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| Photo prise par le blogueur Politeeks ( http://politeeks.info ) |
Difficile de savoir combien ils étaient vraiment, entre les 180 000 manifestants annoncés par les organisateurs et les 30 000 décomptés par la préfecture de Police (qui, initialement, ne devait pas s'exprimer). Ils étaient en tout cas nombreux à la « marche citoyenne » initiée par Jean-Luc Mélenchon et à exiger « d’en finir avec ces institutions issues d’une époque révolue ». C'est donc un succès pour le leader du Front de gauche.
Ce qui peut surprendre, en revanche, c'est le mot d'ordre. Il était certes question, en ce 5 mai, de dénoncer la crise et de combattre la finance. Mais il s'agissait plus encore de congédier « ces institutions soi-disant stables qui permettent des circulations intolérables entre la finance et la haute administration », puis de mettre en place une « sixième République ».
On peut certes interpréter cela comme une volonté de dénoncer de manière large et exhaustive la politique menée par François Hollande. Pourtant, on aurait mieux compris une manifestation dirigée contre la seule austérité. Un mot d’ordre à caractère exclusivement économique et social aurait davantage collé au contexte. Alors même que de nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui, jusqu’au sein de la commission européenne, pour mettre en doute la politique de rigueur menée jusque-là, on aurait compris que le Parti de gauche souhaite enfoncer le clou.
De plus, nombre de caciques du PS ont fait savoir, au sortir de la séquence sociétale du « mariage pour tous », qu’on entrait à présent dans une « deuxième phase du quinquennat », centrée sur l’emploi. Car il est évident que la priorité du moment est de redresser la situation économique. Ce n’est pas faire preuve d’un « économisme » marxisant que de dire cela. Au-delà de cinq millions de chômeurs, il ne faut pas moins d’économie, il en faut davantage.
Ce
n’est donc pas le moment d’imaginer de nouvelles étapes dilatoires telles qu’un
bouleversement institutionnel que pas grand monde, aujourd’hui, ne
réclame. Au contraire, même. Lorsque les Français se déclarent favorables, dans un sondage, à la « valeur d’autorité », ils ne se
défient pas de « la construction
pyramidale de la Vème République » vilipendée par Mélenchon. A
l’inverse, ils la plébiscitent. Et lorsque 87% d’entre eux éprouvent le besoin
de se doter d’« un vrai chef »,
ce n’est pas à un changement de régime qu’ils aspirent, mais au retour du
fonctionnement normal de notre « monarchie élective ».
Le sentiment que la République
dysfonctionne est certes partagé. Mais envisager en priorité des réponses
institutionnelles n’est pas forcément la bonne approche. Evidemment, des
erreurs ont été faites sur la question des institutions. Mélenchon dénonce avec
raison, sur son blog « l’inversion des scrutins et le raccourcissement du temps des mandats
(qui ont) produit des effets destructeurs de grande ampleur ». Mais
c’est en 2000 que fut réduit le mandat présidentiel de cinq à sept ans, non en
1958. Et c’est à Lionel Jospin que l’on doit l’inversion du calendrier entre
présidentielle et législatives, non au général de Gaulle. Quant aux solutions que Mélenchon souhaite importer d’Amérique latine, on peut s’interroger sur leur efficacité potentielle. Si cette possibilité existait en France, quelles conséquences aurait un « référendum révocatoire », hormis le retour au pouvoir anticipé d’une UMP qui, en plus d’être plus radicalisée que jamais sur la question des valeurs, ne sait jouer d’autre partition économique que l’alignement sur la droite allemande ?
Or c’est bien cela - et non la question du régime - qui donne aujourd’hui le sentiment d’un blocage de la République : l’impression que l’offre politique s’est rétrécie et que l’alternance ne se réduit qu’à une succession du pareil et du même. Que, si le clivage droite/gauche demeure pertinent sur les questions de société, il a cessé de l’être sur celles de l’économie et du social, celles justement qui préoccupent le plus la population. Ou, pour l’exprimer comme René Rémond, que « la plupart des repères qui ont successivement dessiné les figures opposées de la droite et de la gauche et configuré leurs personnalités contraires ont singulièrement perdu de leur pertinence, pour ne pas dire entièrement ».
Davantage qu’une « sixième République, on s’attend donc à ce qu’un programme alternatif de gauche propose une rupture sur l’économie et le social, sur la lutte contre le chômage, mais aussi sur l’Europe. Sans doute Mélenchon en est-il conscient. Et il se prête volontiers à l’exercice, comme le montre sa récente interview par Jean-Jacques Bourdin. S’il y rappelle brièvement son attachement au démantèlement du « pouvoir monarchique », la majeure partie de ses propositions – quelqu’opinion qu’on en ait– vise bien à remplacer une politique de l’offre par une politique économique qui favorise la demande : titularisation des précaires de la fonction publique, interdiction des contrats précaires dans le privé, des licenciements boursiers, réorientation de l’Europe via une opposition à la politique de la CDU allemande. Ainsi, sur RMC, la question des institutions est-elle rapidement évacuée pour faire place à au déroulé d’un programme économique.
C’est qu’encore une
fois, la « sixième République » ne présente aucun caractère
d’urgence. Davantage que la rupture du cadre institutionnel, c’est le
rétablissement de son fonctionnement normal qui est souhaitable, avec le retour
à une véritable alternance gauche/droite. Dès lors, on est tenté d’acquiescer
lorsque Bertrand Renouvin explique sur son blog : « si Jean-Luc Mélenchon avait appelé à
manifester contre les oligarques, je me serais mêlé au cortège pour marcher
avec des Français qui sont en colère pour de bonnes et simples raisons. L’appel
à la « sixième République » m’en écarte. L’objectif est illusoire et la marche
protestataire va se réduire à une opération de diversion ». Une diversion, ou peut-être un mot d’ordre facile, que l’on retient, qui marque les esprits. Un slogan court et percutant que l’on scande aisément dans une manifestation. Presque une « une » de quotidien en soi. Mais qui présente un inconvénient essentiel : il brouille en partie le message.
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