances d’été amènent sur les écrans de cinéma leur lot de blockbusters bien plus sûrement que le réchauffement climatique n’amène la canicule. Et chaque année, l’effet de surprise est au rendez-vous, conséquence du progrès constant des effets spéciaux allié à une recherche du réalisme sans cesse renouvelée. C’est le cas de La planète des singes : les origines, de Rupert Wyatt. L’extrême frugalité de l’intrigue n’en fait certes pas un chef-d’œuvre. Mais la perfection des images de synthèse utilisées pour mettre en scène le héro simiesque nous donne à voir cet animal comme on se regarde dans un miroir. Elle nous rappelle combien la troublante question de la frontière entre l’homme et la bête a pu fasciner non seulement les cinéastes, mais aussi les écrivains. 


La planète des singes : les origines, énième rejeton cinématographique du roman de Pierre Boulle ne brille certes pas par la qualité de son scénario, qui ne nous épargne aucun des poncifs nécessaires à la confection d’une superproduction. Il y a tout d’abord la dénonciation grossière de l’industrie pharmaceutique alliant l’âpreté au gain de l’homme d’affaires à l’inconscience d’un jeune et beau docteur Frankenstein, auquel sa créature – un chimpanzé rendu surdoué par une molécule de synthèse – va bien vite échapper. Suivent toutes les figures de style obligatoires et sans surprise: la problématique de l’altérité et la solitude du dissemblable, la prise de conscience collective, lente mais inexorable, d’un lumpenprolétariat animal qui finira par briser ses chaînes à l’appel d’un Spartacus quadrumane ayant appris à dire « non », puis, enfin, le meurtre symbolique du père. Notre primate héroïque quitte en effet l’humain qui l’a élevé pour aller vivre sa vie de singe au sommet de sycomores millénaires, ce qui est tout de même plus éco-responsable que dans un pavillon de banlieue avec cuisine en formica.

Finalement, c’est bien dans sa mise en oeuvre remarquable des effets spéciaux que tient la réussite du film. L’usage de la « performance capture », déjà utilisée par James Cameron dans Avatar, et qui consiste à plaquer sur de véritables acteurs un « maquillage » de synthèse, humanise de façon surprenante les chimpanzés-héros. Leurs mimiques et leur regard permettent de jouer toute la gamme des émotions humaines, poussant jusqu’à son comble l’anthropomorphisme habituel de ces fictions qui arpentent avec fascination et depuis longtemps la ligne de démarcation entre humanité et animalité.

Cette précision de l’image conduit hélas à trancher un peu vite une question que la littérature, fort heureusement, a choisi de laisser irrésolue. Car pour Rupert Wyatt, les choses sont faciles. L’homme est monstrueux. Il torture l’animal en faisant sur lui des expériences scientifiques qui confinent à la folie et dont il cesse rapidement de maîtriser les conséquences. Ce faisant, il créée les conditions de sa propre destruction, et c’est bien fait. A l’inverse, le singe est humain. Il prend une juste revanche, sans haine, mais avec une intelligence et une détermination qui se lisent dans ses yeux. Paradoxalement, et parce que la qualité technique du film semble avoir utilisé la suggestivité d’un visage humain « avatarisé » pour gommer toute complexité, on se remémore aussitôt ces interrogations que quelques écrivains du milieu du XX° siècle avaient laissé en suspens.

Ainsi se rappelera-ton une autre révolution animaliste, celle décrite par George Orwell dans La ferme des animaux. On évoquera aussi Robert Merle, qui sut attraper la difficile question de la communication homme/animal par tous les bouts : d’abord sous l’angle de la science-fiction, dans Un animal doué de raison, puis à la manière hyper réaliste de l’observateur scrupuleux d’une expérience scientifique dans Le propre de l’homme. Ce dernier ouvrage donne d’ailleurs à la question du langage animal une réponse exactement inverse à celle fournie par Wyatt. Même bercée depuis l’enfance par des bras humains, et quoiqu’ayant appris le langage des signes à l’instar du héro de La planète des singes, le chimpanzé Chloé ne prononcera jamais une parole. Enfin, on se souviendra du père Dillighan, ce bénédictin mis en mots par Vercors, qui rejoua dans le secret de sa conscience la controverse de Valladolid, et souffrit tant de ne pouvoir répondre à cette simple question : Les animaux dénaturés, ces « tropis » à mi chemin entre l’homme et la bête, ont-il une âme ?

Doit-on immédiatement conclure que seul l’écrit permet la nuance et que le cinéma, essentiellement préoccupé de produire des images spectaculaires, n’a à offrir que du manichéisme hollywoodien ? Rien n’est moins sûr. Boulle, Orwell, Merle et Vercors écrivaient pendant la Guerre Froide. Le monde s’ébrouait au sortir d’une guerre mondiale qui  avait vu des milliers d’hommes se « rhinocériser », comme le disait Ionesco. Cela amenait nécessairement la question suivante : l’être humain n’est-il pas le seul animal authentiquement bestial ?

Rupert Wyatt, lui, est un homme de notre époque, cette modernité qui se caractérise, selon certains, par la fin des idéologies, et où d’autres voient dans l’écologie une utopie de substitution. Avec tout ce que cette dernière, au delà de sa doxa a priori sympathique, dissimule de défiance envers l’homme pour mieux aimer « le vivant », de suspicion pour la culture qui s’oppose trop à « la nature », autrement dit, et comme le pressentait Luc Ferry[1] dès le début des années 1990, d’antihumanisme. Dans ces conditions-là, prenons garde que les grands singes ne finissent effectivement par gagner cette (contre)révolution.


[1] Luc Ferry, Le nouvel ordre écologique, Grasset, 1992

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Les verts n'ont jamais aimé le kaki    CLICK
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